LA VALLÉE DE L'OUMBA
Les sources de l'Oumba et son cours. — La vallée, son aspect, ses habitants. — Une réunion contradictoire. — L'Islam.
A partir de Kitivo, le pays change complètement d'aspect. Ici, les rivières descendent de la montagne, et elles apportent avec elles la fraîcheur, la fertilité, la verdure et la joie, parfois aussi la fièvre. h'Oumba ramassant toutes ces eaux, les distribue libéralement à qui veut en prendre et emporte le reste dans le désert qu'il coupe en deux; elles ne serviront plus désormais qu'à abreuver les troupeaux de bêtes sauvages et, tout près de la mer, à fertiliser les champs de Vanga.
La vraie source du fleuve (fig. 26) est sur le plateau Sambara, là-haut, dans la grande forêt de Handei : il descend le long de la montagne clans une gorge qui se voit très distinctement d'en bas et reçoit trois principales rivières : le Ngwélo, le Kivingo et le Mbaramou, qui en emportent beaucoup d'autres.
A Kitivo, le baromètre anéroïde donne une altitude de 389 mètres.
Ainsi arrosées, toutes ces vallées ont une végétation
{"A AU KILIMA-NDJARO
superbe. Dans les lambeaux de forêt qui restent encore, on peut marcher tête nue sur un sol uni; le soleil se devine, mais ne se montre pas. Seules les lianes barrent le passage, et il y en a parfois d'énormes; on en voit le pied, mais il est impossible de dire jusqu'où elles vont tendre leurs câbles, leurs cordes et leurs fils. Dans la tête des grands arbres qu'elles enlacent et sur lesquels elles montent chercher la lumière, on les perd de vue.
L'homme n'a pas manqué de venir utiliser le riche humus que la végétation dépose. Chaque année, il abat un bout de la forêt, quitte à la laisser repousser derrière lui. On coupe le sous-bois, on coupe les herbes, on coupe les lianes, on coupe tout ce qui est accessible à la faucille, au couteau, à la serpette et à la hache. Mais les grands arbres défient ces petits moyens; alors, on leur enlève une bande circulaire d'écorce et on les laisse mourir, ou, s'ils tardent trop, on ramasse en tas, à leur pied, des branches sèches, de l'herbe, des feuilles, et on y met le feu. Nous avons passé à travers une forêt exploitée de cette façon; le sol était nu et les grands arbres se dressaient desséchés, droits comme des mâts, magnifiques, sans une feuille, sans une brindille verdoyante, sans un oiseau, blancs et tristes. Cela fait peine avoir; mais nul Africain n'a jamais eu pitié des arbres, rarement des bêtes, et pas souvent des hommes.
La population de la vallée est très mêlée; on trouve des villages de Sarnbaras, de Zigouas, de Kambas. Les uns et les autres vivent même parfois dans la même enceinte. Chaque région a son chef distinct auquel s'adresse l'étranger qui veut s'établir en cette fertile oasis; mais la naturalisation s'obtient aisément. Au reste, les divers villages se ressemblent à peu près; une estacade les entoure, avec généralement un fourré impénétrable d'épines et d'euphorbes; en dehors, un hangar ouvert,
parfois remplacé par un grand arbre à la tête ombreuse, Bert de lieu de réunion aux hommes qui s'y rassemblent
Dans la Montagne.
pendant la chaleur du jour pour parler, plaisanter, discuter, philosopher et médire du prochain, tout en tressant des nattes, des sacs, des paniers, etc.; pendant ce temps
les ménagères sont à l'ombre des cases sous les varangues, écossant des pois et mouchant les enfants, comme partout.
Les maisons sont rondes. Par endroits, se dresse au village un tronc d'arbre chargé de grains, maïs en paquets, haricots en sacs, qu'on conserve à l'air libre (fig. 27).
Fig. 27. —Réser^o de mais, conservé à l'air libre, à l'abri des insectes
et des rais.
A rentrée de la cité, devant la porte {fig. 28), une longue perche armée d'un coquillage défend la population contre les incursions de l'ennemi. Malheureusement, il en est de cet épouvantail comme de ceux qu'on met dans les champs pour effrayer les oiseaux; il y a des oiseaux peu scrupuleux qui viennent piller le champ en se moquant du bonhomme de paille.
