AU PAYS DIGO
J)n Mombassa à Vanga. — Physionomie du pays. — Le peuple Digo. Chez le chef Koubo. — Armes et poisi !.„-,.
De Mombassa à Vanga, le pays est occupé par la tribu des Wa-digo, ou, comme on peut dire en français, des Digos, qu'on trouve disséminés un peu partout, une colonie de Swahilis établie à Gassi,et un reste d'anciens autochtones cantonnés dans une partie de la Côte qu'ils appellent Voumba. Nous passerons dans ces trois régions, rarement parcourues par l'Européen, fort peu connues et pourtant intéressantes.
Au point de vue géologique, la contrée se compose comme de trois étages différents qu'on aperçoit distinctement de la mer, au large : une partie basse, une moyenne et une haute.
La première — c'est le littoral — est formée d'un lit d'anciens madrépores recouverts d'une couche de sablo et d'humus, trop légère en beaucoup d'endroits pour
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être fertile. Elle est alors occupée par des broussailles, des filaos1, des palmiers doums, des vacoas*. Un peu au delà, l'homme apparaît, avec les cocotiers. Quelques petits ports s'ouvrent sur cette côte, mais ils ne sont guère accessibles qu'aux boutres et aux embarcations indigènes. Ce sont Tiwi, Gassi, Founzi, Pongwé, Tchouyou, Wassini, Vanga, Mwoa Vers le sud, la mer pénètre dans les terres et ouvre de larges lagunes bordées de palétuviers 3. Les embarcations y entrent avec la marée et en sortent de même, chargées de bois pour cuire la chaux, de chevrons et de poutrelles. A l'exception de Gassi, de Pongwé, de Wassini et de Vanga, ce littoral est peu habité.
La contrée moyenne, plus élevée, est aussi plus fertile, plus cultivée, plus peuplée : c'est, à proprement parler, le pays digo, avec les districts de Matouga, Tiwi Ndlani, Oukounda, Msfin, Mwa. Dounda, etc.
La partie supérieure s'élève, dans son ensemble, à une altitude d'environ 300 mètres, comprenant Shimba, qu'on voit de Mombassa se dresser comme une table; Longo, qui lui fait suite ; Mwa-Bila, aujourd'hui presque désert, mais arrosé et fertile; Mwélé, où se trouve une colonie d'esclaves de Mbaroukou, de Gassi. Enfin, au sud, se dresse une petite montagne de forme régulière, mais qui est inhabitée, parce qu'elle est sans eau : c'est Dyombo [fig. 7).
Derrière ce rebord de collines s'étend, entre le Samsara, Paré, Tovéta et le Karnba, tout un immense pays qui, d'un lieu élevé, apparaît comme une forêt sans fin,
1 Casuarina equisetifolia, Forst.
* Pandanus odoratissimus, L.; Pandamus, Sp.
3 Rizophora mucronata, Lam. Ceriops Candolliana, Arn.: Bruguiera. cylindrica, Blum; Avicennia officinalis, L.; Carapa Moluccensis, Heritiera littoralis, Dryand; Sonneratia, Sp.; Pernphit acidula, D. G.; Lient» nitzera racemosa, D. G.
terne et mélancolique, d'où surgissent seulement les hauteurs de Kilibassi, de Kassigao, de Maoungou, et, plus loin, les pittoresques montagnes de Ndara et de Doura. C'est le désert, non le désert de sable saharien, mais un plateau où le sol, les herbes, les arbres, les insectes, les oiseaux, les mammifères, y compris les hommes, ont cet aspect particulier, sec et triste, qu'on résume d'un mot : désertique. Peu ou point d'eau : c'est là la raison de tout le reste.
