‹ Au Kilima-NdjaroChapitre 6 sur 19 · LES PREMIERES MONTAGNES · texte numérisé non relu

LES PREMIERES MONTAGNES

Le cours de l'Oumba. — Autre physionomie de pays. — Bwitî. — Séguédyous et Taitas. — Le passage de la montagne. — La savane africaine. — A Dalouni. — Un gros enterrement.

A 2 kilomètres à peine de Vanga, coule la rivière Oumba, profondément encaissée entre ses deux rives, à cause de l'apport considérable de sable et de limon qu'elle y a successivement déposé. En ce moment, il y a peu d'eau; mais, à la saison des pluies, elle draine le produit d'une immense vallée, à droite et à gaucbe, et se répand au loin sur ses bords qui sont ainsi devenus, près de la Côte surtout, de fertiles alluvions soigneusement cultivées. Nous avions pensé que, dans notre passage de Vanga à Paré, nous n'aurions guère qu'à remonter cette rivière inexplorée, ce qui aurait eu l'avantage de nous procurer tous les jours de l'eau et des vivres, sans faire de détour considérable. Mais fiezvous donc aux intuitions géographiques, aux cartes et à la science! Nous apprenons ici que, au delà du village de Gondja, peuplé de Digos, les deux rives de l'Oumba sont complètement inhabitées, les Massais ayant pris

92 AU KILIMA-XDJARO

l'habitude de piller très fidèlement les villages qui avaient tenté de s'y établir. Du reste, de chaque coté de la rivière, la bande fertile et cultivable est assez étroite. En prenant cette direction, nous serions donc forcés de nous faire un chemin dans la forêt et de ne vivre que d'eau claire; c'est insuffisant pour nos hommes et pour nous.

En conséquence, nous nous orientons vers le sudouest pour aller rejoindre la base des montagnes du pays Sambara, que nous devons longer jusqu'à Paré.

Avec notre caravane qui va lentement, il nous faut trois jours pour en atteindre les premiers contreforts, à Bwiti. Jusque-là, par Douga et Mikoundé, nous traversons un pays généralement sec, peu fertile, où passent de rares cours d'eau, plus ou moins saumâtres, d'où s'élèvent quelques collines, où s'étendent les grandes solitudes peuplées d'arbres souvent rabougris et croissant péniblement dans une terre rouge; çà et là, émergent le schiste et un gneiss grossier. Beaucoup de broussailles, d'épines, d'acacias, d'euphorbes, d'ampélidées, avec, parfois, quelques belles têtes de cycas l. Dans les vallées, aussitôt qu'il y a de l'eau, surgissent les grands arbres, les lianes et les dattiers sauvages2. Nous trouvons cependant des villages pour camper et vivre : villages de Digos, établis ici sur des hauteurs et entourés d'estacades faites de solides morceaux de bois. En général, un sycomore ou un tamarinier est là tout près, abritant de son ombre amie le repos des indigènes et leurs propos divers. Dans ces pays du soleil, la maison, en effet, ne sert guère qu'à protéger le sommeil de la nuit, et c'est pourquoi, peut-être, elle

* Encephalartos villosus.

1 Phœnix Senegalensis.

est si rudimentaire. A quoi bon ces immuables maisons

de pierre, quand on a si peu de chose à y mettre, qu'on n'a point d'hiver et qu'on est si bien au grand air?

Quant à nous, c'est un vrai soulagement lorsque, après une dernière et pénible marche à travers une forêt désertique où nous n'avons rencontré, en fait d'êtres vivants, que deux magnifiques troupeaux d'antilopes — à les poursuivre inutilement, j'ai même perdu une vénérable calotte de paille qui me servait depuis sept ans! — c'est un vrai bonheur de nous trouver tout à coup en face d'une vallée où tout est verdure. Voici de l'eau enfin, de l'eau douce, claire et courante; une vraie forêt de cocotiers; du riz; des fleurs qui s'épanouissent, des insectes qui crient, des grenouilles qui chantent et là, sur notre passage, une plante qui croit en abondance et attire l'attention : c'est la Larme de Job ', une graminée singulière, dont je n'avais encore vu les graines, d'un gris luisant, qu'enfilées dans des chapelets ou des colliers.

En face, se dresse une montagne, peuplée tout en haut de gens de Taita et plus bas de Séguédyous : c'est chez ces derniers que nous campons, au milieu d'un village. Nous sommes à Bwiti ifig. 21).

