‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 180 sur 210 · PE REA · texte numérisé non relu

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Paris, ancien chef de musique des voltigeurs. Lorsqu'il arriva en Perse, on lui offrit pour cette fonction le grade et le titre de général.-Sa besogne n’est pas mince, car les élèves ont fort à faire pour acquérir une éducation musicale, dont les principes leur semblent inutiles. Beaucoup de mes lecteurs connaissent la marche impériale que le Figaro publia dans un de ses suppléments, mais ils ne savent pas par quel tour de force cette marche fut composée. C’était la veille de la fête du shah. Un courtisan donna à entendre au monarque qu’il devrait avoir une marche nationale : il n’en existait pas; c'était un malheur pour l’armée et la nation persane. € En effet, dit le shah, il faut une marche nationale ; qu’on aille me chercher le chef de mes musiques! » M. Lemaire arrive. « C’est demain ma fête, lui dit le shah, je veux être salué par l’air national persan : faites-en un. » M. Lemaire objecte que le temps est bien court pour un pareil travail ; en admettant même qu’il passe la nuit à composer et à orchestrer une marche, les musiciens ne pourront jamais la savoir. Peu importe au monarque ; il n’a pas fait venir un chef de musique de Paris pour qu'à sa première demande, 1l se retranche derrière un mauvais prétexte. Notre compatriote rentre chez lui et se met hardiment à la besogne. Il est huit heures. À minuit, les deux reprises et le trio sont achevés. Tous les musiciens sont appelés, copient leur partie, la travaillent ; on répète dans la nuit et, ainsi qu’il l’a souhaité, le shah des shahs est réveillé le matin par l’hymne national.

Le docteur, pour nous être agréable, nous fait servir plusieurs plats persans. Il y à trois plats de riz, préparés des trois manières persanes : d’abord le riz bouilli, servi en pâtée dure; le chillau ou riz naturel, bouilli lécèrement, puis cuit à l’étuvée, l’eau une fois Jetée ; le pillau, ou riz accommodé avec du mouton grillé (#kebab) et coloré de safran.

M. de Vauvilliers nous parle de ses travaux; 1l s’occupe en ce moment d’une route carrossable entre Téhéran et Tauris que l’on continuera plus tard jusqu'à Djoulfa. Quant à la route de Rescht, elle à été à peu près laissée de côté. Quand le shah fit ses premiers voyages en Europe, il revint pénétré d’admiration pour nos routes ; 1l voulut Joimdre Rescht à Téhéran par une voie qui égalerait nos plus belles routes nationales. Le crédit fut voté et accepté pour la première partie de la route jusqu'à Kaswin; la seconde se ferait l’année suivante. On traça la route presque droite, sur une largeur de quinze mètres ; elle fut nivelée et sembla si belle ainsi

aux entrepreneurs qu'ils jugèrent inutile de faire une chaussée macada-

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une chose à demi, veut dépenser vingt millions qu'il ne peut trouver; l'affaire est toujours remise à l’année suivante.

Le shah aime beaucoup la géographie ; il possède dans son palais une sphère terrestre en or, dont les mers et les continents sont indiqués en pierres précieuses !. N’eût-il pas mieux fait d’employer les sommes follement dépensées pour ce travail à faire relever la carte de son pays, dont des parties entières et des plus importantes n’ont jamais été tracées? Le Karaghan, aux portes de Téhéran, région des plus peuplées, est indiqué

sur toutes les cartes comme un désert inhabité et inconnu.

| Je ne voudrais pas être accusé de parti pris contre la Perse, Je ne rapporte que ce que J'ai vu ou appris de source certaine ; ces récits, quelque fantastiques qu’ils puissent sembler, sont donc scrupuleusement vrais. Je suis convaincu que le pays marche à la ruine, faute d’être suffisamment gouverné. Avec un gouvernement actif, honnête et intelligent, la Perse serait devenue une grande nation. Pour le moment, c’est à qui, parmi les fonctionnaires, cherchera à spolier l’État. Sous prétexte de zèle, un courtisan propose au shah de créer un emploi pour surveiller les dilapidations. On le nomme dans cet emploi; il fait condamner de puissants personnages; mais 1] n’y avait pas un mois que la charge lui avait été confiée, qu'il était disgracié pour abus du même genre.

