ESPÈCES RECUEILLIES A 2.U00 MÈTHES ET AU-DESSUS
Hélix Le Royi, sp. nova. — Hélix Courmonti, sp. nova.
Total : cinq formes nouvelles, ce qui est déjà fort intéressant. Mais ce qui a surtout enchanté M. Bourguignat, c'est que ces formes confirment pleinement ses théories. Ainsi toutes les espèces du pied de la montagne sont des formes du centre africain, tandis que les deux autres recueillies à 2,000 mètres d'altitude et au-dessus ne sont plus africaines, mais européennes : elles ressemblent à s'y méprendre à deux espèces des Alpes et de Transylvanie, et ont pris le cachet européen par suite de l'influence climatologique du lieu élevé où elles vivent. M. Bourguignat avait déjà constaté ce fait à propos des espèces alpestres de l'Abyssinie...
A ces détails obligeants d'un savant et d'un ami, je n'ai rien à ajouter que l'expression d'une reconnaissance singulière pour la façon originale dont on l'ait partir pour l'immortalité un nom d'ailleurs si humble, en l'inscrivant tout vif sur le dos d'un limaçon. Eh bien! nous irons loin, pourvu que la petite bête ne s'arrête pasl
Les insectes, arachnides, diptères, hémiptères, papillons, hyménoptères, orthoptères, etc., paraissent moins variés qu'on serait tenté de le croire. La plupart des formes recueillies jusqu'ici appartiennent à des espèces assez largement répandues en Afrique, soit dans les
plaines, Boit surtout dans les montagnes. Sous ce rapport peut-être le massif granitique du Ngourou, au sud, où les missionnaires ont recueilli tant de choses nouvelles, est-il plus riche que le Kilima-Ndjaro lui-même. Il faut cependant mentionner divers carabes, scarabées et buprestes, qu'on voit toujours avec intérêt (fig. &!i).
Dès le début de notre séjour, nous avons fait là une constatation heureuse : c'est l'absence sur la montagne du redoutable termite qui détruit tout. On ne voit pas non plus de ces petits coléoptères xylophages qui réduisent ailleurs en une fine poussière les charpentes des maisons.
Dans les rivières, une espèce de crabe à dos plat est commune : on la trouve aussi dans le sud, à Mrogoro et ailleurs. Johnston dit qu'il n'y a point de poissons : c'est qu'il n'a point visité l'Ouest de la montagne où les rivières en sont d'autant plus peuplées que les indigènes ne les mangent point. Les espèces, appartenant auxcyprinoïdes, en sont du reste peu variées.
Cinq ou six espèces de serpents, dont quelques-unes très dangereuses; mais ils vivent en général confinés au bas de la montagne. J'ai trouvé et dessiné un caméléon remarquable que je n'avais point encore vu. Parmi les sauriens, il suffira de citer le crocodile, dans le lac Tchala, et deux ou trois espèces de varans.
Dans le monde des oiseaux, six espèces nouvelles ont été trouvées par Johnston, d'autres par Fisher. On y voit des nectarines, des passereaux, une veuve, un gros corbeau à col blanc {fig. 65), trois oalaos, un touraco superbe également commun au Ngourou, de trop nombreux francolins au gré des planteurs de mil, des pintades, des cailles, des tourterelles, des pigeons, des vautours, des aigles, etc. A l'état domestique on trouve la poule, qui, peut-on dire, n'est ici cultivée que pour le coq : les indi-
gènes, en effet, qui ne mangent pas de poisson, n'admettent pas non plus de volailles, trouvant cette nourriture
Bupreste.
Ce: ine.
Copris.
Fig. 64. — Ihsectes du Kilima-Ndjaro (grandeur naturelle). Dessin de Mgr Le Roy.
indigne d'eux, comme les Massais; mais ils aiment à entendre le matin le chant joyeux du prince de nos basses-cours.
Parmi les mammifères qui fréquentent la montagne, il
convient de citer quelques gazelles, deux ou trois espèces
Pig. 65. — Le corbeau a coc blanc (Kilima-Ndjaro).— Dessin de Mgr Le Roy.
de grands antilopes et en particulier le bosélaphe Canna, dont nous avons reconnu les pas à plus de 4,000 mètres
AU KFL1MA-XDJARO
d'altitude, le rhinocéros à deux cornes, le sanglier qui recherche les plantations, l'éléphant dont il est plus aisé de voir les traces que la peau, le buffle que rien n'arrête. Mais, sur le massif même, on ne trouve ni zèbre, ni girafe, ni hippopotame, ni nombre d'antilopes : ces animaux ne fréquentent que les plaines.