Ces Séguédyous sont une tribu dispersée, originaire, dit-on, des bords du fleuve Tana, d'où les Gallas les auraient autrefois chassés et qui ont formé de petites colonies en divers endroits de la Côte, au nord de Lamou, au sud de Gassi, surtout dans les environs de Tanga, où nous sommes. Ils se livrent généralement à l'agriculture ou au commerce, et presque tous ont embrassé l'Islamisme, dont ils prennent au reste ce qu'ils en veulent prendre. Leurs noms, leurs habitations, leur costume et leurs habitudes les rapprochent par là même beaucoup

1 Coix lacryma. L.

des Swahilis et n'offrent rien de particulièrement intéressant. Ils nous reçoivent bien, d'ailleurs, mais en insistant pour que nous les recommandions aux autorités allemandes de Tanga, dont ils ont une peur salutaire. De Bwiti, ils ont fait un petit centre où se tient un marché et où les indigènes des environs viennent à certains jours échanger leurs produits contre ceux de la Côte; c'est le dernier point où l'argent a cours.

Les Taitas qui sont venus s'établir ici, fuyant de chez eux les incursions et les guerres, ont choisi les anfractuosités de la montagne pour y faire leurs nids, car ce ne sont guère que des nids, ces petites cases rondes, misérables et déséquilibrées qu'on aperçoit là-haut. Leurs propriétaires cependant y vivent à peu près heureux, sauvages et libres, avec quelques chèvres, des moutons, des vaches, des haricots, du maïs, des bananes, bien audessus des cinquante codes, des impôts, des prestations, de la surveillance paternelle de l'Etat et des explosions de dynamite.

Le soir, grand conseil.

Dalouni, où nous devons aller le lendemain, se trouve juste derrière cette montagne qui s'avance clans la plaine comme un énorme contrefort du pays Sambara. Prendrons-nous le chemin direct par-dessus cette muraille, ou vaut-il mieux en faire le tour? D'abord, les porteurs penchent en majorité pour ce" dernier parti; mais quand ils nous voient déridés à prendre le sentier de chèvres qui se déroule là-haut devant nous, peu à peu ils se décident tour à tour à nous suivre. Nous les laissons d'ailleurs parfaitement libres, et c'est pourquoi, sans doute, ils se montrent si intrépides.

Le lendemain matin, tout est prêt pour l'ascension.

Nous avons d'abord à traverser le petit torrent qui s'épanche dans la vallée, sautant gaiement à l'ombre des grands figuiers sycomores et battant de ses eaux claires les roches au milieu desquelles il a creusé sa voie Longtemps nous le suivons, pour le laisser ensuite, et nous engager sur des pentes escarpées que nous gravissons, nous, sans trop de peine, mais où nos porteurs, avec leurs charges de 30 à 35 kilos, ahanent pitoyablement. Mais n'importe! Est-ce pour faire les braves, estce pour se tromper eux-mêmes, est-ce pour oublier lafatigue? Toujours est-il qu'ils ne cessent d'envoyer à tous les échos de la montagne des cris, des apostrophes, des rires et des chants, qui confondent d'admiration les femmes qui récoltent en ce moment leurs haricots, les enfants qui gardent leurs chèvres.

Cependant le soleil, parfois si doux dans les matinées d'Europe, commence ici de bonne heure à piquer sans merci. De plus en plus abondante, la sueur roule sur les peaux noires, le souffle devient plus bruyant dans les poitrines haletantes, finalement les plus braves se taisent.

Mais la Providence est généreuse. Au bon moment, dans un coin tout plein de verdure, où les mousses et les fougères se mêlent aux ronces et aux bananiers, voici une cuvette de granit en laquelle tombe en courant une eau si pure, si fraîche, si cristalline, qu'on ne l'échangerait pas, dans la circonstance présente, contre une égale quantité du plus fin Médoc, créé par les procédés scientifiques les plus nouveaux.

Courage! Nous voilà sur le plateau. Le même sentier qui nous a menés jusqu'ici par des pentes plus ou moins déboisées, passe maintenant à travers une végétation libre et luxuriante, des lianes superbes, des arbres droits comme de gigantesques mâts de navire {fig. 22). Au

Fig. 22. — MONTAGNE DE BwiTI, ARBRE ENVAHI PAU (.ES LIANES. — DOSSin de Mgr LO ItOy.

milieu de cette nature exubérante, de cette ombre, de ces paysages, de ce gazon et de ces fleurs, la marche est un repos.

Malheureusement, toute montée suppose une descente. Et c'est en trébuchant dans les racines qui, de l'autre côté de la montagne, barrent le sentier, en donnant de ci de là de vigoureux coups d'orteil contre les pierres aiguës, en roulant, en soufflant et en geignant que la caravane arrive finalement en bas, à Dalouni, saine et sauve tout de même, ou à peu près, et fière d'elle-même.

Mais je n'ai rien dit encore du panorama qui se déroule là-haut : il est magnifique dans sa sauvage grandeur.

