PEAU DE SINGE
rible chasseur a apporté deux autres de ces singes, tues dans la journée, se réservant, nous dit-il, de prendre l'autre en passant le lendemain au pied de l'arbre où il sera enfin tombé.
En même temps que lui, arrive au camp l'un des chefs du pays ; le pauvre homme, les larmes aux yeux et la voix tremblante, demande pardon et pitié :
« Pardon et pitié pour nos singes, dit-il, qui n'ont jamais fait de mal à personne, qui ne volent point, qui ne mangent que des fruits de leurs arbres! S'ils descendent, c'est uniquement pour boire à la rivière. Alors ils viennent en famille, et, pour qu'ils ne se salissent pas sur la route, la mère vient derrière le père, et les enfants derrière la mère, et chacun de ceux qui suivent relève la queue de celui qui le précède... Enfin, les anciens de chez nous affirment que nos parents aiment à revivre dans ces bêtes pour parcourir encore les forêts de Kahé et regarder de là-haut travailler leurs enfants. Or, conclut cet excellent homme, si vous les tuez toutes, où iront nos âmes? »
Pour ne pas les tuer toutes, le lendemain nous partons. Comme de juste, la caravane s'arrête fidèlement au pied de l'arbre qu'a signalé le docteur. Il cherche en bas, il regarde en haut. Miséricorde! Voilà qu'il découvre maintenant avec stupeur qu'il a tiré seize coups de carabine, sur quoi? Sur un vieux morceau de bois blanc que, dans l'ombre du soir, il avait pris pour la queue d'un singe !
AU BAS-AROUSHA
In plaine. — La chasse au désert. — Le poste et le pays du Bas-Arousha. L'heure de la séparation. — Un rhinocéros au bout du fusil.
Nous mettons une heure à peine à sortir de la forêt qui finit brusquement ici comme à Tovéta, pour faire place à un désert véritable et d'un aspect particulier. Les herbes, graminées pour la plupart, sont courtes et maigres, l'acacia paraît, les espaces s'étendent absolument dépourvus de végétation, puis ce sont des arbustes spéciaux, comme des salsolas, qu'on ne voit guère que clans les lagunes maritimes. Par endroits seulement, lorsque la terre se relève un peu et forme une couche plus fertile, des arbres, réunis en groupes, et entrelacés de lianes diverses, forment d'élégants bosquets. A chaque instant, des cailloux roulés, de la chaux d'alhivion, du sel de nitre, disposé en lignes blanchâtres, rappellent que tout cet espace fut autrefois occupé par une mer intérieure dont on trouve les derniers restes dans deux lacs salés : le Mangara, à l'est du Kilima-Ndjaro, et le Ndyiri, au nord.
Tel qu'il est cependant, ce paysage n'est pas sans charmes, avec surtout le cadre clans lequel il se présente : au
nord, voici dans son ensemble imposant la masse superbe du Kilima-Ndjaro qui, d'ici, apparaît tout entière; à Test, le mur bleu des montagnes de Paré; à l'ouest s'élève le cône immense du Mérou ifig. 72}, un ancien cratère aussi que la neige vient quelquefois couvrir maintenant d'une tache blanche.
Plus à gauche, c'est le Haut-Arousha, habité par des gens parents dé ceux de Tovéta, mais plus batailleurs et plus rapprochés dans leurs habitudes du genre massai.
Quelle solitude! quels espaces! et quels aspects grandioses!
Après avoir marché quelque temps ensemble, nous nous séparons pour pouvoir embrasser davantage et essayer de trouver en ce désert une pièce de résistance pour notre prochain dîner. Mgr de Courmont, le P. Auguste et la caravane suivront ce sentier qui doit les mener vers la station du Bas-Arousha; M. d'Eltz se porte à droite; je vais à gauche; et le docteur Baxter, toujours ardent, se lance en zigzags savants dans le grand désert, d'où le bruit de ses coups de fusil lointains nous donnera fréquemment de ses nouvelles...