Au milieu de cette cour, dont les personnages sont indignes, se distingue cependant un homme qui, au dire de tous, représente le véritable type noble de l’ancienne aristocratie persane. C’est le Moustofi-el-Memalek, grand vizir et premier ministre. Comme tous les Persans, il fait payer ses services; nul ne peut obtenir de lui place ou décoration sans un cadeau proportionnel; mais, en revanche, il fait travailler beaucoup de monde et, chaque jour, fait de larges distributions aux pauvres. Plusieurs autres personnages, élevés en Europe, où ils avaient fait de brillantes études, tentèrent d’amener de sages réformes ; leur zèle sincère, au lieu d’être apprécié, leur valut la disgrâce, souvent l’emprisonnement.

16 novembre.

Dans la matinée, je fais venir un tailleur arménien et lui commande

1. Les mers sont en émeraudes, la France et l'Angleterre en brillants, l'Afrique en rubis, la Perse en turquoises, la Chine en topazes, l’Inde en améthystes. Le diamant qui indique Téhéran fut pris, dit-on, sur le cadavre du dernier roi afghan et offert à Shah Thamasp Il.

un gros vêtement pour terminer mon voyage ; l'hiver commence à se

faire sentir, et il fera grand froid. Il prend à peine trois ou quatre mesures et prétend que le vêtement sera mieux fait qu’à Paris. Nous déjeunons à l’ambassade et rentrons à l’hôtel, où le docteur Tholozan à la complaisance de venir nous prendre pour nous faire visiter le palais du shah.

Descendant la rue du quartier européen, nous arrivons sur la place

du Meïdan-i-Topkhaneh. Cette place est fermée par six portes, qui

donnent accès aux six grandes avenues principales de la ville. Elle est

ornée d’un bassin flanqué de quatre canons et de piles de boulets. Deux des portes sont remarquables et donnent une idée du goût architectural persan. L'une, celle de Nasr-ed-Dine, ouvre sur le Chems-Amarath, avenue conduisant au bazar ; l’autre, Dervash-i-Topkhaneh, ouvre sur le Chiavan-

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Almas (porte des Diamants). C’est cette dernière que nous prenons pour nous rendre au palais. On passe devant le ministère de la guerre ! (Othagh Nizam, palais de l'Ordre). C’est un gracieux pavillon au milieu d’un jardin planté d’arbres émondés très haut, pour que l’air circule librement sous ce majestueux parasol de verdure. Presque en face se | trouve une petite porte par laquelle nous entrons dans l’Ark.

L’Ark, ou palais du shah, n’est pas formé d’un seul édifice ; c’est

un ensemble de constructions au milieu de cours dallées, de jardins et

de pièces d’eau. Après avoir traversé une première cour plantée d’arbres et un passage sous un premier bâtiment, nous nous trouvons dans une autre cour dallée, bordée d’arbres, au milieu de laquelle est un grand bassin. En face est le éalur ou salle du Trône, pièce immense, ouverte sur la cour, et dont l’entablement est soutenu par deux colonnes torses,

en albâtre, ornées de fleurs peintes avec grande finesse. Au milieu de la pièce, se trouve le trône (takht-i-mermer) en marbre sculpté ; douze cariatides supportent la grande table de marbre à environ un mètre de | hauteur; autour, une balustrade en marbre découpé à jour et un dossier 14 sculpté plus finement encore. Les jours d’audience solennelle, le shah fl s’assied sur de riches tapis placés sur le trône ; tous les grands dignitaires se prosternent autour de lui. On lève alors les velums immenses qui fermaient la salle : le roi des rois apparaît dans toute la majesté d’un dieu

à la foule prosternée dans la cour, et écoute les requêtes. Autour de la

1. L'armée persane se compose de 80,500 hommes, 70,000 hommes d'infanterie divisés en 27 bataillons ; 2,500 hommes de cavalerie ; 8,000 hommes d’artillerie avec 200 canons. Il y a en

plus une cavalerie irrégulière et une milice chargée des services intérieurs, de 70,000 hommes environ.

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salle, d'anciennes peintures représentent Feth-Ali-Shah (grand-père du roi actuel) dans plusieurs phases de sa vie; il est facilement reconnaissable à sa grande barbe noire dont 1l était très fier.

A côté de cette cour est un grand jardin, nommé Guwlistan (pays des roses). De grandes allées droites dallées sont bordées de petits canaux en faïence où coule abondamment une eau limpide et fraiche. Des massifs de beaux arbres, formant, comme dans le jardin de lOthagh Nizam, un dôme élevé de verdure, garantissent des rayons de soleil et tamisent la lumière. Des bassins, des jets d’eau donnent de la vie et entretiennent la fraîcheur ; de petits ponts en fer, des kiosques aux verres de couleur complètent l’ornementation. C’est le jardin du shah.

