‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 155 sur 210 · FRE —S · texte numérisé non relu

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départ où un kouffeh fait le service de bac. Nous y mettons tous nos bagages ; les chevaux passent et ont de l’eau par-dessus le poitrail. Sur l’autre bord nous rechargeons les courgines et gagnons le caravanseraï en quelques minutes.

Hamelin souffre de plus en plus; j'apprends qu’il y à 101, comme

| dans toutes les villes frontières sur les routes principales, un docteur

sanitaire européen, Je me fais mener chez lui; par bonheur, il parle fran-

cais. C’est un Allemand, il à fait ses études dans le duché d’Oldenbourg

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et se nomme M. Saab. Je dois dire à sa louange qu'il a montré toute

l’obligeance possible; il n’eût pas été plus aimable pour un compatriote.

Il était huit heures quand je me présentai chez lui; 1l finissait de

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diner; il me fit introduire et m'offrit d’abord un verre de vin; depuis

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seize heures que j'étais à cheval, n’ayant pris pour toute nourriture qu’un gâteau de manne et un verre d’eau-de-vie, ce vin me sembla du nectar. Nous retournons ensemble au caravanseraïi où il examine Hamelin; il

craint un abcès à la cheville; il fait continuer les cataplasmes et recommande de les garder en marche si c’est possible. Comme nous allons au

pas, il sera facile de tenir la jambe enveloppée avec de la grosse toile.

Le docteur est depuis un an à Khanikin, où il se trouve fort isolé;

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INTÉRIEUR D’UN CARAVANSÉRAI.

les habitants sont des plus fanatiques, et, malgré les soins qu’il prodigue, le plus souvent gratuitement, il n’a pu réussir à s’attirer leurs sympathies ; 1l ne peut se promener seul sans être armé; plusieurs fois, en revenant le soir de chez des malades, il a failli être assassiné; la nuit venue, il ne peut sortir qu'à cheval, accompagné de deux domestiques. Lorsqu'il va à la chasse, deux soldats l’accompagnent avec ses serviteurs.

2 novembre.

À trois heures, je me lève, et nous partons à cinq. Quatre soldats dont

un brigadier sont à nos ordres. Le docteur Saad avait eu la complaisance

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de faire les démarches nécessaires pour nous procurer une bonne escorte, 11 avait même envoyé un de ses domestiques pour s'assurer que nous ne manquions de rien. La nuit est vite dissipée. Le paysage n'offre rien de particulier : c’est toujours le désert, mais cen’est plus la plaine; nous franchissons les premiers soulèvements du gros massif du Kurdistan persan.

À huit heures, nous sommes à la frontière; elle est gardée par un poste de zapetiés et de douaniers, logés dans un petit fort; ces postes sont échelonnés sur une certaine étendue, de cinq cents mètres en cinq cents mètres, pour surveiller et empêcher de passer les caravanes de contrebandiers. Notre garde nous quitte et nous continuons seuls. Terre aride et inculte, rochers déserts, route rocaïlleuse. Au loin, les montagnes présentent l’aspect curieux de couches de terrains parallèles, de nuances variant du rose au vert. Nous rejoignons le cours de l’Abi-Elwend, auprès duquel

s’élèvent de petits villages de quelques maisons, construites en paillas-

sons et en paillottes de roseaux.

