‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 154 sur 210 · Q9 LAS QU · texte numérisé non relu

Q9 LAS QU

acheté deux poulets pour quatre piastres (0 fr. 15) à un gamin. Quand le petit bonhomme vit que ses poulets étaient destinés à des Européens, il voulut défaire son marché et nous les vendre six piastres.

1er novembre.

C’est le jour de la Toussaint. Rude et dure journée! — Nannu est parti hier. À partir de neuf heures et demie du soir, il nous à été impossible de dormir; nous avons été assaillis par une bande de chats qui sont venus attaquer nos provisions Jusque sous nos lits de camp et mettre le désordre dans tout notre attirail.

IT avait été convenu qu’à minuit on commencerait à donner l’orge aux chevaux et que l’on partirait à une heure. A minuit, les caravandijis dorment profondément. Je cherche à les réveiller, mais ils ne comprennent point ou font semblant de ne pas comprendre ma mimique, Yovan y met plus de bonne volonté, mais il ne comprend rien non plus. Je passe près de trois quarts d'heure, éclairé par un triste fanous, à faire avec mon dictionnaire français-turc les quelques phrases dont nous pourrons avoir besoin. Faire des thèmes turcs à une pareille heure, après deux journées de voyage à cheval!

Yovan me comprend un peu mieux. À une heure, je finis par me faire entendre des katerdjis qui se lèvent et donnent l’orge. A deux heures, rien ne remuait encore dans le caravanseraï ; nous étions à peu près préparés. Tout à coup, comme par enchantement, dans chaque case on se lève et on prépare les bêtes ; un changement à vue. Tout le monde est prêt en dix minutes et cette cour silencieuse, où l’on n’entendait que le remuement des bêtes, est animée par le brouhaha du départ.

La nuit est beaucoup moins claire qu’hier ; c’est avec la lanterne qu'il faut seller et bâter les chevaux. Quoique ayant commencé bien avant tout le monde, nous ne sommes pas les premiers prêts. Pourtant nous prenons la tête de la caravane pour éviter la poussière des autres. Nous sommes en plein désert ; on parle peu quand il fait sombre; on n'entend que le pas des bêtes et quelques murmures à demi-voix.

Il fait frais et je marche quelque temps pour me réchauffer, mais je dors en marchant et remonte à cheval, car après cette nuit sans sommeil je tombe de fatigue. Ce supplice dure près de trois

heures. Dès que le ciel commence à se teinter du côté du levant,

l’engourdissement se dissipe, la clarté me réveille et la fatigue s’en va.

A sept heures, nous traversons le Djebel-Hamrin, accidents de terrain peu importants, mais d’une aridité et d’une désolation bien typiques ; puis une longue plaine pierreuse, suivie de champs quelque peu cultivés et on atteint le village de Xrzil-Robat. Le village est traversé par un ruisseau qui va se perdre dans le désert; nous arrivons en le côtoyant et nous entrons par une porte en pierre placée au milieu du bazar long de cent mètres et en demi-cercle. En cinq minutes nous atteignons le caravanseraï qui est à l’autre extrémité du village.

Il est neuf heures et demie, et nous préférons aller plus loim plutôt que de passer une journée à flâner dans ces grandes baraques ; les katerdjis ne tiennent pas à partir; la route, disent-ils, est mauvaise et dangereuse, Je demande si quelqu'un dans le village parle une langue européenne quelconque, et on me conduit au bureau du télégraphe. Hamelin, pendant ce temps, surveille le reste de la troupe.

Le télégraphiste ne connaît de notre langue que les caractères alphabétiques ; c’est donc à coups de dictionnaire que je lui pose des questions auxquelles il n’a à me répondre que par oui ou non. Le résultat de ses réponses est que la route est peu sûre, mais qu'il va me conduire au kaïmagan pour me faire donner des soldats. Je vais à pied avec le disciple de Volta jusqu’à la maison de terre du kaïmagan. Il se trouve sous la voûte de sa porte d’entrée, dont il à fait son divan; tous les notables l’entourent ; ils sont quinze environ. Phryné devant l’aréopage n’excitait pas plus d’admiration que je n’éveille d’étonnement et d’indiscrétion. On me tâte, on me touche, l’un regarde mon chapeau, l’autre mes bottes, un troisième mon fusil. Le kaïmagan me prie de m'asseoir et fait apporter du café. La scène devient amusante, mais un peu longue; j'explique avec mon dictionnaire et avec force gestes que mon interprète est resté en route, que je retourne en Perse et voudrais des soldats pour m’accompagner parce que la route est dangereuse. Le télégraphiste cherche dans le dictionnaire le mot ture qui peut donner une réponse et me le montre du doigt. Je vois que je vais avoir non seulement des

zapetiés. mais de vrais soldats !. En remerciement, je me laisse regarder 4 2 Te o

1. L’escorte des soldats a beaucoup plus de valeur que celle des zapetiés; outre que les soldats sont mieux armés, ils peuvent se servir de leurs fusils à la première attaque. Les zapetiés ne peuvent répondre que par une arme semblable à celle de l’assaillant, bâton, pierre ou

couteau ; ils ne peuvent se servir d’un fusil que si l’adversaire a lui-même une arme à feu.