Sur le plateau, le sol est humide, l'air frais, la végétation superbe. De ce poste d'observation qui s'avance comme un gigantesque promontoire, dominant tout, vous avez derrière vous, au sud et à l'ouest, l'énorme paquet de montagnes du Sambara; à droite, la vallée ombreuse de Bwiti où nous avons passé; à gauche, celle de Dalouni, toute pareille, où l'on va descendre, et au delà, et en face, partout ailleurs, aussi loin que la vue peut s'étendre sous ce ciel sans nuage, sur cette terre sans vapeurs, là-bas, là-bas, l'immense forêt de la savane africaine, d'un gris uniforme relevé de taches rouges, avec quelques pics isolés, jetés çà et là comme pour servir de points de repère aux éléphants qui traversent ces solitudes. Seule la rivière Oumba marque d'une ligne verdâtre son cours silencieux, d'où ne s'élève la fumée d'aucun village, où ne mûrit nulle culture et dont les eaux ne servent qu'aux troupeaux de bêtes qui, du fond de la savane, viennent la nuit s'y abreuver.

En Europe, une aussi grande étendue de pays renfer-

merait toujours quelque souvenir historique, quelque vestige du passé; il y aurait des traditions, des légendes, et parallèlement à la perspective dans l'espace une perspective dans le temps. Ici, rien de pareil : tout est sur le même plan, tout est nouveau et tout est éternel. L'homme a passé là sans doute, mais sa main n'y a rien laissé, ni palais, ni ruines, ni colonnes, ni tombeaux. A peine un étroit sentier qui, d'une saison à l'autre, se déplace ou disparait, clés villages qui se renouvellent, des champs conquis sur la forêt et que la forêt vient plus tard recouvrir, voilà l'Afrique. L'homme y passe comme la barque dans l'Océan, comme l'oiseau dans l'air.

Mais cette manière d'entendre la vie a aussi sa grandeur et nous rappelle mieux notre originelle pauvreté. Ne nous attachons pas trop à la terre : nous la foulons si peu de temps, nous y faisons si peu de chose et nous lui laissons de nous-mêmes de si tristes débris!

A Dalouni, nous retrouvons dans la vallée une nouvelle forêt de cocotiers magnifiques sous laquelle nous apercevons les restes d'un campement, et où nous nous établissons à notre tour. Sous les cendres des foyers abandonnés, le feu brûle encore; dans les huttes provisoires, la vermine attend de nouveaux hôtes: on ne pouvait arriver plus à propos.

Une remarque en passant. On dit qu'il faut au cocotier la proximité de la mer pour atteindre tout son développement. Peut-être; mais ici, nous sommes déjà à trois jours de marche du rivage, et ces arbres sont superbes, en plein rapport. On en a aussi sur les bords du Tanuanyika. Il semble donc que le cocotier, s'il est planté dans un sol léger et frais, peut vivre et prospérer loin de la

mer : ce qu'il lui faut avant tout, c'est l'eau et la vapeur d'eau.

La population de cette vallée est une petite colonie de Digos, dispersée en cinq ou six villages, mal famée et digne de sa réputation, superstitieuse à l'excès, inhospitalière, exigeante et obtuse. L'agriculture a cependant l'air d'être en honneur : les cocotiers sont très beaux, de grands champs de cannes s'étendent à côté, et les indigènes savent en extraire, en les pilant, le jus précieux qui chez les civilisés se convertit en sucre et en rhum, et chez eux en sirop et en pombé. Plus haut, dans les terrains moins arrosés, on cultive le sorgho, le maïs, le manioc, la patate, diverses espèces de haricots. Du reste, si les champs ne rapportent pas, ce n'est point faute d'amulettes; on en trouve partout (fig. 23).

C'est, par exemple, au pied d'un grand arbre creux, une petite case destinée au Mzimou, à l'ombre vagabonde de quelque ancêtre; elle y vient s'y reposer et pour s'y fixer, on lui offre un épi de maïs, quelques grains de riz, une libation de bière de sorgho; c'est, au carrefour de deux ou trois chemins, un tortillon de paille fixé avec des piquets et renfermant une pincée de grains pour les esprits en peine; c'est, ailleurs, une petite calebasses pleine de vin de palme, suspendue à un tronc d'arbre et destinée au mystérieux gardien de la cocoterie, afin que, par malice, il n'en fasse point tarir la sève; c'est, dans les champs, un morceau de bois fourchu et garni d'objets bizarres pour effrayer, non les oiseaux, mais les maraudeurs; c'est, à l'entrée d'un chemin de service conduisant à une plantation, une feuille de cocotier mise en travers sur deux piquets, avec coquillages et morceaux de bois taillés, pour dire que, si l'on franchit le passage, on sera infailliblement pris de maladies terribles, dévoré par les crocodiles ou mordu par les serpents.

