RIVES DU TIGRE
oo
Des hommes et des femmes nus, leurs vêtements attachés sur leur tête, | traversent le fleuve: ils tiennent une outre gonflée entre leurs bras pour EE | se soutenir et né nagent que des pieds.
| A quatre heures, nous passons près d’un monticule élevé sur la rive
droite: c’est la butte de Xalaat-Shergat, où sont ensevelies les ruines de palais assyriens; c’est la plus grande butte connue; la plate-forme princi-
pale a plus de quatre kilomètres de circonférence; c’est l’emplacement
d’une des plus anciennes villes d’Assyrie. Layard a découvert sur les
COOOUyyÇ Go
monuments et les briques un nom de roi qui est aussi gravé sur les tau-
reaux des entrées centrales de Nimroud. Il suppose qu'à l’emplacement
ne NT Re RE nn M te pren —
de ces ruines devait s'élever Chalah, une des quatre cités primitives
phil mentionnées dans la Genèse; d’autres ont prétendu que Ur, la ville
DE MOSSOUL A BAGHDAD. 283
d'Abraham, s'élevait aussi en cet endroit. Ce qui est certain, c’est que cet emplacement fut celui de Cænes, ville disparue, près de laquelle Xénophon rapporte que les dix mille Grecs traversèrent le Tigre, quand, Cyrus mort près de Babylone, ils effectuaient leur retraite 1.
Le lit du fleuve est déjà plus large qu’à Mossoul; les affluents qu'il a reçus Sur sa rive gauche, venant des montagnes du Kurdistan, l’ont sensiblement grossi. Vers le soir, nous voyons sur la rive droite de nom-
breuses compagnies de perdrix. De temps à autre, des sources sulfureuses
ss UE + E j7 ter pa À & , Le Ne ax | ; =. : o €
PLAGE DE TÉKRIT.
répandent une odeur insupportable d’œufs pourris. La soirée est aussi belle qu’hier; c'est le plus agréable moment de la journée.
Une heure après le dîner, nous nous arrêtons sur la rive opposée à un petit village où sont plantées de grandes melonnières; toute la nuit, on entend des coups de feu et lesaboïiements des chiens; ce sont les habitants
1. Plus loin ils atteignaient le Grand-Zab, dans les environs d’Abou Shita:; ils traversent le fleuve, gagnent Larisse (Nimroud), Mespilée (Ninive), se reposent à Telkief, passent le Khabour près de Zakho et atteignent le Kurdistan (pays des Carnuques). Continuant leur route 4 travers les montagnes, ils franchissent le Teleboas, affluent de l’Euphrate, traversent le Phase (Arax), s’écartent à l'Est, traversent l’Harpase, reviennent à l'Ouest et arrivent à Trébizonde,
d’où, longeant la côte, ils regagnent leur patrie.
ES
roms
qui chassent les sangliers ; ces animaux pullulent dans le voisinage et
viennent la nuit faire des dégâts considérables dans les melonnières.
19 octobre.
Quatrième jour de navigation. — Un de nos kellekyis, asthmatique au dernier point, me demande un remède contre la toux. Je ne puis que lui conseiller de changer de métier. Avec cette fâcheuse disposition, passant sa journée sur l’eau où il est souvent plongé jusqu'à mi-corps pour soufler dans ses outres et les regonfler, il marche au tombeau plus rapidement qu’Allah ne le désire.
Sur la rive droite, quelques champs de millet et de chènevis. En plein soleil, au milieu de ces champs, des gamins armés de frondes et montés sur un paillasson maintenu par quatre piquets écartent les o1seaux en leur lançant des pierres. On voit de temps à autre des nuées de passereaux qui doivent compter des milliers d'individus. À dix heures, nous passons devant l’embouchure du Petit-Zab. Dans l’après-midi, les mouches commencent à faire leur apparition ; elles sont fort gênantes. À l’ombre, sous la tente, 35°.
A cinq heures, passage d’une large échancrure du Djebel Hamrin, qui s’étend presque jusqu'au Pouschti-Kou, dans le Louristan persan. Nous rencontrons encore des sources sulfureuses qui empoisonnent l'air.
Après le dîner, avec les deux lits de camp superposés que nous couvrons de couvertures, nous faisons une chambre noire pour changer les papiers sensibles des châssis de photographie. J’étouffe dans cet étroit espace, où je me trouve enfermé pendant plus d’un quart d'heure avec la lanterne à verre rouge qui augmente encore la chaleur.
Nous passons près de tentes d’Arabes qui ont fait de grands feux. L’eau est bien peu profonde; à certains endroits, on entend les outres frotter sur les galets; nous avions cent cinquante outres au départ; à peine en restera-t-1l cent à l’arrivée.
