PREMIERE PARTIE
DE ZANZIBAR AU IULIMA-NDJARO
Etymologie. — Découverte. — Exploration. — Son intérêt scientifiq>i e , politique et religieux. — En route !
Les Arabes et les Swahilis de la Côte orientale d'Afrique, suivis par les voyageurs et les géographes d'Europe, désignent sous le nom de Kilima.-Ndja.ro un massif isolé, d'origine volcanique, situé un peu au-dessous du 3° de latitude sud et à environ 280 kilomètres de la côte, en ligne droite.
Longtemps on s'est demandé et l'on se demande encore la signification de ces deux mots, ou plutôt du dernier de ces mots, car le premier, Kilima, veut dire clairement « montagne », en swahili et en plusieurs des langues de l'Intérieur; mais l'autre, Ndaro ou Ndja.ro, ne paraissait connu de personne. Afin cependant de ne point rester à court — et, pour un mot, c'eût été dommage — les voyageurs officiels lui ont trouvé tout de suite un sens.
Voici d'abord la version de M. Joseph Thomson, qui a passé là en 18S3 :
Le nom de Kilima-Ndjaro signifie, dit-on généralement, « Montagne de la grandeur »; il me semble que ce serait
plutôt « Montagne blanche », le terme Ndjaro ayant été jadis employé pour indiquer la blancheur. Cette acception a vieilli sur la Côte; mais on la retrouve encore chez quelques tribus de l'Intérieur '.
De fait, sur la Côte, cette expression a tellement vieilli que nul, parmi les barbes les plus vénérables, ne se la rappelle plus; et quant aux tribus lointaines qui la connaîtraient encore, en bonne franchise, M. J. Thomson serait bien embarrassé de les indiquer.
M. H. -H. Johnston dit à son tour, en 1886 :
Ce mot vient de Kilima, « montagne », et Njaro, nom d'un démon qu'on suppose être la cause du froid2.
C'est ce qu'on appelle, révérence gardée, faire de l'étymologie par auto-suggestion.
En réalité, l'expression Kilima-N djaro est parfaitement inconnue aux indigènes dits Wa-lchaga ou Tchagas 3, qui habitent le massif. Chez eux, la montagne n'a pas de nom général qui en désigne l'ensemble. Chaque zone habitée porte un nom particulier; la grande forêt circulaire s'appelle Msutu « bois sombre* »; le sommet le plus élevé porte le nom de Kibô « le Blanc », et l'autre celui de Kima- Wenzé « le Mont camarade (?) ». De leur côté les Massais disent : 01 Doinyo œbor « le Mont-Blanc ».
Quant à ce fameux Ndjaro, que Thomson prend pour une chose blanche et Johnston pour un démon, nous nous proposions de faire là-haut une enquête sérieuse à son sujet, lorsque, à Tovéta, nous promenant un jour avec des enfants du pays, l'un d'eux nous demanda si nous devions rester longtemps au Kilima-Ngaro...
— « Comment dis-tu : Kilima-Ngaro?...
— « Oui.
* Joseph Thomson : Au pays des Massais (trad. franc.). Hachette.
a H. -H. Johnston, The Kilima- Ndjaro Expédition. Kegan Paul, Lonion.
3 En réalité M-tchaga Watchaga signifie « Un Tchaga, des Tchagas. »
4 Pron. Msoutou.
— « Mais qu'est-ce que cela, Ngaro ?
— « Ngaro, Ngaré, dans le langage des Massais et même dans le nôtre, c'est de l'eau. Et on appelle cette grande montagne, là-bas, la « Montagne de l'eau », parce que c'est de là que sortent toutes les rivières d'ici et de partout. »
Nous avons conclu de là que la signification vraie était trouvée. A Tovéta, placé pour ainsi dire au pied de la célèbre montagne, les trafiquants de la Côte auront entendu Kilima-Ngaro et répété, avec une légère altération, Kilima-Ndjaro à Mombassa et Kilima-Ndgaro à Pangani. De leur côté, les Anglais écrivent Njaro, donnant à j la valeur de dj; et les Allemands, pour ne point s'exposer à prononcer Nyaro, sont obligés d'orthographier Ndscharo.
A notre avis, ceux des géographes français qui voudront conserver la vraie prononciation de la Côte, feront bien de ne pas les suivre.
Les Portugais, établis à Mombassa dès 1507, paraissent avoir soupçonné l'existence de ce massif, et H. -H. Johnston cite un navigateur de cette époque, Enciso, qui écrit :
A l'ouest du port de Mombassa, se trouve le mont Olympe de l'Ethiopie, qui est très haut, et au delà s'élèvent les monts de la Lune où sont les sources du Nil. Dans toute cette contrée, il y a quantité d'or et d'animaux féroces. La population mange des sauterelles.