Fi£. 66. — Le Gr.APHivnrs Capexsis.
Dans la grande forêt, un petit rongeur nommé mbélélé (hyrax d'Abyssinie; est très commun mais aussi très activement chassé : sa peau sert à faire de fort belles fourrures dont les indigènes se couvrent les épaules. Une petite bête à queue en balai, grosse comme un mulot ifig. 66 , vit clans les cases, où le rat se trouve ansei. L'hyène rôde autour des villages, plusieurs petits félins se cachent dans la brousse, le lion lui-même se fait parfois entendre; mais le léopard est ici d'une hardiesse qui fait le tourment des bergers. Puis des chauves-souris,
des lémures. Beaucoup de singes aussi : cynocéphales, cercopithèques et colobes. L'un de ces derniers particulièrement est superbe avec sa fourrure noire et blanche et sa large queue en panache; mais nous le retrouverons dans les forêts de Kahé.
LA POPULATION DU Kl LIM AN DJ AR O
Le type des Tchagas. — Les mœurs. — Le gouvernement. — Les idéss religieuses. — La langue.
Passons à l'homme. C'est encore, après tout, le plus intéressant des êtres, malgré l'opinion de Socrate, qui, « ayant connu beaucoup de monde, aima surtout son chien ».
Le massif est habité par deux familles bien différentes : les Massais au nord, les Tchagas au sud.
Ce mot de Tchaga, ceux qui le portent affirment ne l'employer guère : ils se distinguent simplement par le nom du district qu'ils habitent. Wa-Séri, Wa-Kiléma, Wa-Motchi (gens de Séri, de Kiléma, de Motchi). Mais il est en usage près des voyageurs swahilis de la Côte pour désigner la population agricole de famille dite des Bantou, fixée sur les pentes méridionales de la montagne, de 800 à 1,800 mètres. On estime qu'elle s'élève à 40 ou 60,000 habitants, mais on n'a, là-dessus, aucune statistique, aucune donnée positive. Les guerres continuelles qui régnent entre les différents districts ont occasionné dernièrement encore des émigrations au Mérou, et le
docteur Karl Peters, en passant du Tana au Victoria- Nyanza, a trouvé sur son chemin une tribu de Tchagas qui serait autrefois sortie du Kilima-Ndjaro. On en trouve aussi quelques-uns à la Côte, à Mombassa, à Pemba, où ils ont été vendus comme esclaves.
Le type est assez uniforme, quoique présentant des variétés appréciables. En général, les Tchagas sont plutôt moyens que grands, mais forts, alertes, courageux et bien faits. La coloration de la peau varie beaucoup. A côté de types très noirs, à tête ronde et taille courte, on en trouve d'autres à peau remarquablement claire, plus élancés, dolichocéphales : ce qui porterait à croire qu'il y a eu mélange de races.
Comme on a pu s'en convaincre au cours de cette relation, les Tchagas forment dans l'ensemble une population très intéressante, intelligente et progressive. Certains d'entre eux, dans le Séri, par exemple, et le Matchamé, sont beaucoup plus primitifs que d'autres. Mais nulle part encore en ce pays, le Musulman de la Côte n'a été admis à demeure fixe pour y propager la corruption honteuse dont il est l'agent en Afrique orientale : ce qui ne l'empêche pas — au contraire — de le faire regarder par les voyageurs novices et les grands écrivains de Revues, comme un précieux élément de civilisation! Que de turpitudes on l'invite à couvrir de son nom commode et prestigieux!
