‹ Au Kilima-NdjaroChapitre 5 sur 19 · PLUS LOIN · texte numérisé non relu

PLUS LOIN

Un beau pays désert. — Attaqués par les Amazones. — Fourmis d'Afriqu.- Le pays Voumba et ses palmiers. — Le puits du Diable.

En sortant de Gassi, nous remontons clans le haut pays pour éviter les lagunes et les embouchures des rivières que nous aurions à traverser sur le littoral. Nous avons hâte aussi de revoir nos chers Digos.

La contrée que nous parcourons est magnifique, faite de collines et de vallées, fertile, verdoyante, bien arrosée, couverte par endroits de grandes forêts, mais dépeuplée. Dépeuplée par qui? Par Mbaroukou.

Cà et là quelques tourterelles1 font entendre leurs roucoulements sur notre passage, étonnées de voir des hommes. Sans cloute, elles sont retenues dans ces solitudes par les épis de maïs et de sorgho qui poussent encore dans les champs abandonnés. Des perruches criardes volent d'arbre en arbre. Des bandes de singes2 vont à la rapine, mais on n'aperçoit pas de gibier. Sur le sentier, beaucoup de fleurs et parmi les fleurs, beaucoup

* Chalcopeleia A/Va; Peristera. tympanistria; Turtur CapricoU, etc. ' Cercopithecus rufoviridis; Sp. Cynocephalus Babouin.

Ci AU KILIMA-NDJAHO

d'orchidées1 (fig. 15). L'une, toute petite et toute belle, tapisse une vaste clairière de la forêt; une autre, le lissochilus (fig. 18) jaune, croît au grand soleil, parmi les herbes; une autre encore, superbe, couvre dans un bois un grand vieil arbre sur lequel elle croît et qui est tombé juste au travers du chemin. Plus loin, sur la lisière

Fi£- 15. — Une flelr d'orchidée êpipuyte. [Ansellia. a/ricana.)

d'une forêt, d'énormes fleurs odoriférantes, dont le calice mesure plus de 0m,20 de longueur, pendent d'une sorte de liane et forment un bouquet magnifique : c'est un gardénia. Mais seuls les insectes paraissent l'apprécier; car on en trouve des centaines qui s'y roulent avec volupté.

Nous sommes à Mafissi, et voici enfin un village de purs Digos. Les bonnes gens! Ici du moins nous avons

* Lissocliilus, Sp., Disperis, Sp.; Ansellia africana.

une hospitalité franchement cordiale, et nous en jouissons tout à Taise.

La nuit vient, on fait la veillée, on se couche, on ferme l'œil... lorsqu'un cri, parti de la tente de Mgr de Courmont, met tout à coup l'alarme au camp. C'est une attaque en règle, une surprise : aux armes!

On court, et à la lueur des tisons dont chacun s'est armé, on aperçoit les batailions pressés de ces grosses fourmis noires connues sous ie nom de Siafou. Elles sont ici, elles sont là, elles sont partout : c'est une invasion. Mais déjà les porteurs qui étaient accourus sont envahis eux-mêmes. Ils sautent dans les herbes avec leurs torches en mains, ils crient, ils se frottent les membres, ils jettent au loin leurs habits, ils se roulent, ils se tordent, ils tempêtent, ils rient aux éclats : c'est, le soir, un spectacle fort intéressant. Mais pendant qu'on s'en régale, voilà qu'un vigoureux coup de pince vous fait porter la main à l'endroit attaqué, un autre suit, un autre encore; à votre tour vous êtes envahi, et avant d'avoir pu mettre ordre à vos affaires, vous vous apercevez que ces bêtes endiablées ont gagné vos jambes, votre poitrine, vos bras, votre barbe, vos cheveux. C'est à devenir fou!

Car il faut vous dire que ces fourmis africaines sont d'une férocité incomparable. Leur rôle est de débarrasser le sol des débris animaux que la mort y sème; mais si, clans ce travail, un être vivant les gêne, malheur à lui : les insectes, les lézards, les oiseaux, les serpents eux-mêmes sont entourés, attaqués, anéantis.

