SUR LA MONTAGNE : KIBOSHO
A Kibosho. — S. M. Sina. — Dans l'antre du lion. — La danse des guerriers, prélude de la bataille. — Accord final. — A quoi tient le salut. — La joie de vivre.
Dès notre arrivée ici, M. d'Eltz, voyant que le nœud de la situation était à Kibosho, chez Sina, il lui avait envoyé deux messagers pour lui annoncer qu'il désirait lui parler tout doucement. Cette ouverture avait rendu le redoutable Sultan tout perplexe.
« Si je refuse, disait-il, c'est peut-être la guerre avec les Blancs; si j'accepte, c'est mon amoindrissement possible. »
Tout compte fait cependant, il avait, après maintes épreuves essayées sur leurs personnes par son grand sorcier, renvoyé les députés de M. d'Eltz avec cette réponse :
« Venez. »
Nous irons donc tous ensemble, curieux de voir cet homme qui tient en échec l'intelligence et la force de Mandara et de ses alliés, qui est le grand fournisseur d'esclaves des Musulmans de la Côte et chez lequel aucun Européen n'a encore pu pénétrer.
AU KILIMA-XDJARO
Après avoir traversé de nouveau, mais plus près de leurs sources, les trclrf grandes rivières Kikavou, Magowa et Wérou-Wérou, et coupé à l'est en droite ligne les riches campagnes de Matchamé, nous arrivons sur un grand plateau désert où les éléphants ont partout tracé leurs chemins dans les hautes herbes; nous passons une autre rivière d'où nous avons une vue superbe sur le Kibô et nous entrons clans le district de Kindi,
très beau, très fertile, mais dont Sina a tué ou capturé ou chassé tous les habitats.
Il y a de cela vingt ans, et telle est ici la puissance de la terre et du soleil que le pays est devenu dans cet intervalle une immense et magnifique forêt de grands arbres.
Voici maintenant la rivière Oumbo : c'est la limite du Kibosho, où nous entrons.
Nous y trouvons des envoyés de Sina qui nous attendent avec des présents : une chèvre et une lance, l'une du reste aussi belle que l'autre. Le pays, moins uni que le Matchamé, moins tourmenté que le Motchi, est formé d'une série de petites collines donnant naissance à nombre de plateaux et de vallées, le tout incliné vers le sud, fort bien arrosé, soigneusement coupé de canaux et cultivé avec le plus grand soin. Sur notre route, nous rencontrons des ateliers de forgerons, des femmes qui travaillent aux champs, des enfants qui poussent devant eux des troupes de vaches et de moutons. Les bananeraies, très belles, sont sarclées avec goût, et, chose absolument nouvelle en Afrique, entretenues avec le fumier des établcs.
Mais voici, sur un plateau uni, la résidence du roi Sina.
Jedne Massai
C'est une sorte de grand rectangle que protège un fosse profond de 200 mètres de face. Un pont en bois donne accès dans une première cour intérieure. Nous avons reçu la consigne de rester en deçà de ce Rubicon; mais, au delà, la pelouse nous paraît si verte et si bonne, et puis, il est si désagréable de paraître se plier aux ordres de ce monarque mai commode que nous franchis sons le pont et allons tour bonnement camper sur la pelouse intérieure. Nous nous installons à l'ombre d'un grand arbre et près d'une petite construction fétiche au centre de laquelle se dresse, plantée en terre, une belle dent d'éléphant. En face de nous, une haie vive de dracœnas, haute et épaisse, derrière laquelle s'élèvent sept autres enceintes pareilles, nous dérobe la vue de la résidence royale dont nous n'apercevons que la pointe surmontée d'un pavillon blanc, le pavillon de Sina.
Ici, rien de l'accueil empressé et parfois enthousiaste qu'on nous a fait ailleurs. Tout est froid, silencieux, presque solennel. Quelques rares indigènes passent devant le camp sans s'arrêter, sans rien dire. Quand nos hommes demandent du bois pour faire la cuisine, on leur répond d'aller en acheter eux-mêmes; quand ils offrent d'acheter des provisions, on leur dit qu'on n'a rien à vendre.
Enfin, après une assez longue attente, S. M. Sina daigne se montrer. Précédé de sa garde, accompagné d'un enfant qui porte son siège, et suivi d'un interprète — celui-là même que nous avons rencontré clans les hauteurs du Matchamé — il débouche par la petite porte pratiquée clans l'enceinte de dracœnas et vient lentement à la rencontre de M. d'Eltz qui le reçoit avec une dignité pareille.