Or, nous marchions ainsi depuis quelque temps, lorsque soudain la grosse carabine de M. d'Eltz retentit : une fois, deux fois... Nous courons, nous le trouvons en lutte avec un buffle blessé à mort et qui se précipite sur lui. Heureusement, il a le temps d'épauler de nouveau, et un troisième coup jette la bète par terre {fig. 73). Les fardeaux sont aussitôt déposés, les couteaux tirés, et, assis sur le buffle, on se met en devoir, avec une ardeur grande, de s'en partager les morceaux.
Plus loin, j'aperçois un troupeau de zèbres. En me dis-
simulant do mon mieux derrière les maigres bouquets d'arbustes, j'arrive à un endroit découvert, où il est
impossible de se dresser sans déterminer une fugue générale. A tout hasard, envoyons-leur un salut!
Le spectacle est magnifique : au coup de fusil, ces quarante ou cinquante bêtes lancent une ruade superbe, battent la terre, d'où s'élèvent en tourbillons des nuages de poussière, prennent le grand galop et subitement s'arrêtent, se forment en ligne et se retournent la tête haute, l'attitude provocante. On dirait un escadron de cavalerie dirigé avec ensemble et obéissant au commandement. Et comme c'est beau, clans le grand désert africain, ce groupe de bêtes si élégantes, à la robe jaune, tachetée de longues bandes noires et reluisant au soleil équatorial!
Je me porte en avant. Un fort troupeau d'antilopes passe à bonne portée, pas timides, trottinant lentement; mais il est écrit qu'il est dangereux de courir deux lièvres à la fois, et cette vérité profonde doit aussi s'appliquer au zèbre. A mesure que j'approche, ces derniers se débandent de nouveau et, à ma grande satisfaction, j'en remarque un qui marche péniblement, s'écarte et s'arrête par instants : celui-là a été touché. Dans une course effrénée, je réussis à le séparer complètement du troupeau, et alors marche! marche! Pendant près d'une heure, j'essaie sans le moindre succès d'arriver à une portée convenable jusqu'à ce que, enfin, l'animal s'engage dans une partie du désert où les arbres s'élèvent moins espacés. Derrière l'un deux j'arrive à me dissimuler un peu, et de guerre lasse, j'envoie au zèbre qui est là, debout, ma dernière balle. Dans un galop furieux, la bête part, fait 200 mètres peut-être, et tout à coup disparait, Qu'est-elle devenue? Lentement, mélancoliquement, regrettant d'avoir tant couru pour rien, je me dirige vers la direction qu'elle a prise, quand tout à coup je l'aperçais, à mes pieds ! La première balle lui avait pénétré dans le jarret, la seconde l'avait touchée juste au cœur.
Mais que faire, seul et perdu? D'un coup de couteau je coupe la queue et essaie, en me dirigeant sur un bosquet
Fig. 73. — La moht du Buffle. — Dessin de Mgr Le Roy.
remarquable qu'on a signalé comme point de repère, de regagner la route de la caravane. Il fait une chaleur intense. Après une heure de marche environ, j'entends enfin deux coups de fusil : c'est le docteur qui revient avec ses hommes. Ils ont vu beaucoup de gibier, tiré souvent, mais le succès n'a pas répondu à leur ardeur : ces animaux se sauvent toujours, m'explique-t-on, après avoir reçu le coup fatal. Ensemble nous apercevons près de là des traces d'éléphants absolument fraîches, mais nous sommes trop fatigués et trop éloignés de la station pour nous livrer à de nouvelles recherches, et après avoir traversé trois fortes rivières sur des ponts misérables, nous rejoignons l'un après l'autre les traînards de la caravane et arrivons vers le soir au poste allemand du Bas-Arousha.
Là, je montre la queue de mon zèbre, témoignage irréfragable que je l'ai vu de près. De la viande! De la viande! Aussitôt quelques intrépides se lancent à la recherche du gibier, guidés par des explications sommaires et plus tard par de nombreux oiseaux de proie qui font des ronds dans le ciel; mais quand enfin ils arrivent, ils ont à disputer les pièces convoitées à une nuée de vautours, de milans et de marabouts qui, en l'espace cle moins de trois heures, ont à peu près tout dévoré!