Les Tchagas sont un peuple essentiellement agricole, et il faut convenir que, parmi les tribus similaires de l'Afrique, ils occupent sous ce rapport un rang à part. Leurs travaux d'irrigation sont absolument remarquables, et en voyant ces prises d'eau cherchées parfois jus-
qu'au delà de ta grande forêt vierge, conduites sur le flanc des collines et le bord des précipices, amenées par des pentes insensibles jusqu'aux endroits voulus, gardées en des réservoirs, détournées ici ou là, divisées en mille petits canaux de manière à ce que chacun ait sa part, on se demande ce qu'un ingénieur européen aurait pu faire de mieux : il ne se fût point, en tout cas, contenté de leurs simples moyens. Avec l'arrosage, les Tchagas pratiquent le fumage des terres, les assolements, le binage, le sarclage : il ne leur manque guère que les engrais chimiques, lesquels, dit-on, vont renouveler la face du monde en faisant produire en un pot de quoi nourrir toute une famille...
Pourtant, leurs instruments aratoires sont d'une simplicité toute primitive. On dit assez souvent que l'homme, sitôt qu'il eut cessé d'être une bête, se mit à gratter la terre et à se fabriquer des outils, commençant uniformément par la pierre, pour arriver progressivement au bronze et au fer. Entre temps, il apprenait à s'habiller, et la religion lui venait par la peur des phénomènes naturels... Ne serait-il pas plus juste et par conséquent plus scientifique de dire que l'homme s'est toujours et partout servi de ce qu'il avait sous la main, tout bonnement? Dans beaucoup de cas — je ne dis point dans tous les cas — ces transitions théoriques par lesquelles on veut absolument faire passer l'homme ne doivent reposer que sur des observations incomplètes. Voici, par exemple, des Tchagas qui ne seraient pas même encore arrivés à ce fameux âge de la pierre : ils n'en sont qu'au bois, le degré le plus bas et qu'on avait précisément oublié! C'est en bois que sont leurs pioches et tous leurs instruments de labourage, parmi lesquels on voit, avec surprise, figurer une sorte de grand épieu dont ils remuent la terre et tirent un parti étonnant. D'autres tribus dans le sud ont
pareillement ces pioches en ébène; et, chose curieuse, pour fabriquer ces instruments en bois, ils emploient des instruments en fer! Le fer, nuls « sauvages » ne le travaillent mieux que ceux du Tchaga. Dans leurs forges primitives dont le soufflet se compose de peaux de chèvres et où la houille est remplacée par du charbon de bois, ils fabriquent des hachettes, des couteaux à deux tranchants, des épées droites et fortes, surtout des lances si belles de travail et de forme, que plusieurs Européens de la Côte refusent de croire qu'elles puissent sortir de leurs mains. Primitivement, le fer leur venait de Paré; mais maintenant il leur est fourni par les traitants sous forme de fil variant de la grosseur d'une ficelle à celle d'un crayon.
La poterie est peu en faveur. Aux vases de terre les ménagères préfèrent des vases en bois, un bois tendre que leurs maris excellent à travailler, au district d'Ourou particulièrement, et dont ils tirent les ustensiles les plus divers : des auges, des terrines, des écuelles, des assiettes, même des espèces de cuillers et de fourchettes.
Enfin, depuis qu'on a vu des pipes européennes, on fait des pipes, Messieurs, des pipes en bois!
Le sens artistique de ce peuple se manifeste aussi dans la manière dont on établit les villages. Comme on l'a vu, il n'y a point d'ordinaire de grandes agglomérations au Tchaga : chacun vit chez soi, en famille. Deux ou trois cases, pour l'homme, la femme, les enfants, les esclaves s'il y en a, et le bétail. Puis, à côté, une autre construction plus petite et plus soignée, portée sur des pieux, ronde comme les autres et toujours fort propre, contient la réserve de mil, de bananes, de haricots, de miel et de bière. Autour, une sorte de jardin, et, formant enclos, une haie vive de dracœnas ou de câpriers épineux. Pardessus la porte de cette enceinte, des lianes forment un
joyeux arceau de verdure et de fleurs, et généralement un petit ruisseau, emprunté au canal voisin, achève de donner à cette retraite familiale un air charmant de poésie champêtre (flg. 67).
La nourriture est surtout végétale. On cultive cette espèce de mil connue sous le nom d eleusine, le bananier, l'arum comestible ou chou caraïbe, une grande variété de pois et de haricots, la patate, plusieurs espèces d'ignames, le maïs, peu de manioc, peu de sorgho, quelques cannes à sucre. Ni poisson, ni volaille, et quand il s'est agi chez Foumba comme chez Ngaméni de traiter la question des écoles, ces chefs nous ont promis autant de pensionnaires que nous pourrions en recevoir, mais à une condition, une seule: que nous ne forcerions point nos « escholiers » à se nourrir de poules! Nous avons accepté.