Cependant, quelques rivières sortent de la base de ce plateau et forment ainsi parallèlement à la mer une zone d'agréable verdure. Les principales sont : la rivière Pemba, qui se jette dans la baie de Mombassa; le Mkwakwa, qui passe à Tiwi; le Mwa-Tchéma, qui descend de Mwa-Bila; le Mkouroumoudyi, qui vient de Mwelé; le Ramissi, qui sort d'Ada (Dourouma) et dont l'eau est légèrement saumâtre. Il y a aussi, dans le moyen pays, un certain nombre d'étangs et de sources qui rendent de précieux services aux indigènes : c'est à leur proximité que s'établissent les villages.
Les Digos appartiennent, par leur type, leurs mœurs et leur langue, à la grande famille africaine dite Bantou. En général, ils sont plutôt petits que grands, maigres, dégagés et pas trop laids. Nous sommes restés huit jours chez eux, et partout nous avons été reçus avec une sympathie marquée. Les chefs apportaient leurs petits présents, les malades venaient en grand nombre offrir leur clientèle, et quelques enfants que la mort guettait ont été baptisés sur l'heure. Plus tard, nous les retrouverons au ciel où ils aident à réaliser la vision de saint Jean : Turbam magnant quam dinumerare nemo
poterat ex omnibus gentibus, et tribubus, et populis, et linguis.
Cependant, il y a Digos et Digos. La différence dépend du plus ou moins de prise qu'a eu sur eux l'Islamisme : au nord de Gassi, cette influence est presque nulle; au sud, elle est sensible.
Prenons un village païen ou, 6i l'on veut, fétichiste ifig. 8). Il est en général établi dans un épais fourré de broussailles destiné à servir de refuge aux femmes, aux enfants et même à la population virile en temps de guerre : ce cas, disons-le tout de suite, n'est pas du tout chimérique. Un long couloir percé dans la forêt épaisse et fermé de deux ou trois portes qui se succèdent y donne accès. Près de l'entrée, un vase de terre maintenu par trois piquets. C'est le vase à la pluie (fig. \1). Il faut avoir soin d'entretenir un peu d'eau dans cette terrine, offrir de temps à autre un petit morceau de linge qu'on suspend au dessus, faire brûler quelques essences, etc. C'est le moyen, en ces pays secs, de ne jamais manquer de pluie. On en manque tout de même, et souvent. Mais, quand on en fait la remarque au sorcier, il répond que, sans son merveilleux vase, on en manquerait bien davantage.
Près de là, dans le fourré, est la petite case du Mwanza. C'est de là qu'à certains jours on entend sortir un bruit si effrayant que chacun, en l'entendant, va se renfermer dans sa maison : c'est le Mwanza qui passe.
Qu'est-ce que le Mwanza? On ne sait pas bien, mais ce qu'il demande il faut le lui donner sans retard. Inutile de dire que cette espèce de loup-garou a pour interprète le sorcier du lieu ou le chef, deux personnages qui, souvent, n'en font qu'un. On lui fait parfois des sacrifices : c'est, par exemple, pour éloigner la guerre, la peste ou la famine, c'est pour se débarrasser d'un mal, c'est pour chasser des rêves importuns et troublants, c'est aussi
Fig. 8 — Coin d'un village de Digos. — Dessin de Mgr Le Roy.
pour voir aboutir une affaire désirée. Mais comment parle-t-il, ce Mwanza ? C'est un grand secret, lecteur. Seulement, si vous me promettez de ne le dire à personne, je puis tout de même vous mettre dans la confidence. Je suppose un moment que c'est vous le sorcier. Vous prenez un tronc d'arbre facile à travailler, vous en faites un billot de 1 mètre de long, vous le creusez à l'intérieur, vous fermez l'un des bouts avec une peau bien tendue, comme celle d'un tambour; au milieu de cette peau passe par un trou une corde de boyau fixée à l'intérieur du cylindre et retenue à l'extérieur par un bâton qu'on manœuvre. Entre des mains habiles et dans les profondeurs de la forêt, l'instrument pousse des cris qui glacent d'effroi les simples et les amènent aux pieds du sorcier. « Que veut le Mwanza ? » L'homme de l'art, compatissant, se charge d'apaiser la bête en courroux, moyennant telle mesure qu'il faut prendre, tel sacrifice qu'il faut faire. Chose curieuse et qui prouve l'antiquité de cette institution : on la retrouve sous une forme ou sous une autre chez tous les Nyikas des alentours, clans la vallée du Tana, et jusque sur le Congo et l'Ogowé. Mais quel dommage que les chefs d'État, en Europe, n'aient pas à leur disposition pareil instrument pour faire peur à leurs Sénateurs et Députés et les disposer à voter les projets qu'ils leur soumettent !
