CHAPITRE XII
DE KIRMANSHAH A TÉHÉRAN
pu 5 AU:13 NOVEMBRE
Arrivée à Kirmanshah. — Le docteur Vaume. — Maison persane. — Kirmanshah; son histoire. — Place du Meïdan-I-No. — Fanfare quotidienne. — Heure orientale. — Agar-Hassan, — Vie et mœurs des paysans kurdes. — Visite aux grottes de Takt-i-Bostan. — Le palais d’Imadieh. — Dîner chez Agar-Hassan. — Départ de Kirmanshah. — Bisoutoun ; les inscriptions. — Sahna. — Kengover. — Asadabad. — Arrivée à Hamadan; attaque; le Tchaparkhaneh. — M. Karapett. — Hamadan; son histoire. — Tombeau d’Esther et de Mardochée. — Tombeau d’Avicenne. — Les bazars. — Les cardeurs de coton. — Les fêtes du Pourim. — Départ d’'Hamadan. — Caravanseraï de Melaguird. — Zerré. — Merek. — Nobaran. — Le Reza-Tchaï. — Samambe. — Saveh. — Khanabad. — Robat-Kérim. —
Arrivée à Téhéran.
En sortant de Mahidescht, nous achevons de traverser la grande plaine marécageuse au milieu de laquelle se trouve le village. Après deux
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heures de marche, une suite de collines pierreuses, puis une vallée fer-
tile, au bout de laquelle nous apercevons les premiers jardins de Aÿr-
Il manshah.
| À | T | . ° 9 = | Nous sommes aux portes de la ville, Je savais qu’un Français, le doc- | | } | T CARE, 7” © , . . Eu 3 14! teur Vaume, habitait Kirmanshah, comme médecin sanitaire du gouverne-
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ment. Je demande à plusieurs passants s’ils connaissent l’adresse du doctor frenqui; personne ne peut me répondre, Je me décide à aller au télégraphe,
où on pourra, Je pense, me l’indiquer. Nous traversons le bazar rempli de
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monde, où règne une grande animation, puis une place; nous faisons
quelques détours au milieu des murs nus des ruelles tortueuses, et nous
sommes au télégraphe; un employé complaisant veut bien m’accompagner chez le docteur.
Le soleil de la science, comme disent les Persans, est tout étonné de voir arriver un Français et m'en témoigne toute sa joie. Il ne veut pas que nous descendions ailleurs que chez lui, et il envoie son domestique
chercher la caravane que j'avais laissée au télégraphe. Le docteur met à
notre disposition une grande salle vide, dans laquelle sont déposés nos
| bagages ; comme il n’a pas de lit à nous offrir, nous passerons la nuit sur
des tapis dans son salon. La maison est bien le type de lamaison persane.
Je demande au docteur la permission d’en relever le plan. (Voy. p. 354.) Kirmanshah partage avec Sinah, situé plus au nord, le titre de chef-
lieu du Kurdistan persan. La ville, située sur le versant d’une colline
arrosée de nombreux ruisseaux tributaires du Kara-Sou, est le centre d’un pays des plus fertiles; les plaines et les montagnes sont d’égales
sources de richesses ; on y cultive les céréales, l’opium, le coton. Les pâtu-
rages et les herbes des montagnes sont excellents pour les troupeaux. La ville fut fondée, selon les uns, par un certain Kirman qui lui aurait donné
son nom; suivant d’autres, par Sapor II, au 1v° siècle, Nadir-Shah, en 1730, la fit fortifier; mais les murs et les remparts se sont détruits et effondrés; il n’en reste plus de traces. Feth-Ali-Shah, en 1831, donna le gouverne-
ment de la province à son fils, Mehemet-Ali-Mirza, qui, dans l’espoir de
s’assurer la succession au trône, à la mort de son père, se rendit populaire par ses bienfaits. Le prince mourut avant son père, et la province tomba aux mains de l’émir Meub-Ali-Mirza, homme ignorant et cruel. Il la tyrannisa par des vexations et des impôts excessifs, à tel point que beau-
coup d'habitants émigrèrent.
