‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 193 sur 210 · SR · texte numérisé non relu

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LE GHILAN. 439

Nous rentrons en ville par les faubourgs, au grand galop, éclaboussant les passants, à la grande joie de Youssouf. Nous traversons une grande place, Sarza Meïdan (place Verte), ornée de beaux arbres et d'un grand tapis vert, promenade habituelle du high life et des commerçants, à quatre heures, une fois les boutiques fermées. Sur une autre place nous voyons une foule énorme ; nous nous approchons ; c’est un tazieh que l’on joue, un tazieh tout à fait populaire. Les acteurs n’ont aucune richesse dans leurs costumes, mais les gémissements et les plaintes des assistants n’en sont pas moins sincères.

Nous dînons chez M. Vlassow et nous nous retirons vers onze heures.

27 novembre,

Youssouf nous réveille en sursaut; un bateau, nous dit-il, part ce soir à sept heures ; il vient de recevoir une dépêche qui le lui annonce. Vite nous faisons nos préparatifs, et prenons congé de M. Vlassow.

Pendant que nous déjeunons, les bagages, chargés dans des cacolets, partent en avance sous la conduite d’un domestique qui nous retiendra une barque à Piri-Bazar.

Nous montons à cheval à midi. La première partie de la route est dans un état déplorable, la seconde est aussi bien pavée et aussi propre que le meilleur chemin de France. En trois quarts d’heure, nous arrivons à un grand caravanseraï où sont déposés mille ballots de marchandises qui viennent d’être débarqués et attendent que des caravanes les prennent pour les conduire dans l’intérieur.

Nous traversons la cour et nous nous trouvons sur la berge d’un arroyo de quelques mètres de large, sur le bord duquel stationnent une dizaine de longues barques munies de mâts.

Toutes nos caisses sont déjà rangées dans une de ces barques ; les rameurs sont à l’avant, une petite tente et des coussins nous sont réservés à l’arrière, Je laisse à Youssouf tout notre attirail de campement et de harnachement. Nous démarrons. Le cours d’eau est étroit ; les rameurs préfèrent haler le bateau du rivage ; ils le traînent en courant ; de temps à autre on rencontre une barque allant en sens inverse.

L'aspect du paysage est absolument celui des terres basses de la Cochinchine et du Tonkin; les rives sont bordées de buissons et de halliers auxquels succèdent bientôt d'immenses champs de roseaux. Les rives

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Mirza Youssouf nous avait remis une lettre pour un Arménien de ses amis, Karapet Nerserov, qui, disait-il, connaissait très bien le françals, mais qui, en réalité, ne sait pas un mot de notre langue. Heureusement le directeur du bureau de poste parle un peu le francais. Nous apprenons alors qu’il n’y a pas de bateau en partance; celui qu’on avait annoncé à Youssouf était parti la nuit dernière; c'était la confusion de l’heure persane et de l’heure française qui avait trompé Youssouf.

Il fallait done songer à trouver un logement. Grâce à la complaisance de l’employé de la poste, on nous donne une pièce où les insectes ne seront pas à craindre, elle sert à faire sécher des feuilles de tabac.

Nous ne pourrons peut-être pas partir avant quinze jours.

3 décembre.

Nous avons passé à Enzéli une semaine fort ennuyeuse ; presque tout le temps il a plu et nous ne pouvions sortir de notre séchoir à tabac. Trois fois nous eûmes la surprise de voir au loin la famée d’un vapeur qui approchait, mais tous venaient de Bakou et faisaient le tour de la Caspienne dans le sens opposé à celui que nous devions suivre,

Enzéli est une pauvre petite ville de deux à trois cents maisons. Elles sont entourées de jardins, de vergers, clos de palissades en roseaux très serrées, de sorte qu’on ne peut voir ce qui se passe à l’intérieur : beaucoup de maisons ont des toits en roseaux: ces habitations basses, recouvertes de chaume, entourées de vergers, ont l’aspect de petites fermes normandes. Le shah a fait construire à Enzéli un pavillon où il se repose lorsqu'il va en Europe. C’est une superposition de cinq étages, avec une pièce à chaque étage entourée d’un balcon circulaire, soutenu par des colonnes. L’ameublement et la décoration intérieure sont atroces et dans le plus triste état ; le mobilier est pitoyable ; il n°y a pas deux sièges qui aient leurs quatre pieds.

Le shah possède aussi à Enzéli un petit vapeur à roues, si détérioré maintenant, que je doute fort qu’il puisse se risquer en haute mer. Ce malheureux bateau fut un jour capturé par un navire de la marine russe, pour s'être permis de naviguer sous pavillon persan. La Caspienne est considérée comme lac russe et aucun bateau ne peut la parcourir sous un autre pavillon que le pavillon russe, Le yacht fut rendu au shah ; depuis il n’est pas sorti du lac d’Enzéli.

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La barre d'Enzéli, à l’entrée du chenal, est fort dangereuse, et l’embarquement est difficile. Le chenal est profond, mais les bas-fonds qui en bouchent l’accès sont infranchissables pour les grands bateaux. L'arrivée en Perse par cette voie est fort belle : on a devant soi une campagne luxuriante et au fond la chaîne majestueuse de l’Elbrouz.

Le bateau devait arriver aujourd’hui 3 décembre. À cinq heures il n’est pas encore signalé. Hovannès, le chef du bureau de poste, nous dit d’un air plein d'assurance qu’il n’y faut plus compter pour aujourd’hui, Tous nos paquetages étaient faits ; nous les défaisons pour mieux passer la nuit. À peine dormions-nous depuis une heure, que Karapet vient nous annoncer en toute hâte que Le bateau de la compagnie Caucase et Mercure vient d'arriver et ne restera qu’une heure en rade. Nous refaisons nos paquets, pendant que Hovannès va retenir une barque qui nous mènera au bateau. Le vent est violent, la mer fort agitée ; la petite

barque saute comme un volant. L’embarquement n’est pas commode, le gros bateau danse autant que la barque.

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