LES MASSAIS
Le pays massai. — Frères ennemis. — Gouvernement et genre de vie. — Type et toilette. — Armes et ustensiles. — L'existence massaïe. — Les croyances.
Ce curieux peuple mérite mieux qu'une étude superficielle, d'autant qu'il est peu connu et que, en dehors des missionnaires, aucun voyageur français n'a encore passé là.
Le territoire occupé par les Massais s'étend en Afrique orientale sur une longueur approximative de 6° (1 50 lieues), du 1° au nord de l'équateur jusqu'au 5° au sud et une largeur variable de 2° à 3° (du 35° de long. E. Greenwich, au 36° ou 37°). Mais on peut dire que leurs incursions et leur influence les rendent fameux depuis les pays riverains de la côte orientale jusqu'aux bords du Victoria- Nyanza, depuis le sud de l'Abyssinie jusqu'au pays gogo.
Ce territoire est bien différent d'aspect. Sec, désert et relativement bas au sud, où les belles montagnes, comme le Ngourou, le Paré, le Kilima-Ndjaro et le Mérou, sont occupées par d'autres populations, il s'élève au nord en un plateau de 1,800 mètres d'altitude où les genévriers,
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les bruyères et autres plantes, donnent à la végétation une physionomie européenne, où le climat est frais, ou le sol est arrosé par une quantité de ruisseaux et de rivières.
Le peuple peut être partagé en deux grandes familles : les Massais proprement dits et les Kwavis. Ceux-ci, après une longue suite de guerres avec leurs frères aînés, ont fini par voir leur puissance disloquée et on les retrouve aujourd'hui, formant des colonies plus ou moins fortes à Lekipya ÇS.-O. du Kenya); à Ndycnsi, près du Baringo, au Ilaut-Arousha, à Tovéta, au Ngourou, etc. Plusieurs même se livrent maintenant à l'agriculture tout en conservant une partie des usages qu'ils avaient dans la vie pastorale et nomade; mais le type primitif s'altère progressivement, soit par l'influcucc d'un genre de vie nouveau, soit surtout par des alliances fréquentes avec les races voisines. D'ailleurs, ils restent partout accueillants, honnêtes, d'un commerce a&Téable et facile.
Les vrais Massais sont à leur tour divisés en plusieurs clans dont chacun a son habitat particulier. On distingue ainsi les Massais du Kilima-Xdjaro, qu'ils appellent Donyo Ebor (Mont-Blanc) et quelquefois Engadyi Emjaï ,Maison-de-Dieu); les Massais de Sogonoï; ceux de Matoumbato, de Kapteï, etc. Tous sont pasteurs, absolument : ni industrie, ni commerce, ni culture quelconque L'ivoire, qu'on va chercher dans leur pays, leur est fourni par les Xdorobos. Leurs troupeaux absorbent
toutes leurs pensées, et, s'ils sont les terribles guerriers qu'on sait, on peut dire qu'ils ne le sont encore que pour être pasteurs, car c'est pour avoir des bœufs qu'ils font la guerre aux tribus voisines, et non pour se procurer des esclaves ou étendre leurs conquêtes.
On nous a affirmé que tous reconnaissent un grand chef, Mbatian, aujourd'hui très vieux, très riche et sorcier fameux : pas n'est besoin à lui de faire garder ses bœufs par des bergers; il lui suffit, dit-on, de faire porter devant eux son bâton, et le troupeau suit. Il habite le versant nord du Kilima-Ndjaro et il a des rapports d'amitié avec Mandara, qui nous en a parlé. Du reste, son nom se trouve répété des milliers de fois par jour d'un bout à l'autre du pays massaï, dans les chants et refrains des guerriers : « Nous prions Dieu, nous prions Mbatian! »
Dans chaque clan, le gouvernement est patriarcal. Un chef devient tel, moins par l'hérédité que par sa richesse, son courage, son intelligence, ou encore, par suite de son pouvoir sacerdotal, de ses connaissances médicales, de son aptitude à prévoir le temps...
Dans les limites de ce clan, on se disperse en campements plus ou moins prolongés selon l'état des pâturages et la quantité d'eau disponible. Du reste, en guerre autrefois les uns avec les autres, ils vivent aujourd'hui en bonne intelligence et se fréquentent assidûment. Les Massais sont donc demi-nomades, par tempérament et par goût, sans doute, mais avant tout par nécessité; on peut même dire que, dans le sud de leur territoire au moins, où tout ce qui est propre à la culture est occupé par les tribus agricoles, ils tirent de la terre le meilleur ou plutôt le seul parti qu'on en puisse tirer.
Ce genre de vie, au reste, est loin de favoriser l'oisiveté, et, quand on suit de près le petit berger massaï et
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ses tribulations, on doit convenir que le soir il a bien gaçrné sa journée. De même les femmes sont obligées daller chercher souvent très loin l'eau et les provisions, de traire les vaches, de préparer les repas, et, quand il faut changer de campement, c'est encore à elles qu'incombe le soin de plier les tentes, d'en ramasser les bois et de transporter le tout sur leurs ânes. Quant aux jeunes gens, la guerre n'est pas non plus pour eux une sinécure. Les hommes mûrs et les anciens ont plus de loisirs : ils les utilisent à parler, à discourir, à mettre la paix autour d'eux, à visiter leurs voisins, à chercher de nouveaux pâturages.
Le type, comme la langue, rattache les Massais à certaines tribus nilotiques, comme les Latoukas et les Baris; mais la formation spéciale à laquelle ils se sont soumis depuis de longs siècles en a fait une tribu absolument unique. Les enfants et les femmes sont souvent sales, crasseux et chassieux; des essaims de mouches les poursuivent. Les anciens, aux membres secs et aux traits fanés, ne donnent plus l'idée complète de ce que fut l'homme.
Mais les jeunes gens, ceux par exemple de dix-sept à trente ans, représentent peut-être ce qu'on peut appeler l'idéal du guerrier sauvage, avec leur taille qui atteint 0 pieds et la dépasse parfois, avec leurs proportions académiques, avec leurs membres d'acier, avec leur attitude générale qui est d'une fierté, d'une distinction, d'un naturel sans pareil. Ajoutez à cela une facilite d'élocution étonnante, avec des intonations, des gestes,
ii no pose, capables de rendre jaloux nos orateurs en renom.
La peau du Massai' est d'un brun chocolat, la chevelure longue et frisée, mais les traits le séparent nettement du type nègre. La tête est ronde ou ovale, le nez droit et distingué, les lèvres souvent minces, le menton correct; mais les pommettes sont saillantes, les yeux légèrement obliques, comme ceux de la race mongole, et les dents, qui sont d'une blancheur éclatante, paraissent souvent portées en avant, à cause, peut-être, de l'habitude contractée de bonne heure de mordre sur des morceaux de chair à peine rôtie.
Le costume ordinaire consiste en peaux de bœuf soigneusement tannées, d'aspect jaunâtre et presque aussi maniables que de grosses étoffes; au besoin, on sait les coudre et les orner de perles de verre. Mais les enfants et les jeunes gens s'en préoccupent peu; toutefois, s'ils trouvent un morceau de peau, ils s'en cachent assez volontiers... l'épaule gauche. Les anciens, au contraire, aiment à couvrir leurs vieux membres frileux d'une longue draperie très digne. Quant aux femmes, elles sont toujours modestement, mais singulièrement fagotées des pieds à la tête. Avec cela la jambe et le bras sont régulièrement emprisonnés dans des anneaux cle fer, de la cheville jusqu'au genou, du poignet jusqu'à l'épaule. Au cou, de longs cercles cle métal font à la dame massaïe comme une sorte cle carapace supérieure, et enfin, pendant aux oreilles, elle se met des anneaux si lourds qu'on est obligé cle les retenir avec une lanière cle cuir passant au-dessus de la tète. Le tout pèse au moins une douzaine de kilogrammes, sans compter les perles et les peaux. C'est que, dans tous les pays, il faut savoir souffrir pour se maintenir à la mode...
La chevelure, chez les femmes, les enfants et les
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hommes mariés, n'est point l'objet de soins particuliers; mais il n'en est pas ainsi chez le jeune homme, el moran ou guerrier. Au reste, j'aime mieux la représenter que la décrire : ce sera plus facile, plus court et plus clair {fig. 7S et 79). Remarquez seulement que cette chevelure soigneusement graissée et tressée est d'ordinaire divisée en quatre parties : l'une relevée en toupet sur le front, deux sur chaque tempe et une en arrière, serrées dans les lanières de cuir formant ce qu'en anglais on nomme proprement, — excusez! — une « queue de cochon ».
Dans la toilette massaïe, les oreilles méritent une mention spéciale. Dès le jeune âge, on en perce le lobe, puis le trou est successivement maintenu et agrandi par un . morceau de bois, d'ivoire ou de métal qu'on y met et qu'on fait de plus en plus gros; à la fin, le lobe ainsi distendu prend des proportions étonnantes, on peut y passer le bras, il pend sur l'épaule, et les hommes y insèrent des chaînettes artistement disposées qui, somme toute, ont un effet gracieux.
Tout le monde porte des sandales faites avec un certain goût et attachées avec des lanières dont l'extrémité est roulée sur elle-même de manière à former bouton.
Point de barbe : le Massai se rase et s'épile soigneusement.
L'ocre rouge joue, du reste, avec une argile blanche, le beurre et la graisse, un grand rôle dans la toilette : c'est le fard, la pommade et les autres senteurs des tribus européennes. Chacun, pour être beau, se sert de ce qu'il a.
Les ustensiles de ménage sont des calebasses et différents vases où l'on conserve le lait frais, le lait caillé, le beurre, la graisse, la viande. On coud des sacs en peau,
Une oreille de Massai. — Deux dames massaïcs. — Un kraal massai. F ig. 78. — Au pays massaï. — Dessin de Mgr Le Roy.
on a des outres, on se fabriffue des tentes de formes aplaties reposant sur des branches recourbées, et avec des boucliers on fait aux ânes une sorte de bât qui leur donne un air fort singulier.
Contrairement à ce qui se pratique dans les tribus environnantes, les femmes mettent leur charge sur leur dos dans des sacs rattachés aux épaules par des courroies, comme nos soldats. Les hommes ne portent jamais rien; s'ils doivent emporter quelque chose, comme par exemple la peau d'un bœuf qu'ils viennent de tuer, ils le traînent après eux. Est-ce inexpérience ou fierté? toujours est-il que, clans leur pensée, porter un fardeau n'est digne que d'un âne, et c'est le nom peu respectueux qu'ils donnent aux porteurs musulmans des caravanes qui traversent leur pays.