On cultive aussi le tabac, qu'on fume, et qu'on prise et chique. Il est très fort.
Mais on fait grand usage de lait et de beurre qui, malheureusement, emprunte à des herbes aromatiques de la montagne un goût particulier et pas toujours agréable au palais européen. La viande est très appréciée. Le sang lui-même, le sang tout chaud, est un régal qu'on aime. Mais forcément le menu peuple est obligé de modérer souvent, faute d'occasion, ses appétits carnassiers.
Le costume est, en général, très rudimentaire, et l'on peut dire qu'il n'y a d'habillé que les chefs, les anciens et les femmes mariées. A l'imitation des Massais, les jeunes gens susceptibles de partir en guerre affectent même de mépriser considérablement les amples costumes, jusqu'aux jours où, devenus plus vieux ou plus riches, ils s'enveloppent de la tête aux pieds clans de grandes pièces <.ie linge. Quant au menu peuple, aux petites gens, aux pauvres isolés des districts lointains, ils se jettent sim-
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plement sur l'épaule, parfois autour des reins, une fourrure de Mbéïélé, une peau de bœuf ou un lambeau d'étoffe.
Mais il faut se hâter d'ajouter que l'on ne doit point mesurer la portée de la morale à la longueur du vêtement. Ces pauvres enfants s'en vont tels que le bon Dieu les a faits, sans songer à mal, et plus d'une image faite par vos artistes, distribuée dans nos villes et très recherchée par vos vieux et vos jeunes civilisés, scandaliserait profondément ces sauvages, Messieurs.
De cette société, la coquetterie n'est point absente. Les hommes cultivent fort leurs cheveux, mais surtout leurs oreilles : dès le bas-âge, on en perce le lobe, et d'année en année, de mois en mois, on s'applique à agrandir le trou qu'on vient de faire en y insérant un morceau de bois, gros d'abord comme une allumette, puis comme un crayon, comme un doigt, enfin comme un bras. Ainsi travaillé, le lobe de l'oreille arrive souvent à battre 1 épaule avec le petit ornement qu'on y met. En outre, en haut du cartilage, on pique, en quelques districts, un long morceau de bois taillé qui, de loin, fait l'effet de deux petites cornes. Les femmes, de leur côté, sont trèa habiles à faire, avec de toutes petites perles de couleurs variées, d'élégants pendants d'oreilles, des bracelets, des colliers, des ceintures. On aime aussi beaucoup les chaincltes de 1er, les ornements de cuivre et les bracelets d'étain. Souvent, admis à choisir entre une pièce de bon linge et quelques grains de perles de verre, les yens les moins vêtus préfèrent les perles : c'est que le linge sert et que le reste plail.
En certains cantons, il y a des marchés réguliers tous les deux ou trois jours. A Motchi, ce marché se tient sous de grands arbres où, de tous les côtés de la montagne, les ménagères arrivent avec leurs provisions. Les
pieu et pioche en bois dur pour le labourage; coutelas, couteau, hachette; vase pour recueillir le miel, calebasses, corde. — Une famille, sa maison, son grenier-cellier et son enclos. — Sacs en libres, vases.
Fig. 67. — Ustensiles divers (Kilima-Ndjaro).
échangent se font en nature, à moins qu'on ne veuille considérer comme monnaie légale des perles de verre, du linge et autres fournitures de la Côte, qui, de fait, en bien des cas, ne servent guère qu'à faire les acquisitions voulues. Un sel de potasse qu'on va recueillir dans le désert d'Arousha à certains endroits et qu'on emploie dans les préparations culinaires joue aussi un grand rôle dans ces marchés. Par ailleurs, l'animation est vive sur la place, les débats très sérieux, les intérêts longuement discutés; mais, chose extraordinaire! l'ordre est rarement troublé, et la police ne compte dans ces réunions populaires, où l'on ne voit pourtant que clés femmes, aucun représentant.