Le poste se compose de M. cl'Eltz, du sous-ofïicier Kayser et d'une vingtaine de soldats soudannais et swahilis. D'un côté, une maison spacieuse et fraîche est destinée aux Européens; en face, sont les habitations du personnel; autour règne une forte palissade double et carrée, faite de troncs d'arbres : le tout très propre
390 AU KILIMA-XDJAUO
et fort bien tenu. Dans un coin, un tas énorme de têtes d'animaux (gazelles élégantes, antilopes diverses, sangliers, girafes, zèbres, hippopotames, buffles, rhinocéros), accuse à la fois la richesse du désert voisin et les succès cynégétiques du maître de céans.
Le pays est bas et très arrosé. C'est encore une oasis formée par trois cours d'eau qui descendent du Kilima- Ndjaro et qu'exploite une faible population semblable à celle cle Tovéta et du Kahé, vivant aussi par familles séparées, agricoles et pastorales. Beaucoup de vivres, beaucoup de troupeaux. En ce moment de l'année, la vie y est agréable; mais à la saison des pluies, toute la contrée est sous l'eau, et les moustiques y éclosent par myriades. A l'est, s'élèvent les montagnes inhabitées de Litéma, où la pluie ne tombe presque jamais.
Ce qui fait l'importance de la station, c'est que le Bas-Arousha est le point où la plupart des caravanes de Pangani se rassemblent et font leurs provisions avant de s'engager dans le pays Massai ou de rentrer à la côte; ce qui en fait l'agrément, c'est la prodigieuse quantité de gibier qui l'entoure. On peut en juger par ce menu détail : nous sommes restés là quatre jours pendant lesquels soixante personnes, Européens et Africains, n'y ont vécu que de la chasse de deux hommes.
Cependant, il nous faut songer à partir. Le !3 septembre au matin, la caravane s'organise de nouveau, et tout en chassant dans le désert que nous avons à traverser, nous nous dirigeons au sud-ouest vers le Rouvou, qui a déjà recueilli en cet endroit la plupart des rivières descendues des montagnes. Des troupeaux d'antilopes
reparaissent nombreux; de temps à autre, nous levons un lièvre qui s'élance clans les broussailles; quelques autruches se montrent au loin, semblables, dans les grandes herbes, à une touffe de buissons gris; puis, en compagnie des animaux dont les crottes lui servent de déjeuner, marche fièrement la grue couronnée, avec sa taille droite, son plumage superbe et sa belle aigrette dorée. Nous tuons un tout jeune buffle dont la viande est aussitôt enlevée et partagée.
Voici le fleuve. Ici un îlot le divise en deux branches qui Tune et l'autre sont très larges et par conséquent très peu profondes : en ce moment on peut passer à gué, avec de l'eau jusqu'à la ceinture.
C'est le moment des adieux. Adieu au brave docteur Baxter, qui continuera quelques jours encore à poursuivre le gros gibier du désert; adieu à cet excellent M. d'Eltz qui a été pour nous et restera pour la mission nouvelle un protecteur et un ami si bon, si généreux, si dévoué; adieu enfin au cher P. Auguste Gommenginger, que nous laissons là, avec deux enfants chrétiens, chargé de l'honneur d'être le fondateur d'une église, le porte-voix du salut, l'initiateur d'une civilisation, le bienfaiteur d'un peuple.
Daringo reste avec lui. Ce pauvre garçon me prend alors à part, derrière une broussaille, et me dit : « Nous ne nous reverrons plus! »
Et pendant que ses grands yeux noirs deviennent tout humides, il enlève de son cou un collier de cuivre et me demande la permission* de me le passer : « Tu le porteras, me dit-il, en souvenir de moi, car je t'ai aimé... »
Pauvre cher homme! Je lui recommande d'être toujours bien fidèle à mon frère, d'écouter ses leçons et de se faire au plus tôt chrétien. Je le quitte ensuite, très rapidement, car je suis réellement ému, et aujourd'hui que
30? AU K1L1MA-XDJAUO
je trace ces lignes, sur le point de diriger ailleurs ma vie errante, je ne puis m'empêcher de lui envoyer d'ici mon souvenir affectueux : tu avais raison, Daringo, nous ne nous reverrons plus sur la terre d'Afrique...