Comme beaucoup cle leurs congénères, ces fourmis se présentent sous deux formes : l'une, petite, de 0m,00S au plus, est d'aspect régulier et de mœurs à peu près honnêtes; l'autre, d'une largeur double, a une tête proportionnellement énorme, armée d'une formidable paire de pinces, et douée d une malice infernale. La pre-

mlére est le mâle, la seconde la femelle, que, pour ses dispositions belliqueuses, les naturalistes appellent amazone. Parmi celles-ci, la république en choisit une qu'on entoure d'un soin spécial, qu'on nourrit grassement et qui devient énorme, grosse souvent comme un petit doigt et qui ne peut se remuer. Son occupation unique, sa fonction, est de produire de nouvelles fourmis, et elle s'en acquitte consciencieusement, perpétuellement : il y en a toujours une petite en train de sortir, happée aussitôt par une vieille bonne de confiance et mise en place. C'est une vraie machine à fourmis. Un jour, en renversant un vieux mur, j'ai trouvé cette reine-mère des Siafou, et comme j'avais à exercer sur sa tribu de légitimes vengeances, j'ai pris la liberté de la mettre en un flacon d'alcool : c'est ce qui me permet d'en offrir aujourd'hui le portrait authentique (fig. 16).

Souvent, dans les endroits humides, on rencontre la tribu dispersée, faisant la promenade, cherchant la provende quotidienne, vaquant à ses affaires. Mais, pour des raisons qu'elles connaissent — peut-être pour aller fonder une colonie nouvelle — souvent aussi elles se rassemblent, se disposent en colonne serrée et se mettent en marche. C'est alors qu'il faut les voir! Un petit couloir, avec une double haie de sable fin, s'est formé par suite de l'attention qu'elles ont de marcher les unes derrière les autres. Dans ce chemin creux, s'avancent seulement les mâles, les innocents; des deux côtés sont cambrées les amazones, avec leurs grosses têtes en l'air et leurs pinces toutes grandes ouvertes, menaçantes, terribles, protégeant les autres et rappelant par leur attitude cette fameuse voûte d'acier que les francs-maçons font avec des épées croisées au-dessus de la tête de leurs membres chéris. Au surplus, dans la société des fourmis, peut-être celles-ci représentent-elle les francs-maçonnes,

ne fût-ce que parce qu'elles ne sont pas du tout franches et qu'elles ne maçonnent point. Quoi qu'il en soit, elles vont leur chemin et si, entrant clans une case parce que cette case se trouve sur leur route ou que quelque débris animal les y attire, on les laisse tranquilles, elles passeront toutes ainsi sans laisser d'autres traces que leur petit sillon. Mais, si par malheur on les gêne, on les froisse, on les bouscule, elles se dispersent aussitôt et se

.... Brun foncé.

.„ Brun clair.

Blanc sale.

Fig. 16. — La Fourmi Stafou Le mâle, l'amazone, la reine-mère (Grandeurs naturelles).

lancent à l'attaque du Philistin avec une énergie furieuse. Déjà les pinces sont engagées clans vos bras, vos habits, votre peau, et vous voyez la petite bête qui se tord pour mieux mordre, qui se cramponne de toutes ses forces, qui se tue de fureur. Jamais je n'en ai vu lâcher prise : il faut lui arracher le corps premièrement, et la tête ensuite. Dans l'espèce humaine, une pareille armée d'amazones serait invincible!...

Dans tous nos voyages nous les rencontrons. Mais l'habitude de l'attaque a inspiré l'habitude de la défense. Si quelqu'un de. nous a remarqué leur caravane, il la signale, et aussitôt, sans bruit, sans tapage, sans remuer les herbes qui, pour ces petites bêtes, représentent une

grande forêt, on prend de l'eau bouillante dans une théière et on la verse sur l'armée, tout du long. On peut aussi prendre des torches enflammées. Mais en tout cas gare à vos jambes!

Les Siafou ne sont pas les seules fourmis d'Afrique; il y en a bien d'autres: une petite espèce rouge dont les troupes empressées couvrent parfois les chemins et les champs; une autre, noire, plus petite encore, qui vit sous les troncs d'arbres, les écorces et les pierres. Celles-ci entretiennent souvent dans leur société de tout petits coléoptères, le Clavigère, et un autre un peu plus gros, le Paussus, qu'elles nourrissent tendrement et auxquels elles demandent en retour la faveur de les lécher de temps en temps.

Une autre fourmi, d'un rouge transparent et d'une taille médiocre, se rencontre surtout sur la Côte et aime à habiter les orangers et les manguiers dont les feuilles

rassemblées lui servent à faire son logis.

