L'ASCENSION
Excelsior! — A travers les hautes cultures, les taillis et la forêt vierge. — Une nuit sur les hauts plateaux. — Une Messe pour l'Afrique sur un autel ae 6,000 mètres. — L'escalade. — Perdus et retrouvés.
Nous avons maintenant vu les districts les plus intéressants et les plus peuplés du Tchaga : Marangou, Kiléma, Kiroua, Motchi, Ourou, Kibosho, Matchamé, Ouséri et Rombo à l'est, Kibongoto à l'ouest, où nous ne sommes point allés, nous sont eux-mêmes connus par des rapports fidèles; mais notre programme n'est point encore accompli. Excelsior! Excelsior!
C'était le projet de Mgr de Courmont de monter làhaut, « si haut qu'on peut monter ». Nous sommes ici au pied du plus grand autel que Dieu ait placé sur ce continent : il nous faut aller offrir le saint sacrifice de la Messe et y prier pour l'Afrique entière. « Intvoïbo ad altare Dei, ad Deum qui lœtificat juventutem meam. »
Tout est prêt pour l'ascension. M. d'Eltz viendra, et, comme d'habitude, se chargera de l'intendance : deux guides fournis par Mandara nous accompagnent, et nous prenons, parmi nos hommes, ceux qui paraissent avoir le jarret plus fort et l'ardeur plus jeune. Enfin le
D' Baxter, de la mission anglaise, arrive au dernier moment, avec son boy et son chien; sur la tête, un grand chapeau, destiné à servir de parapluie contre les averses, et de parasol contre les feux du jour, en main un bâton énorme, taillé en forme d'alpenstock, aux pieds une paire de gros souliers ferrés, puis une couverture contre le froid, un waterproof contre la pluie, une veste doublée d'une épaisse couche d'ouate contre les refroidissements, des pantalons rembourrés contre... — le docteur nous a bien expliqué contre quoi, mais je ne m'en souviens plus; — enfin, un fusil taillé en forme d'arquebuse antique, contre les éléphants, buffles, lions, panthères et autres bêtes malfaisantes de la montagne. Avec ce chargement, l'excellent homme n'a pas fait dix pas qu'il est déjà tout en nage; mais il a ses principes qui le soutiennent, et nous voilà partis.
En peu de temps, nous avons traversé les dos de collines, utilisées comme herbages, et longeant le petit sentier qui court près d'un canal où l'eau saute gaiment sous les fougères, nous passons près de la belle cascade de Nanga, limite des Etats de Motchi et d'Ourou; nous nous engageons sous des arceaux de clématites aux fleurs superbes, et arrivons ainsi peu à peu à une sorte de plateau que l'on défriche en ce moment, et où l'on remplace les fougères, le Pteris aquilina des landes bretonnes, par des semis de haricots.
« — Où allez-vous, demandent en accourant vers nous les gens qui travaillent, où allez-vous donc vous perdre aujourd'hui?
« — Là-haut sur la montagne.
« — Jusqu'à la forêt !
« — Jusqu'au ciel ! »
Et l'on nous regarde avec une pitié mêlée de respect, comme pour dire :
« — Ces pauvres étrangers ne savent pas quel esprit garde nos sommets. Faut-il courir si loin pour chercher la mort! »
En deçà, au delà et autour de ces dernières traces de culture — 1,600 et 1,500 mètres — la forêt ressemble à un taillis exploité par les indigènes comme les bois le sont chez nous. A droite et à gauche, des collines boisées, des combes profondes, des torrents qui se précipitent dans des gorges invisibles et dont le fracas lointain qui nous arrive suspend notre marche :
E :outez la chute sonore
Bruire à l'ombre des grands bois!
Excelsior! Peu à peu, la sombre forêt commence. Le sentier plus étroit devient humide, glissant, recouvert parfois de plantes grasses qui ont poussé à la hâte, barré par les lianes, encombré par les troncs énormes d'arbres plusieurs fois séculaires et que la dernière tempête a terrassés. Le petit ruisseau dont nous suivons le cours et que nous ne perdons de vue que pour le retrouver toujours plus haut, descend à la hâte, plein jusqu'aux bords et donnant la vie, sur son passage, à une prodigieuse quantité de plantes en fleurs, parmi lesquelles se distinguent des bégonias (fîg. 5G), des balsamines, et deux espèces de plantain, aux larges feuilles vertes, maculées de dessins noirs.
Mais comment peindre la forêt elle-même pour en donner quelque idée? Le soleil a disparu, nous ne voyons même plus le ciel. Partout la verdure, mais une verdure aux teintes diverses et graduées selon l'espèce, la distance et l'exposition; parfois, nul horizon; ailleurs, des vues profondes sur des précipices dont l'œil ose à peine suivre les chutes; ici, les formes élégantes et pittoresques de la fougère arborescente, ailleurs l'inextricable
lacis des grandes lianes qui, sorties on ne sait d'où, vont chercher la lumière et étaler leurs feuilles, souvent leurs fleurs, au-dessus des lointaines ramures qui s'étendent là-haut; partout de frêles arbrisseaux qui n'arrivent pas depuis des années à se frayer passage près de leurs aines et qui végètent ainsi tout tristes, sans espoir de voir jamais le soleil.