Ce Sina {fig. 5/1) est un robuste montagnard d'environ quarante ans, avec une tête ronde et forte, coiffée dune
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sorte de bonnet — une vessie de bœuf ornée de perles de verre — qui la recouvre exactement. La barbe courte est disposée en collier, la figure est pleine, sombre, sévère avec deux gros yeux injectés de bile et de sang : les membres sont courts et vigoureux, un large manteau rouge l'enveloppe tout entier. C'est, dit-on, un parvenu; ministre du roi du Kibosho, un beau matin il fit disparaître son souverain et s'as?it à sa place. Depuis lors, nul n'ayant osé le prier de se retirer, il domine toute la partie occidentale de la montagne; il a même, il y a quelques années, chassé Mandara de chez lui et aujourd'hui encore il tient en échec l'influence européenne qui, avec les forces particulières dont elle dispose, a pénétré tout le reste du pays. Un fait récent donnera l'idée des conceptions politiques du Tchaga.
Le sultan du Matchamé, le district voisin, étant mort, Sina trouva l'occasion bonne pour y faire pénétrer son influence. Mais, après avoir gagné le second fils du défunt par d'habiles promesses, il fallait un prétexte pour se jeter sur son frère Xgaméni, le successeur légitime, fl lui envoya donc un agent secret, qui, l'ayant salué très bas, lui tint à peu près ce langage :
« Grande nouvelle! Voilà que Sina a été pris d'indigestion hier et il est mort cette nuit.
« Tu sais combien nous regrettons nos vrais chefs qu'il a détrônés. Viens vite remettre à sa place l'un des enfants de son prédécesseur. Tu seras acclamé et tu prendras pour toi la moitié du Kibosho. L'occasion est unique! »
Peu après, cette nouvelle importante se trouve confirmée par d'autres envoyée, et subitement Ngaméni se décide à envahir le pays. Hélas! Sina tombe sur lui dans la forêt de Kindi, à l'improviste, le repousse, va jusqu'au Matchamé, donne la main à Shangali : le casus belli était trouvé !
DU KILIMA-NDJARO A ZANZTBAR 289
Mais nous voici en présence :
« — Depuis longtemps, dit à peu près M. d'Eltz, je désirais voir Sina, et avoir avec lui quelques explications. Je suis donc venu au Matchamé et suis descendu chez Ngaméni. Or, voilà que j'apprends que Sina trouble Ngaméni et envoie contre lui ses soldats. Cela ne me plaît point. Qu'est-ce que les soldats de Kibosho ont à faire au Matchamé?
« — Ngaméni m'a attaqué : je me suis défendu.
« — Mais maintenant Nagméni est mon ami.
« — Si Ngaméni est ton ami, reprend Sina, Shangali est le mien. Depuis que Mandara est au monde, il me fait la guerre : je suis obligé de lui répondre. Que Mandara et Ngaméni restent chez eux, je resterai chez moi. »
La conversation continue quelque temps sur ce ton peu enjoué. M. d'Eltz gardant son sang-froid, Sina dissimulant mal sa colère, appuyant des gestes énergiques ses paroles, agitant un casse-tête en corne de rhinocéros, et cherchant dans la foule accroupie qui l'entoure une approbation qui ne lui est pas marchandée. A la fin il se lève, dit qu'il réfléchira, et que, le lendemain, il donnera sa réponse définitive.
Le reste de la journée se passe ainsi. Nous commençons à croire que nous aurions mieux fait de rester en dehors du fossé; mais, maintenant que nous sommes pris en cet enclos, nous ne pouvons guère nous transporte-railleurs : on croirait que la peur nous hante et nous serions perdus. Maintenant, les indigènes arrivent, mais, au lieu de se mêler à nous, on les voit rester à distance, s'accroupir en ligne, s'envelopper de leurs longues pièces? de linge, et, la lance plantée en terre, nous regarder silencieux (fig. 55).
La nuit, M. d'Eltz a soin de poster des sentinelles aux
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portes de nos tentes, et nous nous endormons à la grâce de Dieu.
Pas d'incident nocturne, sinon que, chez nos porteurs, un fusil a été volé, plus une poire à poudre et un peu de linge.