Au point de vue politique, le Tchaga est divisé en plusieurs districts s'étendant de la base au sommet et généralement séparés les uns des autres par une rivière importante. Ce sont, en commençant par l'est, Kilima- Nghéra (le Kimangélia des Cartes); Ouséri, pays sec, mais peuplé; puis ce qu'on a désigné du nom de Rombo, qui est en réalité celui d'un ancien chef et comprend Mououlin Tchéro et Tchima; viennent ensuite : Mwika, Msaé, Mamba, Samanga, Marangû, Kiléma, Kiroua, Moichi, Mpokomo, Ourou, Kibosho, Kindi, Matchamé, Shira ou Kibongôto.
Chacun de ces districts a son chef et ses coutumes, mais, par suite des conquêtes, des alliances et des combinaisons politiques — toutes choses dont les États européens sont loin d'avoir le monopole — quelques-uns de ces cantons ont plus ou moins perdu leur indépendance.
Les chefs, sultans ou manghis, ne sont pas absolus.
Leur pouvoir est tempéré par l'avis des anciens et le
sentiment présumé du peuple; ils sont, du reste, fort
respectés et fidèlement obéis. La succession se fait do
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père en fils et, quand un enfant n'est pas en âge de régner, il reste sous la tutelle de sa mère. Ces chefs ont toujours près d'eux trois ou quatre personnages qu'on peut regarder comme leurs ministres. Tous les jeunes gens sont soldats et, en cas de danger, tous les hommes. Leur dévouement est entretenu par la perspective d'avoir une large part du butin : esclaves, bétail et provisions. Les guerres, en effet, sont fréquentes entre tous ces chefs, poussés généralement par les traitants de la Côte qui viennent ici s'approvisionner d'esclaves : c'est ainsi que la population du Kindi, près de Kibosho, a entièrement disparu. Maintenant, la présence d'un poste allemand restreindra la traite et peut-être la guerre, car ces deux choses vont ensemble. Mais l'unité n'est pas encore faite, non plus que la paix.
Les Tchagas sont, du reste, courageux. Ils ont pour se battre la lance, une lance magnifique; l'arc, le simé ou espèce de grand coutelas; le casse-tête; ils portent le bouclier, comme les Massais, dont ils aiment à imiter les procédés guerriers (fig. 68).
On*a déjà vu que les Tchagas ne manquent point de discipline, qu'ils savent faire d'énormes tranchées et de solides barricades, sans parler de cette invention qui leur est propre : les trous où ils se cachent et d'où ils attaquent l'ennemi qui passe. En ces derniers temps, le fusil a été introduit, même le fusil à répétition, avec toutes les munitions désirables. Mandara a, en outre, deux petits canons. Plaise à Dieu que ces imprudents cadeaux des Européens ne se tournent pas contre eux'!
En ces guerres que les Tchagas se livrent, certaines lois sont respectées par les divers partis. Si les hommes
4 Ces lignes venaient d'être écrites lorsque les journaux ont annoafté qu'une expédition conimandée.par le lieutenant de Bulow avait été détruite à Motchi même, par Médi, fils aîné et successeur de Mandara.
sont tués, si les femmes et les enfants sont pris, si le bétail est enlevé, si les bananeraies sont détruites, les maisons brûlées et les canaux coupés, tout cela est le droit; mais on ne doit cependant jamais tuer ni prendre les chefs, ainsi que les ouvriers forgerons.
Il reste au Tchaga, même dans les districts les ptus fertiles, une grande quantité de terres inoccupées; mais aujourd'hui, Faction européenne pénétrant et l'esclavage tendant à prendre fin, la population augmentera et couvrira le sol de cultures. Peut-être même la colonisation s'en mêlera-t-elle: l'avenir seul peut dire alors ce qui en résultera.
Dans le pays même, il y a peu cle maladies sérieuses : des plaies, des rhumatismes, beaucoup de vers (lombrics et tcenias). Mais quand les indigènes de la montagne vont faire un séjour clans la plaine, à Kahé, à Arousha, surtout à Tovéta, il est rare qu'ils n'en rapportent pas des fièvres et des dysenteries : c'est la raison pour laquelle les Tchagas sortent peu de chez eux. Les Européens, habitués par un long séjour au soleil d'Afrique, y souffrent du froid et du brouillard, quelquefois aussi de la fièvre, mais seulement quand ils en ont rapporté les germes de la Côte ou des plaines environnantes.