Fig. 56. — Fleurs du Kilima-Ndjaro.
Impatiens capensis (Thumb.) Bégonia Johnstoni (Oliv.)
Impatiens (sp. n«v.J>
Mais ce qui nous confond, ce sont ces troncs énormes des ancêtres de la forêt, masses prodigieuses, vieilles comme la montagne qui les porte, couvertes de bosses, labourées de crevasses, encombrées de lianes, d'orchidées, de tougères, de mousses, d'arbustes, d'arbres même, de toute une couche de végétation parasite qui pousse là comme sur un terrain préparé pour elle. Souvent leurs branches, fatiguées de porter si longtemps un si grand poids, tombent avec fracas sur les arbres environnants et fournissent à ceux-ci, comme il arrive clans l'espèce humaine, une occasion inespérée de monter à
leur tour. Parfois même le vieux géant, vermoulu, s'affaisse lui-même en un jour de grande tempête, lorsque, la forêt ayant frissonné comme en un accès de fièvre, le tonnerre bat les cimes lointaines, que les éclairs passent en décharges multipliées, que la nuit se fait, que la pluie tombe en avalanche, que le vent hurle avec une violence infernale et que le soi lui-même tremble comme s'il allait s'entr'ouvrir. Alors il tombe, entraînant avec lui tout ce qu'il nourrissait sur son tronc, sur ses branches, écrasant sous son poids tout ce qu'il abritait, clans une chute épouvantable.
En dehors de là, nul bruit dans la forêt immense, excepté parfois quand un éléphant passe, foulant les broussailles et dégringolant clans la ravine (fîg. 57). Nul chant d'oiseau, nul cri d'insecte.
Mais ce qui donne surtout à cet étrange paysage son caractère, c'est son air saturé d'une humidité froide et pénétrante, qui vous atteint jusqu'aux os, qui vous enveloppe, qui se dépose sur vous en gouttelettes argentées et forme là-haut, à côté, partout, comme une sorte d'atmosphère blanchâtre et palpable, d'un genre surnaturel, et clans laquelle les arbres, les fougères et les lianes prennent à quelque distance l'aspect d'ombres fantastiques. Involontairement on marche obsédé de la pensée qu'on est aux portes de l'enfer, clans un coin de cette forêt que le Dante a décrite au commencement de son poème immortel :
Net mezzo del cammin'di nostra vila Mi rilrovai pcr una selva oscura...
Cependant, à mesure que nous montons, les grands arbres deviennent plus rares et la végétation prend un autre aspect. Les bruyères que nous avions une première fois rencontrées à l'orée de la forêt vierge en une clai-
rière remarquable où, comme par une fenêtre ouverte, nous avons vu se dérouler la plaine immense avec les cours d'eau qui la sillonnent, les bruyères deviennent ici plus nombreuses et plus grandes, prenant l'aspect d'arbres véritables. Plus de bégonias ni de balsamines, mais beaucoup de fougères diverses, des lycopodes, une petite violette délicate et charmante, mais sans odeur, des composées étranges, des plantes extraordinaires, un monde nouveau.
Excelsior! Une escalade rapide, après un repos devenu nécessaire et un déjeuner bien accueilli, nous amène à une sorte de prairie où, par endroits, le sol couvert de mousses garde feau comme une éponge ; ailleurs cependant, on peut s'aventurer sans crainte, et c'est un plaisirvéritable que de ramasser en courant des glaïeuls superbes, une scabieuse, des renoncules. Quelques papillons aux couleurs grises volent çà et là, un faible cri d'oiseau parfois se fait entendre
Encore un escarpement couvert d'arbres rabougris, tordus et misérables, et nous sommes à la fin de cette forêt singulière qui entoure le massif du Kilima-Ndjaro comme une immense ceinture : 3,000 mètres.
Là, une sorte de plateau s'étend devant nous en forme de parc accidenté de légères ondulations, couvert d'une herbe fine et agrémenté de quelques bouquets d'arbres. Mais tous sont couverts de lichens [fig. 59:, grisâtres, humides, pendant comme de longues et vieilles barbes agitées par un vent faible : avec ces physionomies lamentables, on dirait de vieux patriarches immobilisés, changés en arbres. Sur le gazon, des immortelles, plusieurs espèces de géranium, des touffes d'absinthe, de petites bruyères en fleurs. Et là-dessus, cet étrange brouillard qui suinte sans fin, plus épais ici que dans la forêt, plus blanc, plus humide, plus froid. Point de
SU
soleil : une lumière atténuée, un silence absolu, une tristesse confuse et envahissante, quelque chose comme un paysage d'après la mort, clans un quartier des Limbes.