Les anciens ont, passées au cou, des tabatières en bambou quelquefois très curieuses.
Quant aux armes de guerre, on a des casse-têtes, de longs coutelas et cette magnifique lance en fer massif et poli, reluisant comme de l'argent et dont les guerriers savent faire un si bel usage. Les boucliers, en peau de buffle ou de bœuf, sont grands et portent à l'extérieur, en rouge, en noir et en blanc, les marques héraldiques du clan auquel appartient le guerrier. Mais ces armes ne sont point le travail clés Massais : elles viennent ou bien des Tchagas du Kilima-Ncljaro, ou bien des El-Konono, une tribu de forgerons pareille à celle des Ndorobos et qui forme comme celle-ci une race d'ilotes au milieu de la grande famille massaïe.
Passons aux mœurs, au gouvernement intérieur, aux croyances.
Ail AU KILIMA-NDJARO
La naissance de Tentant ne donne lieu à aucune cérémonie particulière. Il faut dire seulement qu'on préfère généralement le garçon, qui volera des vaches, à la fille qui ne saura que les traire. Mais il paraît qu'on n'a pas l'habitude de l'infanticide, comme clans nombre de tribus bantoues, excepté peut-être dans un cas de difformité trop grande. Le nouveau venu est aussitôt remisé dans une poche de cuir que la mère porte sur son dos, et c'est ainsi qu'il passe les premiers temps de son séjour en cette vallée de misères. Sitôt qu'il marche seul, à quatre ou deux pattes, on l'abandonne à ses inspirations, sans lui imposer le moindre lavage, sans le fatiguer d'attentions qui l'accablent. Plus tard, il se fait un arc et des flèches, il devient berger et vit, quant au reste, comme tout le monde, au kraal de son père et de sa mère. A mesure qu'il grandit, il prend de petits airs fanfarons, se fait des poses devant un troupeau de chèvres, debout et le pied d'une jambe posé sur le genou de l'autre; entre temps, il est admis comme serviteur, récureur de calebasses et cuisinier en la société des jeunes gens qui vivent à part.
La circoncision, qui se pratique vers cet âge de l'adolescence, et n'a pas de caractère religieux, lai donne le rang des guerriers. Pourvu par son père d'un bouclier et d'une lance, il habite alors dans un kraal séparé, mêlé à la jeunesse des deux sexes : c'est la période d'initiation et de formation. Tous ces jeunes gens vivent ensemble, soumis à un régime sévère de viande, de sang et de lait, ne buvant pas de liqueurs fermentées, s'abstenant de tabac, ne mangeant aucune nourriture végétale, montant la garde près du camp, faisant des exercices multipliés, attaques simulées, prises de villages, captures de troupeaux, danses guerrières, courses, marches forcées, etc., mais par ailleurs se donnant une liberté morale qui sera
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peut-être le plus sérieux obstacle à la pénétration du christianisme parmi eux.
Ils commencent donc par un régime lacté, le continuent le plus qu'ils peuvent, huit jours par exemple, puis, quand le besoin de la viande se fait sentir, ils prennent un énergique purgatif et s'en vont cinq ou six ensemble tuer un bœuf en un endroit écarté. Alors, jusqu'à ce que toute la bête y ait passé, ce sont entre les amis des festins pantagruéliques, dont les biftecks saignants font tous les frais. Voilà le pique-nique massai. Pour boisson on a l'eau — avec la viande on ne doit jamais boire de lait; — l'hydromel est alors défendu; mais ce que l'on préfère par-dessus tout, c'est le sang chaud du bœuf qu'on vient de tuer ou d'un autre qu'on arrête. A celui-là on coupe une veine sur laquelle on colle ses lèvres, et il ne reste plus après qu'à recoudre la peau et à laisser courir la bête qui, habituée à ce régime, s'y prête avec une bonne volonté parfaite.
Au kraal, les « Morans » élisent un général et un orateur en chef. Puis l'expédition décidée, on part, non sans s'être préparé d'avance par des exercices, des sauts, des ripailles exceptionnelles, des prières. Il faut alors au soldat un costume particulier : sur la tête, un bandeau de cuir cle forme elliptique, noué sous le menton et garni de longues plumes d'autruches, qui se déploient autour delà tête en superbe éventail; en arrière, un manteau flottant de toile blanche, traversé par une bande rouge; sur les épaules, une épaisse cape en plumes de vautour et de milan; en avant, une peau de chèvre découpée en lanières ou mieux encore une fourrure de singe; au côté droit, son coutelas et son casse-tête; d'une main, le bouclier; de l'autre, la lance, fière et magnifique; une belle couche d'huile mêlée d'ocre achève la toilette. Et c'est une chose curieuse et saisissante que de voir un
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bataillon de ces guerriers apolloniens se lancer dans cet accoutrement à la conquête des troupeaux d'alentour. La vue d'un seul d'entre eux a suffi bien souvent pour mettre en fuite des centaines de Noirs, moins féroces ou moins farceurs [fîg. 80).
Les Massais se battent en silence et savent au reste faire preuve d'une discipline, d'un sang-froid, d'une ruse, d'une tactique, d'une énergie, d'une audace, et au besoin d'une bravoure supérieurs. Mais heureusement, ils ont des fusils une crainte salutaire, et quand la débandade s'est mise dans leurs rangs, c'est un vrai plaisir : ils jettent tout, boucliers, lances, coiffures, pour s'enfuir à toutes jambes. Ils ne tiennent qu'à leurs sandales.
En s'unissant, les tribus voisines pourraient leur résister; mais ce sont elles bien souvent qui les appellent contre un ennemi commun, par jalousie, par vengeance : l'histoire de la politique européenne. Au reste, en faisant ce métier de détrousseur général, le Massai' ne croit pas faire œuvre mauvaise. Il est de tradition que le Dieu de la terre donna jadis à leur père des bœufs à garder; mais, comme le troupeau était fort, il en confia quelques pièces aux tribus environnantes, et les enfants reviennent aujourd'hui prendre leur bien...
C'est pendant cette période de son existence que le Massai est l'être tapageur, discoureur, exigeant, fanfaron et casseur de têtes, auquel tant de caravanes se sont heurtées. La vie d'un homme de la Côte, le Massai s'en soucie comme d'un ver.
Mais avec l'âge le corps s'alourdit, l'estomac se fatigue et la raison vient. Le guerrier se marie, une fois, deux fois, trois fois, selon le nombre de bœufs dont il peut disposer pour payer la compagne de ses jours. Dès lors son régime varie, ses habitudes aussi. De temps en temps, il coupera encore la veine d'un bœuf pour y coller
ses lèvres, il accompagnera quelques expéditions dont il sera le conseiller; mais à la viande il joindra désormais la farine, les bananes, le miel qu'il se procurera en
Pig. 80. Jeune Massai en costume de gueuke. — Dessin de Mgr Le Roy.
l'achetant ou le mendiant chez les tribus agricoles du voisinage. Il prisera, il chiquera, boira l'hydromel et se montrera en général aussi ami de la paix qu'il l'était de la guerre. Dans ces conditions nouvelles, son corn-
merce devient très agréable, et ses procédés pleins d'une distinction frappante chez ce vieil enfant du désert.
Autant, du reste, le Massai a du mépris pour les Noirs ordinaires, y compris les Musulmans diversement métissés et plus ou moins habillés de la Côte, autant il a de respect pour l'Européen. En nous joignant le long des sentiers, ces braves nomades nous apportaient une pincée d'herbes comme hommage de vénération religieuse et de paix. Et ce n'est pas une invention, mais une parole d'une exactitude absolue que cette question qui fut posée par l'un d'eux à notre sujet dans leur campement :
« — Ces personnages, est-ce que ce ne seraient pas les fils de Dieu?
« — Oh! non, dîmes-nous tout de suite, Dieu est beaucoup plus grand que cela; c'est à peine si nous sommes les derniers de ses esclaves.
« — Alors, fit le Massai en branlant la tête d'un aîr d'incrédulité naïve, voilà des esclaves qui doivent ressembler beaucoup à leur maître! »
Mais qu'est-ce donc que ce peuple singulier pense de Dieu? — Dieu en massaï se dit Ngaï, et ce mot se trouve à chaque instant sur les lèvres du jeune guerrier comme du vieux sage. Son existence au reste ou son action est intimement liée à celle du ciel, de la pluie et des phénomènes naturels les plus frappants. On le prie, dit-on, publiquement chaque matin, à la porte du kraal : on lui demande de l'eau, de l'herbe fraîche, une postérité nombreuse, la cessation d'un fléau, le succès d'une guerre. Peu de nations prient autant que celle-là, mais quelles prières!
Il faut convenir d'ailleurs que la dogmatique massaïe est peu chargée. Ils mettent grande confiance dans certains de leurs personnages qui ont à leurs yeux une autorité sacerdotale et auxquels ils attribuent des pouvoirs exceptionnels. Ils ont leurs préjugés, leurs terreurs vaines : par exemple, les vaches doivent être traites la nuit, et sous aucun prétexte le lait ne peut être bouilli. Ils ont aussi la notion de Pâme, car une fois que quelqu'un est mort, son nom ne doit être jamais prononcé, de peur que son esprit, l'entendant, ne revienne vaguer parmi les vivants : et c'est là, pour le dire en passant, un procédé peu favorable à la conservation des traditions historiques. Enfin, il y a des sacrifices impétratoires et expiatoires : ainsi, quand une faveur est désirée, on tue un mouton qu'on dépèce, et les pièces rassemblées clans sa peau sont portées sur une montagne ou à l'embranchement de deux sentiers.
Si un petit enfant vient à mourir, on l'enterre dans le camp ou même dans la tente. Mais si c'est une personne plus âgée, on purifie le kraal avec la matière à moitié digérée de l'estomac d'un bœuf qu'on tue à cet effet, et le corps est porté aux environs, sous un arbre, dans une petite excavation où on l'assied et qu'on recouvre de pierres et d'herbes vertes, après avoir mis près de lui une calebasse de lait : la nuit suivante, les hyènes achèvent la cérémonie.
Par ailleurs, point d'amulettes chez les Massais, nulle crainte des revenants, nulles cases fétiches, et comme je demandais à l'un d'eux ce qu'il pensait du Diable, il me répondit simplement : « Il n'y a point de diables chez nous. »
Le respect des jeunes gens pour les anciens est très grand; mais, en dehors de là, les querelles sont fréquentes et les coups pleuvent souvent. Quand, dans une
dispute de ce genre, il y a mort d'homme, on ferme volontiers les yeux sur cet accident ; mais si quelqu'un a été tué en secret, par surprise, le coupable est sévèrement puni. C'est le cas de tous les peuples d'Europe, plus sauvages encore qu'ils ne le pensent, chez lesquels une attaque au couteau vous discrédite encore considérablement, mais un duel à l'épée vous attire une grande considération, surtout près des dames, — toujours comme au pays massai'.