Le matin, nous apprenons par Daringo, ce jeune homme de Kiléma, qui fait partie de notre caravane et nous sert à la fois de guide, d'interprète et d'espion, nous apprenons que Sina a mandé près de lui ses wasoro pour tenir conseil
De bonne heure nous voyons, en effet, arriver par petits groupe-, d'étranges types de sauvages en grande tenue de guerre : sur la tète, de larges et hauts bonnets en peau de léopard, ornés par derrière de longs poils de singes; sur le dos, une sorte de housse épaisse en plumes de vautour; autour des reins, une peau de bœuf, puis des colliers, des bracelets, des jambières; un sabre droit au côté, un cassetête pendant à la ceinture; d'une main, un large bouclier; de l'autre, une lance, cette magnifique lance de style massai, tout en fer. D'autres, nombreux, ont des fusils, même des fusils à tir rapide. Tout ce monde défile devant nous, jette un coup d'oeil sur notre campement et s'écoule par la petite porte d'en face. Enfants et femmes, dès qu'ils se montrent, sont chassés sans pitié : leur place n'est pas à la bataille, qui peut-être se prépare...
Bientôt tous ces guerriers reparaissent, se forment en quatre compagnies, et organisent une série de démonstrations qui ne laissent pas d'être imposantes. Il y a environ un millier d'hommes parmi lesquels bon nombre de Kwavis du Haut-Arousha qui paraissent jouer ici le rôle d'officiers instructeurs, tous costumés, tous armés. Nous avons, nous, peut être quarante Noirs, les uns porteurs de la
caravane, les autres soldats de M. d'Eltz, tous armés aussi, il est vrai, de fusils à répétition, mais pas tous des héros. Notre chef de caravane, par exemple, à la vue de ce déploiement de forces, vient d'être pris d'une colique soudaine, tout comme à Waterloo le duc de Wellington.
M. d'Eltz envoie demander à Sina quelles sont ses intentions, pourquoi ces soldats et pourquoi ces excercices :
« — Ce n'est rien, fait-il répondre; il faut bien que mes enfants s'amusent. »
Ils s'amusent en effet beaucoup, ces enfants, et si nous étions autrement placés pour les voir, ce jeu serait assurément pour nous d'un très grand intérêt. C'est une véritable revue, avec exercices et manœuvres. Les mouvements sont admirables de précision et d'ensemble; mais rien n'égale la beauté des chants de guerre qu'il nous est donné d'entendre pendant que défilent tous ces curieux soldats, qu'ils se massent, qu'ils se dispersent, qu'ils se reforment en corps.
Toute la bataille est représentée non seulement par les gestes, mais par les chants, et avec un ensemble merveilleux, avec une puissance de mimique extraordinaire.
Voici le commencement. On part en éclaireurs, l'ennemi est signalé, les guerriers se dissimulent, rasent le sol, s'avancent prudemment; le silence est absolu. Tout à coup un cri part : c'est l'attaque. Les chants se heurtent, comme les armes; de temps à autre, un soldat étrangement costumé se détache des groupes, et avec une furie folle se jette de tous côtés, perçant de sa lance un ennemi qui n'a pas l'air d'être trop imaginaire, à la façon dont il se précipite vers nous et semble nous défier. Puis, le choc fini, les quatre compagnies se reforment en plusieurs lignes et le chant de triomphe commence : les lances montent et descendent avec un effet superbe, jetant au soleil de longs reflets guerriers; les boucliers, tenus à
bout de bras sur les têtes, forment un couvert rappelant « la carapace de tortue » des Anciens, et ce chœur de voix sauvages, répondant à un soliste qui dirige tout, se répand en longues modulations, où l'expression de tous les sentiments se retrouve, le courage calme du début, l'élan subit, la surprise, la terreur, le retour du succès, l'effort suprême, les lamentations plaintives à l'adresse de ceux qui sont tombés, la vengeance, le triomphe final. Avec ces costumes, avec ce décor, tout cela dépasse assurément, et de beaucoup, les plus beaux concerts que, pour ma part, j'aie jamais entendus.
Au reste, le spectacle est gratuit. Mais, tout de même, à force de se prolonger et quand on se reprend à songer qu'il a tout l'air d'un défi insolent, il finit par devenir légèrement agaçant, quoique très beau. Nos hommes, silencieux, regardent et songent. M. d'Eltz est inquiet, à cause surtout de la responsabilité qu'il croit avoir à notre sujet. Mgr de Courmont semble ravi de cette superbe musique; le P. A. Gomminginger se promène les bras derrière le dos, agité et nerveux; pour ce qui me concerne, j'ai tout simplement, dans ma tente, fait disposer les caisses et les ballots d'étoffe en forme de rempart, préparé fusils et cartouches, et, secrètement, donné une provision de munitions à chacun de nos hommes. De leur côté, les Soudanais de M. d'Eltz sont prêts, et lui-même tient à la disposition des nobles guerriers de Sina son énorme fusil à buffles et éléphants, qui ressemble à un canon.