Nasr-ed-Dine-Shah, quelque temps après son avènement, le fit rem-
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placer par le prince Imad-ed-Dauleh, son oncle. Celui-ci rétablit un gouvernement sage et Juste; 1l rendit à la ville son commerce et son industrie, à la province ses exploitations déchargées d’onéreux impôts.
La ville compte plus de trente mille habitants; ils travaillent l’or et l'argent et font de belles pièces d’orfèvrerie; on les voit dans les bazars exécuter des fourneaux de kalians merveilleux de dessin et de fini; ils font anssi mille petits objets en cuivre qu’ils étalent au milieu d'articles europeens, calicot de Birmingham et sucre de Marseille.
Le docteur nous mène au palais du gouverneur, sur la place de Meïdan-I-No, où se trouve le poste télégraphique. L’employé parle anglais ; il nous fait monter sur la terrasse de la maison, d’où nous avons une vue assez complète de la ville et des environs. La place est fort animée; des cafés tout autour ornés de peintures qui bariolent les murs.
À notre gauche, au loin, la longue montagne de Bisoutoun, terminée par le rocher de Bisoutoun. Cette montagne majestueuse, que le soleil couchant éclaire d’un reflet rosé, borde une plaine immense baignée par le Kara.
Sur la face sud de cette place, à notre droite, se trouve une petite cabane dominant les terrasses et ornée de naïves peintures. Tous les SOITS, au moment du coucher du soleil, cinq ou six musiciens y montent pour témoigner au soleil tout le chagrin qu’éprouvent les hommes en le voyant partir et le désir qu’ils ont de le revoir le lendemain. La musique commence par un solo de tambourin; la grosse-caisse l’accompagne ensuite: puis ces instruments cèdent la place aux airs calmes d’abord, puis extrafantaisistes d’une clarinette; enfin ces instruments chantent ensemble. De longues trompettes droites viennent mêler leurs sons, semblables à des mugissements, à ce concert infernal. La musique cesse, les trompettes poussent trois dernières plaintes, un coup de canon, et le dernier rayon de soleil à disparu; les clairons du régiment sonnent la fanfare du gouverneur. Le jour suivant commence, et si, nous autres Européens, nous sommes encore au 5 novembre, les Orientaux, Turcs et Persans, sont au 6. Cette mode orientale nous a souvent trompés; comptant à l’européenne, nous nous trouvions en retard d’un jour.
IT était trop tard pour que nous rendissions visite au riche Agar- Hassan, le gros bonnet de Kirmanshah, celui avec lequel comptent les gouverneurs. Il représente au besoin les puissances étrangères qui n’ont pas de consuls. M. Bernay avait eu la complaisance de nous remettre un mot pour lui. Il nous aurait offert l’hospitalité, comme il le fait à tous
les Européens qui viennent à Kirmanshah, si M. Vaume ne nous avait si aimablement exprimé son désir d’héberger des compatriotes.
En rentrant à la maison, je raconte au docteur les ennuis que nous avons eus avec notre guide Nannu. Comme il a eu l’occasion de voir M. Gauthier, je lui demande si notre compatriote a été aussi content que Nannu le prétend. M. Gauthier en a, au contraire, été peu satisfait et l’a renvoyé, après s’être aperçu de plusieurs friponneries.
Les Kurdes de la province de Kirmanshah sont doux et faciles; 1ls appartiennent à la secte des Ali Allahi, qui est la plus tolérante. Dans
cés avec les chrétiens, qui se montrent
certains villages, 1ls se sont mélan beaucoup moins tolérants. Dans plusieurs de ses tournées, M. Vaume, arrivant avec ses serviteurs, a vu les chrétiens enfermer leurs femmes, tandis que les Kurdes laissaient les leurs libres. |
Les femmes ne sont pas voilées; elles portent un costume des plus bizarres : quelques-unes ont une vraie crinoline en cerceaux de Jonc, un jupon rouge et une camisole. Je ne sais ce qu’elles portent en dessous.