Le village digo n'est pas très étendu. Sur le littoral, on voit souvent des cases isolées ou réunies en petits groupes. Plus haut, on en trouve vingt, trente, quarante, jetées là sans ordre, parfois très rapprochées l'une de l'autre, d'une forme originale qui n'est ni ronde ni carrée (fig. 9), et dont les branches tressées du cocotier font les murailles, la porte et la toiture. Quand le feu a passé dans une cité pareille, on se demande ce qu'il en reste. J'ai adressé cette question à un conseiller muni-
cipal du lieu : il a souri de ma simplicité occidentale, et, sans mot dire, il m'a montré les cocotiers qui balançaient leurs larges panaches au-dessus du village. Et j'ai com-
pris : quand les maisons sont réduites en un petit tas de cendres, les matériaux pour les relever sont toujours là. Ces Digos sont peu travailleurs : le cocotier leur est une si bonne providence ! Ils y trouvent à manger, ils y trouvent à boire. Souvent l'arbre est haut, mais ces genslà apprennent à grimper en même temps qu'à marcher. Du reste, ils ont leurs moyens. Les uns, près de la Côte,
pratiquent des entailles dans le tronc de l'arbre à mesure qu'il grandit : c'est une sorte d'escalier. D'autres, plus dans l'intérieur, attachent contre le cocotier deux longues
Fig. 9. — Au pays Digo. — Conservation des haricots; une case.
perches qu'ils serrent de place en place avec des morceaux de lianes et dont ils font ainsi comme une échelle inamovible.
La cueillette du vin de palme est chez eux une occupation capitale. Cependant ils plantent aussi du manioc,
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du sorgho, du maïs, des haricots, des pistaches, des ambrevades ', des cucurbitacées diverses-, parfois du riz, et un peu de sésame 3. Quand ils le peuvent, ils ont des vaches, mais en tous cas ils élèvent des poules, des chèvres, des moutons et un chien de petite taille qu'ils dressent à la chasse.
Peu guerriers, de bon caractère, quoique passant pour ergoteurs, ardents buveurs, ils aiment beaucoup la parure, la musique et la danse, où ils excellent et qu'ils font figurer aux cérémonies les plus diverses : naissances, mariages, enterrements, anniversaires de deuil, fêtes de toute sorte. J'ai vu une fois, pour clôturer le deuil annuel d'un petit chef, celui de Matouga, une réunion de plus de deux mille danseurs accourus de tous côtés pour ce « service anniversaire ». Il y a pour ces occasions un costume spécial, plus ou moins pittoresque, selon le goût ou les moyens. Le cosmétique ne manque pas : c'est une ocre rouge détrempée dans de l'huile de ricin et qui donne aux têtes un air flambant fort apprécié. Mais, en temps ordinaire, l'habillement consiste pour les hommes en un simple pagne avec un linge jeté sur les épaules, et pour les femmes en une sorte de double jupon court : le tout sans compter les ornements, pendants d'oreilles en fil d'archal, colliers de perles, bracelets de cuivre, etc. Beaucoup d'enfants et de jeunes gens portent suspendue au cou une pince épilatoire : ils s'en servent pour s'arracher très fidèlement le poil des paupières.
' Cajanus indicus, Spreng.
