LA LANGUE
Je n'ai point encore parlé de la langue, et pourtant c'est une des manifestations les plus intéressantes à la fois et les plus importantes de l'intelligence et de la vie d'un peuple.
Le tchaga appartient à la grande famille des langues polygènes à préfixes des peuples dits Bantou qui, d'un Océan à l'autre, couvrent presque toute l'Afrique méridionale depuis l'Equateur jusqu'au Cap. Au fond, leur grammaire est à peu près la même, mais le vocabulaire présente parfois des différences considérables, soit que les mots sont absolument étrangers les uns aux autres par suite des racines diverses qui leur ont donné naissance, soit qu'ils aient revêtu un aspect nouveau par la permutation des voyelles ou des consonnes, soit enfin, qu'une ait gardé ou acquis des expressions que l'autre a perdues ou n'a pas trouvées.
L'analyse de toutes les langues connues les ramène, comme on sait, à l'une ou à l'autre de ces trois grandes divisions : isolantes, agglulinatives ou à flexions.
Toutefois, il est juste de remarquer qu'il n'existe peutêtre aucune langue qui ait complètement et exclusivement l'un ou l'autre de ces caractères. Dans toutes ou
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presque toutes on remarque un nombre plus ou moins grand de mots de transitions, soit que la langue tende à passer à un rang supérieur, soit que, déjà élevée jusque-là, elle n'ait qu'imparfaitement opéré son évolution.
Quoi qu'il en soit, on entend par langues isolantes celles dont les mots sont généralement des racines libres de toute combinaison entre elles et incapables de marquer les rapports de relations autrement que par des jeux de positions différentes : selon la place qu'il occupe dans la phrase, le même mot peut y représenter un substantif, un adjectif, un verbe, un participe, un adverbe. Ainsi le Chinois dit : « Ngô-tà-ni (je te bats) et Ni-ta-ngô (tu me bats). » Dans la conversation, les différentes modulations de la voix concourent encore à établir les degrés dans la signification et le rapport des mots.
Dans les langues agglutinatives, les racines se juxtaposent, Tune donnant l'idée principale, l'autre ou les autres restant attachées à la première pour indiquer ses rapports de genre, d'action, de mode, de temps, etc. Les parties constituant ainsi le mot conservent encore leur signification propre et peuvent être plus ou moins facilement isolées et expliquées par l'analyse. Tel est le turc, et tel est le swahili, telles sont aussi les langues des peuples noirs de famille bantou, plus avancées, chose intéressante et curieuse, que le chinois. C'est ainsi qu'on dit en swahili : « Nina, fai (Ni-na, de Ni, je, moi, et .Va, avec : Moi avec, je (suis) avec, c'est-à-dire j'ai;. »
Enfin, les langues à flexions, telles que le latin, le grec, l'hébreu, l'arabe, etc., ont bien aussi, comme les langues agglutinatives, la majorité de leurs mots composés de
deux ou plusieurs racines; mais ces parties constituantes se sont combinées en un tout si homogène, si intime, qu'elles sont devenues méconnaissables. Ainsi le français dit : « J'aimerai pour Je aimer aurai... »
Mais revenons à nos langues africaines et montrons mieux comment les racines s'agglutinent. En français, par exemple, si vous avez besoin de sept mots p"our dire : « Le couteau que je lui ai donné », à nous, deux nous suffisent : « Kisu nilichompa ». Il est vrai que, en bonne justice, il faut avouer que le premier en vaut deux et Fautr-e six : Kisu ni-li-ch-o-m-pa. C'est que les pronoms personnels, sujets, relatifs, compléments, sans parler des conjonctions, s'insèrent dans le verbe : ils sont agglutinés. Il s'ensuit que, comme une mosaïque dont on aperçoit les sutures, la plupart des mots se prêtent à une décomposition plus ou moins facile.
Suivant que, dans certaines de ces langues, l'article manque ou existe encore, il y a huit ou neuf espèces de mots, deux nombres, mais pas de genres sexuels. Quand on veut distinguer les sexes dans le discours, on ajoute au nom le qualificatif de mâle ou de femelle, à moins que déjà il ne comporte de lui-même le sens qu'on a en vue. Mais, en revanche, on a dans ces langues quatre, six ou huit genres spéciaux, quelquefois dix et même douze, d'où le nom de langues polygènes, que leur a donné pour la première fois le P. Sacleux, de Zanzibar, au lieu de langues bantoues dont, en réalité, la signification est celui de langues humaines [Bantu, les hommes) : une appellation peu flatteuse pour les autres. Nous avons donc le genre animal ou personnel, ne désignant que des pcr-
sonnes et des êtres animés; le genre végétal ou spécificatif, le genre commun, le genre abstrait, le genre augmentatif ou noble, le genre diminutif ou imparfait, le genre locatif, etc. Chacun de ces genres comporte un préfixe particulier, qui, du nom, passe à tous les mots variables : à l'adjectif, au pronom et au verbe, et le substantif marchant en tête traîne ainsi toute la phrase à sa suite, habillée comme lui, tel qu'un guide ferait d'une caravane dans les petits sentiers de l'Intérieur.
