EN PANNE
Premiers embarras. — Likoni et les environs de Mombassa. — La caravane : son personnel, son matériel.
Aussitôt débarqués, nous établissons notre camp sous les arbres, à proximité d'un puits antique et en face de la mer bleue {fig. 3).
Nous devions perdre là trois jours, presque quatre, occupés comme l'atteste ce relevé du Journal :
« 14 juillet. — Installation du camp à Likoni. A la recherche des porteurs qui ont déserté ou de leurs remplaçants : rien trouvé.
« 15. — Nous cherchons toujours des porteurs, et nous ne trouvons même pas de vivres pour ceux que nous avons : il faut aller en ville acheter du riz. Rien ici.
« 16. — Pluie toute la journée, une pluie fine et triste. Pour dîner, une pauvre tourterelle; pour souper, une langouste. Dans la soirée : trouvé cinq hommes : nous partirons demain.
« 17. — La nuit, six porteurs ont disparu... »
Ainsi se passe notre temps.
Cette partie de la Côte, comme l'îlot de Mombassa et
comme presque tout le littoral de l'Est Africain, repose sur une couche de madrépores que depuis des siècles attaquent la lame et les vents, qu'elles découpent en aiguilles acérées, qu'elles creusent en grottes profondes. La terre végétale est ici moins épaisse que dans le sud, vers Bagamoyo. On en tire parti néanmoins : les cocotiers y viennent bien, entourant l'ilot de Mombassa d'une demi-couronne de verdure tropicale; les manguiers1 y sont également prospères; la pomme-cannelle2 se voit par endroits ainsi que l'oranger3, le citronnier4, le jaquier5; le faux-acajou6 y est utilisé pour son bois, sa pomme et sa noix, et là où cessent les arbres cultivés, dans la plaine maigre et rocailleuse, ils sont remplacés par le palmier doum7, Çà et là quelques cases de forme rectangulaire sont dispersées sous la verdure, et le peuple qui les habite — un mélange de Swahilis, de Digos et d'esclaves de toute provenance, le tout plus ou moins musulmanisé — semble peu se préoccuper des graves questions qui s'agitent en tant d'autres coins de notre monde sublunaire. Les enfants promènent quelques vaches dans les terrains vagues, près de la mer; les femmes cultivent, en dehors de la bordure des cocotiers, de petits champs de manioc, de patates, de haricots, de pistaches8, de maïs, de sorgho, etc.; les hommes s'occupent surtout des vins de palme. On sait que ce « vin », fourni par toutes les espèces de palmiers, est simplement la sève de l'arbre : on l'obtient dans le coco-
1 Mangifera indica, L.
2 Anona squamosa, L.
3 Citrus aurantium, L.
* Citrus limonum, Risso.
• Artocarpus integrifolia, L.
8 Anacardium occidentale, L.
7 Hyphœne Thebaica, Mart.
8 Harachys hypogœa, L.
tier en coupant la base du régime qui devait fournir les fleurs et les fruits, et en y adaptant un récipient : pour le doum, qui est moins précieux, on taille les branches en n'y laissant qu'une feuille ou deux et en l'abandonnant par la suite à son sort : quelques-uns meurent
lin. —
Fig. k. — Extraction du vin de palme sur le palmier doum.
du coup, d'autres végètent (fig. h). La cueillette se fait trois fois en vingt-quatre heures, donnant chaque fois environ un verre de liquide. Frais, celui-ci est blanchâtre, sucré et légèrement écœurant; après une fermentation d'un jour, il devient piquant et enivrant; un séjour prolongé à l'air libre en fait un excellent vinaigre. La pêche occupe aussi quelques indigènes. Les uns vont en haute mer pêcher à la ligne; d'autres ont le
panier de pêche ou le filet; d'autres enfin, dans la baie, profitent du flux et reflux pour installer des barrages en fines gaulettes où le poisson s'introduit à marée montante. Quand l'eau descend, lui, reste : il n'y a plus qu'à le prendre à la main fig. 5).