Pour ma part, je regarde, emporté je ne sais où par le cours de mes pensées, lorsque tout à coup, derrière moi, une détonation éclate : qu'est-ce? on dirait une mine qui part, ou bien un coup de canon qui retentit. Je me retourne vivement. Grand Dieu! Le docteur est par terre, lançant en l'air ses grandes jambes, serrant en main son arquebuse et battant vigoureusement le sol de son crâne chenu!... Arrivé au campement, il a voulu, sans plus tarder, essayer son arme en prenant un arbre comme cible, et du coup il est tombé à la renverse. Mais il ne tarde pas à se remettre sur pied sain et sauf et avec un grand calme :
« — Cela, dit-il, était ioune tentative ! »
Il y a là tout près, dans un creux, une source d'eau glacée qui nous convient, et en peu de temps les trois tentes sont établies : une pour les porteurs, une pour Mgr de Courmont et le P. Auguste, l'autre pour M. d'Eltz, le docteur et moi.
Il est quatre heures. Les hommes cherchent immédiatement du bois, pourvoient à leur installation, et le cuisinier de M. d'Eltz, un créole des Seychelles, extrêmement débrouillard, a bien vite fait de nous préparer un repas de circonstance auquel tout le monde fait grand honneur. La soirée se passe en excursions rapides autour du camp, on se rassemble ensuite près des feux et finalement, comme dans la chanson, « chacun s'en va coucher ».
Tout se passe avec calme et dignité dans le quartier de
Monseigneur, comme il convient. Les porteurs, de leur côté, attisent de leur mieux les feux qu'ils ont allumés et préfèrent passer la nuit dehors plutôt que dans leur tente, où ils ont froid, font un cercle autour des bûchettes qui brûlent péniblement, racontent leurs impressions, se mordent le bout des doigts et reçoivent avec une résignation stupide l'eau qui coule de temps en temps sur leur longue échine tremblante, quand le brouillard se fond. Chose remarquable ! les Noirs , que tout le monde sait armés contre les plus grandes chaleurs supportent aussi les froids temporaires beaucoup plus facilement que nous : avec les habits que ceux-ci portent ou plutôt ne portent pas, il nous serait impossible de passer dehors une nuit pareille Cette endurance spéciale tient à la fois à leur sensibilité générale beaucoup plus faible et à la couche de pigment noir et graisseux qui tapisse le dessous de leur épidémie.
Pour nous — j'entends M. d'Eltz et moi — nous étions déjà couchés, paisiblement enroulés sur nos lits de camp dans d'épaisses couvertures de iaine que Mandara luimême nous avait prêtées, lorsque, à la lumière adoucie de la lampe qui pend à 1 entrée de la tente, le docteur fait son entrée.
« — Dyombo ! s'écrie-t-il d'une voix formidable. Dyombo ! »
Aussitôt accourt le boy, soufflant comme un phoque et portant un énorme paquet solidement ficelé dans un grand sac...
Attention ! Ce sera, sauf erreur, une scène intéressante.
Tout d'abord, Dyombo se met en devoir de retirer les chaussures de son vieux maître : travail pénible, mais qui se termine par un succès remarquable, l'enfant roulant d'un côté, l'homme de l'autre, et le soulier entre les deux.
OS
ri O
On défait ensuite le paquet. Oh! ce paquet! Il y a de tout là dedans : des couvertures de laine, de grands pardessus, de longues chausses, des ceintures de flanelle interminables, des gilets, des mitaines, de grosses vestes, des oreillers, des coussins, une cuvette, un riflard, un cache-nez, un pot à eau, un autre pot... Je regarde, de plus en plus excité par une curiosité coupable; mais voilà que, près du mien, j'entends le lit de camp de M. d'Eltz qui remue, agité par une convulsion rapide, puis, sous la couverture, un rire étouffé qui bientôt, n'y tenant plus, éclate en un débordement formidable! Dame! On ne résiste pas à ces choses-là, et nous nous faisons bientôt écho sous la tente, sans aue, toutefois, l'opérateur en soit aucunement troublé,
Mais c'est bien une autre affaire quand a lieu la toilette de nuit. Tout ce magasin de nouveautés, le docteur se le met successivement sur le dos, nous expliquant avec soin combien les courants d'air et les refroidissements sont nuisibles à la santé. Enfin, devenu énorme, aussi énorme que comique, sous cette quantité de choses, décoré d'un bonnet de coton monumental, il prend le grand sac, l'ouvre, souffle avec gravité dans ses profondeurs, pousse un soupir et se fourre dedans jusqu'à l'occiput.
« Ferme! » crie impérieusement M. d'Eltz à Dyombo, qui, instinctivement et sans plus réfléchir, obéit à l'ordre; comme une saucisse énorme, le paquet roule par terre, entraînant avec lui enfant, lit, cuvette et vases divers!
Aucun spectacle, aucune comédie savamment préparée ne vaut ces scènes-là. De rire nous avons été malades, et peu s'en est fallu que la nuit ne se passât tout entière à mettre au lit cet excellent docteur.
nï AU K1L1MÂ-NDJARC
Au matin, cependant, le calme est revenu. Pendant que mes « camarades de chambrée » dorment plus tranquillement que ne l'auraient fait prévoir les pittoresques aventures de la veille, je me lève doucement et mets le nez à la porte. Le froid est intense : 3 degrés centigrades, à nous qui sommes habitués à 30 pour le moins. Le brouillard s'écoule décidément en pluie fine et glacée, et quelques porteurs, accroupis au pied d'un arbre devant des charbons qui s'éteignent, ressemblent à ces cadavres momifiés des sépultures indiennes.