Pour occuper la soirée, le docteur me donna quelques renseignements fort intéressants qui complétèrent mes notes sur la vie des paysans
kurdes. En voici le résumé :
Le village de Homermelle, situé sur la route de Sinah, est bien le type exact des villages du Kurdistan; 1l peut servir d'exemple.
Le village compte deux cent cinquante maisons pour douze cents habitants, la plupart Kurdes, de la religion shlite, appartenant aux tribus de Kerind, de Gourahm et de Kelhourd, et d'anciens nomades fixés.
Leurs biens s'élèvent à trois cents têtes de gros bétail, treize cent cinquante moutons et chèvres, trois cents ânes. Les bestiaux paissent sur les terres en repos du village ou sur les hauteurs, propriété de l’État. Comme terrains agricoles, le village possède toute la surface que peuvent labourer soixante paires de bœufs avec un gros crochet de bois comme charrue (4 ou 5 hectares par paire). Sur cet espace, on sème d’abord cinq
arvars de blés, soit cinq cents batmans! (le batman est de 3 kilogr. 120),
puis un peu d’opium, de l’orge et quelquefois du coton.
Le blé rapporte cinq cents pour cent. L’arvar de blé se vend douze
1. La valeur du batman varie, en Perse, suivant certaines régions : elle est différente à
Téhéran, à Ispahan, à Boushir. A Tauris, la valeur du batman s'élève à plus de six kilos.
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krans, Parvar d’orge quinze krans. L’année dernière, on a récolté quarante-cinq batmans d’opium, qui se sont vendus huit tomans‘ le batman.
Le village possède aussi des vergers où l’on récolte en quantité des abricots, des prunes, des pommes, des amandes, des pêches, des grillotes. Dans les potagers, on cultive des pommes de terre (qu’on ne mange pas), des pois chiches, des oignons, des fèves, de l'ail, des aubergines, des melons, des courges et des pastèques; on récolte aussi les noix et les baies des frênes.
Le village appartient à Hadji-Mohammed-Ali, sujet ottoman, qui donne aux Kurdes le droit de s'établir sur ses terrains, moyennant une redevance du tiers des produits. Cette taxe exagérée ruine le village, qui est exténné de misère et de maladie. C’est une terrible chose que cette suzeraineté des puissants et des riches lorsqu'ils oppriment aussi brutalement le peuple. Au lieu de faciliter au pauvre le payement de sa dette, ils l'écrasent en exigeant des remboursements excessifs et injustes.
Certains riches propriétaires arrivent à posséder ainsi des portions notables de provinces. Dans la province de Kirmanshah, sur deux cent cinquante villages, Agar-Hassan en possède plus de cent: cela peut devenir un monopole dangereux pour le gouvernement.
Passons maintenant à la vie intime de l’habitant. Les maisons sont construites en pisé, autour d’une cour commune à deux maisons: elles servent à la fois aux gens et aux bestiaux. Une seule ouverture, qui tient lieu de porte, donne le jour et la lumière dans la chambre. Un trou dans la terre, au milieu de la pièce, sert de four et de foyer; un jour est laissé au-dessus de ce trou dans le plafond formé de branchages, recouvert de terre gâchée. Dans cette pièce se trouvent quelques vases en terre, un berceau primitif, une petite roue en fer et bois pour filer la laine et un lit de grossiers feutrages. En face de l’entrée, une autre ouverture conduit à l’étable, où en hiver hommes et bêtes vivent ensemble; le sol de l’étable est sans inclinaison et saturé d’urine.
J'ai mesuré deux de ces pièces. Dans l’une (3,50 de long. 3 mètres de large, 2 mètres de haut), habitaient un homme, deux femmes et deux ânes. Dans l’autre (5 mètres de long, 3 mètres de large, 2 mètres de haut), un homme et sa femme, son gendre, sa fille, deux enfants, plus une paire de bœufs, deux ânes et quatre moutons. Ils vivent dans la
1. Le kran vaut actuellement quatre-vingts centimes ; le toman, huit francs.
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