Dans le discours, le verbe joue un très grand rôle : aussi, pour lui faire dire tout ce qu'on lui demande, on le fait passer par les formes les plus variées, mais en respectant toujours le radical primitif. On obtient ainsi du même verbe actif des dérivés passif, neutre, intensif, réciproque, causatif, directif, réversif, etc. Un exemple fera mieux comprendre cette simplicité et cette richesse merveilleuses de nos langues « sauvages ». Le radical Ung ' a le sens général de « unir, reserrer, etc. »
L'nga, unir. — Ungwa, être uni. — Ungia, unir à, pour, afin de. — Ungana, s'unir l'un l'autre. — Unganya, faire unir. — Ungna, désunir, brûler. — Unguza, faire désunir ou brûler, etc.
Pour les temps, même richesse : au passé, par exemple, on a des formes particulières s'adaptant au même radical pour marquer l'action qui est faite, d'une manière générale; celle qui est faite et dont le résultat demeure; celle qui, étant faite, a été précédée ou suivie d'une autre;* celle qui a été faite au moment où une autre se faisait; celle qui n'est pas encore faite; celle qui est en train de se faire.
Que si, maintenant, un en revient aux substantifs, on trouvera des expressions spéciales pour désigner les
4 Prononcez U comme Ou.
différentes phases par lesquelles passe, par exemple, un même instrument, un même fruit, un même animal. Le français, comme du reste l'allemand, l'anglais et les autres langues civilisées, croit avoir tout dit quand, pour désigner le fruit du cocotier, par exemple, il nous a donné le mot coco. Quelle misère! Au lieu de cette expression si vague, le swahili dispose de celle-ci : Kidaka, coco déjà noué; Kitaié, coco plus avancé, rempli d'eau; Dafu, coco bon à boire; Koroma, coco imparfaitement mûr; Nazi, coco mûr, mais encore vert; Kibata, coco mûr et sec; Zimi, coco stérile, sans eau et sans amande.
Ceci est du swahili, mais les langues de l'Intérieur sont presque aussi riches. Nulle part on ne se trouve embarrassé pour donner à chaque chose connue, visible ou invisible, le nom qui lui convient. Là, toute partie de la montagne et de la plaine, tout fleuve et tout ruisseau, tout homme et t >ute bête, toute action et toute passion, tout ce qui a besoin d'être désigné est nommé; et ces mots forment des phrases; et ces phrases sont soumises à des règles; et ces règles sont fondées sur des principes; et ces principes sont si exacts, si justes, si philosophiques, qu'on arrive à se figurer presque, comme un Orientaliste cminent l'a dit du turc, que ces langues « paraissent être le résultat des délibérations de quelque illustre académie ».
On pensait encore naïvement, il y a quelques années, trouver dans cet intérieur africain d'heureux spécimens d'êtres intermédiaires entre l'homme et le singe. Encore une espérance qui s'en va : non, nos paroissiens ne sont pas si bêtes!
A KAHE
Nouvelles de Sina. — Décision finale : ce sera chez Foumba, notre vieux frère. — Kahé. — Sous la forêt tropicale. — Le trou aux éléphants. — Le Colobe à camail. — Le coup du docteur.
Nous sommes au 7 septembre, un dimanche. Pendant que nous sanctifions la journée à Motchi par la prière et le repos, un courrier arrive annonçant que le roi Sina, de Kibosho, a de nouveau envahi les États de son voisin Ngaméni à Matchamé, coupé les bananeraies, pris un camp retranché et emmené nombre de femmes et d'enfants; voilà l'amitié promise! M. d'Eltz descend aussitôt chez Mandara et la guerre est décidée, une grande guerre, pour laquelle on rassemblera toutes les forces disponibles, de Tchaga, de Paré, de Kahé, du Bas- Arousha, pour essayer d'en finir avec ce terrible camarade.
Mais qu'allons-nous faire?