Il y a beaucoup de vrai dans ce petit texte d'un vieux marin. Jusqu'à présent sans doute personne encore n'a vu sortir de ces pays « quantité d'or »; mais, par ailleurs, si le Kilima-Ndjaro est l'Olympe, il est exact que dans la même direction occidentale, au loin, s'élèvent ces grandes montagnes d'où sort le Nil et que Stanley a retrouvées.
Partout là, les animaux féroces ne manquent point, et quant aux sauterelles, les missionnaires récemment établis au Kilima-Ndjaro ont la preuve qu'il y en a, par ce fait qu'elles ont dévoré tout leur blé.
Mais le mérite d'avoir en ce siècle retrouvé l'Olympe africain revient à Rebmann, missionnaire allemand engagé dans la Church Missionary Society, de Londres, dont un de ses compatriotes, le Rév. Dr Krapf, avait établi une station dans les environs de Mombassa. En 18Zi7- 1848, Rebmann s'étant mis en chemin vers l'Intérieur, avec seulement huit hommes et un parapluie, se trouva peu à peu amené ver» les montagnes de Taita, puis, au delà d'un désert, il aperçut, le 11 mai, le superbe dôme du Kibô, couvert de neiges et resplendissant au grand soleil de l'Equateur comme une masse d'argent.
Mais sa découverte, cjmmuniquée de suite à l'Europe savante, arriva près de celle-ci fort mal à propos. Le Président de la Royale Société de Géographie de Londres, M. Desborough Cooley, venait précisément d'inventer un système fort remarquable, destiné à combler les lacunes de la carte africaine. Or ces arrangements ne comportaient malheureusement pas de montagnes, et surtout de montagnes couvertes de neige, à l'endroit où ce pauvre Rebmann en avait aperçu et gravi. M. Cooley prouva fort bien que le missionnaire avait eu une vision apocalyptique, très intéressante assurément au point de vue médical, mais dont la mention serait déplacée en un Manuel de géographie. Le Dr Krapf, qui voulut venir à la rescousse de son ami en allant voir aussi la montagne, fut traité de même; et les missionnaires confondus n'osèrent plus affirmer l'existence du Kilima-Ndjaro.
Ce ne fut que dix ans plus tard, en 1861, qu'un voyageur allemand, le baron von der Decken, tué depuis par les Somalis à Bardera, sur le Djouba, eut l'idée d'aller cher-
cher à son tour. Il vit la montagne, que les anathèmes de la science n'avaient point encore écrasée; il y retourna Tannée suivante, il en fit l'ascension jusqu'à 3500 mètres. Avec son compagnon de voyage Kersten, il opéra la triangulation du pays et en dressa une carte où les voyageurs qui ont suivi ont trouvé plus à prendre qu'à reprendre.
Enfin, dernièrement, un autre voyageur allemand, le D'Hans Meyer, et un alpiniste autrichien, M. Putscheller, ont pu, munis de tout l'attirail nécessaire, faire l'ascension du dôme le plus élevé, le Kibô, auquel ils donnent une altitude de 6100 mètres; le Kima-Wenzé en aurait 5300 et le plateau qui les relie 4400.
Comme bien on le pense, aussitôt que cet étonnant massif eut été connu comme existant ailleurs que dans l'imagination des missionnaires, il excita dans le monde savant le plus haut intérêt, et les mêmes Sociétés de Londres qui avaient nié son existence voulurent faire oublier cette fausse manoeuvre en envoyant un voyageurdistingué, M. H. -H. Johnston, l'étudier sur place. Par malheur, M. Cooley n'était plus; il eût été plaisant de lui confier cette mission.
Dans la relation remarquable de son expédition, ouvrage qui n'a pas été traduit en français, Johnston en indique ainsi la partie scientifique :
Quoique, dit-il, le massif du Kilima-Ndjaro s'élève un peu brusquement d'une plaine franchement unie, il est difficile de l'appeler isolé; en fait, il serait plus juste de dire qu'une suite presque ininterrompue de chaînes continues et de pics indépendants le relient avec l'Abyssinie au nord, Natal au sud et peut-être même le Cameroun à l'ouest. A en juger par la flore qui recouvre ses régions supérieures, il peut être regardé comme un terrain commun où se rencontrent nombre de formes caractéristiques de ces trois districts montagneux pourtant si éloignés l'un de l'autre.