Lentement, je me dirige vers latente de Mgr de Courmont : Benedicamus Domino! dis-je en arrivant, selon Fantique et bel usage de nos jeunes années.
On me répond doucement : Deo Gralias! Mais, à la manière dont ces mots sont dits, je comprends tout de suite que la gaieté dans cette tente a été moindre que dans la nôtre.
Ainsi va le monde : pendant que les uns rient, les autres souffrent. C'est la loi des compensations. Toute la nuit, Monseigneur a eu la fièvre. Il est maintenant accablé; mais, pour rien au monde, il ne voudrait manquer cette messe qu'il a promise à lui-même et à l'Afrique, et l'autel portatif se dresse, et les prières commencent, et le sacrifice s'achève... Quel que soit le coin du monde où un prêtre l'offre, il a partout, sans doute, la même valeur; mais pourtant il semble que là, entre les mains d'un Evêque envoyé par le Vicaire du Christ à la race la plus abandonnée de la terre et sur le plus haut sommet du pays qu'elle occupe, il semble que la Sainte Victime demande à Dieu plus instamment miséricorde et salut. Puissent donc de là, comme d'une source élevée, des-
Fig. 59. — Lichens en lianes et bruyères arborescentes sur les hauts plateaux du Kilima-Ndjaro (3,600). — Dessin de Mgr Le Roy.
cendre sur toutes les missions du Continent Noir, les fleuves de grâce aux bords desquels pousseront les fleurs et les fruits de la morale chrétienne!
A cette messe mémorable dite par un Evêque à 3,000 mètres d'altitude, nous faisons l'un et l'autre la Sainte Communion et nous offrons de nouveau notre sacrifice à nous aussi, un sacrifice bien pauvre, hélas! mais que nous ne pouvons faire plus riche : celui de nos forces, celui de nos vies, et pour toujours... Mon Dieu! C'est peu, mais c'est pour Vous et pour l'Afrique, et c'est de bon cœur!
Il est six heures. Après un déjeuner sommaire et un peu triste, Mgr de Courmont, à son grand regret, déclare être obligé de reprendre le chemin de la station, de peur qu'un nouvel et plus fort accès de fièvre survenant, ne le condamne à se faire porter, ce qui, dans la forêt, serait presque impossible. Le P. A. Gommenginger l'accompagnera avec un certain nombre de nos hommes. Mais que la descente sera difficile à travers ce brouillard et le long de ces sentiers glissants et incertains!
Pour nous, nous sommes toujours décidés à tenter l'escalade et, sans perdre de temps, nous nous lançons en avant, par delà le chemin de ceinture qui relie sur les hauteurs les districts de Matchamé et de Kibosho à celui d'Ouséri. Avec nous trois, marchent les deux guides de Mandara, qui suivent en rechignant, déclarant qu'ils sont au bout de leurs notions géographiques et qu'il est absolument mortel d'aller plus loin; puis viennent deux soldats de M. d'Eltz, le célèbre Dyombo du docteur Baxter, son chien, et enfin mon fidèle ami Daringo, à qui j'ai volontiers prêté pour la circonstance une paire de pantalons déchirés et une autre de souliers ramollis.
Le brouillard est intense; rien à gauche, rien à droite, rien devant, rien derrière. Aucun point de repère; on ne voit qu'à ses pieds, et de temps à autre, quelque forme
316 AU KILIMA-XDJARO
noire qui se dresse à distance, comme une apparition surnaturelle, un esprit chargé de défendre aux profanes l'accès de la montagne mystérieuse. La boussole en main, nous nous dirigeons en plein nord, à tout hasard, jusqu'au moment où nous rencontrons comme une longue coulée de lave. Unanimement, nous augurons qu'en suivant le cours de ces roches, nous devons bien arriver à l'endroit d'où elles sont parties, c'est-à-dire aux cratères supérieurs, et l'ascension continue, parfois difficile, le plus souvent aisée, mais presque toujours régulière et sans de grandes alternatives de vallées et de plateaux. Dans ces conditions, tous les coups sont bons, et nous montons au Kilima-Ndjaro comme par un escalier immense.
La végétation devient de plus en plus rabougrie, et c'est une chose intéressante que de voir disparaître successivement derrière nous les diverses séries de plantes, à mesure que nous avançons. Plus d'arbres, à peine des arbustes, qui, eux-mêmes, deviennent de plus en plus courts, de plus en plus rares. Les bruyères naines nous suivent longtemps et disparaissent à leur tour. Restent des immortelles décolorées, des composées curieuses, de petits arbrisseaux du Cap. Très fidèlement, nous cassons les branches qui se trouvent sur notre chemin, roulons des pierres, donnons sur les touffes des coups de bâton, notons des rochers remarquables, afin d'avoir pour le retour une ligne continue de points de repère.