Une autre vit solitaire. Elle est grosse, longue, noire, et son odeur de parfaite charogne est si forte qu'une seule suffît pour révéler sa présence à 2 ou 3 mètres. J'en ai renfermé clans des flacons qui, débouchés ensuite et lavés, sont restés infectés pendant plus d'un an. L'essence de cette petite bête donnerait en parfumerie des résultats surprenants.

Une autre espèce également remarquable parcourt souvent les chemins. Elles sont un peu plus longues que les féroces Siafou, et très noires. Elles aussi marchent en colonnes serrées, larges de 0m,02 ou 0m,03. mais sans se donner de protection mutuelle; dans cette societé-ià, chacun pour soi. Seulement l'espèce de bourdonnement qu'elles émettent alors est si fort qu'on les entend souvent avant de les voir. Mais, si déterminées qu'elles paraissent, il y a cependant un moyen simple

et curieux de les arrêter; c'est le P. Commenginger qui nous l'a appris. Avec un bâton, on tue celle qui ouvre la marche et on laisse là son cadavre. Immédiatement, celles qui suivent s'arrêtent tout autour, une grande agitation s'empare de la bande, peu à peu on se retourne, on rebrousse chemin, et l'on rentre au logis. Pour cette tribu, parait-il, un cadavre en travers du chemin est d'un mauvais présage... Mais où vont les longues processions? Souvent, Mgr de Courmont a voulu les suivre, et chaque fois nous a-t-il dit, il les a vues tomber sur un nid de termites ou fourmies blanches qu'elles mettaient littéralement au pillage. Ces fourmis sont donc bienfaisantes, et puisqu'on n'a jamais encore trouvé de remède contre les termites et leurs ravages, il serait intéressant cle voir si en élevant près des bâtiments qu'elles dévastent une tribu cle Soungou-Soungou — c'est leur nom — on n'aurait pas à se féliciter des résultats.

Mais voyez comme on s'égare : j'avais à parler des hommes, et je m'attarde au milieu des fourmis ! Il est vrai que, dans nos pays, ces deux espèces de créatures ne sont point sans ressemblance; nos fourmis se font des guerres perpétuelles, nos hommes aussi; nos fourmis ont des esclaves, pareillement nos hommes; nos fourmis n'amassent point de provisions, nos hommes non plus.

De Mafissi, trois heures de marche nous mènent à Mwa-Dounda, canton dont Kikoné est le chef-lieu et où nous trouvons le vieux chef Koubo dont il a déjà été question.

De là nous nous rapprochons de la mer et par une plaine basse et inculte, d'où s'élèvent tour à tour diverses

espèces de palmiers1, le doum branchu, l'élégant œléis, le majestueux borassus d'Ethiopie, nous arrivons à un petit village que nous trouvons à peu près désert et où nous nous installons. Nous sommes à Madzoréni, c'està-dire : « Aux Palmiers-éventail ». Ce nom est amplement justifié par l'énorme quantité de ces beaux arbres qu'on voit ici partout. Mais l'aspect en est des plus curieux. Dans le but de s'en procurer la sève fermentée, les braves gens de ce pays n'ont rien trouvé de mieux que de leur couper la tête et de creuser au sommet de ce qu'on appelle le chou un petit trou où le vin de palme, tant que le palmier en a eu, est venu se déposer chaque matin. Malheureusement, on ne vit pas bien longtemps sans tête, et les arbres sont morts. Seuls maintenant leurs longs stipes, droits et renflés vers le sommet, se dressent dans la plaine et, la nuit surtout, quand passe le vent de la plage et que la lune éclaire tristement ces ruines, on dirait les temples et les palais d'une ville antique dont les colonnes attesteraient la splendeur passée [fig. 17).