104 AU KILIMA-XDJAUO

J'ai dit plus haut que nous arrivions à propos en ce pays de Dalouni; il faut ajouter que nous arrivons pour un enterrement. Aujourd'hui même, en effet, on rend les derniers devoirs à un vieux petit chef qu'on ne paraît pas regretter démesurément, mais qui, tout de même, ayant vécu avec quelque solennité sur la terre, ne doit pas s'en aller sans pompe au pays des morts. En conséquence, son voisin, qui doit diriger la cérémonie, vient nous demander des fusils, de la poudre et du linge, le tout, dit-il, pour relever les funérailles et faire plaisir à l'an cien; nous lui accordons cette politesse qui nous en vaudra d'autres, espérons-le. Bientôt, le cortège passe, avec son mort enroulé dans une quantité considérable d'étoffes variées, les tams-tams battent aux champs, les femmes envoient vers le ciel, par intervalles réglés avec art, des roulades de cris stridents, les coups de fusil se succèdent, et Ton s'achemine ainsi vers la tombe où ce petit grand de la terre dormira son sommeil. Nos porteurs, toujours prêts à se gaudir des « sauvages » — car il est bien entendu que eux seuls dans le monde sont civilisés — seraient bien heureux d'aller prendre part à la cérémonie pour y essayer quelque sarabande de leur façon; mais nous les consignons tout exprès.

Cependant, nous ne pouvons éviter la fin. Pendant que les hommes, là-bas, remplissent la tombe de terre et rentrent au village, un nombreux groupe de vieilles créatures, ridées, parcheminées, hideuses, avec de maigres figures de sorcières, arrive se planter dans un carrefour de trois chemins en face du campement, quoique un peu loin, et là nous donne un spectacle gratuit comme Shakespeare n'en a jamais rêvé. Elles viennent

Contre les maraudeurs. „ . Mzimou (ombre d'anrétrel Pour fermer un passage.

Offrande de vin de palme. Lase ae M2lmou <ombre cl ancêtre). 0ffrandes de grain.s de malg>

Fig 23. — Fétiches de Digos, de Dalouni. — Dessin de Mgr Le Roy.

de laver le linge du mort et le leur; et la coutume veut qu'en cette occasion elles ne soient guère habillées que de leur peau; mais — il faut se hâter de le dire — à cette distance et à cet âge leur costume n'est un danger pour la modestie de personne. Plusieurs portent des vases de terre dans lesquels elles poussent des hurlements épouvantables, d'autres ont des instruments spéciaux, et toutes obéissent à une antique mégère qui tient une corbeille remplie de coquilles et dirige les cris, la danse et la marche. En ce moment, elles sont arrivées au carrefour où doit s'achever la cérémonie. La vieille commande, son grand bras de guenon élevé vers les montagnes, ses longs doigts écartés et tremblants, sa maigre face transformée, ses yeux dilatés, sa voix aiguë sortant en ondulations étranges auxquelles répondent les cris et les gestes des femmes qui l'accompagnent.

Que disent-elles? Ah! c'est un singulier Libéra!

Dans des termes variés et parfois si injurieux et si comiques qu'elles en rient elles-mêmes, elles enjoigne! ' au Mzimou, c'est-à-dire à Y ombre du mort, de rester là où elle est, au pied de son arbre, et de ne jamais venir les tracasser dans l'existence où elle les a laissées. On lui donnera du maïs, du riz, quelques trognons de cannes à sucre, un peu de ce vin de palme qu'il a tant aimé; s'il veut courir la prétantaine, qu'il aille clans les montagnes, qu'il se divertisse au désert, qu'il s'amuse dans les baobabs de la forêt, qu'il aille roupiller de jour et de nuit dans les bois, mais qu'il laisse désormais tranquilles les hommes, les femmes et surtout les petits enfants du village! Sa place est prise!...

Ces tendres objurgations durent longtemps, et l'on peut même deviner que, dans cet étrange monologue entrecoupé régulièrement d'une sorte de refrain variable répété par le chœur des assistantes, il y a place pour

nombre d'allusions fines et de brûlantes épigrammes à l'adresse du vieux chef qui cependant, lui aussi, « fut bon père et bon époux ». Mais à la fin, la maîtresse des cérémonies, recueillant toutes ses forces et lançant une dernière bordée de cris stridents auxquels répondent immédiatement d'épouvantables hurlements dans les terrines, jette aux quatre vents du ciel les blanches coquilles de son panier, on brise tous les vases, et la bande se disperse.

Un grand devoir est accompli!

Page 1