Ces gens ne nourrissent que très peu de gros bétail, afin, disent-ils, de ne point attirer les Massais, car les
Fig. 28. — Ekïiiêe i>ii village a Km vu [Sambara). — Desbin de Mgr L>
vaches attirent les Massais comme le lait fait des serpents. Ils ont des chèvres, des moutons, des poules, des petits chiens. Parfois une antilope du désert, un sanglier du bois, un rat des champs vient rehausser leur menu qui, du reste, est souvent arrosé d'un excellent pombé où entre le jus de la canne à sucre.
Sur le haut plateau du Sambara que nous apercevons d'ici, erre une autre population très peu connue : les Mbougous. Ils parlent, dit-on, un mélange de pare et de massai.' et se livrent presque exclusivement à l'élève du bétail. Ce sont de beaux hommes, maigres et élancés; mais on les voit rarement dans la plaine, où la fièvre les attend. Hélas! quand pourrons-nous les voir de plus près pour leur porter la seule chose qui leur manque, et la seule nécessaire?
Nos hommes vont mieux. L'influence de la Côte est fatale à cette pègre musulmane : nous le voyions, nous le savions, mais nous ne pouvions rien y faire. Maintenant que nous avons mis le désert entre Vanga et nous, nous n'avons plus à craindre qu'ils nous quittent, d'autant que, au fond, ils se trouvent excellemment bien en notre compagnie. La plupart d'entre eux ont déjà couru l'intérieur avec des explorateurs européens, avec Stanley, Thomson, Téléki, etc., et leur dos porte encore les traces des coups de cravache qui s'y sont abattus : ils s'étonnent, cette fois, de n'avoir point jusqu'ici reçu d'avances de cette nature. Mais on ne saurait leur promettre qu'il en sera toujours ainsi.
En paix avec nous, entre eux ils sont en guerre. L'ori-
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ginc de la querelle est cette fois de nature théologique; elle remonte à quelques jours déjà et a commencé par une chèvre. Il faut raconter cela.
Nous avions donc reçu cette innocente dans un village ami, et, par bonté de cœur, nous l'avions donnée à nos hommes : Séliman s'était seulement réservé un gigot pour nous, et, vu l'état de sa mâchoire, un morceau de foie pour lui. Tout le reste devait être partagé entre les divers carrés ou Kambis de la caravane, qui sont au nombre de cinq :
Le carré de Fardynllah, composé de huit vieux esclaves musuimanisés des campagnes de Bagamoyo, gens calmes, un peu bêtes et pas méchants;
Celui de Mpenda-Safari, comprenant des jeunes gens de l'Intérieur, remuants, tapageurs, dernièrement arrivés à la Côte où, pour la forme, ils se sont laissé enrôler clans l'Islam;
Celui de Daringo, groupe d'indépendants;
Celui de Mbéga, païens réfractaires au Coran, bons enfants;
Enfin celui de Marnis, ramassis de Mombassiens crapuleux, musulmans enragés, les purs des purs.
Ainsi, chaque carré a son chef, son campement, son esprit, ses principes et sa marmite. Quand on distribue du linge et des perles de verre, c'est au chef qu'on les donne pour qu'il les répartisse; quand on remarque; un manquement, c'est à lui qu'on s'adresse; quand on tue une bête, c'est à lui que revient la part cédée, toujours faite proportionnellement h l'importance de son groupe.
Or, cette première chèvre ayant été abandonnée à la caravane, Ali, du carré de Mombassa, celui-là même qui renouvela dernièrement à Vanga les merveilles de Samson, Ali s'en empara, l'êgorgea et la divisa, sous le prétexte modeslc que lui seul, avec les camarades de son
groupe, possédant la plénitude de la perfection musulmane, l'animal devait être tué de ses mains, pour ne pas être souillé. Seulement, les parts étant faites, on remarqua que cette chèvre extraordinaire n'avait ni cœur, ni foie, ni poumon, ni pattes, ni tête...