Nous sommes ici en face de Wassini, îlot habité et pourvu d'un bon port, mais pauvre d'eau douce. Les habitants ont leurs puits et leurs champs sur les terres d'en face, à Tchouyou, à Pongwé, à Madzoréni, où nous sommes, à Vanga où nous allons. Tout ce pays, dont l'ensemble porte le nom de Voumba et qui s'étend jusque vers Pangani, fut autrefois habité par des colonies persanes de Shiraz : les traditions l'affirment, les ruines le prouvent. Aujourd'hui la population vit assez misérablement : les uns cultivent la terre, d'autres pèchent, quelques-uns font du sel. Tous les trois jours, un marché réunit près d'ici les gens de la Côte et de l'Intérieur et

4 Hyphœne Thebaica, Mart; Elœis Guineensis, L; Borassus IZlkiO' picus, Mart; Phœnix Senegalensis.

DE ZANZIBAR AU KlLLMA-iNDJARO 73

l'on échange les produits et Jes nouvelles. Ces marchés sont de mode dans le pays digo, et l'on y vient parfois de très loin.

Or, nous étions arrivés depuis une demi-heure, lorsqu'une députation nombreuse aborde Mgr de Courmont, qui me la renvoie. Qu'y a-t-il?

« Il y a longtemps, commence le porte-paroles après avoir régulièrement toussé d'émotion, longtemps, bien longtemps, des hommes qu'on ne connaît point, mais qui devaient être des Européens, sûrement, passèrent ici. Nous n'étions point nés, ni nos pères non plus, ni les pères de nos pères. Il y a longtemps. Et ces Européens bâtirent une ville, dont on voit les restes, et ils creusèrent un puits, un puits maçonné. Pourquoi, dans la suite, quittèrent-ils le pays? On ne sait pas; mais c'est encore leur manière, aux Européens, de circuler partout et, quand on les croit bien établis, de disparaître. Chaque tribu a ses mœurs. Nous autres, nous restons en place; vous, vous êtes nomades... Enfin, pour en revenir à eux, depuis leur départ, le Diable a gardé le puits, et c'est d'autant plus malheureux que l'eau en paraît bonne et que nous en manquons souvent.

« — Et alors?

« — Alors, en vous voyant aujourd'hui venir ici, vous les premiers Européens qui passent après ceux qui précédèrent nos ancêtres, nous nous sommes dit : C'est Dieu qui les envoie! De grâce, retirez le Diable que vos frères ont mis là — vous seuls pouvez le faire — et permettez-nous de puiser de l'eau de votre puits...

« — Allons, soit! Nous vous le permettons.

« — Merci, on n'attendait pas moins de votre bonté, mais chassez le Diable d'abord. »

Séance tenante, je rends compte de l'affaire à l'autorité

épiscopale et demande pour le cas des pouvoirs extraordinaires; car évidemment nous sommes en présence d'une cause majeure.

« — Je vous les donne », dit Monseigneur.

Et tous ensemble, indigènes, porteurs, enfants, vieux et vieilles, nous voilà partis à la recherche du puits endiablé. Ah! c'est une belle histoire!

Après un enaart d'heure de marche, nous nous trouvons engagés dans un lacis de lianes, de broussailles et de grands arbres, où, finalement, nous nous heurtons contre des ruines d'origine persane probablement, mais sûrement point européenne. A côté, un trou maçonné, d'environ 6 mètres de profondeur et assez large, avec au fond une petite nappe d'eau verdâtre sur un tas de feuilles pourries. Le plus vieux de la bande me prend par le bras et d'un air mystérieux, me dit tout bas : « C'est ici. »

Le P. A. Gommengïnger, qui rit comme un païen, rend mon sérieux très difficile. Mais enfin, dominant mon émotion, je commande qu'on cherche du bois mort et des feuilles sèches : on en apporte des brassées que je jette solennellement dans le trou infâme. Le silence est général. En face, un énorme tronc de baobab est étendu, et comme un étroit sentier y mène, je devine qu'il y a par là une de ces cases fétiches où les noirs vont faire leurs offrandes.

« — Si, dis-je, vous voulez que le Diable parte, il faut d'abord y renoncer. Y renoncez-vous?

« — Nous y renonçons, s'écrient-ils.

« — Eh bien, renversez la case que vous lui avez bâtie là et cessez d'y porter vos offrandes : Dieu r?cul y a droit. «

L'étonnement grandit :

« — Qui lui a montré cette case? dit quelqu'un. C'est sûrement un grand sorcier. »

Et pendant qu'un de nos enfants, un chrétien, se dirige vers l'endroit désigné, trouve le fétiche et le détruit, moi-même, entraîné peut-être par les circonstances, je fais un grand signe de croix sur le puits infernal... Chose curieuse! Un bruit extraordinaire se fait entendre derrière le vieux baobab, tout le monde recule instinctivement, et voilà que lentement, battant l'air de ses grandes ailes fiasques, une énorme chauve-souris, un vampire, sort du trou et s'en va, d'un vol irrégulier, se perdre dans les arbres. L'assistance est muette, comme si, effectivement, elle avait le Diable en face... Sans perdre de temps, nous jetons dans le fond du trou quelques poignées de paille allumée, les feuilles mortes s'enflamment, le feu s'étend, la fumée monte en gros tourbillons noirs et le puits du Diable ressemble véritablement alors à un soupirail de l'enfer.