En résumé, on trouve donc chez ces nomades la notion du bien et du mal; on trouve celle de la moralité, entendue, ii est vrai, à leur manière; on trouve l'idée d'un Dieu existant et s'occupant de nous, d'une âme, d'une vie après la mort; on trouve le sacrifice, l'expiation, la prière : c'est le fond de toute religion.
En tout cas, il est heureux pour la pénétration européenne et pour la tranquillité des tribus voisines que ces peuples ne soient pas musulmans : si l'Islam ajoutait son fanatisme à leurs instincts naturels, ils seraient inabordables.
Sera-t-il possible un jour — on voudrait dire bientôt — de bâtir sur ce fond étrange l'édifice religieux dont Dieu nous a révélé l'ensemble? de rétablir les points oubliés ou déformés? de compléter les lacunes existantes? de baptiser ce peuple extraordinaire, que peu d'Européens encore ont étudié, où nulle mission ne s'est établie?
Pourquoi non?
Il y faudra, sans doute, mettre beaucoup d'énergie, de patience, de tact, de prudence, beaucoup de sueurs, peut-être un peu de sang. Il faudra vivre de sa vie nomade, se faire à ses habitudes étranges. Mais rien de
tout cela n'est au-dessus de la puissance d'un missionnaire qui tient son mandat de l'Église catholique et que soutient la grâce de Dieu. Des apôtres donc! Y en a-t-il encore aux pays chrétiens? Des apôtres prêts à tout et contents de tout, pour nos admirables brigands de la terre massaïel
LE SAMBARA
La fin de Paré. — Dans le pays Sambara. — Chez le sultan Sembodya. Un oiseau indiscret. — Un homme, une chèvre et un crocodile. — Les indigènes.
Maboga, ccst presque le bout de la chaîne de Paré. Elle se termine brusquement par la muraille blanchâtre et granitique de Mwala, qui se dresse tout à coup, maintenant, dans la plaine où coule le Rouvou. Ce fleuve, que nous retrouvons ici, est toujours ombragé de grands arbres; mais, comme s'il était pressé d'aller se perdre clans l'Océan, il descend rapidement à travers quelques barrages de rochers et de pittoresques îlots.
De là, après une forte marche de huit heures, nous allons camper sur le Mkomazi, cette claire rivière dont nous avons vu la source en allant, près de Gondjo. Contrairement à ce que marquent les cartes, très fautives pour cette région inexplorée, le Mkomazi court parallèlement au Rouvou et ne se réunit à lui que près de Maourwi, où nous passerons.
Nous voilà maintenant dans un pays nouveau, lo Sambara
Aussitôt après avoir* tourné Paré, la vue se porte tout de suite sur une autre chaîne de montagnes que nous avons en face de nous, un peu à gauche; c'est un mur énorme de 1,000, 1,200 et 1,800 mètres de haut, qui se dresse pour ainsi dire à pic, sévère et imposant. Là-haut, le pays comprend des forêts et des pâturages où une tribu singulière, déjà signalée, les Mbougous, entretient de grands troupeaux de bœufs : on la dit apparentée aux Kwavis et aux Parés. En bas, c'est la plaine, sèche et inculte en bien des points, et ailleurs nourrissant quelques villages. Au loin, coulent le Mkomazi et le Rouvou, au delà desquels s'étendent les savanes boisées du Zigoua.
En chemin, nous trouvons encore de beaux troupeaux de bœufs gardés par des Massais, puis une bande de leurs jeunes guerriers poussant devant eux quelques têtes de bétail. Cette fois, le succès a été médiocre, parait-il; les Mbougous se sont bien défendus, et plus d'un de ces vaillants détrousseurs rentre avec un costume de guerre singulièrement défraîchi.
Voici Mazindé. C'est la résidence du fameux Sembodya, l'un des principaux chefs du pays. Autrefois, gagné par le sultan de Zanzibar, il avait arboré son pavillon rouge et adopté pour lui et les siens les rudiments de la « Civilisation musulmane. » Quand la guerre éclata à la Côte entre les Swahilis et les Allemands, il prit tout de suite parti pour les premiers et se trouva dès le principe en relations d'allié avec Boushiri, le chef de la révolte. Sur ces entrefaites, une forte caravane que le Dr Ilans Mcycr conduisait au Kilima-Ndjaro avec quelques Allemands, se trouva engagée sur cette route après le commencement
des hostilités. Sembodya l'arrêta : les porteurs se dispersèrent, les charges furent prises, et les Européens laits prisonniers se virent conduits à Pangani. Hans Meyer lui-même, en fort léger costume, dut porter de l'eau pour le service de je ne sais quel nègre musulman.
Ce passé donne à Sembodya un intérêt spécial. Nous allons nous établir près de son village, sur un ruisseau clair et joyeux qui descend en chantant de la montagne, à l'ombre de grands arbres chargés de lianes et toujours verts (fig. 81,). Bientôt, nous sommes abordés par un individu à figure ingrate et à robe blanche; par ailleurs, il a ces manières musulmanes que les voyageurs novices prennent invariablement pour de la politesse et que nous, un peu plus au courant des consciences indigènes, apprécions tout cle suite autrement. Après le salut d'usage, hypocrite et froid, le personnage nous invite à aller présenter nos révérences à S. M. Sembodya. A quoi nous répondons que si S. M. Sembodya désire nous présenter ses hommages, comme c'est l'usage pour tout Européen qui passe, nous sommes prêts à le. recevoir.
Une demi-heure s'écoule. Tout à coup, au milieu d'un groupe d'indigènes qui s'avancent vers nous, vêtus de robes de coton blanc, comme à la Côte, voici que paraît un gros garçon, épais et mûr, portant chapeau, veste et pantalon. On dirait un vieux planteur des colonies, à la figure bronzée, à l'air narquois, qui aurait déjà passé sensiblement le printemps de la vie : c'est Sembodya.
Le vent a tourné dans ces temps derniers. L'ami Boushiri a été pris et pendu, à Pangani; à Zanzibar, le sultan lui-même a dû souscrire à tout ce que l'Européen demandait de lui; et Sembodya, qui est une manière d'opportuniste, a tout simplement remplacé sur son mât de pavillon les couleurs de Sa Hautesse par celles de S. M. l'Empereur d'Allemagne.
Le vieux roublard se montre exquis de politesse ; nous refusons un bœuf, mais devons accepter un mouton, du miel, de la farine, du sel, avec les offres les plus obligeantes.
Plus tard, je me rends à son village, bâti dans un site admirablement pittoresque au pied de la grande muraille grise du Sambara, d'où il domine la plaine fertile où coulent les deux rivières qui l'arrosent. Mais s'il me demande avec instance, ce n'est point, dit-il, pour une visite de cérémonie — celle-là se fera plus tard, avec Mgr de Courmont; — c'est pour m'entretenir familièrement, m'introduire dans ses appartements privés et me prier de soigner un de ses petits enfants qui, en effet, a un engorgement bilieux. Me voici donc, tout seul avec lui, dans sa chambre particulière. Une vraie boutique de bric à-brac, cette chambre du sultan Sembodya : il y a là des assiettes, du linge, de l'argent, des écritoires, des chaises, le tout dans un désordre qui n'a pas l'air d'être un grand effet de l'art. Mais ce qui surprend le plus ici, c'est la présence, dans un panier, de plusieurs numéros des Mitteilungen de Petermann, de Gotha. Sembodya serait-il abonné à cette excellente revue de géographie? Je le lui demande : « Ah! fait-il négligemment, c'est un souvenir de Hans Meyer... »
Arrive une esclave tenant d'une main une assiette avec un grand verre récemment lavé, car la trace des cinq doigts s'y voit merveilleusement; elle porte de l'autre une vénérable bouteille. Sembodya prend le cruchon, remplit le verre jusqu'au bord et me le présente : « Une petite goutte », dit-il avec un sourire suave. L'étiquette et l'odeur ne me trompent point : c'est un cordial de force à renverser trois sapeurs l'un sur l'autre. Je prie en conscience Sa Majesté de m'excuser, n'usant point de ce fortifiant : « Bien volontiers », répond-il, et, prenant le verre
Fig. si. — Arbre envahi par les lianes. — Dessin de Mgr Le Itoy.
des deux mains, il ne le quitte que quand il est vide.
Dans une autre entrevue, l'entrevue officielle, Mgr de
Courmont explique au vieux chef nos projets sur le
Kilima-Ndjaro et lui demande protection pour nos caravanes qui auraient à passer chez lui. Sembodya promet tout et, à son tour, il insiste pour avoir, lui aussi, sa mission dans son pays. Cela peut être sincère; mais, tout
Fig. 82. — L'OISEAU DU BOEUF.
compte fait, il est à croire qu'il préférerait encore une fabrique de rhum.
De Mazindé, nous descendons le lendemain dans la plaine, passons devant la montagne de Vouga ou Kimwéré, fils aîné de Sembodya, occupe un village important, traversons la rivière Mornbo, puis un large étang peu profond, et arrivons après sept heures de marche à Tarawanda.
Ce village est bâti sur une petite éminence dominant la plaine. Il est midi, et le soleil est brûlant; les bœufs qui rentrent du pâturage s'étendent près de nous, noncha-
lamment, pendant que de nombreux oiseaux au bec rouge
bX) S
et à la couleur cendrée ', d'une hardiesse étonnante, leur arrachent les tiques dont ils sont couverts, voletant.
Buphaga erythrorynchus.
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criant, courant sur leur dos, se pendant à leurs fanons, s'introduisant jusque dans leur museau, pénétrant clans les arcanes les plus retirés de la vie privée sans le moindre sentiment de vergogne 'fig. 8Î). A chaque instant, ces honnêtes ruminants réclament en secouant la tête, en battant de la queue; mais l'importun volatile recommence de plus belle sa chasse, ses caresses, ses indiscrétions et son repas.
Le lendemain, nous étions à Maourwi, un ilôt du Rouvou occupé par un fort village, où nous campons un jour.
Or, pendant que nous traversions la passerelle qui y mène, un incident se produit. Des chèvres, imprudentes comme sont toutes les chèvres, paissaient sur le bord du fleuve sans penser à mal, lorsqu'un crocodile s'élance, en saisit une et disparaît avec elle. Sensation. Mais tout à coup, un jeune homme qui se trouvait là jette le linge qui le couvre, et, un couteau en main, plonge dans le fleuve. Un tourbillon se fait, on devine une lutte rapide et terrible; mais bientôt, aux applaudissements de l'asanoe, l'homme reparait avec la chèvre : il l'avait arrachée à la gueule du crocodile! La pauvre bête était morte, mais, du moins, le voleur n'était pas resté impuni et le plongeur avait gagné son déjeuner.