Le jour d'après, un mouton nous ayant été pareillement donné par un chef, les néophytes de Mpenda-Safari, heureux de s'exercer et de partager à leur tour, égorgèrent la bête. Là-dessus, grand tapage. « Sale charogne! s'exclament les gens de Mombassa : elle est crevée entre des mains impures. Plutôt mourir que d'en manger! » Les vieux esclaves de Bagamoyo ont bonne envie d'y mettre la dent, mais, par respect humain, ils affirment que cette viande est aussi contraire à leur conscience. Les indépendants trouvent la bête belle et bonne. Les païens- affirment avec une audace scandaleuse que lors même qu'elle serait morte depuis quatre jours, ils ne la laisseraient pas perdre pour si peu. D'où discussion, discorde et injures.
I "ne autre fois, nous recevons un vieux bouc. Les purs de Mombassa l'égorgent, mais, pour se venger de l'affront qu'on leur a fait, les autres crachent dessus.
Aujourd'hui, voici la querelle qui recommence, les Mombassiens tenant pour abominable tout animal que leurs mains sacrées n'ont pas tué. Mgr de Courmont dit son bréviaire, assis sur un tronc d'arbre; le P. Auguste montre à Séliman la manière d'éplucher des oignons sans pleurer; pour moi, j'écoute le débat et insensiblement m'y trouve mêlé.
« — Par ainsi, mes garçons, vous ne mangez que de la viande pure?
« — Toujours.
« — Et la viande pure, c'est...
« — C'est celle d'une bête qu'un vrai musulman a
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égorgée, en se tournant du côté de Maka (la Mecque) et en disant : Bismillah!
« — Ah! oui. Par exemple, un cochon que je tourne
du côté de Maka...
« — Oh! là! là! de n'importe quel côté, celui-là ne vaut jamais rien!
« — Il y a donc des animaux purs et des animaux impurs ?
« — Mais oui!
« — Les rats, les chats, les chiens, les singes?...
« — Impurs.
« — Le chameau?
« — Pur, tout ce qu'il y a de plus pur : c'est la viande de Mohammed!
« — L'hippopotame?
« — Pur... Non! impur... Enfin... »
Ici, le cas est embarrassant et les avis sont partagés. Ilamis, le chef de la bande, vient à la rescousse et donne le principe :
« — Ecoute bien, me dit-il, voici la règle qui t'éclairera : toutes les bêtes sont pures qui, après avoir mangé, font de la bouche comme ceci; — et il fait les mouvements d'une vache qui rumine; — les autres, non.
« — Alors, dis-je, pourquoi manges-tu les poules?
Cette question jette l'argumentateur dans une grande perplexité. Les musulmans sont visiblement gênés, les païens exultent, et mon ami Mbéga reprend triomphalement :
« — C'est cela, pourquoi manges-tu les poules?
« — Et pourquoi, fait un autre, n'égorges-tu pas les poissons?
« — Les poissons, reprend Hamis qui a retrouvé son aplomb, ce ne sont pas des bêtes; et quant aux poules, eh bien! les poules ruminent!
« — Les poules ruminent?
« — Aussi sûr que c'est sûr; elles ruminent un peu; mais, comme elles ne font cela que la nuit, nous ne les voyons pas bien.
« — Au fond, conclut Mbéga d'un air goguenard, cela peut tout de même leur arriver de temps en temps, quand elles tettent!
Sur cette remarque ingénieuse, je continue :
« — Voyons, Hamis, qui est-ce qui a fait toutes les bêtes, pures et autres?
« — C'est Dieu.
« — C'est Dieu, tu as bien dit. Or, Dieu qui est tout grand, tout parfait, tout bon, peut-il faire quelque chose d'essentiellement sale? Il ne le peut pas. Si quelqu'un fait une chose sale, c'est qu'il est sale lui-même. Lors donc que toi, Hamis, et toi, Ali, et toi, Abdallah, vous dites des bêtes créées par Dieu : celle-ci est pure et celle-là ne l'est pas, vous jugez l'œuvre de Dieu et vous blasphémez. Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait; seulement, c'est à nous à voir ce qui nous convient et ne nous convient pas comme nourriture, médecine, boisson et le reste. »
Après un silence embarrassé, Ali, qui est un malin, répond avec assurance :
« — Ce n'est pas nous qui avons fait la loi, c'est Mohammed. Il n'y a rien à dire à cela!
