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Yovan pour notre dîner fait bouillir dans de l’eau avec des pommes de terre un poulet qu’il a pu se procurer avec quelques grenades. Un individu, vêtu d’une tunique à boutons dorés, vient prendre des renseignements de la part du kaïmagan sur les voyageurs européens qu’on à vus traverser le bazar; ces renseignements pris, il commence à fouiller dans nos affaires ; je le mets brusquement à la porte et m'occupe de panser la jambe d’Hamelin qui souffre beaucoup. La cheville est fort enflée; 1l peut à peine marcher; est-ce une piqûre? un effort? Hier nous avons essayé des frictions sans succès; nous allons essayer un cataplasme.
L’individu à boutons d’or revient en nous disant que le kaïmagan désire nous voir, nous et nos passeports. Je lui envoie Nannu, le chargeant de dire que je ne me dérange pas, mais qu’il peut venir s’il désire me parler. Après le dîner nous nous endormons au bruit assourdissant des
mille clochettes rivées au cou des animaux qui sont attachés dans la cour.
ol octobre.
Nous avons à parcourir aujourd’hui et demain les deux passages les plus dangereux de la route de Baghdad à Kirmanshah. C’est entre Bakoubah et la frontière turque que les Schammars et les Hamawans exercent le plus souvent leur brigandage et pillent les traînards des caravanes. J’avais bien recommandé à Nannu, qui dormait dans une des cases du rez-de-chaussée avec Yovan, de nous réveiller pour que nous pussions partir en même temps que des marchands persans qui passaient la nuit en bas. Blotti dans les couvertures, les matelas et les oreillers qu'il a emportés, il ne se réveille pas lui-même et je ne suis réveillé que par le bruit que font les marchands en partant. Je descends aussitôt, mais 1l nous faut une grande heure pour nous équiper ; il fait encore nuit noire ; la lune et les étoiles, quelque brillantes qu’elles soient, ne suffisent pas à nous éclairer; il faut tout faire en tâtonnant. Hamelin souffre beaucoup dè sa jambe et c'est à peine s’il peut s’occuper de lui-même. Quand nous quittons le caravanseraï, il est quatre heures; nous partons seuls.
La nuit est resplendissante; comme hier nous suivons près d’un quart d'heure les murs en terre qui entourent les Jardins de Bakoubah, de l’autre côté de la ville. Nous voilà dans le désert, suivant la piste des
caravanes précédentes. La matinée est fraiche et pendant quelque temps
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DE BAGHDAD A KIRMANSHAH.
nous marchons en tenant nos montures par la bride. Vers dix heures, après avoir passé les ruines de Xurastel, nous rencontrons de grandes caravanes chargées de tapis, de ballots de coton, etc. On aperçoit au loin quelques oasis et la terre paraît cultivée; des gens même labourent un champ avec la grossière charrue formée d’un simple crochet de bois. Nous suivons un canal bordé de talus élevés, couverts d’herbes et de broussailles; des tranchées profondes, par lesquelles l’eau est menée aux
champs, coupent continuellement la route et forment des mares de boue: on risque fort en les traversant de tomber dans un trou; cela arrive à un de nos chevaux de charge.
Nous apercevons Sherabad, où nous devons nous arrêter ce soir. La route fait un grand coude. Le terrain forme de longs vallonnements à peine sensibles. Les poteaux télégraphiques ne suivent pas la ligne droite; Je ne puis m'expliquer ce fait que par la nature des terrains dont
l'aspect noirâtre me fait supposer qu’au printemps, lors de la saison des pluies, ils se transforment en dangereux marécages. Dans le lointain, la chaîne du Djebel Hamrin que coupe le Tigre, près de Kalaat-Shergat.
Cela devait arriver! Nannu tombe de son mulet. Perché sur un matelas, des sacs et des couvertures, il ne pouvait maintenir son équilibre qu'à condition que sa bête glissât au lieu de marcher; mais un gros serpent étant sorti brusquement d’une touffe de broussailles, presque sous les pas de la mule, l’animal eut peur, partit au galop, et Nannu, avec ses sacs, son bât et son matelas, roula par terre. Pendant que les muletiers courent après la bête effrayée, je vais au secours du pauvre diable; il est mal tombé; la crosse de son revolver lui à frappé le côté et il dit
souffrir beaucoup; il a quelques égratignures à la tête, Il remonte sur sa bête et nous continuons notre route. Il est plus d’une heure; il fait très chaud et nous avons hâte d'arriver.
Enfin nous atteignons Sherabad, autrefois entouré de ravissants jardins qui ont été détruits par des invasions de sauterelles. Les caravanserai sont pleins; tous les marchands partis avant nous s’y sont logés ; nous ne trouvons de place que dans un fort médiocre où nous nous installons; Hamelin s'étend aussitôt arrivé. Nannu pleure comme un enfant, il n’a pas la moindre énergie.
Tout autour sont des marchands, juifs, arabes, turcs, persans. Plusieurs paraissent fort aisés; assis sur de beaux tapis, ils fument dans de
riches kaliäns, en faisant leur kief, et nous regardent béatement. Quel-
ques-uns ont des bagues de prix, mais ils n'en sont pas orgueilleux et fiers envers leurs inférieurs ou les malheureux; ils traitent avec la même déférence apparente l’homme en guenilles et le riche.
A côté de nous est un juif; la barbe, les cheveux et les cils sont teints au henneh, d’une magnifique nuance de roux; quelques poils gris
se voient pourtant dans sa barbe; il est vieux et laid; il voyage avec son
EXTÉRIEUR D'UN CARAVANSÉRAÏ (d’après un dessin de Flandin).
domestique et sa femme que j'ai fini par voir, quelque soin qu'elle prit à se cacher; elle est jeune et fort avenante : un Joli teint bronzé, des yeux noirs et vifs, de belles dents bien plantées; elle est souriante et gracieuse dans ses mouvements. Elle passe sa journée, la figure tournée vers le mur, fumant le narghilé et faisant la cuisine de son seigneur et maitre.
Hamelin souffre toujours, le guide ne va pas du tout ; 1l se retourne sur sa couche en geignant. À cinq heures il me dit qu'il préfère retourner à Baghdad plutôt que de continuer. Cela me contrarie un peu; mais, d’un autre côté, je ne suis pas fâché de tenter l’aventure et de chercher à me tirer d'affaire tout seul, sans le secours d’un interprète. Je règle Nannu qui a déjà dû se faire un joli bénéfice par la vente des débris de notre kellek et ne nous a pas rendu grand service en échange.
Une scène d’un autre genre vient changer nos idées. Yovan avait
DE BAGHDAD A KIRMANSHAH.