DE MOSSOUL A BAGHDAD. AD
Mossoul, Alep et Alexandrette. Quelques bateaux à vapeur ont essayé de remonter l’Euphrate, mais ils ont dû y renoncer.
Vendredi 16 octobre.
Le soleil se lève à six heures, à notre grande joie, car la nuit a été très fraîche ; nous avons dû recourir à nos manteaux. Ce matin, le thermomètre est descendu à +4°; dans la journée, il dépasse + 30e.
Le Tigre, sur son parcours en Mésopotamie, recoit en de nombreux endroits des sources de naphte qui surgissent le long de ses rives. Plusieurs de ces sources sont sulfureuses et quelques-unes réputées pour guérir des maladies. Æammam-Ali, que nous attelgnons à neuf heures, est un petit village précisément renommé pour ses sources. Nous nous arrêtons pour les visiter ; pendant ce temps, Yovan commencera le massacre de notre basse-cour. Le village, tout ruiné, est composé de quelques ruelles dont les maisons démolies, sans toits, ne sont plus représentées que par des tronçons de murs en pierres superposées sans ciment et au milieu desquels viennent camper les malades pendant la saison habituelle. Nous arrivons à la source qui sort d’un rocher et se déverse goutte à goutte dans une piscine noirâtre avec des reflets brillants du plus dégoûtant aspect. Quelques misérables s’y baignent, L’un d’eux est épouvantable, scrofuleux à la dernière limite: son corps n’est qu'un squelette sur lequel est restée la peau et où pullulent les chancres: ses pieds, ses mains n'ont plus de forme. Le zapetié qui nous accompagne nous invite à tâter l’eau, pour remarquer sa chaleur ; inutile de dire que nous nous en abstenons : le spectacle que nous avons sous les yeux est trop horrible.
Tout en cheminant, nous remarquons, à notre droite, un petit monticule sur lequel on semble avoir commencé quelques fouilles ; mais on ne voit aucune ruine. Nous nous hâtons de regagner notre bateau, que les zapetiés ont beaucoup de peine à préserver contre quelques individus qui voudraient y monter.
Les rives sont plates et monotones ; à droite et à gauche, c’est le désert ; quelques monticules cependant, semblables à ceux qui cachent Ninive et Khorsabad. Tranquillement étendus sur nos lits, en fumant, nous nous laissons aller à ce charmant farniente, délicieusement portés
par le calme courant.
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Vers une heure, nous arrivons à un petit village d'où l’on peut wagner Nimroud et les ruines fameuses du palais de Sardanapale.
Je laisse au radeau Yovan, les soldats et les deux kellekJis, et, accompagné d’Hamelin, de Petros et d’un zapetié, je vais au village. Je crois que nos armes, portées en évidence, inspirent une religieuse terreur aux habitants, qui paraissent assez mal disposés pour nous. Cependant, j'obtiens qu'on nous prête des chevaux qui nous porteront
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jusqu’à Nimroud; la distance est courte, mille à quinze cents mètres mais la chaleur est accablante.
Le Tigre, comme Je l’ai déjà dit, est un des fleuves les plus capricieux ; il a transporté son lit souvent x deux et trois kilomètres. A l’époque où le palais était habité, il coulait certainement au pied de la butte qui en cache les ruines.
Nous nous promenons à travers les buttes de terre qui recouvrent déjà les excavations des fouilles abandonnées. Nous commençons par la grande butte nord-ouest, que l’on suppose être le tombeau de Sardanapale ‘
Dans les tunnels et les tranchées qui le traversent de part en part, on distingue des murs en pierre d'une épaisseur inouie, percés de distance en distance, comme par des entrées de couloirs qui viendraient y
déboucher, mais qui n’ont pas été visités. Du haut du monticule, assez
1. Le lecteur suivra facilement notre promenade sur le plan, p. 277:
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DE MOSSOUL A BAGHDAD.
élevé, on embrasse l’ensemble des ruines. Elles occupent une surface de six cent cinquante mètres de long environ, du nord au sud, sur trois cent cinquante mètres de large, de l’est à l’ouest. Sur cet espace s'élevait une plate-forme construite en briques et en terre, entourée d’une maçonnerie solide. On peut distinguer les restes de neuf bâtiments différents. Au pied du tombeau sont deux petits temples dédiés aux dieux assyriens. Quittant le tombeau et suivant la face ouest, nous traversons un profond vallonnement ; il semble avoir été l’emplacement d’un escalier où d’un plan incliné conduisant au fleuve. Nous rencontrons ensuite les ruines du palais principal, qui devait s’élever en terrasse sur le Tigre, La grande entrée, suivant Layard, faisait face au tombeau, c’est-à-dire face au nord. L'entrée était autrefois ornée, comme à Kouyoundjick, de sphinx et d'immenses taureaux ailés; une partie de ces magnifiques restes à été détruite ; des fragments ont pu être transportés à Londres. La destruction présente un caractère particulier ; les pierres que l’on frappe s’effritent et se brisent, comme si elles avaient été soumises à l'action du feu et de l’eau successivement; elles présentent à l’œil ce même aspect. En bien des endroits, l’action semble avoir été si violente que les traces des caractères sont seules apparentes. On voit encore sur le champ des pierres les trous où s’enfonçaient sans doute des barreaux de fer, et dans les coins, les marques des grappins qui les attachaient ; les angles droits des coins sont souvent formés d’une pierre taillée en équerre. Plusieurs sculptures paraissent avoir été brisées intentionnellement. Ces actes de vandalisme n’ont pas été commis par des barbares, mais par les Anglais eux-mêmes, lors de leurs fouilles. Ne pouvant emporter tout ce qu’ils mettaient au jour, ils préféraient briser une pièce intéressante, plutôt que de laisser un autre en profiter’. I’Anglais ne comprend pas les choses d’art, il ne les apprécie pas, et s’il cherche à remplir des musées, c’est par pur esprit d'imitation et par orgueil. Continuant toujours dans la même direction, nous trouvons un autre
ravin semblable au précédent, et qui devait aussi être un des abords de
1. M. de Rivoyre, dans son voyage à Babylone, constate les mêmes actes de sauvagerie : « Lorsqu’à Hillah (Babylone), les fouilles mettent à découvert quelque frise trop lourde, quelque bas-relief trop volumineux pour être empaqueté à destination de London, savez-vous ce qu’il en advient ? Rien de plus simple, Toujours hantés par le spectre des rivalités voisines et des supériorités éventuelles, de peur que de plus adroits s’en emparent, nos aimables concurrents brisent tout bonnement sur place l’objet à coups de marteau. De cette façon, si John Bull ne l’a pas, personne autre ne pourra l’avoir non plus... » (D. de Rivoyre, les Vrais Arabes et leur pays.)
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