À huit heures et demie, nous nous arrêtons près d’une berge un peu haute, couverte de broussailles; les traces de renards, de sangliers et de serpents y sont innombrables. Les hommes, qui se trouvent mieux à terre,
font un grand feu. Je veille à ce qu’il y ait toujours une sentinelle sur le
radeau, regardant le fleave, et une sur la berge, surveillant la campagne.
DE MOSSOUL A BAGHDAD. 285
20 octobre.
Rien de bien saillant aujourd'hui. — Dans la matinée, nous apercevons des milliers de passereaux qui émigrent en bandes. A onze heures, rencontre des restes échoués sur un bas-fond d’un petit vapeur anglais qui a bien témérairement essayé de remonter le Tigre, sans avoir fait de sondages. Rives plates et monotones.
Nous arrivons à Tékrit à dix heures du soir.
21 octobre.
Tékrit est regardée comme une oasis; mais il n’y pousse que quatre palmiers. Hier soir, à notre arrivée, la lune éclairait un de ces palmiers situés au milieu d’une petite place entourée de maisons basses, face au fleuve. Le coup d’œil, ce matin, est bien moins pittoresque.
Notre première occupation est de renouveler nos provisions. Nous achetons quelques poulets et un mouton que les zapetiés se chargent d’occire et de préparer, pendant que nous ferons une promenade dans la ville. Le mouton nous coûte vingt-sept piastres (5 fr. 40), et nous laissons aux Zapetiés le bénéfice de la peau, que nous aurions pu revendre séance tenante cinq piastres (1 franc). Nous avons payé plus cher que n'aurait payé un indigène, et le cuisinier a dû avoir une commission.
C'est à Tékrit que naquit le sultan Salah-ed-dine (Saladin), célèbre à l’époque de la troisième croisade par ses exploits contre les chrétiens, qu'il combattit avec générosité et bravoure. Il vainquit Richard Cœur de Lion. La forteresse en ruines du côté de la vieille ville remonterait à Tamerlan, et Sapor aurait subi un échec devant ses murs. La ville est bien loin de sa splendeur passée, Sur la place, devant laquelle nous avons accosté, place sablée comme une plage, des marchands de melons et de pastèques ont étalé leurs marchandises et attendent patiemment les clients; d’un autre côté, des bouchers, qui ont tué un mouton, ont suspendu l’animal écorché par une patte et découpent au passant le morceau qu'il demande.
La ville contient environ deux mille maisons, sans compter les 1mmenses ruines qui s'étendent en arrière, comme un faubourg abandonné
ou détruit. Au sud, à deux cents mètres en aval de l’endroit où nous avons
SE TE mm
2 LR RIRE de CRE LÉ AT É ai Lists
ml
abordé, s'élève à pic une colline; au nord, la berge est beaucoup moins élevée: la ville est légèrement en amphithéâtre entre ces deux monticules. Nous traversons les petites ruelles de Tékrit remplies de poussière blanche, résidus des murs des maisons en simple boue séchée, qui se désagrège au soleil, Arrivés à l’extrémité de la ville actuelle, nous dominons toute l'étendue de l’ancienne ville, d’où la nouvelle semble sortir
comme un serpent de la peau dont il se débarrasse à la mue.
SE PE s - . tn PP Ju Pr PRIE LEE RE 0 M PPT ET SR tn SP ee en D, —
b a S 7 ' ) G € à : — PAR LA H
ARABES A TÉKRIT,
Nous passons devant la forteresse, en faisant un léger coude vers le sud. Ce n’est plus qu’un amas informe de débris de murailles construites avec un grossier béton de galets. Plus loin que les ruines sont les cimetières, au milieu desquels se détachent, sur l’horizon, deux ou trois mosquées, tombeaux de pachas ou de riches musulmans. Du côté nord, comme donnant entrée à une autre forteresse qui aurait dominé le monticule, les restes d’une porte avec de gros piliers construits en galets et ciment, à moitié détruits. Ils ne portent aucune trace de sculpture.
C'ôtoyant la rive, nous revenons au kellek et nous nous embarquons.
Le Tig re est large; les rives sont basses; on voit de chaque côté à perte
DE MOSSOUL A BAGHDAD. 287
de vue. Le soleil est brûlant. Les mouches sont insupportables; le thermomètre monte à 38°. Nous faisons la sieste. A trois heures, nous passous devant Zmam-Dour. Un tombeau de forme carrée s'élève à cinq cents mètres de la rive; la coupole, dans le style arabe, est très gracieuse.
À la tombée du jour, spectacle habituel, même calme reposant à la
fois l'esprit et le corps. Le fleuve est plus large; son cours, plus uni-
a ' k Dre e = , 2 meta e à “ er . — — À? »
< Et E- Le : »" mt + -.