Nous passons le fleuve. D*une rive à l'autre les derniers saluts s'échangent, et pendant que nos compagnons de route regagnent la station, nous dressons nos tentes à l'entrée du désert que nous allons avoir maintenant à traverser.
Ces bords du fleuve sont d'une sécheresse et d'une pauvreté étranges, et à part une ligne de grands arbres toujours verts qui ombragent son cours, on ne voit partout que solitude et sécheresse, depuis Kahé jusqu'au Sambara.
Nous voilà seuls, seuls et tristes.
Dans l'après-midi, Mgr de Courmont me donne mission d'aller explorer les alentours afin de faire diversion à la mélancolie des adieux et, s'il est possible, de procurer à la caravane des provisions de viande fraiche pour les jours qui vont suivre. Je pars avec deux hommes.
Peu après, un troupeau de zèbres se montre au loin : je tire. La bande s'enfuit comme de coutume; mais il me semble que dans le nombre, le plus beau de tous a été touché, et nous nous lançons à la poursuite de ce merveilleux escadron. Les collines succèdent aux collines, couvertes d'arbustes et hérissées d'épines, les zèbres reparaissent par instants pour s'enfuir de nouveau et se perdre finalement dans une course dernière. Voyant que le jour baisse, ayant perdu de vue mes animaux comme mes hommes, je me mets en devoir de regagner
le campement. Et j'allais seul ainsi, le fusil au repos, l'imagination en l'air, quand tout à coup un bruit sourd se fait entendre; le sol tremble, et j'aperçois dans l'ombre quelque chose comme un omnibus qui détale, comme une locomotive qui accourt en soufflant. Avant que j'aie pu me mettre en garde, le monstre est devant moi : un énorme rhinocéros, qui, dérangé sans doute dans son repos et me soupçonnant des intentions hostiles, se précipite tête baissée sur mon innocente personne. Le fusil que j'ai en main, outre qu'il n'est pas prêt, ne ferait que chatouiller son épiderme; mais, comme j'ai ouï-dire que cette bête l'est trop pour poursuivre son ennemi, je me range courageusement de côté, et j'ai la satisfaction grande de la voir en effet défiler droit devant elle, soufflant et reniflant, écrasant les arbustes qui se trouvent sur sa voie, et faisant voler derrière elle les cailloux et la poussière... {fig. 74).
Une heure après, suivant le cours du fleuve et guidé par la fumée qui monte au ciel, je faisais au camp mon entrée peu solennelle :
« — Et le gibier?
« — Il court encore... »
AU PAYS MASSAI
La caravane. — Au pied de Paré — Ces dames. — Le désert. — Chez les Massais. — Chez Mwana-Mana. — Chez les Ndorobos. — La bénédiction d'un peuple.
Notre caravane a subi des modifications. Avant de quitter le Kilima-Ndjaro, nous avons commencé par congédier la clique musulmane racolée à Mombassa, et c'est déjà pour nous un soulagement sensible. Les deux jeunes gens chrétiens qui nous accompagnaient ont été laissés au P. Auguste Gommenginger. Enfin, au Bas- Arousha, nous avons trouvé quelques hommes de Pangani qui, après une course dans l'intérieur à la recherche de l'ivoire, désiraient rentrer à la côte. Trop peu nombreux et trop mal armés pour voyager seuls, ils ont demandé à nous suivre, et nous avons accepté d'autant plus volontiers que, dans le nombre, nous trouverons des guides pour cette route inconnue et un interprète pour la langue massaïe. C'est un nommé Salim, doué d'une audace diabolique et d'un bagout extraordinaire.