« — H y a beaucoup à dire, Ali. Qu'est-ce que Mohammed lui-même pour faire à Dieu des observations sur les animaux qu'il a créés? Diras-tu que Mohammed a reçu cette loi de Dieu?
« — Précisément, maitre, je n'y avais pas pensé!
« — Eh bien, s'il a reçu cette loi de Dieu, il aurait dû nous en donner des preuves, faire des miracles, ressusciter des morts... Au lieu de cela, il n'a jamais fait que piller des caravanes, rêver que la lune lui passait dans la
manche, monter au ciel sur une jument. Après quoi, ii disait : « Si vous ne me croyez pas, je vous coupe le « cou ! » Est-ce là une manière de faire les choses, voyons! quand on est véritablement envoyé de Dieu? »
Silence général. Les païens sourient d'aise, mais les musulmans sont consternés. Je reprend- :
« — Puisque vous ne pouvez pas répondre, je vais le faire pour vous; écoutez bien. Il y a longtemps, très longtemps, Dieu créa le monde et tout ce qu'il y a dedans, dessus et dessous. Et tout ce qui tomba de sa main est bon, du moins, pour ce qu'il a voulu en faire. Et au-dessus des pierres, du plomb, du fer et de l'argent, au-dessus des herbes, au-dessus des bêtes, il plaça l'homme et il lui dit : « Tout cela est pour toi. Sers-t'en, soit pour te nourrir, « soit pour te guérir, soit pour embellir ton séjour qui « sera, par ailleurs, bien assez triste. Mais pas d'exc « prends ce qui t'est bon pour une fois, laisse le reste « pour plus tard. Voilà une femme, rien qu'une : elle sera « ta compagne dans la vie, mais pas ton esclave. Les « chèvres marcheront en troupeau, avec le bouc; mais « les hommes iront famille par famille, le père, la mère « et les enfants. Et vous serez tous frères, et vous m'ado- « rerez, et vous me servirez, et vous ne tuerez point, et « vous ne volerez point, et vous ne ferez point d'adultère. « Et, à mesure que chacun mourra, je demanderai compte « à son âme de ce qu'il a fait pendant son passage à « travers la vie. » Écoutez donc, têtes de citrouilles! »
Cette dernière observation, toute paternelle, était devenue nécessaire; car toutes les fois qu'on cause morale avec un musulman, incontinent son attention faiblit.
« — Donc, mes amis, les hommes se multiplièrent; et, en se multipliant, en se dispersant, en suivant chacun leur genre de vie, les uns devinrent blancs, les autres jaunes et d'autres noirs; mais nous sommes tous des
mêmes père et mère, dont je n'ai jamais vu la couleur. C'est comme les pois : il y en a de gris, de rouges, de blancs, de petits, de moyens et de gros, mais ce sont tout do même des pois... (Assentnnent général.)
« Seulement, voilà, en devenant plus nombreux, les gens devinrent moins bons.
« — Toujours comme cela, fait un assistant.
« — Et Dieu se eboisit sur la terre une tribu pour garder ses enseignements et, dans cette tribu, un ebef pour la diriger. Or, la tribu l'ut celle des Juifs, et le chef s'appela Moïse, Moussa, comme vous dites.
« — C'est juste, interrompent quelques-uns : c'est incroyable comme il connaît notre religion!
« — Ah! notre religion, dit Ali, ils la connaissent mieux que nous, mais ils n'en veulent pas. Leur cœur est endurci.
« — Non, dis-jc, mon pauvre Ali, notre cœur n'est pas endurci. J'ai étudié ta religion et j'ai étudié la mienne : c'est à cela que nous passons notre vie. Et c'est parce que nous les connaissons très bien toutes les deux, c'est parce que nous voulons sauver notre âme, c'est parce que nous voyons la vérité, que nous ne sommes point musulmans, mais chrétiens.
« — Et Moussa?
« — Bien. Dieu dit à Moussa : Un jour, j'enverrai quelqu'un dans le monde qui lui donnera la religion parfaite, définitive, universelle, et après lequel il n'y aura plus rien à dire; on le reconnaîtra à tel et tel signe. Mais, en attendant, c'est toi, Moussa, qui seras le chef de celle tribu et tu lui donneras une loi particulière, afin qu'on la distii parmi foules les autres.