Mais voilà que M. d'Eltz, le plus fort d'entre nous, est saisi d'un violent mal de tête, portant surtout vers la nuque, avec battements de cœur et fatigue générale. C'est le mal des montagnes, dû, comme on le sait, à la raréfaction de l'air et à l'accélération des mouvements respiratoires. Le docteur conseille la retraite, d'autant que lui-même souffre considérablement de la soif. Mais
M. d'TCltz est décidé à aller jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il tombe et qu'on le ramasse. Heureusement, on n'est pas obligé d'en venir à cette extrémité, et, peu après, son énergie est récompensée par une guérison presque complète. Près d'un rocher, nous trouvons une flaque d'eau, et nous profitons de cette rencontre pour prendre un peu de repos.
Mais nos hommes? Que sont devenus nos hommes! Depuis longtemps, Dyombo a disparu, disparu son chien, et disparus nos guides. Daringo se traîne misérablement, avouant que le sommeil l'accable. Les deux soldats font de louables efforts pour suivre, mais il est clair à leur mine que cette ascension les intéresse médiocrement.
Nous sommes à Zi,000 mètres.
Bientôt on se remet en marche, jalonnant toujours notre route de marques nombreuses, mais désespérant presque de rien voir... Or, voilà que subitement, sans transition, le brouillard cesse, coupé brusquement comme avec un couteau, et nous nous trouvons en face d'un des plus beaux spectacles qui se puissent rêver. Là. devant nous, c'est bien le sommet du Kima-Wenzé, avec ses rochers usés par le temps et découpés en longues aiguilles noirâtres, ses précipices formidables, ses lambeaux de neige jetés çà et là sur ses flancs, ses longues trainées de cendres rouges et de laves refroidies. A gauche s'élève le dôme éclatant du Kibô, et Ton peut déjà distinguer le mur de glace taillé à pic qui parait en défendre l'accès. Entre ces deux géants, s'étend le plateau qui les supporte, sur une longueur de 12 kilomètres. Et nous avons tout cela sous les yeux, à portée de la main, pour ainsi dire, tant l'air est pur et la distance s'efface. Le ciel est d'une admirable beauté; s'il y a des nuages, nous sommes au-dessus, et, là-haut, voilà le soleil, le soleil que nous avons cru perdu, et dont
la vue est si bonne, et dont la chaleur est si douce! Alors un redoublement d'ardeur s'empare de nous. Nous marchons, nous montons, attirés comme par un aimant vers cette merveille de la nature africaine : 4,800 mètres, nous voilà sur le plateau (fig. 60).
Maintenant, le sol est couvert d'innombrables fragments d'obsidienne, de scories spongieuses, de poussières rougeâtres et dures. Là dessus, des herbes courtes et sèches vivent douloureusement; mais, chose curieuse, clans les anfractuosités de rochers jetés l'un sur l'autre, pêle-mêle, comme par une main cyclopéenne, s'élèvent encore les restes desséchés d'une plante très haute, d'un port extraordinaire : c'est le séneçon géant (fig. 61) de Johnston, signalé pour la première fois, il y a quatre ans, par cet explorateur. Avec l'aide de Daringo, j'en renverse un pied sans trop de peine pour en prendre les graines.
La vie animale est bien faiblement représentée à cette altitude. Toutefois, un léger papillon gris vole doucement sur les herbes; un petit lézard, gris aussi, se chauffe aux rayons affaiblis du soleil ; près de là sautent d'humbles criquets; enfin, des traces d'une grande antilope, le Pofou (Bosélaphe Canna), attestent que parfois les animaux de la plaine font aussi l'ascension de la montagne. Par ailleurs, nul cri que celui d'un petit oiseau qui, un moment, vient nous surprendre, salue, passe et disparait.
On se retourne : mais rien ne se voit du panorama qui s'étend derrière nous, rien de la grande forêt, rien des
énormes contreforts de la montagne, rien de la plaine infinie ni des fleuves qui s'y déroulent; entre eux et nous s'étend le brouillard argenté qui nous apparaît d'ici comme une glace dépolie, comme une mer sans horizon, et nous sépare du monde habité. Nous ne sommes pas au ciel, mais il semble que nous ne soyons déjà plus sur terre!
Pendant que mes compagnons se reposent et admirent, je me sens de nouveau porté à l'écart vers une grosse colline qui domine tout ce plateau et j'y monte. Maintenant, me voilà seul, tout seul! Oh! le bel oratoire pour penser à la grandeur de Dieu et à la petitesse de l'homme! Il semble que volontiers je resterais là dès jours, des semaines et des mois, si loin des bas-fonds où cette pauvre humanité piétine; mais, tout à coup, frappé d'une indéfinissable, mais pénétrante sensation de solitude immense, de silence absolu, universel, je me sens comme effrayé... Je me retourne, et voilà qu'en bas, clans un trou, m'apparait la neige, le neige immaculée du Kilima-Ndjaro. Alors, me rappelant que j'ai l'honneur d'être le premier prêtre catholique et le premier Français arrivé là, je plante entre les pierres une petite croix de bruyère, je fais une courte prière au bon Dieu et, à travers l'espace, par-dessus les terres, par-dessus les mers, j'envoie mon salut à la Patrie lointaine.
Il est trois heures...