3>J3 AU KILIMA-NDJARO
Le 14, à six heures du matin, nous nous mettons en marche, prenant droit à l'est, et après avoir traversé un désert tout hérissé d'épines féroces, nous arrivons à onze heures au pied des montagnes de Paré. En allant au Kilima-Ndjaro, nous avons suivi cette chaîne depuis Gondja jusqu'au Dyipé; nous la longerons maintenant sur son revers occidental d'ici jusqu'au mur qui la termine au sud. Mais nous sommes sans donnée sur cette route, et la carte de ce petit coin d'Afrique est encore à faire
Voici Maboua. En bas coule un ruisseau qui se dirige au nord, le Dyipé. Les contreforts de la montagne sont couverts de grandes euphorbes arborescentes dont les tiges se dressent comme celles d une plantation étrange.
Au coup de fusil que nous tirons, les indigènes descendent, peu nombreux d'abord, méfiants, regardant de loin, puis s'enhardissant par degrés, ils nous apportent de la farine, des cannes à sucre, des haricots, du maïs. C'est, à le voir d'en bas, un triste pays que celui-là. Mais, là-haut, il y a des plateaux frais et bien cultivés, de beaux troupeaux, une population nombreuse quoique décimée par les guerres, timide, vivant en groupes isolés; cachant ses maisons derrière les rochers et empêchant autant que possible l'eau d'arriver jusque dans la plaine, afin d'ôter aux Massais et aux caravanes le plaisir de venir se désaltérer chez eux.
Les hommes arrivent cependant, et sur le chemin nous en avons trouvé une vingtaine, armés de grands arcs, qui s"en allaient à la chasse. Près de là, sur le sentier,
ils avaient établi comme un long barrage de piquets et de branches d'arbres avec, çà et là, des passages étroits où se trouvent dissimulées des fosses profondes. Au jour fixé, on se disperse en grand nombre clans la plaine et on rabat le gibier en le conduisant insensiblement vers cette haie : voyant des couloirs libres les animaux s'y précipitent et tombent dans les trous recouverts d'herbe où on les achève.
A notre arrivée à Maboua, nous trouvons deux femmes massaïes avec un jeune garçon : elles sont en train de charger trois ou quatre ânes de provisions de maïs qu'elles sont venues chercher pour les anciens. Aux questions de Salim, elles répondent que beaucoup de Massais de Sogonoï ont passé le fleuve et qu'un fort campement se trouve dans les environs : « Nous sommes, ajoutent-elles, dans des jours de malheur, et les bœufs sont enlevés par la maladie, regarde ! comme ça... »
Et la vieille prend une poignée de poussière qu'elle jette au vent. Il s'agit, en effet, d'une épizootie terrible qui, depuis, a promené la mort dans les troupeaux de bêtes à cornes, des montagnes de l'Abyssinie jusqu'au Mozambique; elle est maintenant au Sénégal qu'elle ravage après avoir traversé le Soudan. Sur la côte orientale, quand elle en a eu fini avec les bœufs, elle s'est abattue sur les buffles, et même, dit-on, sur les antilopes.
Mais, chose curieuse ! ces deux femmes, à l'arrivée de notre caravane, ne trahissent pas la moindre émotion. Seules, sans armes, sans rien pour les protéger, excepte, peut-être, leur physionomie de parfaites sorcières, d'autres à leur place se précipiteraient de frayeur dans les broussailles; celles-ci font tranquillement leur besogne,
et, quand les ânes sont chargés, elles saluent et s'en vont, nous prévenant que nous sommes autorisés à nous installer dans leur campement. Pas gênées du tout, ces dames !
il nous iaut cinq jours et demi pour doubler la chaîne de Paré, avec des marches quotidiennes de cinq, six, sept et huit heures. Plus de sentier, excepté vers le sud. Le Massai est seul à parcourir ces solitudes, et le Massai ne se préoccupe pas des chemins : les pieds protégés par de fortes sandales en peau de bœuf et sa grande lance en main, il s'en va sans sou, ni poche, comme les poètes, et ne craignant guère que la chose au monde qui pût effrayer les vieux Gaulois : la chute du ciel sur sa tête !
Nous autres civilisés, nous n'en sommes plus là. Une matinée entière il nous faut nous débattre au milieu d'une inextricable forêt de brousses épineuses où nous nous sommes trouvés traîtreusement engagés. Nul n'en sort indemne. Celui qui n'y laisse pas un morceau de linge y abandonne au moins quelque chose de sa peau.