« Et il fut fait ainsi. Et, dans la lui que Mous-;.) donna aux Juifs, il (''tait défendu de manger les poissons sans écailles, le hibou, le lièvre, le porc, ainsi que. les autres animaux morts de maladie, étouffes, non saignés. Pour-
quoi? Ce n'est pas notre affaire. Peut-être voulait-on former ces gens-là à l'obéissance et les séparer nettement des tribus païennes cpui les environnaient. Ces prescriptions, d'ailleurs, étaient excellentes pour la santé et le développement du peuple.
« Plus tard, Dieu envoya lui-même Celui qu'il avait promis : ce fut Jésus, que vous appelez Ira.
« — C'est vrai. » A pari : « Ce diable d'Européen connaît tout. Pour sûr, il a lu le Coran? »
« — Et l'on sut bien qu'Iça était l'envoyé de Dieu, parce que toutes les prophéties qui avaient été faites à son sujet depuis des centaines et des milliers d'années se trouvèrent réalisées dans sa personne. De plus, pour prouver que Dieu était avec lui, au nom de Dieu, il guérit des malades d'un seul mot, il ressuscita des morts, il fit les choses les plus extraordinaires.
« Alors, il dit : Jusqu'à présent, vous aviez deux choses, la Religion et la Loi. La Religion est pour tout le monde et il faudra s'en aller l'enseigner à toutes les tribus de la terre, aux Blancs et aux Noirs. C'est ce qu'on lit : on l'enseigna d'abord aux Blancs, et maintenant les Blancs viennent l'enseigner aux Noirs. Et c'est pourquoi nous voilà, nous trois, au milieu de vous, mes chers petits amis! [Marques cïétonnement : les païens sourient de bonheur, les Musulmans montrent un dépit visible.)
« Donc, la religion de' Dieu et d'Iça, c'est pour tout le monde. Quant à la loi des Juifs, eh bien! c'est la loi des Juifs. Les Arabes, qui sont leurs frères, en ont pris une partie, et c'est pourquoi eux non plus ne mangent pas telle et telle viande. Mais ni vous ni moi ne sommes ni Juifs ni Arabes; nous ne sommes donc pas obligés de suivre les Arabes et les Juifs. Chaque tribu a ses coutumes. Est-ce que, parce que les Banyans ne tuent pas leurs puces, vous devez respecter les vôtres? »
Une voix : « Moi, je tue toutes les miennes! »
Pendant qu'on rit de cette confidence, je cherche à lire sur les têtes qui m'entourent, l'effet de mon homélie : « Sortons d'ici, dit Ali à l'oreille de son voisin. Il est capable de nous pervertir! »
« — Te pervertir, Ali? Tu l'es depuis longtemps, des pieds jusqu'aux cheveux, mon pauvre ami!... Voyons, qui est-ce qui fait la pureté de l'âme?
« — C'est de ne jamais manger de viande souillée!
« — Non, Ali. La viande souillée ne souille que le ventre! Tu confonds ton ventre avec ton âme, Ali! (Rires et approbations bruyantes de la part des païens et des indépendants.) ■
Je reprends :
« Ce qui souille l'âme c'est de faire autrement que Dieu ne l'a établi. Par exemple quand Dieu maria Adam, qui fut le premier homme, combien lui donna-t-il de femmes?
« — Une, répond quelqu'un.
« — Eh bien! alors, pourquoi vous autres Musulmans lui en donnez-vous quatre, et lui en permettez-vous, à côté, tant qu'il en peut rassembler?
« — C'est, répond Ali, un privilège des Musulmans...