Quant aux croyances et pratiques religieuses, M. IL Johnston avoue, dans la belle relation de son voyage, qu'il n'a pu recueillir là-dessus que des renseignements insignifiants. Il n'en conclut pas cependant, comme d'autres voyageurs l'ont fait en pareil cas, à l'absence de toute religion, et d'après ce que nous, plus heureux, avons vu et appris, ii a grandement raison.
Mais faisons d'abord une remarque générale qui se rattache à ce qui a été dit précédemment. Quelques théoriciens aiment à supposer, après Lucrèce, que, si l'humanité est aujourd'hui universellement religieuse, c'est que la peur l'a rendue telle. Il est facile d'étudier la Question en Afrique où les tribus se trouvent, de l'aveu de tout le monde, au dernier degré de l'échelle sociale. Or, depuis dix ans que je parcours ces pays, en relations avec les populations les plus variées, je n'ai jamais trouvé personne, à ma grande surprise, qui fût effrayé des phénomènes naturels. On s'amuse du tonnerre, on n'en a pas peur; l'éclair n'a aucun effet sur ces natures; et, si l'on hésite parfois à sortir la nuit, c'est uniquement par crainte des fauves. Ce n'est point cependant qu'on ne redoute en certains cas l'action de Dieu, des Ombres et des Démons. La religion africaine consiste précisément à se mettre en garde contre ces puissances, soit en les éloignant, soit en leur donnant la satisfaction qu'elles réclament; — mais on ne pense pas que cette action vengeresse ou simplement vexatoire soit liée aux phénomènes naturels, tels que les ouragans, l'éclair et le tonnerre. Les théoriciens ont jugé des craintes des sauvages d'après les leurs : ils se sont trompés.
Nulle part non plus, en Afrique orientale, on ne trouve trace de culte en l'honneur des astres, comme jadis en Egypte, en Arabie, dans l'Inde, en Polynésie et en Amérique, parmi la race brune ou chananéenne qui parait avoir peuplé ces contrées. On connaît le soleil comme « Celui qui est en haut », chargé par Dieu de faire le jour dans la seconde partie de la nuit; la lune comme l'astre « mesureur » du temps, des saisons et des années; la constellation des Pléiades, comme le signe, à son apparition sur l'horizon, du commencement des labours; quant aux étoiles, ce sont autant de lumières, de « feux »,
dont on ne recherche ni l'origine, ni la signification, ni la fin.
Et cependant, tandis que la plupart des tribus Bantou du Centre et de l'Est-africain connaissent Dieu sous le
Fig. 68. — Trophée de guerre (bouclier, lance, casse-tête, épée, coiffure, etc.). Dessin de Mgr Le Roy.
nom de Mouloungou qui paraît vouloir dire le « Grand », ici, au Kilima-Ndjaro, ce même Dieu, qui y est distinctement connu comme le Maître de tout, porte l'appellation de Roua, qui veut dire aussi Soleil. Mais les Tchaçjas protestent unanimement quand on leur demande si le
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soleil et Dieu sont un seul et même Être, et il en est de ce terme chez eux à peu près comme chez nous du mot Ciel qui désigne à la fois l'atmosphère apparent et le séjour invisible des Bienheureux.
Maintenant, faut-il néanmoins conclure de là que, dans l'origine, ces Noirs ont identifié le soleil et Dieu et que, depuis, faisant un pas de plus vers le progrès, ils les ont séparés? Cette conclusion paraît assez naturelle, et pourtant, selon nous, elle peut n'être pas juste. Comme T'a parfaitement établi un grand savant, Max Millier, les noms de choses n'ont été primitivement que des épithètes qui leur ont été appliquées ou, si l'on veut, des adjectifs qui les qualifiaient. Or, la racine de ce mot Roua, soleil, ailleurs Zoua, Dzoua, Djouva, Njouba, Dyoua, paraît être Zoù, Dyoû, etc., qui veut dire : « Haut, En-haut, pardessus », de sorte que les mots désignant Dieu et le Soleil signifient en réalité, chacun pour son compte et sans s"appliquer au même être, « Celui qui est en haut ». Dans leur pénurie, ces Noirs auraient ainsi donné au Créateur et à l'une de ses créatures une épithète qui leur convient également. Il en est de même du mot massai Ngaï qu'on s'est étonné de voir signifier à la fois Dieu, être supérieur (tel que l'Européen), ciel, pluie, etc. En fait, ce mot paraît dériver d'un adjectif qui a le sens général de « Bon » et ces braves sauvages l'appliquent à tout ce qui leur parait tel.