DE BAGHDAD A KIRMANSHAH. 327

et tâter encore quelque temps ; je montre mon winchester, dont le mécanisme et la rapidité de tir étonnent tous les assistants. Mon caravanier, craignant que Je ne me plaigne de lui, arrive la figure souriante et m’embrasse les genoux et les cuisses. Le kaïmagan, me.voyant pressé, vient avec moi Jusqu'au dépôt du poste pour faire hâter le départ des soldats.

Il est onze heures quand nous repartons, laissant derrière nous la fraicheur du ruissean et l’ombre des dattiers. Le soleil est brûlant, la terre vous renvoie la chaleur qui vous cuit la figure et les mains ; les chevaux n’ont pas mangé l’orge ; nous-mêmes, depuis une heure du matin, n'avons pris qu'une tasse de café. J'achète pour les hommes quelques pastèques, et nous déjeunons à cheval de trois gâteaux de manne et de deux verres d’eau-de-vie. Après deux heures de marche dans les sables de la plaine, nous atteignons le pied du Louti-Baghtché, grand plateau dont le centre est creusé en vallée, Il doit avoir un débouché au sud-est pour les eaux pluviales qui vont alors se jeter dans le Kanikhend.

Arrivés en haut de la première crête, nous voyons avec effroi l’étendue de cette plaine ardente. À mi-chemin nous rencontrons deux Persans assis au bord de la route, accompagnant une caravane de quelques ânes; ils avaient vu rôder un homme à cheval et cinq piétons armés à l'entrée du défilé par où nous allions sortir et attendaient une caravane pour ne pas se risquer seuls dans un passage de rochers et de mamelons faits pour les embuscades. A peine avons-nous atteint le pied de la colline, que nous voyons à cinq cents mètres sur le côté un homme à cheval qui rôde en maraudeur. Les soldats chargent leurs fusils et galopent sur lui. Je prends la tête de la caravane. Nous sommes vite rassurés. C’est un zapetié escortant une caravane venant en sens inverse et qui avance en éclaireur, en fouillant les hauteurs qui avoisinent la route.

Lorsque nous sommes en haut du col, toute la vallée de l’Abi- Elwend, affluent de la Diyala, s'étend devant nous. L’oasis de Xhanikin nous apparaît sur les bords du fleuve ; mais à mesure que nous descendons la côte, elle disparaît derrière une colline avoisinant le fleuve et dont nous mettons deux heures et demie à atteindre la base.

Du faîte, nous apercevons le village qui s’étend à nos pieds. Nous avançons et bientôt atteignons des jardins de grenadiers semés d’habitations semblables à de petits pavillons.

Le village s’étend de chaque côté du fleuve, éclairé par les derniers

rayons du soleil. A notre droite, l’Abi-Elwend, torrent aux eaux bouil-

lonnantes, d’une trentaine de mètres de large, sort d’une forêt de palmiers, encaissé entre deux berges à pic ; les troncs rapprochés s’entre-

croisent et avancent jusqu’au-dessus des eaux leurs magnifiques panaches

de verdure, où pendent des régimes de dattes semblables à d’im-

menses grappes d’or. Les ruines d’un petit pont dont les piles sont

écroulées dans le torrent semblent lutter avec le remous. En face de nous l’Abi-Elwend, subitement élargi, a calmé ses eaux. Sur la rive opposée, des arbres d’essences diverses, des grenadiers, figuiers, citronniers, entre-

mêlés de lianes et de ronces sauvages, s’étendent jusqu’à la rivière, dont

ils ne sont séparés que par une petite plage. Un peu plus loin, à notre œauche, toujours sur la même rive, une scène ravissante au bord du fleuve : les maisons sont étagées en pente douce, une colonnade est baignée par les eaux, reste d’un petit temple où d’un maison de bains, d’an barrage ou d’un petit quai. C’est la fin du jour; chacun fait un dernier travail. Quelques femmes viennent puiser de l’eau; d’autres lavent du linge pendant que les enfants se baignent à côté d’elles ; des hommes mènent boire des chevaux, des bœufs, des ânes, des chameaux.

| Tous se donnent rendez-vous près du fleuve après la chaleur du jour.

| Il faut passer la rivière; le gué est très profond et nous ne vou-

| drions pas exposer les bagages à être mouillés juste au moment où nous

allons nous en servir. Suivant une des rues du village, car on ne peut

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côtoyer la berge, nous descendons le cours du fleuve pour chercher un

endroit plus aisément guéable. La population n’a pas l’air d'aimer les

Européens ; les femmes nous insultent et de petits enfants nous jettent

du sable. Nous ne trouvons pas de gué; nous revenons au point de

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