On a déjà compris que cette opération a pour but de chasser non le mauvais esprit, à qui le feu n'est point inconnu, mais le mauvais air; car j'ai eu l'imprudence d'avancer que je descendrais dans le puits et boirais de son eau : après quoi il serait livré au public reconnaissant.

Le feu terminé, une sorte d'échelle, faite séance tenante, est adaptée contre le mur et je descends dans l'abîme. Puis je remonte sain et sauf sur la terre des vivants, emportant dans une coupe de coco un peu d'eau fangeuse, dégoûtante et gardant une assez riche odeur d'oeufs pourris ou, si l'on veut, d'acide sulfhydrique. Mais, justement, l'odeur et le goût s'expliquent à merveille par le long séjour que le liquide a fait sous le siège du démon. Après nous, l'assistance trempe ses lèvres émues clans la coupe, cinq ou six travailleurs descendent dans le puits et le curent, et j'aime à croire que depuis lors l'esprit malin n'en a point éloigné les pauvres mortels.

Le soir, on nous donna un vieux coq pour récompense. Quel journaliste français, dans le bulletin qu'il doit chaque jour servir à ses lecteurs contre l'Eglise, osera bien m'accuser de ne l'avoir pas gagné?

Fig. 18. — Lissochilus jaune (Orchidée terrestre).

A VANGA

A qui est Vanga? — La ville et son monde. — Le secret d'un grand sorcier. Sauvetage d'un innocent. — En grève. — Une porte de prison.

Quatre heures de marche à travers des lagunes désolées, des marigots boueux et des lambeaux de forêts, nous amènent à Vanga '. C'est une petite ville faisant partie de l'ancien pays Voumba, encore représenté ici par un vieux chef impotent, un Diwa,ni, répondant au nom de Mohammed. Il dit sa famille originaire de Djeddah (Arabie) et se prétend suzerain de toute la population du littoral, jusqu'à Pangani, quoi qu'en disent le sultan de Zanzibar, les Allemands et les Anglais. Ilélas! qu'il y a par le monde de princes auxquels il ne manque que leurs trônes!

' Le baron von Der Decken, qui était Allemand, a le premier écrit Wang a (par un W), le W ayant en allemand la valeur du V français et le simple V celle de F. Mais, après lui, tous les cartographes français et anglais écrivent religieusement Wangn, que tous les Anglais résidant dans le pays même prononcent Ouanga, dans la pensée peut-être que les indigènes connaissent moins bien le nom de leur pays que les auteurs de leurs caries. Ces erreurs, du reste, sont innombrables, et ce qui est remarquable, c'est que les savants n'admettent pas là-dessus de remontrances.

De fait, à qui Vanga appartient-il? Quand l'Angleterre et l'Allemagne se partagèrent le pays, ce fut entre les deux une question intéressante. On s'était fié à la carte, comme on se fie à la science. Or, la carte mettait Vanga au sud du fleuve Oumba, dans les possessions allemandes, tandis que la nature l'avait placé au nord, dans la zone anglaise : ce que le premier voyageur, auteur de la première carte, avait pris pour l'embouchure de la rivière-limite, n'était en réalité qu'une lagune! Quand on ne s'accorde point et que pourtant on ne veut pas de guerre, on soumet le différend à un arbitrage, et c'est ainsi qu'il fut question, à cette époque, de charger de l'affaire le commandant d'un aviso français qui se trouvait alors en rade de Zanzibar.

« — A Vanga, demanda celui-ci, y a-t-il de l'eau salée?

« — Beaucoup, répondit le délégué allemand.