Dans la grande élévation du Kilima-Ndjaro et dans le fait que ce massif neigeux se trouve dans la zone équatoriale — offrant
Ctcas cibcimalis (Bigamoyo).
ainsi une extraordinaire succession de climats sur ses larges pentes — on a vu des causes suffisantes pour avoir donné
naissance ou développement à beaucoup de traits curieux dans sa faune et sa flore. Des conditions pareilles n'avaient été rencontrées que dans l'Amérique centrale et méridionale, nulle autre montagne des tropiques ne s'élevant jusqu'à la ligne des neiges perpétuelles. Du reste, les grandes chaînes des régions peu connues sont toujours intéressantes pour les naturalistes. Les hautes montagnes isolées sont souvent comme des îles en plein Océan : elles servent de refuge et de retraite dernière à des types primitifs ou à des formes particulières qui, dans des espaces plus étendus et plus habités, se heurtent à une rivalité trop ardente et succombent dans la lutte pour la vie. Ou bien encore, quelque genre ou espèce, appartenant originairement à un type largement répandu, devient, par suite de circonstances diverses, l'habitant isolé d'une chaîne alpine ou d'une ile solitaire : là, il est abrité et protégé dans son développement propre contre les obstacles naturels que lui aurait opposés l'évolution simultanée de ses semblables, et, comme il est en effet arrivé, il peut, dans ces conditions, en l'absence de concurrence vitale, acquérir une exubérance de formes singulières.
Un autre fait intéressant dans la faune et la flore des hautes montagnes est que souvent elles gardent les vestiges d'une nature plus ancienne, depuis longtemps supplantée dans les terres inférieures par des espèces nouvelles. C'est ainsi que le Kini-Bolou, la plus haute montagne de Bornéo, garde sur ses flancs les plus élevés une flore australienne qui, clans la plaine, a depuis longtemps été remplacée par la végétation de l'Inde. Sur les Alpes, on retrouve les papillons de l'Europe arctique. Les montagnes d'Abyssinie nous montrent des genres et des espèces d'animaux et de plantes appartenant aux contrées tempérées du Nord et du Sud, depuis l'Europe jusqu'au cap do Bonne-Espérance. La question des relations de la faune et de la flore du Kilima-Ndjaro avec celles des autres régions se trouvait donc être d'un grand intérêt et capable, une fois décidée, de résoudre plusieurs curieux problèmes relatifs à la distribution géographique des formes vivantes *.
1 H. -H. Johnston, ouvrage cité.
Intéressant pour la science, le Kilima-Ndjaro l'a paru davantage encore pour la politique. Aussitôt qu'a été ouverte la question du partage de l'Est-Africain, on y a couru comme à un mât de cocagne : c'était à qui décrocherait la montagne à glace! Alors ceux qui assistaient, à titre de spectateurs, aux évolutions des pays et des peuples de ce coin de terre ont pu voir se succéder des scènes curieuses. Pendant trois ou quatre ans, des envoyés du Sultan de Zanzibar, de l'Allemagne, de l'Angleterre s'en allaient au Kilima-Ndjaro, dirigeant des caravanes chargées de cadeaux, emmenant des interprètes dont la bouche était pleine de bonnes paroles. Là-haut, chacun des vingt petits chefs indépendants se disait, pour la circonstance, le maître absolu des autres, recevait l'ambassade, tirait sur les présents, promettait son indestructible amitié : à l'arrivée du concurrent, le mois d'après, il en était quitte pour changer le pavillon. C'était le bon temps!
Cependant, il faut une fin à tout, même aux successions ouvertes. Par le traité de Londres, une ligne qu'on a depuis tracée sur toutes les cartes, de Vanga à la baie du Kavirondo (Victoria-Nyanza), laissait expressément à 1 Allemagne le massif du Kilima-Ndjaro. Mais où commence-t-il, ce massif? où finit-il? Déjà deux délégués, un Anglais et un Allemand, ont essayé de résoudre la question sans y parvenir, l'un voyant la plaine s'élever très haut dans la montagne et l'autre affirmant au contraire que la montagne s'étend très loin dans la plaine. On avait toujours dit que la vue humaine varie suivant les individus : ceci en est une preuve intéressante. Finalement, deux nouveaux commissaires, le Dr K. Peters, pour
l'Allemagne, et le lieutenant C.-A. Smith, pour l'Angleterre, ont été nommés et sont à l'œuvre en ce moment1.
D'un autre côté, le Kilima-Ndjaro n'était pas non plus perdu de vue par la propagande religieuse.