2 Lagenaria vulgaris, L.; Cucumis sativus, L.; Citrullus vulgaris, Schrad; Cucurbita moschata, Duch.
3 Sesamum indicum, L.
DE ZANZ1UAU AU K1L1MA-NDJAR0 47
Le pays digo est divisé en un grand nombre de petits cantons qui ont chacun leur chef particulier. Cependant tous ces chefs reconnaissent avoir au moins un président d'honneur dans la personne de Koubo qui demeure au sud, à Kikoné, et que nous avons voulu visiter (fîg. 10).
Cet ancien, quand nous sommes arrivés chez lui, n'était point là. Nous nous sommes quand même installés sur la place qui est en dehors du village, autour d'un tamarinier dont la tête bienveillante ombrage d'ordinaire les désœuvrés de l'endroit. Une longue heure se passe : finalement, accompagné d'un nombreux cortège et précédé d'un artiste qui joue de la trompette, apparaît un grand corps, vieux et maigre, vêtu d'une houppelande rouge un peu usée et surmonté d'une tête ravagée sans pitié par la variole. C'est le corps et la tête de Koubo. Sa conversation est d'ailleurs assez intelligente, son accueil courtois, ses dispositions bienveillantes. Volontiers il nous fait part de ses sympathies et cle ses haines : les premières sont pour le gouverneur arabe de Vanga, les autres pour le chef swahili Mbaroukou, de Gassi, qui lui a tué son oncle et ses trois frères, qui a ravagé tout le pays digo, et contre lequel il a de justes et terribles rancunes.
Mais nous remarquons tout de suite que la population n'est plus la même que plus haut. Les figures sont moins simples, les corps plus vêtus, et les procédés moins honnêtes : c'est qu'il y a ici un levain d'Islam.
Les Digos ont pour armes des fusils, des lances, des casse-tête, de grands coutelas droits et larges, des arcs
(fig. 11). Ici encore on trouve le poison pour flèches en usage dans tant de pays sauvages d'Afrique, d'Amérique
Fig. 10. — Koudo, Chef honoraire du peuple Digo. — Dessin de Mgr Le Roy.
et d'Asie. Il est d'origine végétale. Malheureusement, je n'ai pas encore vu l'arbre qui le donne, et je ne suis jamais passé dans le pays au moment où il fleurit, —
c'est à la fin de la saison sèche. — Par ailleurs, un vieux guerrier, qui m'en a cédé une provision, m'a fourni sur l'origine de ce poison les détails pittoresques que voici :
Fig. 11. — Au pays Digo. — Coi/Tare de danse (enfant); flûte, 'ance, floche, arc et carquois; pendant d'oreille et pince épilatoire.
« Ceci vient d'un arbre, disait-il, créé tout exprès pour cela. Les oiseaux le savent bien, — et les bètes, en général, connaissent beaucoup de choses que l'homme est obligé de deviner : elles ao parles»! point, c'est peut-
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être pour ne point révéler leurs secrets. — Les oiseaux le savent, jamais ils ne se reposent sur ses branches, et Ton trouve à ses pieds quantité d'insectes morts. On prend de cet arbre le bois et les racines, on les coupe en menus fragments, on les fait cuire lentement dans un vase de terre avec de l'eau douce, en remuant toujours, toujours, avec un long bâton. Cette opération se fait au fond d'un bois, sans habits. De temps en temps, on jette dans le vase du venin de serpent et de la peau de crapaud, puis des feuilles des bois, de l'herbe des prés, de la poussière des chemins, de l'ombre...
« — De l'ombre?...
« — Oui, à seule fin que, pour l'homme ou la bête atteints par la flèche, tout soit poison, mort et perdition. Est-ce que l'animal frappé ne va pas se reposer à l'ombre des arbres pour y chercher soulagement? Eh bien! il faut que l'ombre lui soit poison. Est-ce qu'il ne s'étead pas sur l'herbe? L'herbe lui sera poison. Est-ce qu'il ne foule pas la poussière des chemins? La poussière aussi lui sera poison, et l'eau qu'il boira, et la feuille qu'il broutera. Rien ne peut le soulager : il est perdu, il est mort.