Il y a ainsi à Maourwi. à Korogwé et sur d'autres points du cours inférieur du fleuve, une population spéciale qu'on appelle les gens du Rouvou : ils sont d'origine zigoua, cultivateurs, pasteurs et pêcheurs.
Ce pays de Sambara est, lui aussi, très intéressant. Les montagnes, dont quelques-unes atteignent près de
2,000 mètres, forment un plateau frais et fertile qu'occupe la tribu pastorale et spéciale des Mbougous, dont il a été parlé, tandis que, sur les pentes, sont répartis, en villages plus ou moins nombreux, les agriculteurs sambaras
(/îflf. 83).
En face de Tanga, une petite tribu de même origine, les Bondés, mènent aussi la vie agricole.
Tout ce monde, excepté peut-être les Mbougous, est de famille bantou. Le voisinage de la Côte et la richesse relative des indigènes, due à la fertilité du pays et à la facilité d'écouler leurs produits, y rendent le linge commun; la monnaie elle-même y est universellement connue et acceptée, le Swahili partout compris.
D'un autre côté, l'islamisme y compte des adeptes, et, si la domination arabe n'avait pris fin, il est probable qu'il y aurait fait de grands et rapides progrès; mais le fond de la population y est resté païenne-fétichiste, et les missions peuvent encore y trouver un beau champ d'apostolat. Mais, hélas! où sont les ouvriers? Où sont les ressources?
LE ZiGGUA, LE DOÉ, LA COTE
Moyen d'avoir des vivres. — Chez le frère de Séliman. — Une tribu qui se suicide. — A Mandera. — Dans le Doé. — Chez nous!
A Maourwi, deux routes se présentent devant nous : celle de Pangani, celle du Zigoua. Nous laissons la première, où s'engagent notre guide Salim et ses camarades qui regagnent « leurs foyers »; la seconde est beaucoup plus longue, mais elle nous permettra d'étudier un pays peu connu, malgré sa proximité de la Côte. De plus, nous aurons le plaisir de passer chez le frère de Séliman, lequel est un des grands de la contrée, et de visiter plus loin notre mission de Mandera.
A peine avons-nous quitté la vallée du Rouvou qu'orne jusqu'ici la présence du cocotier et du manguier, que le sol change tout à coup d'aspect : il devient rouge et, dans la savane couverte de longues graminées qui commencent à se dessécher, les arbres, irrégulièrement espacés, prennent la physionomie bien connue du pori inculte et inhabité qu'on trouve partout sur la route de Bagamoyo aux lacs de l'Intérieur.
Nous sommes clans le Zigoua ifig. S h) : pays sec, popu-
lation clairsemée, avec, par endroits, des acacias horriblement épineux (fig. 85), particuliers à ces terrains. Le premier village que nous rencontrons est Kinamo. Nous campons au bas de la petite colline où il se montre et, tout aussitôt, deux ou trois de nos porteurs courent avertir le chef de notre présence. Moins d'un quart d'heure après, toute la population arrive, tremblante, nous présenter ses hommages; on s'excuse de n'avoir pas de bœufs, mais on nous prie de vouloir bien nous contenter d'un mouton, qui sera notre part, et d'une demi-douzaine de paniers de farine, qui sera celle de nos hommes. Ne nous préoccupons pas de l'eau : elle est rare, mais déjà les femmes sont toutes parties pour nous en chercher.
Tant do prévenance en ce pays nous surprend. Et, comme elle parait venir plutôt de la crainte que de la sympathie, nous faisons quelques questions. C'est bien cela! Nos scélérats de porteurs sont allés leur dire que nous sommes des soldats allemands, en tournée d'inspection, des hommes terribles, féroces : eux-mêmes ont reçu l'ordre formel, qui leur coûte, mais qu'ils sont contraints d'exécuter, de les passer tous au fil de l'épée, — notez qu'ils n'ont ni épée, ni fil, — si dans une heure, ils n'ont pas apporté en hommages toutes les provisions qu'ils désirent et qu'ils leur indiquent...
Nous essayons de rassurer ces pauvres braves gens et, avant la fin de la journée, il était consolant de voir à leur familiarité confiante que nous avions réussi.
Le lendemain, en route, pendant une halte, Schman s'écarte dans les broussailles avec un paquet sous le bras. U est, comme d'habitude, courbé, arqué, sale,
graisseux, couvert de loques indéterminées, abominables. Où va-t-il? Pendant que chacun fait ses réflexions, voilà que, tout à coup, notre vieux cuisinier reparaît, resplendissant comme un soleil : une robe de coton immaculée le blanchit des pieds à la tête, une longue ceinture d'un rouge flambant lui ceint les reins, un turban énorme lui fait une tête de Grand Mogol. Avec une dignité rare, il passe à un enfant casseroles et mar-
Fig. 85. — Épines et feuilles d' Acacia fistula, Sweinf.
mites, ne garde que son antique arquebuse, lève le nez, ouvre l'œil, et en avant!
C'est que nous arrivons chez son illustre frère, et il convient que, devant lui et son peuple, Séliman paraisse dans toute la splendeur dont il est encore susceptible. Nous y voici. Le village s'appelle Kiwanda, et il est considérable. Mohammed Sowa, qui en est le ;hef, fait bon accueil à son frère et à nous; mais, franchement, ni pour nous, ni pour son frère, nous ne constatons la moindre exubérance d'enthousiasme. Peut-être cette vieille ruino n'en est-elle plus capable : intelligent, paraît-il, et influent dans le pays, Mohammed est aujourd'hui si cassé, si courbé, si chancelant, que l'on peut prévoir la fin pro-
460 AL" KILLMA-XDJARÛ
chaine de son existence. Comme cadeau, il nous envoie tout de même une bouteille de genièvre, le fameux gin de Hambourg-, à moitié vide; il faut vou3 dire qu'il a eu en même temps la délicatesse de nous prévenir que luimême, en ayant goûté, ne l'a pas trouvé bon... Nous le remercions, et, sans y toucher, nous le lui renvoyons tel, en lui faisant savoir que le nectar, au rebours de certaines gens, se bonifiera à mesure qu'il vieillira.
Comme son nom l'indique, Mohammed est musulman; il a même une petite mosquée près de sa case, et, dans son village, une sorte de prédicant de Pangani fait actuellement de la propagande. Malgré cela, c'est lui qui a livré l'an dernier son coreligionnaire Boushiri aux infidèles, je veux dire aux Allemands. Battu près de Bagamoyo, le chef de l'insurrection swahilie vint se cacher dans ce pays du Zigoua d'où il espérait gagner son ancien domaine des environs de Pangani, où l'attiraient je ne sais quels intérêts personnels. Mohammed l'apprit, envoya aussitôt prévenir le major \Yissmann, lui fournit des guides pour dénicher Boushiri, qui fut pris, jugé et pendu.
Aux yeux des vrais Croyants, c'est une trahison; mais voici qui l'explique. Quelque temps avant la guerre, les deux chefs avaient eu, au sujet d'une esclave, un procès dans lequel Mohammed avait eu le dessous :
« — Tu me le paieras », dit-il à Boushiri.
Et quand l'occasion s'en est présentée, Boushiri le lui a payé.
De Kiwanda à Mandera, nous marchons trois jours, par un pays de petites collinos, dont quelques-unes très pittoresques, où l'eau est relativement rare, saumàtre parfois, et, par cela même, la vie difïioile. La population, qui est agricole, élève un peu de bétail; les villages ne sont nulle part bien nombreux,, et l'Islamisme, sorti de
DU KILIMA-NDJARO A ZANZIBAR 45t
Pangani, y compte des partisans de plus en plus clairsemés. Mais ce qui est profondément triste, c'est de constater que, partout dans le pays, l'infanticide fait des ravages désastreux. Dans un village de vingt cases, où nous nous arrêtons, il n'y a qu'un seul enfant d'une dizaine d'années. Rien n'est désolé comme une cité pareille! Pas un éclat de rire, personne pour jouer, courir et sauter, pas un chant, pas un sourire; une tristesse mortelle est empreinte sur tous ces visages d'hommes et de femmes dont chacun, sous le coup d'une superstition satanique, a deux, trois, quatre, dix meurtres sur la conscience, et des meurtres d'enfants sans force pour se défendre, sans voix pour plaider leur cause...
Un missionnaire toujours regretté, le P. Cado Picarda, avait combattu de toute l'énergie de son âme apostolique cette plaie hideuse de l'infanticide africain; ses successeurs ont suivi ses traces; nous-mêmes, en passant, ajoutons nos avertissements, nos leçons et nos menaces à tout ce qu'ils ont dit. Mais qu'en est-il et qu'en sera-t-il? Il semble que cette tribu soit destinée à se suicider ellemême, et si les autorités allemandes, qui sont maintenant reconnues dans cette partie du Zigoua, n'y mettent bon ordre, avant vingt ans elle aura réussi.
Il faut dire que ces pauvres gens sont pétris de superstitions. Après notre très modeste repas, que nous faisons aujourd'hui, vers deux heures, le chef du village susdit vient me trouver : c'est à seule fin de m'expliquer comme quoi ils n'ont pas d'eau, qu'ils en souffrent et qu'ils comptent sur moi pour leur en procurer. Encore!
« — En en faisant tomber du ciel?
« — Non. Faire tomber de l'eau du ciel, rien ne te serait plus facile, nous le savons : mais ce serait pour nous la provision d'un ou deux jours, après lesquels nous ne serions pas plus avancéG.
« — Et alors?
« — Voici. Montre-nous un endroit où nous trouverons de l'eau : c'est tout ce que nous te demandons.
« — Tuerez-vous encore vos enfants? »
Là-dessus grand conseil, grand embarras, grande discussion. D'un air dédaigneux, j'ajoute de temps en temps, à la cantonnade : « Que ces gens-là sont bêtes! ils n'ont pas encore compris que le sang des enfants dessèche la terre... Qu'est-ce qu'ils deviendront quand ils n'auront plus rien à boire!... »
Finalement on s'engage par serment à respecter la vie de ceux qui viendront; mais il faut que je leur montre de l'eau.