« — Oui, un privilège que les Musulmans se donnent, mais que Dieu ne permet pas... Voilà ce qui souille l'âmel Ce qui souille l'âme encore, c'est, par exemple, de s'en aller dans l'intérieur piller des villages paisibles, voler de l'ivoire, ramasser hommes, femmes et enfants sans défense, les mettre à la chaîne et les vendre ensuite à la Côte, comme des troupeaux de bêtes, eux qui sont vos frères et les créatures bien-aimées de Dieu. Ce qui souiile l'âme, c'est de commettre tous ces vols et tous ces adultères. Ce qui souille l'âme, c'est de tenir entre vous, comme vous faites, des propos capables de ren-
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verser des singes. Hypocrites, vous vous lavez le corps jour et nuit, et jour et nuit vous salissez votre âme. lça a bien parlé de vous quand il vous a comparés à ces tombeaux que vous couvrez de chaux dans vos cimetières ; vus du dehors, ils sont tout resplendissants de blancheur; ouvrez-les, vous n'y trouverez que pourriture et infection... »
« — Avec tout cela, reprend mon adversaire après un long- silence, nous oublions d'aller manger... •»
« — Oui, je te comprends, mais réponds-moi d'abord.
« — Eh bien! dit Ali en se levant, la réponse est facile. Quand un Musulman a péché, tout simplement il se lave les mains en répétant la formule de sa foi : « La Ilaha il Allah, \va Mohammad rassoul Allah! » (Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est l'envoyé de Dieu! Voilà, et le péché est effacé!... Quant aux sauvages de l'Intérieur, Dieu nous les a livrés comme esclaves, car il est écrit : « Le païen dessous, le Musulman dessus!... »
Mais à peine Ali a-t-il achevé de proférer cette fière maxime avec une satisfaction supérieure, que mon ami Mbéga ramassant une poignée de bouse de vache la jette à la figure de l'orateur en s'écriant :
« Tu mens : le Musulman dessous, et maan par-dessus ! »
C'est le résumé et la fin de la réunion contradictoire qui se termine, comme à Paris, dans une bagarre pittoresque.
Eh bien! lecteurs, voilà l'Islam.
Certes, nous sommes remplis de vénération pour l'antique patriarche Abraham, celui qui mit au monde Ismaël et Laac, unum de ancilla et unum de libéra. Mais, révérence gardée, il faut tout de même convenir que cette
progéniture, dans la personne des Arabes et des Juifs, nous cause bien du tintouin, à nous les Gentils, pauvres enfants de Ham et de Japhetî
D'un côté, les Hamites africains joignent à une bonne nature le sentiment de leur infériorité relative auquel s'ajoute encore la couleur humiliante de la peau.
D'un autre, les Japhétiques, les Aryens, les Européens si Ton veut, éblouis par l'éclat de leur civilisation matérielle, vaniteux, jouisseurs, intelligents sans doute, mais distraits, sont par-dessus tout supérieurement naïfs.
Enfin, à côté de leurs frères puînés, ou parmi eux, les Sémites sont pétris d'une hypocrisie si profonde qu'elle ressemble à la loyauté même, d'une rouerie si naturelle qu'on la confond avec la simplicité bonasse, d'un sentiment si intime de leur supériorité surnaturelle que rien jusqu'ici n'a pu le réduire. Et ils s'en vont parmi nous, les Noirs et les Blancs, écrasant les faibles, minant les forts, profondément convaincus que tout est licite, souvent méritoire, contre ceux des hommes qui ne sont pas « Fidèles », c'est-à-dire qui ne sont pas Juifs ou qui ne sont pas Musulmans. C'est là leur force.
Et chose singulière! Ces hypocrites et irréconciliables ennemis ont ebez nous dt»s partisans.. Beaucoup d'hommes politiques, d'orateurs, d'écrivains — et pas des moindres — disent que l'Islam doit être favorisé en Afrique comme une étape vers la Civilisation...
Entendons-nous. Si par Civilisation africaine, on comprend un état dans lequel les Noirs porteront de longues chemises blanches, l'Islam peut contribuer à amener ce résultat; mais si l'on pense que la Civilisation doit être un développement intellectuel et une amélioration morale, l'Islam est fatal à la race noire. Après l'avoir soulevée légèrement et dégagée de quelques pratiques païennes, il la iixe éternellement clans un fanatisme orgueilleux, une
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irréconciliable défiance, une hypocrisie souveraine et une immoralité crapuleuse.