A la suite du voyage de M. H. -II. Johnston, la Société de l'Eglise anglicane (Church Missionary So) y envoyait de Mombassa l'un de ses membres prendre position (1885).
De son côté, Mgr R. de Courmont, vicaire apostolique de Zanzibar, désirait vivement aller sur ce calvaire planter la Croix que le Rédempteur a léguée au monde et dresser l'autel du sacrifice que l'Église catholique a fidèlement gardé. Mais chaque année, des empêchements nouveaux surgissaient, et bientôt le Kilima-Ndjaro, làbas, à notre horizon, nous parut réaliser assez bien la légende arabe qui courait sur son compte : « Une montagne enchantée, qui change de place, qu'on cherche à atteindre et où l'on n'arrive jamais! »
Cette fois, pourtant, il paraît bien que nous y arriverons. De Bagamoyo, sur la Côte, on nous a envoyé à Zanzibar {fig. 1) trente-cinq porteurs, choisis parmi les meilleurs va-nu-pieds de l'endroit. Nous avions pris som de les loger immédiatement à la mission, comme dans les pays à parlements on enferme de bons électeurs qu'on garde à vue et qu'on ne fait sortir, en charrette, que juste au moment propice. Mais, malgré tout, dix ont été débauchés par une Compagnie belge qui nous les prend pour les envoyer au Congo, et sept par une Société anglaise qui les enrôle pour le Kavirondo. En
On sait que le massif est resté à TAllemagne.
avant quand même! Il faut bien que tout le monde vive.
Nos charges sont prêtes. Nous prenons passage sur un vapeur anglais qui nous mène à Mombassa, et nous débarquons là, dans l'espérance d'y compléter notre personnel en recrutant les porteurs nécessaires.
Que l'ange du Kilima-Ndjaro nous soit en aide et nous guide jusqu'à lui!
Dans la campagne de Zanzibar.
A MOMBASSA
Arrivée à Mombassa. — En contravention avec les lois. — Nouvelles recrues. — Sauvons-nous! — Notre itinéraire.
10 juillet 1890.
Depuis que Mombassa (fig. 2) est devenu comme la capitale du Zanguebar anglais, le séjour de l'Administrateur général de l'Impériale Compagnie de l'Est-Africain et le point de départ du «futur chemin de fer qui, reliant l'Océan Indien au Victoria-Nyanza, doit ouvrir sur la Haute-Egypte une porte de service, cette antique et modeste ville a repris quelque activité. En face de la grosse et sombre forteresse portugaise, souvenir d'un passé lointain, de petites constructions nouvelles, semées sous les verts cocotiers d'English Point, annoncent en leur style que l'Européen est revenu.
Nous ne tardons pas au reste à l'apprendre d'une façon plus authentique encore, et plus directe. Pour ne point encombrer la ville de nos charges et de nos porteurs, et n'ayant d'ailleurs ni l'intention, ni le loisir, ni la possibilité de trouver une maison, nous nous sommes dirigés droit au delà des faubourgs, en une place déserte
de la banlieue et sous de grands manguiers qui étalent là-haut leurs ramures protectrices. Nous campons.
Mais à peine les feux ont-ils commencé à lécher le fond des marmites que, dans l'ombre du soir, nous voyons accourir un soldat soudanais, membre de la police de Y Impérial British East Africa Company [I. B. E. A. Co) et porteur d'une lettre de M. l'Administrateur général. Nous prendrait-on pour une bande de forbans, et faudra-t-il aller coucher au poste?
A la lumière des feux, je m'accroupis modestement, et je lis. C'est à seule fin de nous faire savoir que notre caravane a des fusils à piston, des fusils de chasse, des carabines de guerre perfectionnées, des revolvers, et que si, par malheur, nous introduisons ces inventions dangereuses dans les ténèbres de l'Afrique, sans les faire revêtir au préalable d'une marque spéciale dont la Compagnie a le secret et le profit, nous ne saurions échapper à une amende dont le chiffre a de quoi terrifier des explorateurs plus riches que nous.
Le lendemain, je me rends chez M. le Secrétaire général de la British Co, auteur de ce charitable avis, je lui affirme en mon âme et conscience que nous ne voulons, ni introduire subrepticement une contrebande de guerre, ni faire la chasse aux esclaves, ni nous soustraire à aucune des justes lois de la Civilisation. Finalement, les fusils sont marqués de l'estampille sacramentelle qui les rend désormais inoffensifs : une pièce en fait foi. Mais, pendant que l'opération s'achève, je ne puis tout de même m'empécher de remarquer, à part moi, que nous avons l'honneur de porter le numéro un et d'étrenner les poinçons, quoique, avant nous, nombre
(le fusils aient pénétré dans l'Intérieur, et en vue peutêtre de projets moins pacifiques que les nôtres.