Malgré cela, il reste toujours en ces matières une certaine incertitude et plusieurs esprits seront certainement frappés de la similitude de sons qu'il y a entre le Rua du pays Tchaga et le Raa ou Râ de l'ancienne Egypte, qui s'applique également à Dieu et au soleil. Dans le même sens, les Polynésiens disent La, Laa ou Raa, qui est le même mot. Et ce qui est également curieux, c'est que, en Océanie aussi, on trouve Raï qui veut dire Ciel : c'est
avec la permutation ordinaire de préfixes le mot Ngaï des Massais.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses qui, développées, nous conduiraient bien loin, une chose paraît scientifiquement établie à ceux qui vivent au milieu de ces tribus africaines et les étudient sur place : les Noirs, pas plus que les Blancs sans doute ne font fait, ne montent pas, d'eux-mêmes et en dehors de tout enseignement, du fétichisme vers clés idées plus parfaites; mais, au contraire, ils sont descendus et ils descendent de plus en plus, à moins qu'on ne les arrête, du bien au moins bien et du moins bien au mal. En d'autres termes, les générations ont passé sur cette terre d'Afrique, se succédant, se poussant, se combattant, en oubliant beaucoup et en apprenant peu.
Les Tchagas, plus que beaucoup d'autres, avaient dans leurs montagnes un asile contre les incursions extérieures et par conséquent contre les changements et la dégénérescence. C'est peut-être la raison pour laquelle on les trouve supérieurs à leurs voisins de même famille pour la culture, l'industrie et, il faut l'ajouter maintenant, pour les idées religieuses. Ce Dieu dont ils affirment l'existence est d'après eux un Etre personnel, le maître de tout, le créateur de tout. Les plantes, les animaux et les hommes lui appartiennent. Aussi, chaque fois que l'on tue une chèvre, un mouton ou un bœuf, c'est, pour ainsi dire, avec la permission de Dieu. Le chef de la famille s'approche, prend une poignée d'herbe, crache dessus — la salive est ici chose sacrée — ainsi que sur la tête de l'animal, en disant : « Nakoupa Roua, je te donne à Dieu. » Dès lors, l'animal, voué à la divinité, ne peut plus entrer dans le troupeau. Quelle curieuse similitude entre ces paroles et celles-ci : « Benedicite! — Dominus! Bénissez. — Non; que ce soit le Seigneur »! Des deux
côtés, on semble ne vouloir toucher à la création qu'après la permission de son auteur.
Mais il y a mieux: il y a le véritable sacrifice. C'était à Matchamé, un soir. Le lendemain, le sultan Ngaméni devait accepter l'alliance de Mandara contre Sina et hisser son pavillon sur le village. Cinq ou six de ses ministres et parents sortirent, trainant un chevreau par la patte : je les suivis. On arriva ainsi à un carrefour de trois chemins et là, ayant craché sur la bête, en répétant la formule citée, on regorgea et on en fit trois parts : l'une pour être rôtie et consumée sur les charbons, c'était la part de Dieu; l'autre pour être mangée par Ngaméni et son entourage, c'était la communion à la victime; et enfin, de toutes les parties de la bête, du cœur, du foie, de la tête, de la peau, etc., on coupa de faibles tranches, on en fit deux petits tas et on les disposa régulièrement sur de grandes feuilles de bananiers, à l'embranchement des chemins. Je demandai pourquoi cette dernière cérémonie : « C'est, me répondit-on, à l'intention des ombres de nos pères, des oiseaux, des insectes et de tout ce qui vit, pour que la nature prenne part à notre sacrifice et que Dieu protège Ngaméni. »
Ce Dieu, du reste, qu'on adore au Tchaga n'est pas un Dieu local, mais le Maître universel, nous dit-on, des Noirs et des Blancs.
Mais il y a aussi des offrandes au Mzimou, c'est-à-dire à l'âme dégagée du corps, aux mânes des ancêtres. De Kiléma et de Marangou on va faire une fois par an cette offrande, en un lac mystérieux qui repose dans un cratère éteint et où l'on dit que le premier chef du pays se précipita : son âme y est restée, et chaque année on lui sacrifie un petit agneau blanc « sans tache et sans malice », dont on jette les restes dans les eaux profondes.