Après mûre réflexion, conseil et prière, Mgr de Courmont donne ses instructions. M. d'Eltz insistant, avec son dévouement habituel, pour garder près de lui le fondateur de la mission, le P. A. Gommengingcr restera ici, en attendant. Si les affaires de Matchamé s'arrangent,
la fondation se fera à Matchamé; sinon, on s'installera à Kiléma, où Foumba nous demande toujours. En tout cas, Motchi est écarté. Monseigneur et moi prendrons le chemin de la Côte, en explorant le Kalié, le Bas- Arousha, le Paré et le pays Massai compris dans le bassin du Rouvou, le Sambara, le Zigoua, le Doé. Puis, nous regagnerons Bagamoyo au sud, en passant par notre mission de Mandera. Aussitôt que possible, une nouvelle caravane rejoindra le P. Auguste, avec le personnel nécessaire, un Père, un Frère, une vingtaine de jeunes gens chrétiens et tout ce qu'il faut pour commencer une mission nouvelle.
En attendant, nous descendons ensemble au Bas- Arousha, chez M. d'Eltz. Le brave Dr Baxter nous accompagne encore, en vue surtout des chasses merveilleuses qu'il a rêvées et dont cette région est le centre.
Après avoir pris congé de Mandara, qui remet à M. d'Eltz une enfant d'un chef de Paré prise dans une guerre antérieure, afin que celui-ci la renvoie à son père, nous descendons les pentes de la montagne et, nous dirigeant au sud-est à travers la plaine semi-désertique, nous arrivons, après quatre heures de marche, sur les bords de la rivière Déou, qui descend de Kiléma. La forêt est magnifique; les arbres, semblables à de hauts fûts de colonne, couvrent tout de leur ramure puissante; et l'eau qui coule, silencieuse, se reposant maintenant des sauts innombrables auxquels elle a dû se livrer dans les hauteurs, répand partout la vie et la fraîcheur. Par endroits, cette bande de forêt est littéralement encombrée de raphias, ce palmier extraordinaire dont les feuilles,
longues de 6 à 10 mètres, se croisent, se mêlent, s'entrelacent clans un désordre impénétrable. Les fruits, qui pendent en longs régimes, font les délices de singes innombrables, insolents et gouailleurs, et, dans la vase épaisse qui s'étend à l'ombre de ces fourrés séculaires, les buffles, les rhinocéros et les éléphants passent des journées délicieuses.
Nous campons là. Point d'hommes, rien que des bêtes; mais celles-ci se tiennent à distance, et cette première journée de chasse reste sans résultat. Le lendemain, à cinq heures, nous sommes réveillés par les singes, qui nous insultent du haut des arbres, et nous partons. Après avoir traversé le Déou, que nous retrouvons plus loin grossi d'un canal sortant du Raou, nous entrons au Kahé par deux portes étroites.
Kahé est le nom d'un petit pays, une espèce d'oasis semblable à Tovéta, formée par les grasses alluvions descendues du Kilima-Ndjaro et entraînées jusqu'ici par les nombreuses rivières qui s'y rencontrent. La population ne comprend guère plus de 2.000 personnes, habillées dans le genre massai et apparentées pour le type, les habitudes et la langue à celles de Tovéta et du Bas- Arousha. Les hommes portent généralement du linge, les femmes des peaux tannées, des perles et des cauris. C'est un peuple essentiellement voué à l'agriculture, intelligent et doux. Beaucoup de bananiers, des patates, des ignames, des ambrevaclcs, des haricots, du maïs. Les irrigations sont bien entendues, et, chose nouvelle, on voit ici des espaces divisés en plates-bandes, en carrés, en planches, le tout sarclé et arrosé comme par un jardinier d'Europe.
On élève aussi du bétail qui, de même qu'au Tovéta, reste confiné dans les étables, ou, pour mieux dire, dans les maisons. Les idées religieuses et sociales sont celles
des alentours. Cependant la constitution républicaine est ici moins accentuée qu'à Tovéta : il y a deux chefs, à peu près aussi chefs l'un que l'autre, ce qui est assurément la marque d'un heureux caractère.
A peine installés dans notre campement, nous recevons de nombreuses visites. Une mission serait volontiers accueillie là aussi; mais comment faire? Tant de champs à défricher, et si peu d'ouvriers!
Nous sommes établis en pleine forêt vierge, mais dans une sorte de clairière propre et fraiche, au-dessus de laquelle les grands arbres, droits comme des mâts de navire, nous font un dôme de verdure superbe.