Malheureusement, je ne dispose pas complètement des nappes souterraines que le Créateur a mises à notre disposition pourvu qu'on les cherche, et je dis au chef :
« — C'est bien. Je vous donnerai ma réponse dans deux heures... »
Aussitôt, je me mets à parcourir les alentours pour voir s'il n'y aurait pas une vallée qui, par sa configuration et surtout par les plantes qui y croîtraient, indiquerait la présence de l'eau dans le sous-sol. Je trouve bientôt ce que je cherche, et, mieux que cela, au milieu des grandes herbes vertes, je découvre un puits commencé au fond duquel on aperçoit une flaque d'eau bourbeuse.
Je remonte au village et invite la population à me suivre. Sans rien dire, nous nous dirigeons vers l'endroit découvert, et, quand nous y sommes, je m'adresse à la foule qui m'entoure :
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« — Creusez là, et vous aurez de l'eau. »
« — C'est extraordinaire, reprend le chef; nous l'avons
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déjà fait, et nous avons trouvé de l'eau... Ces Blancs ! a — Eh bien?
454 AU KILIUA-NDJARO
« — Alors, ayant trouvé de l'eau, nous avons eu peur de l'Esprit qui la garde, car nous l'avions mise à découvert sans sa permission. Et nul d'entre nous n'ose en prendre. »
Je les fais asseoir; je leur parle de Dieu qui a tout créé pour l'homme; je les instruis de mon mieux, et, sur la promesse réitérée de ne plus tuer leurs enfants, je consens à bénir le puits et les détermine, à la suite de cette cérémonie, à creuser plus profondément : ils auront de l'eau, et l'Esprit ne leur en voudra pas...
Mais voyez-vous ces craintes? Eh bien, c'est le même motif qui leur fait tuer leurs enfants : si l'être humain ne naît pas dans telle et telle condition, s'il y a dans son apparition en ce monde quelque chose d'anormal, on pense qu'il fera le malheur de sa famille et de son village, et on le sacrifie. Or, ici, les conditions imposées au pauvre petit être sont telles que sur dix, il n'en est pas deux qui les remplissent. Ce sont d'ailleurs d'atroces vieilles femmes qui, seules, sont préposées à cette espèce de douane de la vie et de la mort, et une fois qu'elles ont tordu le cou à un de ces innocents, elles ne s'arrêtent plus, il faut que tous les enfants y passent! N'y a-t-il donc plus de cordes à la cote pour qu'on n'en décore pas le cou de ces abominables sorcières?
Cependant, à mesure que nous approchons de la mission de Mandera (fig. 86), les figures deviennent plus gaies, les villages plus animés, les enfants plus nombreux : c'est déjà un commencement d'influence.
Nous entrons : grande est la joie! Le P. Supérieur est justement en train de juger un différend que deux villages voisins ont apporté à son bienveillant tribunal. Le P. Félix Boulé, qui l'assiste dans les cas difficiles,
Félix qui potuil rerum cognoscere causas,
fait pour l'instant, à l'ombre d'un oranger, le catéchisme
A Bagamcto. — Ur.c allée île cocotiers.
préparatoire au baptême prochain; il est vraiment magnifique avec sa figure austère, ses gestes mesurés et sa longue barbe aussi rouge que patriarcale. Pas loin de là, le F. Alexandre Favre, un ancien et un vaillant, rassemble des matériaux pour sa nouvelle église.
Mais aussitôt que, par quelques coups de fusils de nos porteurs, Mgr de Courmont est signalé, chacun quitte son travail, on se précipite à la cloche qui sonne à toute volée, et en quelques instants tout le village chrétien d'à côté est là, sans parler des autres voisins et des passants.
« — Et dire qu'hier, fait le Père Supérieur, nous avions reçu de vos nouvelles par Zanzibar et Bagamoyo!
« — Quelles nouvelles?
« — Que vous étiez morts en chemin!
« — Rien que morts?
« — Oui, mais pas tout à fait. On avait appris de Pangani que deux revenaient : Mgr de Courmont et un seul Père; le troisième avait disparu chez les Massais. Et les uns disaient : « — C'est le P. Auguste Gommenginger, « car c'était le plus faible. » Les autres : « — Non. C'est le « P. Le Roy, c'était le plus imprudent... » Mais presque tous ajoutaient : « Quoi qu'il en soit, c'est dommage!.. »
« De fait, cette triste nouvelle avait circulé à Zanzibar, et j'ai su plus tard que le reporter d'un journal l'avait signalée. Quelques confrères d'Amérique et de Sicrra- Leone, ayant lu cette feuille, prièrent aussitôt pour le repos de ma pauvre âme, et je tiens ici à les remercier publiquement. Mais il faut dire que je n'ai pas été moins touché, quelque temps après, lorsque j'ai reçu la lettre d'un excellent ami qui avait lu la même chose eî; qui m'écrivait pour savoir si c'était vrai...
Nous traversons le Doé, pays de collines et d'anthropophages, plus peuplé, plus cultivé que le Zigoua. En ce moment tout y est tranquille, mais comment passer ici
sans se rappeler toutes les tribulations que j'y ai connues avec le regretté P. Charles Gommenginger, mort depuis héroïquement au Tana, lorsque nous y vinmes pendant la auerre allemande et qu'un de nos porteurs lut mangé devant nous, au piment et au sel!
Enfin, voici le fleuve que nous traversons sur une lourde embarcation : nous touchons les premières campagnes de Bagamoyo!
Aussitôt que la ligne des cocotiers de la Mission annonçant le terme de nos étapes a paru [fig. 87), on se forme en longue file indienne, on prépare la poudre et les fusils, on se fait un accoutrement extraordinaire avec des peaux de singes, des casques de plumes, clés colliers de perles, et autres curiosités plus ou moins pittoresques que chacun a voulu rapporter du lointain Intérieur, et lentement, majestueusement, on fait son entrée. Mgr de Courmont lui-même doit se soumettre à la consigne et, son grand bâton pastoral en main — j'entends le bâton ; oral que le vieux chef de Samé lui a donné — il ferme la marche. Alors, au signal donné, ces braves gens de porteurs qui ont fort exercé notre patience pendant ces trois mois, mais à qui maintenant tout est pardonné, entonnent un chant massai magnifiquement réussi qui remplit les passants d'une admiration profonde. On accourt, les coups de fusils partent, les acclamations s'entre-croisent, les cloches sonnent, la chapelle s'ouvre et on remercie Dieu... Le voyage est fini!
« Parmi les pas que sème le missionnaire au pays sauvage, il en est d'inutiles, il en est de perdus; mais ils ne le sont pas tous. Il souffre aussi quelquefois, tantôt des choses, tantôt des bêtes, tantôt des hommes, souvent de tout ensemble. Saint Paul le constatait déjà de son temps. Mais lorsque, plus tard, regardant derrière lui, sur les chemins inconnus qu'il arrosa de ses sueurs, il voit percer la clarté où il n'y avait que ténèbres, il oublie les misères du passé pour n'en sentir que les charmes, il sourit au présent, et il se remet en marche vers l'avenir, en se félicitant de son sort et en remerciant Dieu! »
Ces réflexions, qui terminaient le récit de notre expédition au Kilima-Ncljaro, il y a vingt-quatre ans, n'ont point été contredites par les événements ultérieurs. Et si, dans un roman, le lecteur s'intéresse au sort final des personnages imaginaires qui ont passé sous ses yeux, nos amis seront sans doute heureux de savoir, eux aussi, ce qu'est devenu cet essai réel d'une fondation de mission catholique, en cette région lointaine de l'Afrique orientale, que domine le glacier éclatant du Kibo et qu'ils aperçoivent maintenant à leur horizon, là-bas...
C'est ce que permet de faire le recul du temps qui s'est écoulé depuis lors.
Mais, avant tout, il convient d'indiquer rapidement les transformations politiques qui ont modifié la situation de l'Afrique orientale en ces derniers temps.
On sait que Zanzibar, avec les îles qui l'avoisinent et la côte qui lui fait face, était depuis longtemps une colonie arabe dépendant de l*imam ou souverain de Maskat, en Arabie. En 1828, l'un de ces imams, Seyid Saïd, transporta sa résidence à Zanzibar, et, à sa mort, cette colonie fut déclarée indépendante. Sous l'un de ses fils et successeurs, Seyid Medjid, le P. Fava, alors vicaire général de Saint-Denys (Réunion), vint fonder la mission catholique, en 1862; peu après, le P. Horner lui succéda.
Après avoir établi leur domination sur la côte en gagnant les chefs indigènes, déjà musulmans, auxquels ils laissaient d'ailleurs assez d'honneurs et de profits pour ne pas trop leur faire sentir la perte de leur liberté, les princes de Zanzibar étendaient peu à peu leur influence dans l'intérieur, conseillés et parfois secondés par le gouvernement anglais, qui se proposait de recueillir au bon moment la propriété, aménagée sous ses yeux et par ses soins. Il y avait bien, sans doute, entre la France et l'Angleterre, un accord datant de 1862, en vertu duquel ces puissances s'engageaient mutuellement à respecter le territoire du Sultan; mais la diplomatie viendrait sans peine à bout de ce mince détail.
Les choses allaient donc ainsi, lorsque, à la suite des voyages de Livingstone, de Speke et Grant, de Burton, de von der Decken, de Cameron, de Stanley, et de l'intervention du roi Léopold de Belgique, fondateur de l'Association internationale africaine, l'attention de l'Europe finit par être vivement appelée sur ces pays. En Allemagne, particulièrement, la question coloniale faisait tous les jours du chemin. Bientôt, une société s'y forma qui
VINGT-QUATRE ANS APRÈS 46 î
délégua le Dr K. Peters, avec le comte Pfeil et le Dr Jûlke, pour essayer de tenter en Afrique orientale, dans les contrées montagneuses de l'Ou-Sagara, les démarches qui avaient si bien réussi à M. de Brazza sur l'autre côte, chercher quelque Makoko bienveillant, et signaler des pays à coloniser. C'était en 1884.