On porte aussi quelques amulettes dans le but de se
préserver clés maux les plus divers; mais il est juste de dire que, parmi elles, on trouve souvent des médicaments véritables.
Chose extraordinaire! On m'a affirmé ne point connaître le pépo ou démon, qui, ailleurs, joue un si grand rôle dans la vie des Noirs et des Blancs.
Quant à la vie future, il faut avouer qu'on en a une idée très confuse, si même on en a quelque idée, en dehors de cette subsistance de l'ombre humaine après la dissolution du corps.
La constitution de la famille, le respect des lois sociales, la distinction entre le bien et le mal, la condamnation clu meurtre, de l'adultère, du vol, etc., sont des choses universellement admises.
Autre observation triste a faire : on ne paraît avoir aucun respect pour la vie de l'enfant qui n'a pas encore vu le jour, s'il y a quelque intérêt à le faire disparaître. Quand est venu le moment de la naissance, une sagefemme est là qui juge si le nouveau venu doit vivre ou mourir; mais, du moins, au Tchaga, son jugement est réformable par le père. En tout cas, l'enfant ne doit sortir de la case que lorsqu'il est en état de marcher, et recevoir son nom que lorsqu'il peut y répondre. Cet événement n'est d'ailleurs accompagné d'autres cérémonies que de repas et de réjouissances. Plus tard, on occupe l'enfant à quelques travaux de son âge ; la petite fille pile le grain, le garçon garde le troupeau. La circoncision, qui se pratique vers l'âge de quatorze ans, est l'occasion de danses et de fêtes, mais n'a pas de signification religieuse. On sait que, de tout temps, cette pratique a existé en Egypte et en Ethiopie; on l'a même retrouvée en Polynésie, au Centre-Amérique et clans les Indes occidentales. Et si la Bible nous raconte comment fut adoptée la circoncision par Abraham et sa famille,
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elle n'entend pas signifier par là, comme on le pense souvent, qu'elle fut alors pratiquée pour la première fois.
Les Tchagas sont monogames souvent et polygames à l'occasion : le tout dépend des ressources; car, dans ce pays-là, la femme coûte cher. Mais toujours et particulièrement chez les chefs, la première épouse est regardée comme la vraie, et les autres lui doivent respect et obéissance. Toutes mangent à part et après leur mari. Chacune d'elles, au reste, habite une maison particulière dont elle est chargée avec ses enfants.
Quand une jeune fille est nubile, elle doit recevoir pendant trois, quatre ou cinq mois, une formation spéciale de quelque vieille tante ou amie, choisie à cet effet. Elle sort ensuite portant aux jambes des espèces de grosses clochettes — peut-être des clochettes-réclames — jusqu'au jour du mariage. Ce mariage est, on Ta vu, une espèce de marché qui, une fois conclu, donne droit au fiancé de prendre la fiancée. Celle-ci doit résister.. ; un peu, ou faire semblant : c'est le rapt simulé qui se voit dans plusieurs tribus africaines et autres.
Quand la mort survient, on ne parait pas l'attribuer, comme ailleurs, à la malveillance d'un ennemi : c'est un phénomène naturel par lequel il faut que tout le monde passe. Si le défunt est un enfant, un homme non marié ou mort sans postérité, son cadavre n'est pas enterré, mais porté loin dans les bois où on le recouvre de feuillage et où on l'abandonne. S'il est marié et père, il est enterré dans la case, à droite de la porte; la mère est placée à gauche.
On retrouve dans cette coutume les idées de l'Egypte, de l'Inde et d'ailleurs, où la privation de descendants est considérée comme la plus grande des infortunes.
Maintenant, tient-on beaucoup à ces pratiques diverses? Lorsqu'on nous les expliquait et qu'on nous demandait
notre sentiment sur leur valeur, nous dûmes dire que, parmi tant d'usages du Tchaga, il y en avait de bons, d'autres indifférents et d'autres mauvais. « C'est bien possible, répondit-on. Mais n'es-tu pas venu justement pour nous dire ce qui est bien et ce qui est mal? Ce qui est bien, nous le garderons; nous laisserons le reste. » »
Pauvres chers amis du Tchaga, puisse-t-il en être comme vous l'avez dit!