‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 156 sur 210 · PAYSAN DES ENVIRONS DE KIRMANSHAH · texte numérisé non relu

PAYSAN DES ENVIRONS DE KIRMANSHAH

n’en sera pas quitte à moins de vingt-cinq coups de bâton. Nous n’avons l =

pas fait cent pas qu'il se met à genoux, m’embrasse les pieds et me sup-

plie de pardonner. Je me laisse toucher. Nous revenons au caravanseraï;

en dix minutes, tout est prêt et nous nous mettons en route.

ti En traversant les rues du village, nous rencontrons sur un superbe cheval un beau cercueil posé en travers; il est accompagné de cavaliers

richement vêtus et de quelques soldats. C’est quelque grand seigneur

| LE que ses amis mènent après sa mort à Kerbéla où 1l a demandé à être en- | | terré. Combien d'amis en France accompagneraïent un camarade jusqu’au (D | EL IER) bel) | | | Hs

DE BAGHDAD A KIRMANSHAH. 339

cimetière, s’il fallait, pour l’atteindre, faire un voyage de plus d’un mois à cheval !

Kasri-Shrin est un pauvre hameau de la frontière persane; quoique traversé par l’Abi-Elwend, il est triste et stérile, et on n‘y voit aucune végétation. Nous traversons en sortant du village les ruines de l’ancienne ville, qui fut construite par Shrine, princesse d’une beauté remarquable et femme du roi Sassanide Chosroës-Parvis, qui régnait de 590 à 628 (après Jésus-Christ). Le palais devait être considérable et semble avoir été construit avec une grande magnificence‘. Un mélange de pierres bleuâtres assez communes dans les montagnes voisines, de briques, de pierres noires et blanches, devait lui donner un caractère tout particulier. Les voûtes, les murailles se sont effondrées; c’est à peine si l’on retrouve la disposition des pièces principales. Les ruines de la ville sont un peu plus loin; le tout est à demi enseveli; l’herbe et les broussailles recouvrent les blocs de pierre et les murs écroulés. Nous voyons deux restes de pans de murs, plus hauts et plus solides que les autres, qui devaient former la porte de la ville. A droite et à gauche s'étendent les restes de l’ancienne enceinte. Laissant marcher en avant le gros de notre caravane, nous nous arrêtons, Hamelin et moi, pour jeter un coup d'œil sur les ruines de l’ancien aquedue qui amenait l’eau de l’Abi-Elwend jusque dans la ville. Il ne reste plus grand’chose de cette construction. Sur un mur d'environ deux mètres d'épaisseur, formant un plan incliné au-dessus des inégalités du sol, on avait percé un long conduit carré dans de gros blocs de la même pierre bleuâtre qui avait servi à la construction du palais; tous ces blocs s’emboîtaient les uns dans les autres avec la plus grande précision et formaient une canalisation merveilleuse, Un des travaux les plus difficiles de cette grande entreprise fut le percement de la montagne, au travers de laquelle devait passer l’aqueduc. On rapporte à ce sujet une légende curieuse.

Un sculpteur fameux, nommé Ferhad, s'était épris de la belle Shrine. Comme sculpteur et comme architecte, sa réputation était

1. Chosroës, selon la tradition, fut un prince magnifique dont les trésors étaient immenses. Son sérail contenait douze mille femmes; il entretenait quinze mille musiciens, à la tête desquels était le célèbre Barbend. Ses chevaux étaient au nombre de cinquante mille; il avait plus de douze cents éléphants; il ne sortait à cheval qu’accompagné de deux cents personnes, portant des cassolettes où brûlaient des parfums. Maïs la poésie orientale s’est surtout évertuée à chanter les charmes de Shrine, dont Chosroës était éperdument amoureux, pour laquelle il étalait un luxe sans pareil et bâtissait des palais, où son caprice l’arrêtait, (De Lycklama, Voyage en Perse.)

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universelle. Aujourd’hui, il n’est pas de merveilles qu'on ne Jui attribue; son nom, en Perse, est resté légendaire. Chaque jour, il venait au palais apporter quelque œuvre nouvelle; il y vit la belle Shrine, la favorite du roi, et en devint éperdument amoureux. Chosroès, pour éloigner Ferhad, le chargea de construire l’aquedue de Kasri-Shrin. Le malheureux architecte, désolé de se voir séparé pour toujours de celle qu'il adorait, répondit au roi qu'il ne consentirait à entreprendre ce travail gigantesque que s’il lui promettait de lui donner Shrine le jour où l’aqueduc serait terminé. Le roi promit.

Chosroës avait mis à la disposition de l’architecte deux mille ouvriers, dont les uns enlevaient la terre, les autres extrayaient et taillaient les blocs de roches bleues. Ferhad, plein de son amour, avait sculpté sur le roc poli, au haut de la montagne et dominant son œuvre, le portrait de Shrine et le sien dans un même médaillon. L’aqueduc se construisait, mais la brèche ne se creusait pas; la montagne aux roches de granit semblait résister à tous les efforts. Ferhad, découragé, reprenait de nouvelles forces en regardant l’image de la reine. Cependant, à force de patience, l’œuvre allait être achevée. Chosroës, désolé de perdre sa favorite, rassembla ses ministres et ses prêtres pour étudier les moyens d’éluder sa promesse. Une de ses femmes, jalouse de la belle Shrine, lui conseilla de répandre le bruit de la mort de la reine. Aussitôt, tout le monde prit le deuil; les animaux eux-mêmes furent couverts de cendres. Ferhad, atterré en voyant s'échapper son bonheur, qu’il croyait si proche, jeta en l’air son pie, qui lui retomba sur la tête et le tua.

Quand nous quittons Kasri-Shrin, il est deux heures. Quelques voyageurs isolés se joignent à nous pour ne pas voyager seuls.

Plus de palmiers depuis ce matin; nous n’en rencontrerons plus sur notre route. Le chemin est poussiéreux, et un léger vent qui souffle derrière nous augmente et maintient à notre hauteur l’épais nuage de poussière que soulèvent nos chevaux ; on ne se voit plus, on étouffe. L’eau qu’on nous avait apportée au caravansérail était tellement mauvaise (un chien n’en avait pas voulu) que Yovan nous avait conseillé de ne pas en boire. Nous faisons une halte de quelques minutes près de l’Abi-Elwend, et nous nous désaltérons avec un plaisir infini. Nous rencontrons beaucoup d’ânes et de bœufs chargés de roseaux fraîchement coupés sur le bord de la rivière, et destinés à la construction de cabanes. La bonne humeur des katerdijis se ralentit; ils restent en arrière. Les soldats, en

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