= u ï mme aruuis sn so ee 5 TS - Mn Een = : mx LA ; 3 A me End ES D = pm — —. + ee cts nd "us ... mn, = —— Pr … Eten. > ini = + en PT , — cs es = Pt nee x ue Conti don ” . mi. Done = 4 ce.
= = = = pin Tamer DS she: nn, . Ra. ae " AT = = -af meT ‘ cx ca a ra
PALMIERS A HOWEISE.
forme et plus tranquille, s'harmonise davantage avec les immenses plaines qui le bordent.
À huit heures du soir, nous nous arrêtons près d’un petit campement d’Arabes agriculteurs. Quelque bien intentionnés qu’ils paraissent, nous Campons sur la rive opposée; deux ou trois individus viennent nous apporter des pastèques et du lait qu’ils transportent sur leur tête en traversant le fleuve à la nage.
22 octobre.
Dans la matinée, nous passons devant Samarra et sa célèbre mosquée. Samarra, sous les califes, était une grande et florissante ville; c'était la résidence de prédilection du huitième calife Motassem Bellah, que le caractère turbulent des habitants de Baghdad poussa à changer le
siège du gouvernement. Ce n’est plus qu’une bourgade sans importance.
| La tour de Samarra est construite comme on a souvent représenté la tour BE de Babel : un chemin circulaire s’élevant en spirale autour du centre. La | | mosquée est un lieu de pèlerinage pour les Chiites. C’est là que serait E PP enterré le dernier imam de la descendance d’Ali; c’est là que se cacherait le douzième prophète Mahdi, qui apparaîtra comme un autre Messie.
À huit heures. nous rencontrons toute une caravane de Persans qui
passe le fleuve. Les quelques maisons qui sont sur la berge sont les *
| demeures des bateliers qui se sont établis en cet endroit, où la route est
È | coupée par le fleuve, pour transporter les voyageurs. Les bateaux sont LEE | fort curieux : ce sont de grands nids ronds en jonc tressé et recouverts de bitume ; on les nomme des kouffehs. C’est le modèle employé dans toute
| [in | | | | , o = . . . A . n- LIEN la région. L'art de la navigation ne paraît pas avoir fait de grands pro-
| [al grès depuis l’époque assyrienne; on a trouvé des bas-reliefs dans les
| . re . ° , A * :
| ruines de Nimroud et de Ninive représentant les mêmes bateaux, dirigés
par la même rame qui les fait encore avancer en tournant (voy. p. 299); à
AA côté de ces bateaux sont gravés des hommes à cheval sur des outres gon-
flées, comme nous en voyons à chaque instant. Les bagages, semblables à l'équipement des bohémiens, sont entassés pêle-mêle avec les femmes et || les enfants; quelques-uns mettent les chevaux en bateau, d’autres les aan poussent à la nage. Plusieurs femmes se sont écartées du groupe et font
MIA leurs ablutions dans le fleuve; l’une se baigne, tandis que les autres, écar-
| ALAN tant leurs tuniques, cachent la baïigneuse aux yeux des profanes. | Quelques palmiers donnent aux rives une apparence nouvelle. La
chaleur augmente : 39°. Les mouches sont innombrables; le soir, elles
[] {| [| mA ALT CAR , , - : ., , , Han sont remplacées par de petits papillons semblables aux mites des étoffes ; | les moustiques sont rares, nous n’en sommes pas piqués.
À onze heures, nous apercevons Tell-Mahassi, grande mosquée carrée
DRPEEE IE | et immense caravanseraï qui domine majestueusement la plaine. Située
HEC IE (E1 dans un repli du fleuve, nous la voyons pendant près de trois heures en JE: IE: tournant autour.
he | Le kellek se détraque et se disjoint petit à petit; les liens en jonc
| | ont été cassés en plusieurs endroits, des outres sont crevées ou dép'on- | flées. On peut à peine marcher sans l’ébranler; il frotte constamment contre les cailloux et les rochers; la cascade du deuxième jour l'avait déjà bien abîmé; il sera hors de service au terme du voyage. La viande du mouton commence à se gâter; j'en fais jeter une partie, à la grande
( || , . Es | ; À A'tent désolation des hommes, dont l’odorat, sans doute moins fin que le nôtre,
re
TEKRIT,.