En parcourant les environs, nous pouvons constater que cette population, relativement simple, est loin d'être hostile; les enfants nous entourent, et quand ils ont remarqué que, pour nous distraire, le P. Auguste Gommenginger et moi cherchons des insectes, c'est à qui nous en apportera, bousiers, charançons, carabes, tout est bon. Mais, dans le nombre, un surtout, qu'on trouve en grande quantité sous les herbes desséchées d'un champ nouvellement défriché, les intéresse, et nous aussi. C'est un petit coléoptère de 0m,01 5 à 0m,020, peu riche en couleurs et dont les élytres laissent à découvert une partie du corps. Les savants l'appellent Drachine1 et les simples mortels Bombardier {fig. 6). Voici pourquoi : quand on veut le prendre, il lance avec force par l'anus quelques gouttelettes d'un liquide caustique qui se vaporise immédiatement, en produisant une crépitation, assez vive pour effrayer une mouche et étonner un homme.
Mais revenons à notre caravane.
Le 17 au matin, les six individus qui avaient disparu la nuit, reviennent, avec des yeux très rouges, mais des jambes suffisamment équilibrées. Ils prétendent que leur bon cœur les a portés à aller faire leurs adieux à leurs
1 Brachinus crépitant.
CD
chères familles. Il y a ià un sentiment respectable : taisons-nous et partons vite.
Avec Mgr de Courmont, nous sommes deux missionnaires et deux jeunes chrétiens.
L'antique Sélimann \ notre fidèle et dévoué serviteur, est de la partie. Il fera la cuisine, et quand nos montres ne marcheront plus, c'est lui qui dira l'heure. Il a pour cela des aptitudes remarquables et rien ne le flatte autant que de lui demander où en est le soleil. Quant à la lune, c'est son affaire personnelle. Il était malade, le pauvre vieux, mais il a triomphé de tout pour nous suivre. Son mal? Il souffrait, dit-il en son français culinaire, « d'un rhume à son jambon ». Les initiés comprendront qu'il s'agit d'un rhumatisme à la cuisse.
Les autres sont les porteurs, au nombre de quarante : chaque section a son chef. Que si vous voulez apprendre ce que peuvent bien porter ces quarante hommes, vous saurez que chacun, outre sa batterie de cuisine, ses provisions particulières et son fusil, a 30 kilos sur les épaules ou sur la tête, selon ses goûts. Il y a de la toile écrue de trois sortes; deux qualités de linge rouge; du petit calicot et du grand; de l'indienne, des cotonnades variées; des linges de formes et de couleurs particulières, dont j'ignore le nom en langue européenne; des couvertures, des rouleaux de fil de fer, du gros et du menu; des rouleaux de fil de cuivre, du rouge et du jaune; des perles de verre, de forme, de couleur et de grosseur assorties — comme des pois, comme un grain cle chènevis, comme une tête d'épingle — , des rouges, des jaunes, des blanches, des bleues, des roses, des vertes, etc.; puis des pioches, des haches, des couteaux, du savon, des flageolets, des limes, des chaînettes d'or et d'argent (à 3 sous la douzaine); des miroirs, du fil,
' Ce nom est écrit Ssliman dans le cours de l'ouvrage; lire Sélimann.
des aiguilles, des clochettes, des colliers, des hameçons, de la ficelle, des allumettes, du pétrole,' des bougies, tle3 clous de fauteuil, que les dames se piquent sur le nez pour être belles; sans compter nos provisions, une phar-
Fig. 6. — Comment le bombardier se défait d'un importun.
macie, quelques conserves, du café, de l'huile, du vinaigre, du thé, du sucre, du riz, des haricots, trois tentes, un autel portatif, un hamac, trois barils de poudre, cent cartouches Gras, quatre bouteilles de rhum et une cruche d'eau, celle-ci renouvelable à toute rivière, ruisseau, tor-
rent, source, lac, étang, flaque ou mare. Toute une boutique dont nous sommes les boutiquiers.
Depuis Zanzibar, les rôle3 sont distribués :
Mgr de Courmont se charge d'indiquer l'itinéraire général et de choisir le campement.
Le P. A. Gommenginger devra veiller à la cuisine, acheter nos vivres et traiter avec Séliman la grave question du menu quotidien.
Le P. A. Le Roy est chargé de la caravane et de la marche de l'expédition.
Tout est prêt. A neuf heures, on déjeune, on plie bagages et on part.