Nous choisissons généralement pour camper une gorge pittoresque où nous cherchons un peu d'eau, et d'où chaque soir descend un vent frais.
Le vent qui souffle à travers la montagne!
A droite, loin, derrière le Rouvou, s'étend la ligne rose des monts Sogonoï {fig. 75), centre d'un groupe massai; puis, de ce coté, les collines désertes de Masimani et de Lassitti se profilent sur le ciel; à gauche, voici les croupes ferrugineuses de Paré; et derrière, c'est la masse du Kilima-Ndjaro dont tous les jours la vue va s'affaiblissant. Et en avant, voilà les épines, les acacias, les
euphorbes (fig. 76), toute une nature revêche à laquelle cependant on se fait peu à peu et qui finit par devenir, à cause de son grand air de solitude et de liberté, presque sympathique. Il est vraiment curieux de constater l'aptitude qu'a l'homme de se faire à tout i
Chaque jour, du reste, nous ménage une rencontre intéressante. Ici, nous sommes abordés en marche par trois jeunes gens qui se disent égarés et cherchent leur campement; là, des troupeaux de chèvres, gardés par quelques enfants, tachent d'innombrables points blancs les flancs de la montagne; plus loin, il faut inviter à nous céder la place une nombreuse famille de sangliers; ailleurs, nous cherchons notre déjeuner parmi les troupeaux d'antilopes; ailleurs encore, dans la plaine, voyez ces longues lignes noires et mouvantes : ce sont des bœufs qui rentrent des pâturages.
A Samé, enfin, dans une gorge de la chainc et sur les bords d'une petite rivière ombragée de grands acacias, nous nous trouvons en plein pays massai. C'est l'eau qui attire ces pasteurs nomades, comme elle attire les nombreux troupeaux d'antilopes, de zèbres, de buffles et môme d'éléphants dont nous voyons partout les tra< En même temps, des pigeons, des tourterelles, des cailles, des francolins, animent ce paysage et nous passons là de bonnes journées. En chemin, nous avions déjà fait la rencontre de quelques Massais un peu âgés, qui s étaient montrés pleins de courtoisie et d'aristocratique préve • nance. Au camp, d'autres viennent nous saluer et prendre des nouvelles : où allons-nous, d'où venons-nous, qui eommes-nous? J'ignore ce que Salim leur raconte sur nos
Fig. 76. — EupiiOuuE candélabre de Pahe. —Dessin de Mgr Le lloy.
qualités et pouvoirs; mais à peine a-t-il fini de parler qu un vieux berger lui demande de l'air le plus naturel et le plus sérieux de bien vouloir leur envoyer un peu de pluie, l'eau devenant rare et l'herbe desséchant partout. Inutile de discuter longuement : on eût mal interprété notre résistance. On les fait donc mettre en rang et l'on braque sur eux l'appareil photographique : il ne reste plus à notre industrieux Salim qu'à expliquer que, lorsque la pluie viendra, elle fera reverdir la plaine...
Vers midi, les bœufs arrivent : il y en a bien deux mille, et c'est un spectacle vraiment curieux que de les voir se présenter en ligne aux abreuvoirs disposés pour eux, puis se retirer pour faire place à d'autres, et s'en aller enfin tous ensemble en un endroit donné, avec la régularité d'enfants dressés à ce genre d'exercice. Là, ils restent debout pendant la chaleur du jour, pressés les uns contre les autres, formant un cercle parfait, ruminant, chassant les mouches de leur longue queue et fixant dans le vicie leurs gros yeux mélancoliques. Les veaux sont à part, confiés à la garde de quelques enfants. Des bergers modèles, ces enfants : secs, nerveux, agiles, ils semblent comprendre les moindres intentions de leurs bêtes, et pour peu que ces intentions soient perverses, ils envoient aux coupables, en guise d'avertissement, un coup de leur long bâton qui les remet immédiatement dans la bonne voie. Les ânes, de grands ânes gris avec une croix noire sur les épaules, paraissent moins sages : ils sont, eux, entre les mains des femmes, qui s'en servent pour transporter l'eau, les vivres, les tentes.