Voilà la situation : qu'en sortira-t-il?
Vers quatre heures du soir, nouveau message à Sa Maiesté :
« — Tout ce bruit nous fatigue, lui fait dire M. d'Eltz. Si Sina veut la paix, qu'il le dise; s'il désire la guerre, qu'il l'avoue. En tout cas, maintenant que ses soldats doivent avoir terminé leurs exercices, nous allons commencer les nôtres, avec tous nos fusils et toutes nos machines. »
« — Je n'ai jamais parlé de guerre, fait ironiquement répondre Sina... Au reste, maintenant, j'ai fini de tenir conseil et j'arrive... »
Peu après, le chef paraît en effet avec tout son cortège. Mais il demande à parler à M. d'Eltz tout seul, confessant que les grands chapeaux des missionnaires l'impressionnent un peu et que les renseignements qu'il a reçus à leur sujet lui font craindre leur influence. M. d'Eltz accepte volontiers d'avoir avec Sina une conférence privée; mais il refuse — et fait bien — de le suivre derrière la haie de dracœnas où l'on veut remmener. L'entrevue a donc lieu dans un des coins du carré qui forme l'enceinte où nous sommes. Sina consent à faire amitié avec le Blanc et paix avec Mandara. Quant au Matchamé, Ngaméni sera chef en bas et Shangali en haut. M. d'Eltz accepte ces conditions, et il est convenu que demain nous partirons.
L'entrevue finie, Sina harangue ses troupes et, de nouveau, les chants recommencent, mais cette fois sans caractère provocant, de sorte que nous pouvons en jouir tout -à notre aise.
Et cependant il y a quelque chose dans l'air : restons sur nos gardes.
La nuit, des bandes suspectes n'ont cessé de circuler près de notre campement; mais, en somme, on n'a point signalé d'incidents graves.
Nous déjeunons, et, précédés de deux guides fournis par Sina, nous reprenons la route de Kincli, puis, des-
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cendant droit au sud, nous retrouvons, à six heures du soir, la rivière Oumbo, sur laquelle nous nous installons tant bien que mal, dans un îlot, au milieu des arbres et dans les ombres de la nuit. Bientôt les feux s'allument, le repas se prépare et Daringo, se glissant alors dans ma tente :
« — Père, dit-il doucement, nous sortons de la caverne du lion. La nuit dernière, après la paix, sais-tu qu'on voulait nous égorger?
« — Rien que cela?
« — Nous égorger totalement. L'interprète, qui reste dans les hauts du Matchamé, est venu me trouver tout exprès, et j'ai compris qu'ils ne craignaient pas encore beaucoup Soumb-wi (M. d'Eltz a l'honneur de porter ce nom, qui est celui d'un grand échassier noir), parce qu'ils savent que c'est un homme comme tout le monde. Mais il voulait absolument savoir si votre sang stérilisait la terre où il tombait et tarissait les fleuves. J'ai tout de suite répondu que cela ne manquait jamais! Et il m'en demandait la raison, et je lui disais : « C'est que ces « Blancs sont les envoyés de Dieu, et si les hommes les « tuent, Dieu les venge... » Il a beaucoup réfléchi, et il est parti. Mais moi j'ai passé toute la nuit accroupi à la porte de ta tente; je dormirai bien maintenant. »
La Providence est bonne à ses missionnaires. Peutêtre, en effet, devons-nous notre salut à l'excursion imprudente que nous avons faite l'autre jour dans les hauteurs de Matchamé, c'est-à-dire à ce qui devait causer notre perte!
De la rivière Oumbo à la station de Motchi, quatre heures de marche.
Nous y retrouvons les quelques hommes malades que nous y avions laissés.
Il fait ce soir un temps superbe. Le soleil jette sur les
pentes de la grande montagne une clarté douce, une chaleur amie ; la vue se porte sur les pays curieux que nous venons de quitter et d'où nous apercevons la fumée en longues colonnes blanchâtres s'élever de tous côtés, dans un ciel pur; la voix lointaine des bergers descend des collines, se mêlant au son de leurs flûtes; les mugissements adoucis de troupeaux qui rentrent montent des vallées lointaines; et, tout près, l'eau des petits canaux gazouille en ses légères cascades, les oiseaux chantent dans le bosquet voisin, les cigales leur répondent, les fleurs s'étalent sur les haies, tout prend un air de fête, tout sent bon. Et que ce gazon est tendre, qu'on y repose doucement, et comme il est bon de vivre, Sinal