Sur le point de quitter cette retraite sublime, un
regret unanime nous prend : celui de n'avoir avec nous
ni tente, ni eau, ni bois, ni provisions d'aucune sorte,
qui nous permettraient de passer ici la nuit et de tcnter-
demain l'escalade du Kibô. Mais il faut se résigner, et,
AU KILIMA-XDJARO
après avoir vidé nos gourdes et nos sacoches, nous reprenons en toute hâte le chemin du retour. L'un après l'autre, nous recueillons sur notre passage ceux de nos hommes que la fatigue et le sommeil avaient terrassés. Nous rentrons dans le brouillard et nous nous estimons bien heureux de retrouver maintenant pour nous guider les marques que nous avions faites en montant.
Malheureusement, peu à peu, la brume devient plus forte, le jour baisse, les traces se perdent, la fatigue est grande et notre situation se fait difficile, inquiétante. Pour comble d'infortune, nous sommes à chaque instant victimes d'une sorte de mirage : on voit devant soi, dans la brume indistincte, comme des collines et des bois que nous ne reconnaissons pas et qui semblent nous fermer notre route. Où sommes-nous? A tout hasard, nous marphons quand même, dans une course folle, à la grâce de Dieu. La nuit descend plus noire, une nuit froide et brumeuse; la fatigue nous accable, la faim nous dévore; et, il faut bien nous l'avouer, nous sommes décidément perdus.
Que deviendrons-nous? Où coucherons-nous? Kien pour faire du feu, rien à boire, rien à manger!
En désespoir de cause, M. d*Eltz tire un coup de fusil, puis un autre, puis un troisième. L*écho lui-même répond à peine et le bruit se perd dans l'obscurité. Plus loin, nouvel essai, nouvel insuccès, et ainsi souvent, jusqu'à ce que les cartouches s'épuisent. Nous marchons quand
Fig. 61. — Séneçon géant.
même, trébuchant contre les roches, roulant par les ravines, arrêtés dans les touffes de bruyère.
Halte! Daringo prétend avoir entendu là-bas comme un coup de fusil : si c'était vrai! Mais non, on s'arrête quelques instants, puis de désespoir on se remet en marche.
Halte encore! Cette fois, tout le monde a entendu : on nous appelle, et nous répondons. C'étaient, en effet, les soldats du campement, qui, voyant venir la nuit, s'étaient mis à notre recherche et tiraient pour nous avertir de leur présence.
Nous les avons bientôt rejoints, et nous pouvons enfin, sous la tente, goûter les douceurs d'un repos mérité.
Le lendemain, nous descendions paisiblement la montagne et nous retrouvions à la station Mgr de Courmont à peu près guéri, le P. A. Gommenginger, alerte comme un chevreau, et le vieux Séliman, toujours roupillant sur la cendre de sa cuisine, noir, raccorni, desséché, silencieux, pareil, pour tout dire, à ces momies du Pérou qu'on voit dans nos muséesetqui,detempsentemps, remueraient encore un peu.
L'ascension était faite : nous avions vu la neige à nos pieds!
LE MASSIF DU K I Ll M A - N D J A RO
Aperçu général. — Le climat. — La constitution géologique. La Flore. — La Faune.
Après avoir suivi le missionnaire errant sur les pentes du Kilima-Ndjaro, peut-être le lecteur aura plaisir à voir ici rassemblées, comme en un résumé, les diverses notions recueillies sur la célèbre montagne, sur son climat, sa constitution géologique sa flore, sa faune, ses habitants.
Placé, comme il a été dit au commencement de ce travail, à 3 degrés de latitude au sud de l'Equateur, et s'élevant à une altitude d'un peu plus de 6,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce massif étonnant comprend tous les genres de climat. En bas, 700 mètres, la plaine à demi désertique et sèche, brûlée, chaude, couverte de graminées légères qu'ombragent à peine les feuilles déliées de l'acacia ou la ramure tourmentée de quelques arbres rabougris. Sous les forêts qui signalent l© cours des fleuves ou la présence de l'eau dans le sous-
sol, c'est la même chaleur tropicale, mais elle es-t tempérée et alourdie par la verdure du feuillage et l'humidité de l'atmosphère. A mesure qu'on monte, le climat change, et on peut en trois jours comparer les agréments des tropiques avec ceux du pôle; tempéré de 800 à 1,200 mètres; plus haut, déjà humide et de plus en plus froid, jusque vers 1,800 mètres, où cessent graduellement les dernières habitations, et où, surtout en certains districts, les jours pluvieux dépassent sensiblement les autres; plus haut, les taillis encore serrés de quelques maigres cultures; plus haut, jusqu'à 2,300 mètres, la grande forêt vierge où régnent une humidité perpétuelle, un froid pénétrant, avec une première ligne de plateaux ou, si l'on veut, de hautes prairies couvertes d'un brouillard qui ne finit un jour que pour recommencer le lendemain ; plus haut, les racines de la montagne proprement dite, puis le plateau supérieur, et enfin la région des neiges éternelles dont la limite s'élève, en Islande, à 610 mètres, et passe ici jusqu'à 4,400 mètres. " En résumé, d'après le docteur Hans Meyer, une chaleur de 35 degrés à 40 degrés centigrades dans la plaine environnante, et, sur le Kibô, un froid de 16 degrés.