Les païens, fétichistes, anthropophages, sauvages, tout ce qu*on voudra, peuvent être hostiles aussi à la Civilisation européenne — et comment ne le seraient-ils pas quand cette Civilisation est parfois si étrangement représentée? — mais au fond, ils aiment l'Européen, et s'il a soin de se montrer constamment au milieu d'eux comme un être juste, digne et bon, ils l'aiment avec enthousiasme : les païens, en Afrique, sont une réserve précieuse pour la Civilisation et la Foi, les Musulmans y représentent un champ à jamais stérilisé. C'est là qu'est la différence,et tout véritable ami du progrès l'appréciera.
Cependant, disent les théoriciens, lorsque l'Islam triomphe en un point du continent noir, il y met pourtant fin à de grands maux : à l'ivresse, par exemple, à l'anthropophagie.
Que l'Islam supprime l'ivresse, la meilleure preuve à donner du contraire est ce fait que dans la ville de Zanzibar, où la population est musulmane, des chargements entiers de gin et d'alcool frelaté s'écoulent avec une rapidité effrayante. Seulement, tout cela s'absorbe de nuit et à la maison : les Européens qui passent n'en voient rien. Ils sont les seuls à tomber dans la rue...
Quant à l'anthropophagie, il ne faut pas croire qu'elle soit universelle en Afrique : l'horrible coutume est localisée en certaines tribus connues, spéciales, et ce sont précisément ces tribus-là que les Musulmans respectent, et pour cause.
Mais l'Islam aurait l'avantage de diminuer sinon de supprimer ces habitudes vicieuses ou criminelles, en quoi la Civilisation s'en trouverait-elle mieux s'il ies remplace par ce fanatisme irréductible, cette immoralité dégradante et ces maladies honteuses, fatales aux races
qui en sont infectées, et dont il a la triste spécialité? Et d'un autre côté, qui nous dira lesquels font le plus de victimes, des quelques tribus anthropophages destinées bientôt à cesser leurs pratiques devant les forces européennes grandissantes, ou des Musulmans eux-mêmes qui considéreront toujours les « Infidèles » comme autant de troupeaux à exterminer ou à réduire en esclavage, à capturer, à exporter et à vendre?
Il existe un autre préjugé. On pense qu'il est naturel que les missionnaires chrétiens et les Musulmans soient mécontents les uns des autres à cause du choc de leurs opinions religieuses. Mais, dit-on, prenez uu. « libre penseur » qui sache faire des concessions et au besoin des avances aux idées confessionnelles des fils de Mohammed; vous verrez le succès! — J'entends bien : implacable contre l'exercice de la foi et de la charité chrétiennes, on sera plein de déférence pour la propagande musulmane, on la favorisera, on la paiera. Eh bien! en cela encore, en cela surtout, le « libre penseur » qui, pour le dire en passant, a son dogme à lui d'autant plus intolérant qu'il n'en a pas conscience, sera supérieurement joué. Le Musulman en effet respecte encore, même il admire, souvent il aime le missionnaire catholique, dont il sait la foi et le dévouement : mais, tout en profitant de l'aide qu'il en retire, il est plein du plus profond mépris pour ces apostats du Christianisme, dont les uns contrefont mal les Musulmans et dont les autres affectent vis-à-vis de la Religion et de Dieu une inexplicable indifférence. Que de fois on nous a dit : vous, les Padri, vous serez encore sauvés sans doute, par la grande miséricorde d'Allah! Car vous croyez en lui, vous le servez, vous l'invoquez, vous adoptez même en son nom un genre de vie dont nos plus grands saints ne seraient pas capables. Mais ces Européens, vos frères, qui ne prient jamais, quelle diffé-
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ronce y a-t-il entre eux et la bête? Et comment Dieu, que ces infidèles n'ont jamais voulu reconnaître pendant leur vie, les reconnaitra-t-il à leur mort? Eh bien! maudits d'Allah, ils sont méprisés des Croyants. »
Voilà la vérité.
Et cependant, le Musulman a des manières qui séduisent : il sait être poli, hospitalier, prévenant, serviable, généreux. A ces qualités de circonstance, le naïf Aryen se laissera toujours prendre : « Baise, dit un de ses proverbes les plus caractéristiques et les plus aimés, baise la main que tu ne peux couper. »
Vis-à-vis des Kafîri, de vous, de moi, toute la ligne de conduite du Musulman est là.
^7 ' JJ^llMiktlfc^A •
Un piège a rats.