La petite expédition faillit échouer. Un jour que je me trouvais à Bagamoyo, je vis arriver une modeste caravane dans la cour de la mission. Deux Noirs, qui portaient un hamac, le déposèrent devant moi, et j'aperçus, enveloppé de couvertures, un Européen à la figure hâve, aux grands yeux ouverts, fixes et injectés de bile : on eût dit un poisson mort au fond de son filet. Les Noirs m'expliquèrent que c'était un « Datchi ' » qui était allé dans l'Ou-Sagara et qui « voulait mourir ». Immédiatement, je fis appeler notre brave Fr. Oscar, qui était originaire de Dûsseldorf, et je confiai à ses soins le Dr Peters, — car c'était lui. Le lendemain, le voyageur était mieux, et, devenu plus confiant, il nous livra ses impressions. « Croyant que ma dernière heure était arrivée, dit-il, je me suis fait transporter ici, après bien des hésitations, car je savais que c'était une mission de « Jésuites » français, et je me demandais quel accueil m'y serait fait. Votre réception, cordiale, en apparence, ne m'a pas rassuré. Cependant, mourant de soif et de faim, j'ai fini par accepter un bol de lait. Ce lait, que j'aurais tant voulu boire, est resté sur la table, une grande partie de la nuit. Ils l'ont évidemment empoisonné, me disais-je... A la fin pourtant, j'ai pris une décision, et, ayant fait généreusement le sacrifice de ma vie, j'ai avalé d'un trait... Il était excellent, ce lait! Je me suis senti beaucoup mieux, je me suis endormi, et, en me réveillant, j'ai eu l'agréable
1 Di'.chi ou Mdatchi, Allemand, du mot Deutsch.
462 AU KILLMA-NDJARO
surprise de constater que vous ne m'aviez pas tué, quoique «Jésuites! »
Malgré ou avec les Jésuites, le Dr Peters guérit, et rentra en Europe.
L'année suivante (1885), arrivait M. Gerhard Rholfs comme consul général d'Allemagne, qui, le 3 mars, informait le Sultan que S. M. l'Empereur avait bien voulu placer sous son protectorat « tous les pays situés à l'Ouest de ses possessions »; et comme ledit Sultan s'étonnait fort de cette nouvelle, une escadre de cinq navires de guerre, commandée par l'amiral Knorr, vint aussitôt la lui confirmer.
Restait à savoir au juste quelles étaient les possessions du Sultan. La réponse de celui-ci pouvant manquer de précision, la diplomatie européenne, dont les attentions sont inépuisables, s'offrit encore pour faciliter la tâche à Séyid Bargash, et une commission de trois membres, un Allemand, un Anglais et un Français, se réunit pour lui dire, après enquête, ce qui lui appartenait. Ces plénipotentiaires décidèrent que le Sultanat de Zanzibar comprenait l'île de ce nom, plus une bande de côtes de 10 milles de largeur, depuis Miningani au Sud, jusqu'à Kipini au Nord, avec les îles voisines, et les ports du pays somali.
Cela fait, la France se retira avec la liberté d'annexer les Comores et Madagascar, quelle avait déjà. Le Portugal garda le Mozambique, en y ajoutant la baie de Tungi. L'Italie fut autorisée à opérer du côté du Nord, au pays somali.
Quant à l'Allemagne et à l'Angleterre, ayant fait leurs parts, elles s'occupèrent de les utiliser. Sous leur protection, des sociétés commerciales se formèrent, qui offrirent au Sultan de lui administrer ses possessions, toujours pour son plus grand bien. Il fallut céder, et des droits
souverains furent octroyés à ces compagnies pour une durée de cinquante ans : une ligne partant de Vanga, laissant le Kilima-Ndjaro au sud et aboutissant au Victoria-Nyanza, partageait leurs sphères d'influence.
La compagnie anglaise se fit accepter sans trop de secousses sur la côte nord, qui lui fut concédée.
Il n'en fut pas de même de la compagnie allemande ; celle-ci se trouva bientôt en face d'une véritable insurrection, à la tête de laquelle se mit un métis arabe du nom de Boushiri. La lutte fut longue et parfois difficile. Le major Wissmann finit cependant par en triompher, Boushiri lui ayant été livré par trahison à Pangani, en décembre 1889. Peu après, le Gouvernement allemand se substituait à la « Compagnie allemande de l'Afrique orientale » (Deutsch ostafrikanische Gesselschaft), et, comme l'empereur d'Allemagne ne pouvait être le vassal du sultan de Zanzibar, celui-ci se vit obligé de céder, pour la somme de 5 millions de marks, la partie administrée par ladite compagnie (ier janvier 1891). Depuis Vanga jusqu'au Mozambique, et depuis la côte jusqu'aux lacs Tanganyika et Nyanza, le pays appartient donc maintenant à l'Allemagne : c'est la Deutsch Ost Afrika, avec Dar-es-Salam pour capitale.
L'organisation coloniale y a été rapide, comportant pour l'évangélisation les avantages et les inconvénients ordinaires. Deux lignes de chemins de. fer ont été construites : l'une deTanga au Kilima-Ndjaro, l'autre de Dares-Salam au Tanganyika. Les colons européens arrivent de jour en jour plus nombreux, les indigènes ont été élevés à l'éminente dignité de contribuables,, et les hommes adultes connaissent même les douceurs du travail obligatoire qui leur est imposé, chez les Blancs, un mois sur quatre. En terre allemande, tout le monde doit marcher au pas.
464 AU KILIMA-XDJARO
De son côté, la Compagnie anglaise [Impérial British East AfricsL Company) s'était fait donner, pour cinquante ans, des privilèges semblables à ceux de la Compagnie allemande (24 mai 1887). Puis, par des conventions successives, la Compagnie prit à ferme les possessions côtières du Sultan, moyennant une rente annuelle de 11.350 livres sterling (283.750 fr.). Un jour est venu où le Gouvernement anglais s'est substitué, lui aussi, à la Compagnie, en faisant de Zanzibar un pays de protectorat, et enfin ce pays de protectorat vient de passer du Foreign Office sous la direction du Ministère des Colonies (1913).
Le Sultanat de Zanzibar a vécu!
Après ce rapide exposé historique de la transformation politique de la Côte orientale d'Afrique, on saisira mieux l'évolution religieuse de ces mêmes régions.
L'expédition du Kilima-Ndjaro terminée (10 juillet- 10 octobre 1890), nous nous occupâmes immédiatement d'envoyer au P. Auguste Gourmenginger, resté à Moshi l'hôte du baron d'Eltz, chef de la station allemande, les secours nécessaires en hommes et en matériel pour la fondation projetée. Mais ce ne fut que le 9 février suivant que l'on put s'installer à Kiléma. Notre vieux frère Foumba reçut bien les missionnaires, aussi fidèle à sa parole que nous l'avons été à la nôtre. Nous y reviendrons; mais auparavant, reportons-nous vers le nord, où, à cette époque, nous appelaient d'autres préoccupations.
En rentrant à Zanzibar, Mgr de Courmont apprenait tout à coup une inquiétante nouvelle : le P. Charles Gommenginger, frère aîné du P. Auguste, que nous avions conduit Tannée précédente sur le fleuve Tana, pour y fonder une mission, était mourant, seul avec le brave Fr. Acheul et quelques jeunes gens chrétiens, noyau de son futur village. Immédiatement, profitant d'une occasion qui se présentait, je fus envoyé à son secours, malade moi-même, avec une bronchite ramenée du voyage au Kilima-Ndjaro et qui me secouait lamentablement.
Je trouvai le P. Charles à Lamo1, dans une petite maison arabe qu'on avait louée, aux prises avec une fièvre intense, soigné tant bien que mal par le Fr. Acheul, que la fièvre et l'anémie ne rendaient guère plus vaillant. Ils me racontèrent leur histoire.
Etablis sur la rive droite du Tana2, à Ncléra, dans le le beau site où nous les avions laissés en novembre de l'année précédente (1889), à dix jours de pirogue de la côte, ils s'étaient mis activement à l'œuvre et, avec l'aide de leurs jeunes ouvriers chrétiens, ils avaient débité des bois de la forêt, terminé la charpente de leur maison, fait des madriers, des planchers, des portes, des fenêtres, commencé un jardin, entrepris des cultures. Les Indigènes regardaient, étonnés et ravis. Tout allait bien... quand, un beau jour, le fleuve, grossissant insensiblement, sortit bientôt de son lit et envahit les immenses plaines au milieu desquelles il coule, calme et silencieux. On s'était demandé pourquoi les cases des villages voisins étaient perchées sur des poteaux, telles que dans les
1 Lamo, petite ville de la Côte, ancienne colonie arabe. ' Le Tana est formé par des cours d'eau qui descendent du massif du Kéata et des montagnes voisines.
466 AU KILIMA-XDJARO
anciennes cités lacustres des temps quaternaires : on avait maintenant l'explication. Comme le Nil, le Tana débordait chaque année, à des époques fixes, et pour les mêmes causes. Les Noirs, qui ne soupçonnaient pas que les choses pussent se passer autrement, circulaient maintenant en pirogues, comme on fait à Venise, à travers les rues de leurs cités...
Mais la mission était sous l'eau!
A la hâte, on rassembla ce que l'on put sauver. Le P. Charles grimpa sur un arbre voisin, le Fr. Acheul sur un autre, et la vie de communauté continua... Le cuisinier de la mission, Pacôme, — un nom du désert ! — retiré près de là dans une pirogue amarrée à un poteau, essayait de réaliser des menus de circonstance et apportait le résultat obtenu aux malheureux missionnaires, à la nage, tendant l'écuelle d'une main, ramant de l'autre, et soufflant comme un phoque.
Cette vie dura trois semaines, pendant lesquelles on s'essayait à la patience, en se rappelant les beaux exemples de Noë et de saint Siméon stylite. Mais, tout de même, le stylite avait moins d eau et le patriarche plus de compagnie!
Dès qu'on put remettre les pieds sur terre, il fut résolu qu'on abandonnerait les bords d'un fleuve si capricieux et qu'on chercherait ailleurs. Seulement, on avait beaucoup travaillé et, pour ne pas tout perdre, on décida de construire de grands radeaux avec les bois qu'on avait débités, de charger là-dessus le mobilier, la batterie de cuisine, les planches, les portes, les fenêtres, les tables, les chaises, les poules, les chèvres, de descendre de Tana comme on pourrait, à la grâce de Dieu, et de vendre à la côte tout le chargement.
On se met donc au travail, et voilà les radeaux qui descendent, à la stupéfaction attristée des indigènes.
Malheureusement, tantôt l'un ou l'autre de ces radeaux se brisait contre les troncs d'arbres flottants, et il fallait en repêcher les morceaux; tantôt ils étaient pris par les remous puissants du fleuve qui les faisaient tourner sur eux-mêmes, comme pour s'en amuser, pendant, parfois, des heures entières.
C'était comique et désespérant!
Le soir, on gagnait la rive pour y passer la nuit. On amarrait les radeaux, on s'installait sous une case abandonnée, dans la boue, et l'on couchait là, tous ensemble, avec les jeunes Noirs de la Mission, les poules, les chèvres, les rats, la vermine, les moustiques. Et les nuits sans sommeil succédaient aux journées de misères, passées sous un soleil de feu...