« — Alors pas cle remède?
« — Il y a un remède; c'est une racine réduite en poudre que l'on porte sur soi en temps de guerre et qu'on avale clans de l'eau ou de la salive; mais souvent le temps manque pour l'administrer... Je te confie ce poison, puisque tu le désires; mais, si tu as de petits frères et de petites sœurs, ne le leur donne pas à garder... Tu ris? Eh bien! si on pique un arbre avec une flèche empoisonnée de cette matière noire, ses feuilles tomberont le lendemain.
« — Et si on pique un homme?
« — Il est déjà tombé ! »
Conformément au conseil de mon vieil ami, je me suis gardé de remettre ma provision de poison entre les mains de « mes petits frères et de mes petites sœurs » ; mais je l'ai fait passer à un savant spécialiste de Paris, M. le Dr J.-V. Laborde, qui en a fait l'objet d'une étude minutieuse et d'un rapport détaillé. Il résulte de ses expériences que l'influence de ce poison s'exerce primitivement sur le système nerveux et amène ensuite la mort « en suspendant le mécanisme de la fonction cardiorespiratoire ». Le Dr Laborde croit peu à la vertu réelle d'un contre-poison quelconque, en raison de la violence extraordinaire de ce toxique.
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Fig. 12. — Chez les Digos. — Vase à la pluie.
A GASSI
Chez un négrier de marque. — Un homme intrigue. — Le repaire. — Un excellent guide à bon marché
Le peuple digo a toujours eu à se débattre entre deux ennemis : les Massais et les Swahilis, les Massais qui leur enlèvent leurs troupeaux, les Swahilis qui leur prennent leurs jeunes gens, leurs femmes et leurs enfants.
Ce dernier fléau du pays a son centre principal à Gassi, où il est dirigé par le fameux Mbaroukou. Mbaroukou, Embareuk, Baraka et Baruch, sont un même mot d'origine sémitique qui signifie Bénédiction. Appliqué au chef de Gassi, c'est une assez belle antiphrase.
Descendant de l'ancienne et puissante famille des Mazroui, qui avait été chargée du gouvernement de Mombassa par l'Iman de Mascate, au siècle dernier, et qui, à l'avènement des Bou-Saïd à Zanzibar, refusa de les reconnaître, Mbaroukou a passé sa vie à batailler contre Séyid-Saïd, Séyid-Medgid et Séyid-Bargash, Presque toujours réfugié dans l'Intérieur, sur les hauteurs de Mwélé, avec une bande de partisans, il accueillait les Arabes auxquels il fournissait des esclaves et
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dont il recevait autant de poudre et de fusils qu'il lui en fallait pour opérer sans crainte contre les faibles villages digos. Lorsque les Européens commencèrent, il y a quelques années, à jeter un œil de convoitise sur cette partie de l'Afrique, Mbaroukou était tout désigné pour être leur homme. Il le tut, acceptant tour à tour les divers pavillons qu'on lui donnait. Finalement, la partie
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GASSI
( ZanoTLebar Anolais )
qu'il occupe étant devenue zone anglaise, les Anglais lui ont donné Gassi comme sa capitale, servi une pension et attribué assez de soldats et de fusils pour qu'il se croie sultan du lieu.
J'ignore quel usage il fait actuellement de cette puissance. Mais, au témoignage unanime des Digos, il a jadis ruiné leurs villages, transformé en déserts solitaires des pays magnifiques et envoyé les trois quarts de la population en esclavage, à l'île Pemba ou en Arabie. On se demande parfois, en voyant si près de
la Côte tant de tribus peu entamées par l'Islam, comment et pourquoi elles sont restées fétichistes. La réponse est très simple. Les musulmans se sont volontairement abstenus de faire chez elles de la propagande religieuse, afin d'avoir le droit d'y pratiquer des coupes régulières et rationnelles. Pour eux, ces tribus voisines ne sont pas autre chose qu'un parc à esclaves, entretenu méthodiquement et exploité de même, où l'on donne à la famille les moyens de se perpétuer et dont on enlève, au moment voulu, quatre enfants sur six. Les deux qu'on laisse sont pour la reproduction.