Dans la journée, visite de Mgr de Courmont à Sir Francis de Winton, qui le reçoit fort bien. Il nous invite à dîner, et pendant qu'il lui est loisible de constater que nous ne sommes animés d'aucune intention perverse, nous concluons de notre côté que nombre de gens sont moins terribles à leur table qu'à leur bureau.
Le lendemain, dimanche, Monseigneur célèbre la messe dans une maison neuve pour laquelle on était venu demander une bénédiction. Elle est mise à notre disposition par MM. A. et D. Pereira, originaires de Goa, et une trentaine de personnes — toute la colonie catholique — viennent y assister.
Reste maintenant, pour réparer les pertes de Zanzibar, à nous procurer des porteurs. Nous avions compté sur les deux cents esclaves capturés depuis deux ans par les navires anglais, libérés et établis à Mombassa. Hélas! il ne reste plus que leurs cases et leurs femmes, les unes aussi délabrées que les autres. Eux-mêmes ont déjà été engagés par la Compagnie pour de grandes expéditions dans l'Intérieur, et nous n'avons plus à choisir que parmi la tourbe -innommable des esclaves marrons, voleurs, menteurs, ivrognes, déserteurs, vagabonds, fainéants, malandrins, écumeurs de caravanes, dont la profession est de s'engager chez les voyageurs européens, les nouveaux venus, pour recevoir des avances et filer. Des racoleurs envoyés dans les faubourgs ramènent ce qu'ils ont trouvé de mieux. Je les fais mettre en rang et m'adresse à la plus honnête de leurs figures, un profil nettement
taillé, mais dont la construction, tout de même, n'avait pas dû exiger grands frais :
« — Ton nom?
« — Haroun-al-Raschid.
« — Superbe! mais tu m'as l'air d'avoir bu un coup de trop?...
« — Oh! pas possible! Il n'y a pas une heure que je suis sorti de prison! »
Il faut dire que, pour un musulman, coupable seulement d'avoir manqué de délicatesse à un Européen, par exemple chipé une montre, vidé quelques bouteilles ou égaré un porte-monnaie, la prison n'a rien d'infamant, au contraire.
C'est pourtant parmi cette truandaille qu'il faut faire un choix. Le choix se fait, une petite avance — impossible d'agir autrement — est donnée à chacun, et l'heure du départ est fixée : 14 juillet, 2 heures de l'après-midi.
L'heure arrive, cinq porteurs ont disparu!
Malgré tout, il faut sortir de là. A ne considérer que la tête des manguiers qui nous ombragent, notre campement est magnifique. Mais pour peu qu'on abaisse ses sens vers la terre, on est forcé de convenir qu'il se dégage de cette retraite champêtre une si riche odeur de charognes et de vidanges qu'elle lui enlève considérablement de ses charmes. D'ailleurs, plus nous resterons dans cette banlieue, plus elle nous fera du tort; les faubourgs n'ont jamais rien valu.
La caravane se met donc en marche. Orientés vers le sud, nous longeons sans enthousiasme les étroits sentiers de l'îlot mombassien qui se déroulent à travers de
maigres sillons de patates, des carrés de pois, des plants de manioc. Sur le sable brûlant, de gros bousiers noirs roulent avec une infatigable ardeur la boule qui fait leur fortune. Point d'ombre, excepté çà et là près des épaisses broussailles où s'épanouit le jasmin sauvage, que recouvre de ses fleurs blanches la liane à caoutchouc, et d'où s'élance le panache flottant du cocotier ou la tête majestueuse des manguiers.
Au gué de Likoni les embarcations sont prêtes, et, en moins d'une heure, nous voilà tous sur le continent.
Mais au préalable il a fallu se fixer sur la route à suivre. Le but est le Kilima-Ndjaro. De Mombassa, le chemin le plus court, celui qu'on prend communément, est celui de Taita. Mais en cette saison on n'y trouve presque pas d'eau; de plus, le pays est connu, et, sauf en un point peut-être, il présente peu d'intérêt à l'action apostolique. Au sud, nous avons le Digo qui est à explorer. En le longeant, nous pouvons aboutir à Vanga et de là nous diriger sur le Sarnbara, Paré, le lac Dyipé, Tovéta. Ce trajet est le double de l'autre; mais en le faisant, nous aurons de l'eau et des vivres pour la caravane, et nous pourrons voir ce que sont ces divers pays où tôt ou tard il faudra bien établir des missions.