Le lendemain de cette rencontre intéressante, faisant un détour à gauche, nous nous engageons décidément
4C5 AU KILIMA-NDJAHO
dans les gorges de Paré, que jusqu'alors nous n'avions fait que longer, et, après une marche laborieuse, nous arrivons à un village important de Zigouas, dont le chef Mwana-Mata nous reçoit royalement ; un bœuf pour notre diner, sans compter la farine, les haricots, les citrouilles et autres friandises. Mwana-Mata est riche, mais sa fortune lui attire bien des peines : les Massais l'obsèdent, nous dit-il, et lui prennent tout ce qui leur convient. Aussi est-il décidé à passer de l'autre côté de la montagne pour se débarrasser d'un voisinage aussi importun.
Les Massais, en effet, couvrent de leurs camps et de leurs troupeaux ce point privilégié : nous ne voyons plus qu'eux.
Mais ce n'est pas tout. Notre arrivée chez Mwana-Mata coïncide justement avec un jour de marché, et la place qui s'étend devant son village est couverte des types les plus divers, des costumes les plus drôles, des choses les plus étranges : Parés, Zigouas, Massais, Xdorobos, vieillards, guerriers, jeunes hommes, enfants, femmes, ânes, bœufs, chèvres, quartiers de viande horriblement faisandés, paniers de mais, tas de citrouilles, légumes de toutes sortes...
Quand les opérations ont pris fin, laissant Mgr de Courmont enseigner à Séliman une manière nouvelle de nous préparer des biftecks distingués, taillés dans le bœuf du bon chef, je m'engage, accompagné de l'indispensable Salim, à la suite de quelques Xdorobos qui nous conduisent clans leur village {fig. 77).
Ce village ndorobo est un groupe d'une vingtaine de huttes en paille, petites, misérables, jetées sans ordre au milieu des rochers et entourées d'une faible enceinte de troncs d'arbres. Cette tribu singulière n'appartient plus à la famille Bantouc : le type est différent, la taille élancée, les membres secs, la tète allongée et régulière. Ils sont d'ailleurs noirs et crépus, se peignent la figure de rouge,
se frottent de graisse et s'habillent de peaux : ce sont les ilotes des Massais dont ils parlent la langue, comme les Bonis le sont des Gallas. Leurs maîtres ne leur permettent point l'élevage des, troupeaux, non plus que le port de la lance. Armés de longs arcs et de flèches empoisonnées, ils vivent de chasse, et c'est à eux principalement qu'on doit l'ivoire du pays massai. Dispersés en petits groupes dans cette partie méridionale, on les trouve plus nombreux et plus puissants vers le Nord, sur l'escarpement du Maou, au-delà du lac Baringo et vers la base du Kenya.
Us nous reçoivent fort bien, paraissent doux, tristes et résignés, faisant des questions et des demandes qui attestent leur extrême simplicité d'âme. Mais quelle odeur ! Cette graisse qui couvre ces grands corps, et cette viande qu'on boucane, et ces os qui traînent, et ces restes de tripes que se disputent deux petits chiens rouges... Venez ici, savants d'Europe, vous aurez la représentation vivante, fidèle et gratuite d'un vrai campement préhistorique.
Pauvres gens, quand sera-ce leur tour de voir en leurs âmes rachetées luire leur part de lumière!
L'étape suivante nous amène à Makouyouni (aux Sycomores), un nom justifié par la quantité clc grands figuiers sauvages qui ombragent un torrent desséché et d'où une armée de singes nous lancent des cris assourdissants. Puis, le jour suivant, c'est Maboga, village de Sambaras, près duquel deux forts campements massais sont établis. Toute notre journée est prise par la visite de ces derniers qui se succèdent autour de nous. Un grand vieillard cartilagineux, le chef de la troupe, a une longue conférence avec Mgr de Courmont. Ils se quittent à la Gn très contents l'un de l'autre, et le vieux Massai donne à sa Grandeur le long bâton qui
lui sert, depuis des années, à conduire son troupeau : un vrai bâton pastoral des temps antiques. Heureusement, Monseigneur n'a pas avec lui sa crosse : sous le charme de tant de politesse, il la remettrait peut-être en retour à cet excellent paroissien qui, en tout cas, la demanderait sûrement. N'empêche que, avec son grand air sauvage et distingué, ce vieil enfant du désert nous reçoit comme plus d'un maire en France ne sait plus recevoir son évêque...