« — Alors, c'est aux Anglais! »

Mais comme on réclamait :

« — Alors, ajouta le commandant, recourons à la justice de Salomon. Quand, à marée haute, Vanga sera entouré d'eau, Vanga sera anglais; à marée basse, il deviendra allemand. »

Mais il parait que cette décision n'a pas été regardée comme définitive, et il a été statué que le fleuve Oumba qui se jette dans la mer à une demi-heure de marche au sud de la ville serait la limite entre les deux sphères d influence.

Vanga appartient donc a L'Angleterre ou à son « protégé » le sultan de Zanzibar; il y est représenté par un gouverneur, vieux soldat béloutchi, peu lettré — vu qu'il ne sait pas encore lire — mais d'honnête apparence.

Bâtie sur un terrain un peu plus élevé que les lacunes qui l'entourent, la ville est, à l'époque des grandes marées, entourée d'eau de tous côtés et serait, je crois, un séjour peu enchanteur aux Européens qui voudraient y venir dépenser leurs rentes. Elle renferme actuellement peut-être deux ou trois mille habitants, arabes, swahilis, noirs libres et surtout esclaves, plus un Banyan qui tient la douane et quelques Hindous qui font le commerce. Le port est fréquenté par de petits boutres indigènes, et la ville, il y a quelques années, a été entourée d'un mur en pierres et de forme quadrangulaire pour la mettre à l'abri des attaques du fameux Mbaroukou, la terreur de toutes ces contrées.

Nous campons à l'ombre des cocotiers, dans un endroit sec et frais, où la brise de mer vient nous caresser doucement. Nous resterons ici deux jours.

Tel qu'il est, avec son mauvais port et sa malaria, Vanga a cependant son importance relative. D'abord, c'est, comme on vient de le dire, la ville qui limite au sud les possessions anglaises, et un agent de la Compagnie réside en face, à Tchouyou. Ensuite, c'est, entre Mombassa et Tanga, le point de la Côte le plus fréquenté par les embarcations indigènes, les commerçants du pays et les populations de l'Intérieur : Digos, Séguédyous, Parés, Taitas, Kambas, chacun arrivant avec ses produits, ses besoins, son costume et son originale pnysionomie.

Naturellement, notre arrivée, signalée comme toujours par les coups de fusil de nos hommes, cause une cer-

taine émotion dans la place, et nous sommes bientôt entourés par une foule de curieux qui assistent à l'installation de notre campement : hommes, femmes, chèvres, poules, moutons et enfants.

Dans le nombre, nous distinguons tout de suite un grand gaillard de type assez peu banal, d'allure éminemment sauvage, et, malgré tout, de tournure sympathique. Origine : pays Kamba, là-bas, au nord, loin dans l'Intérieur. État : vagabond. Profession : sorcier. Son costume est un vrai magasin de chiffons, de peaux, de besaces, de gourdes, de cornes, de griffes, de coquillages, de morceaux de bois et de curiosités ethnographiques de toute espèce : impossible avec cette taille, cet air, cette tête et cet accoutrement de ne pas imposer le respect aux populations {fîg. 19). Depuis sa tendre enfance, il parcourt le monde africain et peut vous nommer en détail tous les villages et les campements qui se trouvent échelonnés du Kenya au Kilima-Ndjaro, de Vanga au Kavirondo. Tout de., suite, il nous indique un chemin de traverse pour passer d'ici à Taita et de là à Tovéta, où nous allons, à travers le grand plateau désert dont il a été parlé. Ce chemin est inconnu; du reste, nous ne le prendrons pas. Mais pour l'homme, peut-être pourrions-nous le choisir comme guide, car ici il nous en faut un...

Or, pendant que je réfléchis à la chose, il me prend à part, m'emmène derrière ma tente et, de l'air le plus engageant du monde :

« Écoute, dit-il, je vois que tu es mon ami, et je suis le tien. Tu es sorcier chez les Blancs, je le suis chez les Noirs : il faut nous entr'aider.

« — Entraidons-nous!

« — Souvent, on me demande un peu de médecine pour celui-ci ou celui-là. Tu comprends.

Fig. 19 - Lf vieux soucier de Kamba. - Dessin de Mgr Le Roy.

« — Oui, pour le guérir.

« — Au contraire, pour le tuer.

« — Ah !