L'occasion est trop engageante pour ne pas s'enfoncer à travers ce dédale merveilleux où tout est si beau, si grand, où, clans le silence de cette nature tropicale, Dieu parle à l'âme qui l'écoute un langage si pénétrant et si doux! Chacun se met donc en route suivant sa fantaisie et son inspiration, celui-ci allant s'asseoir au pied d'un géant de la forêt, cet autre sengageant dans les petits sentiers qui circulent sous bois, un troisième se lançant à l'aventure, en pleine forêt sauvage. Ici ce n'est plus la nature triste, froide, brumeuse et grandiose de la montagne : on marche à la fraîcheur des frondaisons verdoyantes, mais on sent que le soleil est là-haut, le soleil d'Afrique avec sa lumière intense, sa chaleur vivifiante et sa fécondité éternelle {fig. 69)
Un peu au delà du territoire habité et en remontant les rivières qui viennent du Matchamé, le 'Wérou-Wérou
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par exemple, on ne tarde pas à rencontrer le gros gibier, les buffles surtout, mais il est dangereux de s'engager dans cette direction. Les chasseurs Kambas y ont littéralement criblé le sol de trous à éléphants où la chute, même pour un être d'espèce humaine, n'aurait aucun agrément sérieux. Ce sont des fosses d'un peu plus de 2 mètres et longues de 3 ou à, qui sont divisées en deux par une sorte de mur transversal : le tout est soigneusement recouvert d'herbes et de branches, parmi lesquelles on choisit souvent celles pour lesquelles le pachyderme a un goût particulier (fig. 70).
La nuit, à l'heure des promenades et déménagements qui lui sont familiers, il arrive, suivant la route qu'il s'est soigneusement tracée, saisissant de sa trompe une branche à droite et à gauche, s'amusant, flânant. Tout à coup, le sol manque sous ses pieds de devant : il tombe clans, le trou fatal! Mais, instinctivement, voyant que devant lui le chemin est solide, il fait un effort et se porte en avant. Hélas! pendant que l'arrière-train croule dans la première fosse, la tête va rouler clans la seconde, le ventre se trouve supporté par le mur du milieu, et toute force est enlevée au colosse, qui n'a plus qu'à attendre le coup de flèche empoisonné de son ennemi.
Mais ce qui donne à la Faune de Kahé son caractère spécial, c'est la présence en très grand nombre d'un singe particulièrement remarquable, le Colobe à camail1
{fig- 7i).
Il y en a trois variétés : l'une à queue longue et étroite qu'on trouve dans les forêts du Sud : l'autre, d'Abyssinie,
1 Colobus Guereza, var. caudatus.
à queue terminée par une touffe épaisse; la troisième enfin, à la queue large, blanche, soyeuse, et on ne l'a guère vue jusqu'ici que dans cette région. Vous vous êtes enfoncé clans la grande forêt, vous allez, vous admirez, vous levez la tête aux cris des oiseaux qui se répondent à travers des arbres de verdure, vous suivez parfois les bandes de petits singes gris, ordinaires, qui dégringolent à votre approche et s'enfuient comme une bande de polissons pris en flagrant délit de maraudage. Mais voilà que, de là-haut, très haut, dans l'inextricable lacis des lianes et des branches, un bruit léger, affaibli par la distance, arrive jusqu'à vous : on dirait quelqu'un qui s'esquive. Alors on regarde, on cherche, on avance, on recule, mais doucement, très doucement, le corps penché, le cou tendu, l'œil fixe, le doigt sur la détente du fusil fatal : et l'on voit ! Tout en haut, derrière une branche, le corps ramassé, la queue dissimulée, les mains serrant l'arbre comme un crampon, vous regarde une petite tête noire cerclée de blanc, immobile et pleine d'angoisse. Alors, si vous ne croyez pas en conscience commettre un attentat sur un membre de votre antique famille, tirez! Il faut une balle, le plomb n'arriverait pas. La pauvre bête frissonne un moment, lâche la branche, et tombe, tombe, tombe, lentement et lourdement, dans une chute lamentable, maculant d'un filet de sang rose sa superbe robe cle soie moirée, noire ou blanche, où jamais un grain de poussière ne s'était attaché... Mais, au bruit du coup de fusil, d'autres membres de la troupe ont quitté leur case aérienne et les voilà qui courent à travers les branches, qui sautent, qui volent, étalant derrière eux comme un panache leur magnifique queue blanche.
Le soir, en rentrant au camp, il s'est trouvé que, à deux, nous avions descendu six de ces pauvres bêtes,
Fig. 70. — La Fosse aux Éléphants (Forêt de Kahé). — Dessin de Mgr Le Roy.
tuées pour leur peau. Mais longtemps encore on a en-
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Fig. 71. — Colobes de la forêt de Kaiié (Colobus Guereza var. Caudatus). Dessin de Mgr Le Roy.
tendu dans les profondeurs de la forêt quelque chose comme le bruit d'une bataille acharnée, furieuse; c'était
AU KILIMA-XDJARO
le docteur qui couvrait de ses projectiles un colobe, assiégé derrière sa branche, et qui n'a jamais voulu descendre. Obligé de rentrer à cause de la nuit, le ter-