A la fin, après seize jours de voyage et de tribulations, on parvint près de la côte, au petit village arabe de Kao, sur l'Ozi, qui est une des bouches du Tana. Mais le pauvre P. Charles, dont l'énergie surhumaine avait jusque-là résisté, tomba frappé d'un accès de fièvre qui faillit l'emporter. Une bande de Somalis apprit cette situation désespérée. Musulmans fanatiques et impitoyables pillards, ces sauvages pensèrent qu'il y avait là une belle opération à tenter, à la fois fructueuse et méritoire : massacrer toute un parti de chrétiens et s'emparer de leurs dépouilles.
Heureusement, le Fr. Acheul fut prévenu. A la hâte, il loua un petit voilier, y fit transporter le mourant pendant la nuit, et hissa les voiles. A ce moment, parurent les Somalis, accourant et poussant leurs cris de guerre. Le voilier filait. Les bandits se jettent dans des embarcations, rament avec force, lancent des flèches vers leur proie qui s'en va, et ce fut ainsi pendant longtemps, entre les uns et les autres, une lutte désespérée.
Finalement, les Somalis, moins vaillants sur l'eau que
sur terre, finirent par perdre courage, et, deux jours après, nos missionnaires arrivaient à Lamo.
C'est là que je trouvai le P. Charles, avec le Fr. Acheul, amaigris, jaunis, défaits, grelottant la fièvre, étendus sur de mauvais lits de camp, mais n'ayant perdu ni l'un ni l'autre leur magnifique énergie et leur apostolique bonne humeur.
Quand le Père eut reçu les secours religieux que je lui apportais, nous tînmes conseil.
— Voyons ! dit le mourant. Il faut nous occuper de la suite. Quand je serai mort, vous serez embarrassés : qu'allez-vous faire de moi?
— Père, dit le Fr. Acheul, soyez tranquille: on vous enterrera bien proprement.
— Je neveux pas que vous me mettiez dans le cimetière musulman.
— A côté?
— Non, pas à côté, comme un « infidèle ».
— Il y a près d'ici une belle place, reprit le Frère, sous un grand tamarinier.
— Mais c'est là que tous les jours les vaches se rassemblent pour prendre le frais. Je ne veux pas dormir sous les pieds des vaches!
Je crus pouvoir prendre alors position dans cette discussion singulière :
— Vous avez vu, dis-je, à l'entrée du port, cette grande dune de sable blanc, face à la mer?
— Toujours de la brise! fit le Fr. Acheul.
— On y planterait une grande croix, ajoutai-je. Cela ressemblerait à un phare et serait une prise de possession...
— Voilà, conclut le brave P. Charles. Je serai très bien là-haut.
Mais la Providence réservait à son missionnaire un autre
champ de repos. Quelques jours après, un bateau anglais passait, qui accepta de prendre notre cher malade. Celui-ci mourut à bord, peu après avoir quitté Mombassa, dans d'admirables sentiments de foi et de surnaturelle confiance. Le lendemain matin, on était à Zanzibar. Un croiseur français se trouvait en rade : par ses soins, le corps de notre confrère fut débarqué, enveloppé des couleurs nationales, et conduit au cimetière de la Mission. Quelque temps après, le Fr. Acheul l'y rejoignit.
Une Mission nouvelle était fondée!
Car nous ne sommes jamais plus sûrs du succès que lorsque le sacrifice de nos victimes s'est uni à celui du Sauveur du Monde.
Dès que je fus libre, je repartis pour Mombassa, où j'avais déjà fait divers séjours de reconnaissance, avec, cette fois, l'intention d'y rester. 11 s'agissait de desservir de là le Kilima-Ndjaro, et d'occuper, à mesure que les moyens nous en seraient donnés, le massif si intéressant de Taïta, le plateau du Kikouyou, le Kénia, le Kamba, puis de reprendre par en haut notre position sur le fleuve Tana, son accès par l'embouchure ayant été reconnu comme impraticable.
Ce plan s'est réalisé.
Aujourd'hui, l'antique ville de Mombassa, que les anciens Persans avaient visitée, dont les Arabes de Maskat avaient fait une colonie, que les Portugais -de Vasco de Gama et du grand Albuquerque avaient occupée, où passa François- Xavier en route pour les Indes, où l'éphémère domination chrétienne avait été de nouveau supplantée par l'Islam, la ville de Mombassa est définitivement entrée dans l'Empire britannique, son beau port a été aménagé pour les besoins de la navigation moderne, une ligne de chemin de fer la relie au Victoria-Nyanza, à l'Ouganda et au Nil, et, enfin, sous le nom de vicariat apostolique de Zan-
47C AU KILIMA-NDJARO
zibar, toute cette partie du British East Africa forme une circonscription religieuse d'un accès devenu facile et d'un avenir très beau.
Au nom de tous les missionnaires qui l'ont suivi, le P. Charles Gommenginger, mourant en face de Mombassa, a ouvert ce pays à l'Apostolat, comme saint François-Xavier, dans l'ilot de Sancian, prit jadis possession de la Chine...
Nous avons laissé le P. Auguste à Kiléma. Un petit
plateau, d'une altitude de I6Z16 mètres, fut donné par
^^^^ Foumba et choisi
^^^^JÙ^. pour l'emplacement
delamission. Le site
■ -^ I est incomparable.
Tandis qu au nord se dressent la coupole argentée du Kibo et le sommet dentelé du Kima-
4'\Yenzé, au sud la A vue descend les pen- R tes de la grande montagne et se repose sur la nappe étincelante du lac
Le P. Auguste GoMMrsciNGER Dyipé, pour aller
chercher au loin les lignes du Paré ou se perdre à l'infini dans le vague horizon des plaines massaïes.
. Les constructions furent menées avec entrain, sans faire oublier les cultures. On eut bientôt un jardin magnifique, où les légumes d'Europe, voisinant avec ceux
des tropiques, poussaient à merveille. Les relations extérieures étaient excellentes, et la chapelle, comme les écoles, tout de suite remplie.
Tout allait donc pour le mieux, lorsque Mandara, Le puissant chef de Moshi, vint à mourir. Méli, son fils, jeune homme ambitieux et ardent, impatient de se distinguer par quelque action d'éclat, entreprit aussitôt de soumettre à son autorité toutes les populations du Kilima-Ndjaro et d'en chasser les Européens. M. d'Eltz était parti. Le lieutenant de Bulow, qui l'avait remplacé et avait substitué à l'ancienne une administration toute militaire, marcha contre Méli avec 300 Soudanais. Ce fut un désastre : la troupe fut mise en fuite, les officiers et sousofficiers tombèrent les uns après les autres, M. de Bulow fut tué.
Alors, l'orgueil de Méli ne connut plus de bornes. Il fit à Foumba, comme à tous les chefs de la montagne, sommation d'avoir à le reconnaître comme principal sultan et de renvoyer immédiatement « ses » Blancs, à moins qu'il ne préférât les massacrer : auquel cas, on se partagerait leur succession.
Foumba, trop faible pour résister en face, accepta la suzeraineté de Méli, — provisoirement, — mais refusa net de trahir ses « frères blancs », ceux-ci, du reste, n'étant pas de la même tribu que M. de Bulow et n'étant venus chez les Tchagas que pour leur faire du bien.
Alors Méli prit un autre moyen. Il fit alliance avec le P. Auguste, et comme celui-ci lui parlait de se retirer pendant la durée des hostilités, le rusé sultan ne s'y opposa pas, mais il recommanda au Père d'avoir grand soin de le prévenir du jour et de l'heure où il partirait, afin de le faire protéger, lui et les siens, dans son exode. Ce départ fut résolu pour le lundi 7 août 1891. Or, le samedi 5, tout à coup, vers 10 heures du matin, le P. Au-
guste se sentit si vivement saisi de l'idée d'avoir à partir sans retard, avec tout son monde, qu'il n'y put résister, et il se mit en route. De distance en distance, des hommes armés, sortant la tête des fourrés dans lesquels ils se dissimulaient, semblaient se consulter. Le trajet fut long et pénible. Mais à la nuit tombante, les fugitifs étaient en sûreté, à Tovéta. Grande alors fut leur surprise d'apprendre que leur mort était résolue; mais Méli, ne voulant pas les tuer sur son territoire, avait disposé par groupes, au-delà de ses frontières, des brigands qui, sur un mot d'ordre, devaient les exécuter. Ceux-ci, n'ayant pas reçu le signal convenu, avaient laissé passer la caravane, et la caravane avait été sauvée.
Or, ce jour-là, Mgr de Courmont, rentré en France peu de temps auparavant, était en pèlerinage à Notre Dame de la Délivrande (Calvados) et disait la messe, à 8 heures, à l'autel privilégié de la Vierge, pour la protection de la Mission, qu'il savait menacée. Huit heures en France, c'est 10 heures au Kilima-Ndjaro : l'avertissement avait été immédiat et le salut assuré...
Cet exemple de prière exaucée n'était-il pas à citer?
Les Allemands ne pouvaient évidemment rester sous le coup de leur défaite. Ce ne fut cependant qu'assez tard, en juillet 1893, que M. von Scheele, gouverneur général, parut avec 500 Soudanais, encadrés par une vingtaine d'officiers et sous-officiers européens. Tous les chefs de la montagne firent leur soumission, et la nouvelle organisation du pays commença.
Cependant Sina, le redoutable chef de Kibosho, qui avait voulu nous envoyer un peu tôt dans l'autre monde, n'avait pas tardé à reconnaître sa méprise. Quand il apprit que Foumba nous avait accueillis et quel lustre
Mgr R. de Courmotst
notre présence assurait à ce rival, il envoya message sur message au P. Auguste, jusqu'à ce que, enfin, au mois de septembre 1893, c'est-à-dire à la fin des guerres du Tchaga, on allât planter la croix à l'endroit même où notre sang avait failli couler. Comme pour les autres fondations, les missionnaires se firent suivre d'une vingtaine de jeunes chrétiens formés dans nos anciennes maisons de Zanzibar et de Bagamoyo à divers métiers : la menuiserie, la charpente, la maçonnerie, les cultures. Avec eux, on s'installa dans la forêt vierge qui entoure la montagne comme d'une immense ceinture, à une altitude de 2 à 3000 mètres; et, deux mois après, on pouvait disposer de plus de 600 madriers et ZiOO planches. Une lettre de cette époque nous donne d'autres détails : « Pendant que l'on s'occupait de nous débiter du bois, là-haut, d'autres de nos jeunes gens, sur l'emplacement choisi, faisaient sauter les pierres volcaniques et essayaient de les tailler. Mais le plus dur travail a été fait à deux jours d'ici dans la plaine d'Arousha. Nous y avons trouvé de la pierre calcaire, mais très dure, avec des bois rares et résistants, qu'il faut débiter en morceaux, sous un soleil de feu, dans une steppe immense et déserte.