17h 4. À Va 317
Éd AE tb À
HE
V4, ÿ ÿ nd
we, +, PT Ts Vues D
| aff
mimi
“ae à «ati 1
à no à A dd 25 à PENSE PTE TU — Le PCT — as RE ei …- Sn pres ee — = A CEE PRET" = —— — L à Ÿ r ——— ——— “ si ed : sr À RE LITE R TS " # : = À æ: theme ue © en — = oo 0008 Æ LS À mr dé PE him tn tt tr he - td = < D AG pr : ee ; Les de te on PR ser shit nd Dé oi É— | = À és As —— — —— 2 ——————————— ———— - — — — = = = : —— 4 = nu ——— = e — = ++ == == — ' ne ee — = = di —— —— Ra MERS SR nr —— —…— = = = = eo — ME = 2 — == — = = ——- Se ee — = a — A — = nl — 0 —— = —— — = = — — nt re dnentio éÉihasméaintenrhsns Eee ETS : * = = eee ee > RT — grue … = = = = a Re = a — = = = — - — = = = = ni — Æ ET + ER a —— —— — 7 : = —= — =—— —- - ee = — = me + net - rene —— ————— æ — - <= — oo e ns — > = — SLT ee — — I == "© — pe,
TR , pere s 22 : = .
sr -
nu à ee Qi
DE MOSSOUL A BAGHDAD. | 291
ne se rend pas compte de la mauvaise odeur. Au coucher du soleil, nous passons près d’un campement de nomades. Les enfants nus se roulent au milieu des poules, des ânes et des bœufs, tandis que les femmes, devant les cabanes de branchages, préparent la pâtée du soir (bouillie de chènevis et de lait) et que les hommes, assis sur leurs talons, les contemplent silencieusement. Le courant est calme, le fleuve est plus profond; le clair de June est splendide. Nous ne nous arrêterons pas ce soir et glisserons
toute la nuit au fil de l’eau.
23 octobre.
Huitième Jour de navigation. — Le courant est de moins en moins rapide; nous marchons avec une lenteur qui est presque l’immobilité. Nous ne sommes passés qu'à quatre heures ce matin à Sindia, où nous comptions être hier. À trois heures, à Æomeish, nous voyons des jardins de palmiers d’une certaine importance. À cinq heures, le petit village de Djedeida.
De chaque côté du fleuve, des treuils en bois très primitifs sont installés pour monter l’eau dans des outres. Le système est ingénieux : des bœufs conduits par un enfant tirent l’outre qui s’est remplie dans le fleuve et se déverse d’elle-même dans une rigole en arrivant sur la berge, Là elle circule dans mille ruisseaux pour fertiliser les champs. Le grincement continuel des poulies de bois est insupportable, et ce bruit va nous
poursuivre en augmentant jusqu’à Baghdad.
24 octobre.
Nous allons arriver à Baghdad aujourd’hui. À six heures, nous sommes à Kadhimein (Kasmène où Kazhmein), bourgade à quelques kilomètres de Baghdad, célèbre par son pèlerinage chüte.
Des bateliers font exprès en passant de bousculer notre radeau avec leurs kouffehs ; une de nos caisses est près de tomber dans le fleuve, et ils ont l’air enchanté du tour qu’ils nous ont joué. J'avais à la main mon fusil; je leur envoie deux balles dans leur bateau, un peu au-dessous de la ligne de flottaison.
Près de Kadhimein se trouve un pont de bateaux; nous arrivons juste à l’heure de l’ouverture. Des bois de palmiers bordent le fleuve
devenu fort large et tout à fait imposant, le site est de toute beauté.
+ | - | net A — 721 { A É 2 |
ei ; Pa a. ….n. 2 … db J Sc tt eus PET ee 7, 2 Mens dus 12 !TDS- — h
— — k FRS
ed
dd L/ éd
Nous empaquetons toutes nos affaires disséminées; nous abandonnons notre tenue débraillée pour en prendre une plus correcte.
Le fleuve fait un détour; voici enfin Baghdad. De chaque côté du Tigre s’élèvent de majestueux palais dont les hautes muraïlles en briques sont baignées par le fleuve; des palmiers débordent entre les terrasses et s’avancent au-dessus des eaux ou dominent les maisons de leurs panaches verts. Dans le lointain, c’est la cité et l’entassement innombrable de milliers de maisons. De loin en loin, quelque belle coupole, un monument, une tour ou un minaret, recouverts de faïence aux éclatantes couleurs, s’élèvent au-dessus des jardins et de la ville, et détachent leurs élégantes silhouettes sur l’azur du ciel. Un soleil éclatant embellit le décor d’une lumière si vive que la ville paraît enchantée; le désert qui l'entoure, reflétant la lumière, la ceint comme d’une auréole et semble l’isoler du reste du monde. C’est bien là Baghdad, la ville des Mille et une nuits.
Il faut tout regarder en Orient par le gros bout de la lorgnette. La nature seule ici est idéale; en approchant, nous voyons que ces palais ne sont que des ruines au milieu desquelles sont plantées de misérables baraques en bois. Les débris de murs qui se sont écroulés en partie dans le fleuve sont en briques cimentées, épais et solides, de près d’un mètre d'épaisseur, À l’entrée de la ville, nous abordons la rive gauche sur une
plage sablonneuse,