Vers le soir, conduit par le chef du village sambara et notre interprète Salim, je m'offre pour aller rendre ces visites.
Les abords du campement nous sont bientôt signalés par la présence des vautours qu'on voit perchés sur les acacias et des marabouts qui se promènent philosophiquement sur les larges chemins tracés par les bœufs; les uns et les autres, d'une familiarité étonnante, attendent leur part du repas qui va se faire. Sous les arbres, quelques anciens jouent au bao, cette espèce de trictrac si répandu en Afrique, avec des billes d'ivoire fort belles. Le camp lui-même, d'une forme circulaire, est entouré de branches épineuses qui en défendent l'accès aux animaux sauvages; derrière cette enceinte sont les ventes en peau de bœuf, montées sur des bois flexibles et recourbés. Ni paillasson, ni descente de lit, ni armoire à glace : c'est un peu l'antre de Cacus; mais c'est beau tout de même. Le grand vieux dont il a été question se présente, m'introduit, et, tout aussitôt, je suis entouré, considéré, admiré, — je crois, — comme une merveille rare. De mon côté, je regarde, et, bien certainement, j'admire. Voilà donc enfin d'authentiques sauvages, tels qu'on n'en vit jamais dans les champs de foire, de vrais représentants de cette race que Thomson, avec raison, a appelée la plus belle, la plus extraor-
Jeune fille. — Village. — Femmes allant au marché.
Fig. 77. — Chez les Ndorobos. — Dessin de Mgr Le Roy.
dinaire d'Afrique. Elle fait, sans d-oute, la terreur de toutes les tribus environnantes; mais, en voyant ces formes superbes, ce port académique, cette fierté, cette distinction, ces manières, on se rappelle involontairement la parole de saint Grégoire le Grand : « Quel dommage que ces hommes ne soient pas chrétiens! »
Petit à petit, la familiarité s'en mêle : on me tend la main, chacun veut toucher ma peau blanche, et bientôt une grande maman s'enhardit jusqu'à me présenter son petit dernier : elle le porte sur son dos dans un sac de peau de bique et me demande modestement la faveur de lui cracher sur la tête...
Salim m'explique que c'est une espèce de bénédiction et que, chez cette tribu originale, ma salive a une grande valeur. Je m'exécute libéralement, pendant que le petit me regarde avec des yeux d'escarboucle, et je termine à ma manière en lui traçant un signe de croix sur le front. Aussitôt, toutes les mères se présentent, tous les enfants, tous les vieux : chacun veut de cette bienheureuse salive, et j'en fais une dépense extraordinaire.
Mais la communauté est nombreuse et je ne tarde pas à me trouver complètement à sec : une dame le remarque, court à sa tente et en rapporte une grande calebasse pleine de lait, qu'elle me présente. Je m'y désaltère à longs traits, pendant que Salim rit de tout son coeur, et, réconforté, j'achève la cérémonie avec une largesse qui me gagne toutes les sympathies.
Seulement, je n'avais pas prévu le retour de ma politesse. Pendant que j'opère, on me prend les deux bras, on me retrousse les manches, et, de toutes ces lèvres souriantes, on lance sur ma peau occidentale la faveur d'une pluie.
« — Ah! Messieurs, que d'eau! que d'eau! »
Or, en rentrant au camp, sur le tard, Salim rit toujours :
« — Pourquoi ris-tu?
« — Parce que...
« — C'est à cause de ma bénédiction?
« — C'est à cause du lait. Était-il bon, ce lait?
« — Un petit goût, comme qui dirait... Pourquoi?
« — C'est que, pour relever la viande, nous y mettons tous du sel, et, pour relever le lait, ces bons Massais y mêlent, dit-on, du pissat de vache! »