« A la mission, un Frère, avec une escouade d'enfants, défriche la terre et plante clés pommes de terre, des choux, des haricots, des fèves, des betteraves, même du blé. Tout pousse comme en Europe. La basse-cour s'anime : nous avons déjà des bœufs, des moutons, des chèvres, des poules, des canards, et l'on attend cet indispensable et bienheureux compagnon de l'homme civilisé, — le cochon.
« Outre nos 18 grands garçons chrétiens, qui se marieront bientôt, nous avons 25 enfants massais et tchagas. Tous sont heureux avec nous, comme le témoigne la joie bruyante qui règne toujours à la maison. Plus tard,
notre action s'étendra; mais il faut d'abord s'installer, et c'est ce que nous faisons. »
Quelque temps après, Sina mourut, et ce fut le P. Rohmer, supérieur de la mission, qui fut invité par les Anciens à choisir son successeur parmi les fils du vieux tyran : « J'ai cru, écrivait l'arbitre à cette occasion, que le plus bête serait le meilleur, et tout le monde a été de mon avis. »
Depuis, d'autres missions ont dû être fondées dans divers cantons de la grande montagne, pour répondre aux appels de ces braves Tchagas, — une au Rombo en 1893, une dans l'Ourou en I9L1, une dans l'Ouséri en 1912, une à Mengwé en 1913. Chacune de ces stations compte des annexes, avec des catéchistes, des écoles, des dispensaires, des catholiques déjà nombreux, des catéchumènes plus nombreux encore. En résumé, on peut dire aujourd'hui que la population entière est gagnée au christianisme.
Le vieux Foumba fut, naturellement, parmi les adhérents de la première heure, et il est entendu formellement qu'on le baptisera dès qu'il ne pourra plus boire : car, dit-il, c'est à ce signe que l'on connaîtra l'approche de ma fin... En attendant, il a voulu prendre sa retraite, et l'autorité est passée à son fils Kirita, devenu chrétien.
Une grande église en pierres taillées, — une cathédrale! — s'élève aujourd'hui à la place où nos tentes furent plantées. La vie chrétienne, attestée par les 2000 communions pascales de l'an dernier (1913), y est florissante et pénètre de proche en proche toute cette tribu intéressante, sympathique et intelligente, qui nous accueillit en 1890.
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Le Kilima-Ndjaro occupé, on s'est porté, à mesure que le permettaient les ressources en hommes et en argent, sur les autres points stratégiques du pays :
Au port de Tanga (1896), où passent les courriers d'Europe et d'où part un chemin de fer qui, longeant les montagnes du Sambara et du Paré, arrive au pied du Kilima-Ndjaro;
A Mlingano (1902), dans le pays Bondé, sur le versant nord du Sambara;
A Garé ('897), vers le sud et sur un beau plateau formé par la même montagne;
A Kiloméni (1909), sur les hauteurs de Paré;
A Kisuani (1913), en bas.
En 1907, après un essai au mont Mérou, essai sans résultat par suite d'une insurrection des indigènes contre l'occupation allemande, on se porta à Kondoa-Irangui, dans le lointain intérieur, et, l'année d'après (1908), dans rOufiomi, où 12 écoles, avec 1600 enfants, font à la mission une couronne pleine d'avenir.
Naturellement, la population européenne n'a pas tardé à venir; des plantations diverses ont été commencées, la colonisation est en marche, et avec elle l'Islam et le protestantisme, celui-ci sous ses formes multiples et souvent contradictoires, celui-là toujours le même, et toujours envahissant.
N'importe. Avec son personnel insuffisant, ses ressources précaires, son dogme qui ne souffre aucune compromission, sa morale austère, le catholicisme s'avance, comme la Vérité, sans peur et sans faiblesse, à travers toutes les barbaries et toutes les civilisations. Paix Gt salut aux hommes de bonne volonté, au maitre et à l'esclave,
à la femme, au vieillard et à l'enfant, comme au guerrier et au travailleur, au Blanc et au Noir!
Le 5 février 1911, un de nos missionnaires, enfant de l'Alsace, était sacré évêque dans la « cathédrale » de Zanzibar et chargé de poursuivre l'évangélisation de cette région, avec le titre de vicaire apostolique du Kilima- Ndjaro, pendant que, au sud, les deux autres vicariats de Bagamoyo et de Dar es Salam se partagent le reste de la côte orientale de la colonie allemande.
Longue vie à Mgr Munsch!
Faut-il, pour finir, dire aussi ce qui est advenu des principaux personnages dont le nom a figuré au cours de cette histoire?
Mgr de Courmont, brisé par un rude apostolat, au cours duquel il a eu la gloire d'ouvrir des pays inconnus avant lui, a passé à d'autres mains, qui se l'ont partagé, l'immense région qui lui avait été confiée, et il continue, dans sa retraite de Paris, un ministère pastoral commencé sur la côte orientale d'Afrique, il y a trente ans.
Le P. Auguste Gommenginger est toujours à son poste, se réservant de baptiser mon vieux frère Foumba au bon moment. Daringo s'est fixé à la Mission.
Et Sélimann?
Ah! Sélimann! Quelque temps après notre passage en son pays d'origine, son frère le « sultan » mourut. Il se trouva là pour présider la cérémonie funèbre, et il le fit d'une manière si distinguée que, tout de suite, il fut réclamé comme chef: « Le roi est mort; vive le roi! »
A la suite de cette élévation soudaine, à laquelle nous l'avions inconsciemment préparé, plus de nouvelles pendant trois mois. La grandeur perd souvent les hommes...
Sklimann, lk cuisinier de la caravahe. — Dessin de Mgr Le Roy.
Or, un "soir qu'il faisait grand vent, à Zanzibar, voilà qu'un pauvre vieux frappa à la porte de la Mission, demandant à entrer pour passer la nuit.
Miséricorde! C'est notre Sélimann en personne qui nous prie de le recevoir pour le reste de ses jours, en répétant avec une conviction touchante et un français déplorable : « Moi fini crevé d'embêtement. Trop vieux pour passer sultan : donne à moi mon marmite! »
Impossible de résister à cette humble requête. Sélimann est reçu d'enthousiasme, mais la fin de sa carrière ne devait pas tarder. Sa mort fut du moins digne de sa vie... Un jour que, dans la nouvelle Mission de Mlingano, près de Tanga, notre vieux cuisinier avait roupillé plus que de coutume et oublié de nettoyer sa casserole, il avala une poignée de bouillie qui était restée au fond : deux heures après il mourait, empoisonné par sa propre cuisine...
Que Dieu ait ton âme, mon pauvre Sélimann! Car si tu fus un peu sale, tu le fus avec impartialité...
Cher monde de Zanzibar, adieu!
Adieu! vastes savanes, peuplées de libres troupeaux d'animaux sauvages; fleuves et rivières coulant en silence sous vos rives ombreuses; montagnes superbes; chers enfants noirs, dont la langue était si douce; missions d'autant plus aimées qu'on y avait plus souffert! Après vous avoir quittées pour un autre champ d'apostolat où l'obéissance l'appelait à recommencer sa vie, le missionnaire qui vous connut vous regretta longtemps. Mais aujourd'hui que, en écrivant ces lignes, il se retourne vers vous, il a du moins la consolation de voir que l'effort produit par ses frères n'a point été sans résultat. Une
nouvelle Église est née sur la montagne mystérieuse qu'il trouva tout entière païenne, il y a vingt-quatre ans, et, comme un phare, la croix qui la domine éclaire maintenant tout l'horizon.
Sans doute, c'est l'Italie, c'est l'Angleterre, c'est l'Allemagne qui se sont partagé ces côtes. Mais d'autres pays se sont ouverts à la France et aux missionnaires français, des pays immenses où nous appellent des peuples sans nombre qui, depuis vingt siècles, attendent des nouvelles de la Rédemption...
C'est notre part : venez, les jeunes, remplacer les anciens qui, avant de tomber, cherebent des mains auxquelles ils puissent confier leur drapeau.
Et gloire à Dieu !
Et paix aux hommes de bonne volonté!
Avant-propos. . . , v
I. Le KiLiMA-NnjAuo. — Etymologie. — Découverte. — Exploration. ■ — Son intérêt scientifique, politique et religieux. — En route!. . . 3
II. A Mombassa. — Arrivée à Mombassa. — En contravention avec les lois. — Nouvelles recrues. — Sauvons-nous! — Notre itinéraire. 15
TU. En panne, — Premiers embarras. — Liltoni et les environs <!e Mombassa. — La caravane : son personnel, son matériel. ... 23
IV. Au pays Dir.o. — De Mombassa à Vanga. — Physionomie du pays.
— Le peuple Digo. — Chez le chef Koubo. — Armes et poisons. 35
V. A Gassi. — Chez un négrier de marque. — Un homme intrigué. — Le repaire. — Un excellent guide à bon marché 53
VI. Plus loin. — Un beau pays désert. — • Attaqués par les Amazones. — Fourmis d'Afrique. — Le pays Vouinba et ses palmiers. — Le puits du Diable. 63
VIL A Vanga. — A qui est Vanga? — La ville et son monde. — Le secret d'un grand sorcier. — Sauvetage d'un innocent. — En grève. — Une porte de prison 77
VIII. Les premières montagnes. — Le cours de l'Oumba. — Autre physionomie de pays. — Bwiti. — Séguédyous et Taitas. — Le passage de la montagne. — La savane africaine. — A Dalouni. — Un gros enterrement 91
IX. La marche au désert. — Médecin et dentiste. — Chez des voleurs de grand chemin. — La marche de nuit. — Sur un pavé de fer, à midi
— Le désert de Gourouva 109
X. La vallée de l'Olmba. — Les sources de l'Oumba et son cours. — La vallée, son aspect, ses habitants. — Une réunion contradictoire. — L'Islam 123
XL Le passage ne col de Mraramou. — En garde contre l'ennemi. — Face au danger! — Sur le col de Mbaramou. — Une nuit de misères. 113
XII. A Gondja. — Un campement Massai. — Le village de Gondja. — Un traitement contre le Diable loi
XIII. Paré. — La chaîne de Paré. — Un salut mélodieux. — A Kisiwoni. — Le Roi de la création. — En vue du lac Dyipé. — Les Indigènes. 159
XIV. Au lac Dyipé. — Perdus et retrouvés. — Sur l'antilope. — Le bonheur des premiers âges. — Une rude étape. — Double alerte. — Le Dyipé et ses bords. — Le Diable dans le corps du guide. — Un coucher de soleil 177
XV. Tovf.ta. — L'oasis de Tovéta. — Campement et accueil. — Un Eden africain 203