« — Oui. Et je serais bien content, bien reconnaissant, — si c'était un effet de ta bonté — de recevoir de ta main la médecine qui tue le monde sans bruit, sans trace, et sans faute... »

A cette requête extraordinaire, je ne puis m'empêcher de manifester mon étonnement indigné et me mets tout de suite en devoir de donner à mon « confrère » une petite leçon de morale; mais à peine ai-je commencé qu'il a déjà disparu. Que de professions tout de même il y a dans ce monde 1

Le soir de ce jour, c'est un autre cas. Un jeune homme d'aspect simple et bon vient nous trouver :

« Je suis, dit-il, de Paré — un pays de montagnes où nous passerons — fds du chef Kimbouté, et je serais heureux si je pouvais me joindre à votre caravane pour rentrer clans mon pays. Seul, je serais pris en chemin; avec vous je n'ai rien à craindre.

« — Volontiers. Tu es fatigué de Vanga?

« — J'ai des misères.

« — Quelles misères ?

« — C'est que Bohéro, l'homme de Mbaroukou, de Gassi, est venu chez nous le mois dernier, là-bas. Et il a dit à mon père : « Si tu me donnes des bœufs pour le « grand Mbaroukou, et une dent d'éléphant, je les lui « remettrai de ta part, et il t'enverra du linge gros comme « une maison. » Alors, mon père a donné l'ivoire et les bœufs, puis cinq hommes pour rapporter le linge. A Gassy, Mbaroukou a dit : « C'est bien. Voulez-vous « faire une promenade en bateau? » Moi j'étais malade,

mais les camarades ont dit oui, et ils sont partis, et ils ne reviennent plus...

« — Où sont-ils allés?

« — On dit que c'est à Pemba, une terre qui se trouve en mer, de ce côté-là... Et moi je suis venu ici, et voilà qu'un Arabe veut aussi m'envoyer promener à Pemba. Je préfère rentrer à Paré... »

Ce pauvre innocent l'a manqué belle ! S'il ne nous avait pas rencontrés, lui aussi aurait été embarqué pour l'île inconnue ou ses amis ont été conduits par surprise, et vendus. Pemba, c'est le tombeau des esclaves !

Il est donc convenu que ce brave sauvage restera dans notre camp jusqu'à notre départ et suivra notre caravane.

Notre caravane! ifiq. 20), je n'ai encore rien dit de la manière dont elle se comporte. Ce n'est pourtant pas que nos recrues de Mombassa laissent couler les jours sans incidents. Dès les premiers pas, c'est un abruti, né à Maka — les Français disent La Mecque — qui déclare en soufflant ne pouvoir porter sa charge et qu'il faut renvoyer; ailleurs, c'est un esclave engagé sans autorisation et que son maître fait réclamer; ici, c'est un porteur perdu de dettes qui par un hasard malheureux rencontre en chemin son créancier auquel il faut l'abandonner; chaque jour, c'est une conversation amicale qui dégénère tout de suite en dispute et une dispute qui finit par des coups; souvent, dans les villages, c'est un cas d'ivresse criarde et scandaleuse, avec accompagnement de tapage nocturne, joyeusetés bruyantes, insultes, bris de vases et aplatissements de nez; enfin, sur la route ou dans le camp, ce sont des propos auxquels il faut d'office faire •mettre un terme, étant tels qu'ils feraient îougir des

DR ZANZIBAR AU KILJMA-NDJARO 87

gorilles et même des journalistes. Mais la nuit dernière, c'était bien autre chose ! Toute cette infecte bande musulmane de Mombassa — nos hommes de Bagamayo sont relativement sages — s'est promis de nous mettre une bonne fois à l'épreuve en essayant une grève : car en Afrique la grève a cours aussi. La Civilisation pénètre... Donc, ce matin, quand je distribuerai le posho, le prix de la nourriture de chaque jour, le premier appelé, qui est toujours Hamisi le Borgne, devra le refuser et réclamer le double. Je suis au courant de la manœuvre par quelques mots entendus au hasard et des ouvertures explicites que m'a faites un témoin, membre de ma police secrète.

Le moment de l'appel est venu :

« — Hamisi le Borgne !

« — Présent.