Le massif a un pourtour d'environ 270 kilomètres, le double de l'Etna, « dont les pentes inférieures nourrissent une population de plus de 320,000 habitants » (E. Reclus). Il est tout entier de nature volcanique, comme du reste la plus grande partie du pays massai dont il marque l'entrée, depuis les montagnes granitiques du Ngourou jusqu'à celles de l'Abyssinie. Sur plus d'un point même on trouve encore les forces de la nature en activité. Mais au Kilima-Ndjaro, à part quelques légères secousses
aj
qu'on ressent de temps à autre, tout parait calme pour longtemps. Le Kibô (Le Blanc) et le Kima-Wenzé (Le Mont-Camarade?) sont deux cratères {fig. 62 et 63); mais, d'après Thomson, ce dernier, qui mesure aujourd'hui environ 700 mètres de moins que l'autre, lui serait cependant antérieur. Sa tête, on l'a vu, est beaucoup plus échancrée, et s'il est moins blanc que son frère cadet, c'est que les aiguilles de ses rochers, travaillées par les actions atmosphériques, sont trop effilées, trop abruptes, pour que la neige y puisse tenir longtemps.
Seul, avec l'Autrichien Putsheller, le docteur allemand Hans Meyer a pu monter sur le Kibô en taillant des marches dans le mur de glace qui en défend l'accès et en s'aidant de tous les moyens propres à ces messieurs, dont c'est le métier de faire les montagnes. D'après lui, le cratère a 2 milles de largeur, avec une large faille visible du Matchamé; là-dessus s'étend un épais manteau de glace de 60 à 80 mètres, entourant le Kibô. La neige y est toujours abondante, plus même que nous ne l'aurions cru. Quand, après un long séjour en Afrique, on se trouve en face de ce spectacle, il est vraiment intéressant, vraiment beau, et, comme Rebmann, l'on se rappelle naturellement le cantique de Daniel :
Benedicite, montes et colles, ignis et sestus, glacies et nives Domino!
Cependant la couche blanche n'est pas toujours égale. Outre qu'en octobre elle descend jusqu'à 4,300 mètres et au-dessous pour remonter beaucoup plus haut en juillet et en août, parfois, le soir, on aperçoit de grandes taches noires, qui, le lendemain, sont de nouveau recouvertes : il a neigé pendant la nuit. Eh bien! ce phénomène qui nous paraît si simple est un de ceux qui ont le plus intrigué les Indigènes des alentours, aussi bien que les voyageurs de la Côte. Nul d'entre eux ne connaît la neige.
Donc, pour changer ainsi de couleur, il faut nécessairement que la montagne soit hantée par un puissant génie qui s'amuse à y faire le noir et le blanc, sans compter le rouge, le violet, l'orangé, chaque matin, quand le soleil se lève. Autre chose remarquable : au sommet du cratère on aperçoit souvent un point qui brille d'un éclat singulier comme un diamant; énorme, c'est ce qu'on appelle l'étoile du Kibô.
Une légende arabe sème en quantité les pierres précieuses au Kilima-Ndjaro, avec For, l'argent, etc. Mais jusqu'à présent on n'y a encore trouvé que de la lave, de l'obsidienne et, paraît-il, quelques agates.
Il y a clans le massif une grande différence d'aspect entre le nord et le sud : au nord, pas de cours d'eau considérable, une sécheresse relative, une série de contreforts couverts d'herbe fine avec des bosquets de forêts vierges; au sud, une quantité prodigieuse de ruisselets, de cascades et de rivières qui justifient parfaitement le nom donné à ces pays, comme il a été dit, par les gens de Tovéta : Montagne de VEau (de Kilima, montagne, et Ngaré ou Ngaro, eau, devenu Ndaro ou Ndjaro dans la bouche des voyageurs de la Côte).
Ces cours d'eau peuvent se ramener à trois directions différentes. De l'ouest descendent les affluents du Tsavo qui va se réunir à VAzi du pays Kamba, pour former avec lui le Sabaki : l'embouchure en est un peu au nord de Malindi. Du sud tombent tous ces cours d'eau qui, réunis en un seul au delà de Kahé, forment le Rouvou (la Grande-Rivière), lequel se jette dans la mer à Pangani. Enfin, coule à l'ouest un autre fleuve portant le nom massai de Ngaré n'eirobi (eau froide), qui va se perdre dans le désert. De toutes ces rivières les plus remarquables sont le Loumi ou Mfouro dont les eaux fertilisent l'oasis de Tovéta et s'épanchent dans le lac Dyipé,
pour en sortir ensuite en contournant la pointe Nord du Gwéno; puis le Soko, découvert par M. d'Eltz et qui sort d'un monticule de la plaine tout chargé de rouille de fer; enfin le Wérou-Wérou (Rivière Noire), appelé ainsi à cause de la couleur des pierres sur lesquelles il coule.