Mbaroukou! Nous n'étions pas fâchés de voir de nos yeux ce vaillant homme. Un petit détour vers la Côte nous conduit à sa capitale. Aux environs, de nombreux esclaves sont occupés dans des rizières; nous traversons des champs de sorgho, et au delà d'une grande lagune que nous avons le bonheur de passer à pied sec, nous voyons bientôt apparaître deux rangées de maisons neuves, inachevées même, de style swahili : quatre murailles en carré long, avec une petite varangue sur la façade, et à l'intérieur nombre de compartiments séparés. Quelques-unes sont en pierres, mais la plupart sont en clayonnage garni de terre et couvert de feuilles de cocotiers. Une seule rue, mais, chose remarquable! elle est droite.
Nos porteurs s'établissent à l'entrée de la Cité sur un terrain vague, et nous, nous nous dirigeons immédiatement vers ce qu'on nous dit être la résidence du « Sheikh ». Longtemps il faut attendre dans une pièce intérieure où les notables du lieu sont assis sur deux lignes. La conversation est peu animée, cérémonieuse,
embarrassée, telle à peu près qu'on peut se la figurer avec des visiteurs qui vous feraient plaisir d'être à 100 lieues de là. Enfin, Mbaroukou paraît costumé à l'arabe : c'est un grand garçon d'environ quarante ans, au teint peu foncé, quoique sa mère soit une pure négresse, et n'ayant vraiment dans sa physionomie tranquille rien qui dénote les prouesses d'Ali-Baba qu'il a renouvelées dans ces pays, en compagnie des quarante voleurs qui l'accompagnaient et qui sont là.
L'accueil qu'il nous fait est celui d'un homme fort intrigué. Nous lui disons bien que nous sommes de passage, que nous allons à Vanga, et de là au Kilima- Ndjaro, que, traversant ce pays, nous n'avons pas voulu le faire sans venir lui présenter nos saluts. Il écoute, mais il ne croit pas. Il a déjà vu beaucoup d'Européens dans sa carrière, et comme chacun lui a fait des propositions politiques, il s'attend à nous voir sortir de nos poches, à tout moment, un drapeau quelconque. Il examine, tourne, retourne; ses questions deviennent nombreuses et légèrement indiscrètes :
« — Pourquoi choisissez-vous cette route? Qu'allez-vous faire au Kilima-Ndjaro? Est-il vrai que cette montagne soit couverte d'argent? Connaissez-vous les cachettes de pierres précieuses? Qu'est-ce que les Européens cherchent en ce pays? Les Français sont-ils toujours à Madagascar? Que pensez-vous du sultan de Zanzibar? N'est-ce pas qu'il est bien ladre? Croyez-vous que les Anglais aboliront l'esclavage? Sir Francis (l'Administrateur de la Compagnie) est-il un honnête homme? Quel pays allez-vous prendre, vous? Etes-vous riches? N'auriezvous rien à me dire en particulier? Que voulez-vous de moi? »
Cette dernière question est la plus pratique, et à cellelà, du moins, nous pouvons répondre sans ambages :
DE ZANZIBAR AU KILTMA-NDJARO 59
« C'est que tu nous laisses un peu tranquilles, grand Sheikh, car nous sommes fatigués (sous-entendu : de ton interrogatoire). »
Là-dessus nous nous retirons, nous installons nos tentes au milieu de nos hommes, et nous faisons aux alentours notre petite promenade d'inspection.