Tout autour, les murs sont garnis de faïences représentant des rangées de soldats en grandeur naturelle, avec de singuliers costumes ; des pantalons roses ou jaunes, des tuniques bleues ou vertes, garnies de brandebourgs ; le bokharaï noir surmonte leurs figures roses et réjouies, auxquelles des moustaches en croc et des sourcils terribles, bien noirs, ne réussissent pas à donner un air féroce ; ils sont chaussés d’escarpins et ne posent pas sur le sol; l'artiste n’a pas songé à le dessiner.

L’entrée du palais proprement dit donne sur ce jardin. Une porte en verre ouvre sur un bel escalier, orné de bronzes de goût douteux. Nous montons l'escalier et arrivons à la chambre du Conseil. C’est une grande pièce carrée où tout ce qui n’est pas européen est splendide ; les lambris et l’architecture intérieure sont en facettes de verre et glacettes, genre de décoration dans lequel les Persans excellent. Par terre, un tapis d’Hérat de toute beauté, et, dans un coin, le trône des Paons, pris à Delhi, en 1740, par Nadir-Shah au grand mogol Ahmed-Shah. Ce trône est d’une valeur inestimable; il est recouvert entièrement d’un placage d’or incrusté des pierreries les plus riches et les plus rares. Le dossier est surmonté d’une étoile en diamants‘, Le reste de la pièce est décoré de lustres de Venise, de jardinières en faïence, de fauteuils en bois doré, de pendules en cuivre sous des globes de verre; sur ces pendules on a laissé l'étiquette verte indiquant le prix (13 fr. 90 ; 15 fr. 65), qui faisait bon effet sur le jaune du cuivre; puis des fleurs artificielles dans des vases de foire.

Nous descendons l’escalier en passant devant la bibliothèque qui renferme de curieux manuscrits. Il serait trop long d’énumérer toutes

1. Un mouvement d’horlogerie, fixé derrière cette étoile, la fait tourner pendant les cérémonies, pour augmenter l'éclat des brillants.

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les pièces que nous traversons ; elles n’ont, du reste, aucun caractère particulier; quelques-unes sont parquetées avec grand soin. La pièce où le

sultan se tient le plus habituellement est une grande chambre carrée,

ornée de cinq lustres en verre de Venise. Les murs sont tendus de papiers

peints, représentant, dans des médaillons, des portraits de femmes en

chromos de sucre de pommes; par terre, un magnifique tapis. à fond blanc

recouvert de carpettes sur lesquelles s’assied le shah ; les fauteuils et les

chaises ne servent à personne. De cette salle, nous passons dans l’Oran-

gerie, au milieu de laquelle coule un ruisseau entre deux lignes d’orangers plantés dans des bacs. Dans cette pièce se trouve la fameuse porte des Voluptés, fermée à tous les hommes; c’est celle qui conduit à l’anderoun du roi, aux appartements de ses femmes.

Nous sortons de ce corps de bâtiment et, traversant le Jardin, nous arrivons devant le Palais du Soleil ou le Soleil des Palais (Chems Emaret). Au haut d’un large escalier, bordé d’anciens bronzes persans fort beaux,

est une pièce semblable au talar, mais un peu plus petite et dans laquelle

sont placées les deux fameuses tapisseries des Gobelins offertes par Louis-Philippe à Mohammed-Shah, père de Nasr-ed-Dine.

À côté d’objets persans de grande valeur, sont placés des objets européens de la plus mauvaise exportation. Dans un coin, une immense pendule mécanique, offerte par l'Angleterre. Lorsque l'heure sonne, un paon fait la roue et crie, tandis qu’une pagode chinoise s'élève et que des ruisseaux de cristal se mettent en mouvement. Cette pièce était d’abord destinée à l’empereur de Chine, Elle était en route en 1866, lorsque la guerre éclata. L’Angleterre, ne voulant pas voir son cadeau perdu, arrêta alors le colis à mi-chemin et l’offrit au shah de Perse.

Quoi qu'il en soit, ce palais, qui n’est sans doute pas en rapport avec nos goûts et nos idées sur le beau en architecture, peut passer pour une des brillantes œuvres de l’art persan.

Le shah aime passionnément, ainsi que je l’ai déjà dit, la géographie

en général. Dans un petit bâtiment où 1l se retire souvent, plusieurs

pièces sont tendues de cartes. Le shah a tous les goûts et toutes les

habitudes d’un nomade ; il ne couche n1 ne mange Jamais dans la même

pièce. Ses grands plaisirs sont la chasse, l’équitation, la vie en plein air;

1. M. d'Orsolles, dans son livre Au Caucase et en Perse, a fait une description très détaillée des appartements du shah.

il aime à quitter la ville pour aller s’établir ou camper quelques jours avec toute sa suite dans quelque coin sauvage.

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