Il faut aussi mentionner un lac, le Tchala ou Tchara, qui se trouve à l'Est au fond d'un cratère éteint. Il est de forme circulaire, très profond, complètement abrité contre les vents : l'aspect de cette masse d'eau si calme a quelque chose d'imposant et de mystérieux qui n'a pas manqué d'impressionner les indigènes. On y trouve beaucoup de crocodiles, mais pas de poissons. L'exploration complète en a été faite dernièrement par une dame anglaise, miss French Sheldom, à laquelle notre ami le Dr Baxter faisait la conduite et dont le voyage a fait quelque bruit. Pour moi, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt le compte rendu sommaire qu'en donnait un journal, appelant l'attention de ses lecteurs sur l'intrépidité avec laquelle cette dame était passée sur. son embarcation « du Tchala au Tanganyika, en explorant soigneusement les grands fleuves de l'Afrique centrale qui en découlent!... »
S'il faut ajouter foi à des révélations indigènes, il y aurait aussi près des sources, sinon aux sources mêmes de la rivière Kiléma, un lac pareil, quoique plus petit; mais son accès en est interdit et le chemin qui y conduit dérobé aux profanes. On y va sacrifier tous les ans.
Avec une pareille variété de climats on se figure aisément combien doit être riche la flore du Kilima-Ndjaro. Cette montagne est en réalité une sorte d'amphithéâtre
immense où sont exposés les spécimens les plus divers parmi les plantes que le Créateur a semées sur la terre. En bas, le lotus et le bananier; en haut, le perce-neige et l'immortelle! Un jour peut-être, sur une ligne continue partant de la plaine et aboutissant au sommet, on y réunira des représentants de toutes les espèces connues, et ce sera le plus beau Jardin botanique du monde.
Tout en passant, j'ai recueilli cinq ou six cents plantes, dont environ trois cents seulement sont arrivées à la Côte — les autres ayant été perdues dans le cours du voyage — et que mon confrère et excellent ami, le P. Ch. Sacleux, à Zanzibar, a bien voulu déterminer pour la plupart. La liste même en a été publiée. Mais les lecteurs, si je la reproduisais ici, y trouveraient trop de noms barbares, quoique latins. Cependant, si étranger que l'on soit aux mystères de la botanique, nul ne peut fouler aux pieds sans un étonnement mêlé de je ne sais quel plaisir intime, quelle émotion, en ce centre du Continent noir et sous les feux de l'Equateur, ces berceaux de clématites1 qui ornent le bord des chemins, ces renoncules superbes, ces traînées de réséda sauvage2 qui couvrent les collines de Kiléma, cette humble violette elle-même qui s'accroche aux troncs vermoulus de la grande forêt vierge, ces géraniums réfugiés sur les hauts plateaux, ces six espèces de balsamines délicates qui forment sur les ruisseaux comme un double cordon de fleurs variées, ce tout petit trèfle3 perdu dans l'herbe épaisse où bondissent les moutons et les chèvres, ces ronces* elles-mêmes dont les enfants, là aussi, voient avec
4 Clematis Thunbergii, Steud. Clematis grata, Wall. *Caylusea Abyssinica, Fisch. et Mey.
3 Trifolium polystachium, Fresen; trifolium Johnstoni, Oliv.; trifolium subrotundum, Steud.; trifolium Kilimandjaricum, Toub. *Rubus dictyophyllus, Oliv.
impatience rougir et noircir les grappes, ces bégonias aux fleurs glacées, ces ombellifères, cette scabieuse, ces glaïeuls, ces touffes d'absinthe, ces séneçons divers, cette laitue ', encore ces véroniques 2, ces plantains, ces bruyères, ces lycopodes, ces fougères, ces lichens et ces mousses, toute cette flore connue et aimée, souvenir de la Patrie absente, associée aux palmiers, aux dracœnas, aux bananiers cultivés et sauvages, aux baobabs énormes, aux sterculias étonnants, aux orchidées étranges, aux asclépiadées, qui restent là pour rappeler que, tout en revoyant l'Europe, on n'est point sorti d'Afrique. Sur les premières pentes se trouve également une plante charnue, originale, appartenant au genre sarcophytc. Chose également curieuse : par ce qu'on sait de l'Abyssinie, du Cap, du Ruwenzoré et du Kameroun, la flore du Kilima-Ndjaro leur est visiblement alliée, et l'on peut dire dès maintenant que les grandes altitudes en Afrique ont la plupart des plantes communes.
A côté de la flore, la faune n'a point la même variété, n'excite point les mêmes surprises.
Cependant, des coquilles que j'avais ramassées aux divers étages de la montagne m'ont valu de M. Alfred Grandidier, membre de l'Institut, la lettre que voici, trop obligeante, il est vrai, mais fort intéressante pour ceux que ces matières ne trouvent pas indifférents. Je ne transcris ici que ce qui a rapport au Kilima-Ndjaro et à cette récolte spéciale :
M. Bourguignat, le savant spécialiste que vous connaissez, a étudié de suite la collection de coquilles que vous avez si
' Lactuca (Abyssinica, FresenV
* Verom'ca anagallis, L.; veronica myrsinoiaes, Oliv.
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heureusement faite pendant votre beau et remarquable voyage. Voici leurs noms :