« — Voici tes pessas. »

Hamisi, qui a bu un coup de trop pour se donner de l'énergie, prend son argent d'un air dédaigneux et le jette à travers les cocotiers en disant : « Tout ça? Alors, va chercher des porteurs où tu voudras ! » Un instant de silence, de ce silence où l'on entend voler une mouche, se fait sur la troupe. Mais comme Hamisi allait savourer intérieurement la satisfaction d'avoir produit sa phrase, une formidable paire de gifles l'a déjà tout ébloui — il est des cas où l'Ecriture dit « de se fâcher sans pécher » — et avant qu'il ait complètement repris la libre possession de ses sens bouleversés, nous sommes tous les deux devant le vénérable gouverneur, suivis de la bande qui crie : « Nous irons tous ! Nous irons tous! » Sans que j'aie eu le temps de m'expliquer, sur un geste du vieux Béloutchi, ses soldats se précipitent sur leurs armes, et trois minutes après, tout notre monde était en prison. Ah! lecteurs d'Europe, si chez vous vous éprouvez des retards avec la justice, je vous recommande le gouverneur de Vanga'

Mais, en somme, les plus embarrassés de cette mesure énergique, c'est encore nous; car si tous les gens nous quittent, comment les remplacer ici, où l'on ne trouve rien ? — Mgr de Courmont et le P. Auguste sont restés au camp. Alors n'ayant personne à qui demander conseil, j'essaie une de ces harangues antiques, comme on en trouve dans le Conciones et que les généraux du temps passé s'amusaient, parait-il, à composer à l'usage de leurs soldats révoltés. Aujourd'hui que j'écris ces Commentaires, j'ai totalement oublié le texte exact de mon improvisation; mais je me rappelle vaguement que, après avoir accablé de reproches amers ce pauvre Hamisi, le plus bête de tous, je lis semblant de croire que les plus méchants étaient les plus innocents, que je pourrais les faire mettre aux fers pour le reste de leurs jours, qu'il ne tenait qu'à moi de les laisser mourir sur la paille humide des noirs cachots, mais que, ayant reçu un magnifique mouton du gouverneur, j'hésitais à les en priver tous pour la faute d'un seul... »

Ce mouton fit beaucoup d'effet.

Des avis particuliers, des remontrances amicales, de petites tapes familières distribuées sur le ventre de quelques chefs de file achevèrent la conquête de cet auditoire factieux. Bientôt Ali, un ancien matelot qui se prétendait citoyen français parce qu'il avait passé quinze jours à Mayotte,et que nous avions recueilli sur notre chemin dans une dèche complète, Ali jura que, pour sa part, il nous suivrait jusqu'au sommet des cieux et au fond des enfers; et tout le monde en fit autant. Mais Hamisi passa, comme de juste, sa journée en prison : tant il est vrai que l'histoire est partout la même et qu'il est dangereux, quand on est un peu sot, de faire des révolutions.

Cependant nous ne devions pas avoir une paix de longue durée. Le soir de cet épisode émouvant, quand, à

la clarté des feux qui s'éteignaient, tout commençait à dormir au camp, nouveau tapage.

Nous nous levons en toute hâte et sortons des tentes. Cette fois, c'est le gouverneur en personne qui vient à nous, suivi de tous ses soldats et escorté d'une foule considérable criant à tue-tête. « Ça des hommes? hurle une voix. Ce sont de sales vaches. Je suis lié par des vaches! Ah! Sakerrapoute ! » Et Ali — car c'est notre fameux Ali — les mains liées derrière le dos, se précipite à nos pieds en criant comme un possédé : « Un citoyen français! Sakerrapoute! Ah! Sakerrapoute! »

« — Qu'est-ce que tu dis, Ali? Allons! du calme...

« — Ben? je me fâche en français, comme à Mayotte. Sakerrapoute! c'est comme ça que disait le gouverneur quand ça lui arrivait... »

A quoi le gouverneur, celui de Vanga, ajoute que ledit Ali est très coupable parce qu'il a été rencontré en ville en état d'ébriété manifeste.

« — Mais il fallait le mettre en prison!

« — C'est ce qu'on a fait.

« — Et alors !

« — Et alors, un quart d'heure après, il a enlevé la porte de sa prison et il est venu la cogner contre la mienne. »

Cette histoire, qui éclaire d'un jour spécial celle de Samson, ennuie beaucoup le vieux Béloutchi. Tout n'est pas rose et violette, allez! quand on est en place et qu'on a charge d'âmes. Finalement, on arrive à découvrir une maison particulière plus solide que la geôle du Gouvernement, on y loge Ali, et, le lendemain,, le calme étant fait partout, nous prenons congé de cet excellent fonctionnaire et de sa dangereuse cité.

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