Ce village tout neuf est sorti de terre depuis que la paix semble assurée. Il porte le nom de Kaou-Kâb&ni, savamment tiré du Coran, et il sera désormais la résidence de Mbaroukou. Le vrai Gassi se trouve en face, au delà d'une petite lagune que la mer recouvre à peu près tous les jours. Nous y allons : c'est aujourd'hui une simple réunion de quelques cases occupées par des pêcheurs. En somme, triste lieu, mais éminemment propice à servir de repaire à des négriers, caché comme il est et inconnu, inaccessible à des bateaux de fort tonnage.
De plus, quand le vent est favorable, une nuit suffît à des embarcations indigènes pour passer de là à l'île Pemba, où l'on trouve toujours dans 4es grandes campagnes de girofliers à placer avantageusement « la marchandise qui travaille et qui parle ». Au besoin, si un vapeur anglais fume à l'horizon, rîen n'est simple comme d'attacher une pierre au pied de l'esclave et de le jeter par-dessus bord... Sous une varangue, voici tout juste une demi-douzaine de malheureux liés aux chevilles de solides entraves en fer, silencieux, l'air abruti, qui attendent sans doute leur passage. A côté, une badine en main, le surveillant regarde au large (fig. 13).
De retour au camp, nous trouvons un plat de riz et un autre de volaille. Chacun d'eux repose chaudement sous une sorte de couvercle conique, en paille tressée, orné de dessins en laine multicolore et en usage dans la haute société musulmane {fig. 14) : c'est un envoi du Sheikh.
Son riz est bon; mais, pour avoir mis trop de jus de citron, la cuisinière a gâté la sauce.
Lui-même vient plus tard nous rendre la visite que nous lui avons faite et parait enfin constater que, n'ayant ni annexion à préparer, ni drapeau à offrir, ni cadeaux souverains à présenter, nous sommes des Européens beaucoup moins intéressants que les autres.
Tout de même, n'y aura-t-il absolument pas moyen de rien tirer de ces Infidèles?
Quand il est parti, voici que s'avance doucement un petit bonhomme à figure ratatinée, souriante et madrée, le dos courbé, tenant d'une main un grand chapelet musulman, et de l'autre un long bâton. C'est Bohéro, qui fut, — devinez quoi? — le guide du baron von der Decken, en 1861, dans sa première expédition au Kilima-Ndjaro!... En ce moment même, il revient d'un voyage à l'Intérieur. Il dit connaître tous ces pays comme le creux de sa main, nous parle d'un endroit qu'il nomme Molok, chez les Massais, où se trouve une grotte mystérieuse dans laquelle il a pénétré un jour et qu'il assure être pleine de merveilles : de grandes pierres taillées et chargées d'inscriptions inconnues. Nous prenons grand intérêt à cette révélation, il le voit et s'offre tout de suite à nous servir de guide, — moyennant 100,000 piastres!
Oh! ce Bohéro! Sa conversation, qui promettait beaucoup, finit bientôt par devenir fatigante, écrasante, entrecoupée qu'elle est d'invocations perpétuelles qu'il lance vers le ciel en dévidant son chapelet, sans doute pour s'excuser près de son patron de s'entretenir si longtemps avec des Infidèles. Finalement, il nous quitte pour aller, dit-il, faire sa prière : il reviendra plus tard.
Plus tard il revient en effet, quand il fait nuit. Le malheureux! c'est pour demander cette fois une caisse de rhum.
« — Mais, Bohéro, Mohammed a défendu l'usage de ce liquide-là!
« — Oui, mais si j'en prends un peu — oh! bien rarement — ce n'est pas comme liqueur, c'est comme remède.
Et il tousse énergiquement.
« — Combien à la fois?
« — Peut-être une demi-bouteille, une bouteille...
Nous renvoyons l'affaire au lendemain, et, le lendemain, à notre grande satisfaction, nous prenons congé de Mbaroukou, de Gassi, de Bohéro, de tout ce trou infect de négriers et de voleurs.
riy. [4. — Gassi. — Service de Mbaroukou.