Tout à coup, nous sommes empestés par une odeur épouvantable, qui augmente à mesure que nous avançons. Nous ne tardons pas à tomber au milieu d’une immense caravane de morts. Les Persans s’imaginent qu’il suffit, pour pénétrer au paradis, d’être enterré près du tombeau d’un saint, soit d’'Hossein, soit d’Ali. Le plus grand scélérat, s’il peut, après sa mort, laisser de quoi payer son voyage, est plus sûr de son entrée au paradis que le plus honnête homme qui serait enterré dans son pays. C’est par milliers souvent que des caravanes organisées dans ce but transportent des cadavres, des coins les plus reculés de la Perse. Placés dans de petits cercueils en bois, ou simplement roulés dans des paillassons ou des tapis, les corps sont attachés par deux, trois ou quatre sur le dos d’un cheval. Par ce soleil brûlant, on comprend l’insupportable odeur qui doit se dégager de ces corps, au terme d’un voyage de plusieurs semaines. Les cadavres sont chargés et déchargés, à chaque étape, comme de véritables colis. Ces caravanes stationnent rarement à moins de cinq où six kilomètres des villages qu’elles empoisonneraïient ; quand elles ont campé quelque part, la place est infectée Jusqu'au soir.

À onze heures, nous arrivons à Xasri-Shrin, et. nous y serions restés si le caravanseraï n’avait pas été si sale. IL était de bonne heure; nous nous décidâmes à faire encore une étape.

Nous sommes maintenant en Perse, et, quoique habité par les

Kurdes, le pays est relativement sûr; les habitants sont toujours guer-

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riers et sauvages, mais honnêtes. Autant les Kurdes du nord-ouest, les Kurdes turcs, sont durs et cruels, autant les Kurdes du sud- est, Les Kurdes persans, sont doux et tolérants. Beaucoup sont de la secte des Ali Allahi, et, pourvu que vous les laissiez faire ce qu'ils veulent, ils vous laissent faire ce que vous voulez; ils ont la tolérance ie la plus large. Cependant, les esprits sont toujours bien montés contre les Européens, et, dans cette ville frontière, à deux pas de la Turquie, on se ressent, plus encore que dans le reste de la P erse, de cette haine invétérée. Les habitants ne nous regardent pas d’un air sympathique; ils ont un air Moqueur qui énerve.

Pendant qu'Hamelin est au caravanseraï où les bêtes se reposent, Je vais chez le gouverneur. Sur une hauteur qui domine la ville au sudest, le gouverneur fait construire une nouvelle habitation; elle est de la même forme et de la même pierre grise que les maisons de ce genre que nous avons déjà remarquées dans le Kurdistan turc, chez les Hakkiaris. C’est une construction carrée, d’une v ingtaine de mètres de longueur, sur dix à quinze de largeur; une seule porte d° entrée, des meurtrières pour toutes fenêtres, une terrasse comme toit et une cour intérieure. Ces palais, ces maisons portent le nom de #hans. Celui-ci est admirablement situé pour se défendre contre les attaques des brigands; il est solidement construit sur une petite hauteur escarpée et difficile à franchir.

Le gouverneur, sur la présentation de mes lettres , qu'il n’a, je crois, pas pu lire, maïs sur lesquelles il a reconnu les-sceaux offic lels, me reçoit fort bien et m’accorde ce que je lui demande à grand’peine, par l’intermédiaire de Yovan et de mon dictionnaire fr ançais-turc. Ce doit être un spectacle amusant que de me voir, tenant mon cheval par la bride, embarrassé de mes armes et de mon fouet, feuilleter mon dictionnaire pour accoucher d’un mot qui, le plus souvent, est incompréhensible.

Je retourne au caravanseraï. Quelques minutes après, je reçois de la part du gouverneur un plateau contenant des fruits, du fromage blanc, du lait et quelques feuilles de lavash. En remerciement, je lui envoie aussitôt ma carte avec quelques cadeaux, un couteau, une boussole et des images d° Épinal. Il nous donne un soldat pour nous accompagner

Je donne l’ordre du départ. Le chef katerdji refuse de well mon cheval et veut rester ici. Je dis alors à Yovan de seller l'animal. Il avait à peine posé la selle, que le muletier l’arrache et la jette par terre avec rage; puis il tire son couteau et, comme une brute, veut éventrer son

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propre cheval, pour que nous ne partions pas. Je n’ai que le temps de | sauter sur lui pour l’empêcher de commettre cette folie; d’un coup de

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