CS DE
di EN PERSE.
encore bien relative. Les services intérieurs de la poste et du télégraphe sont assez réguliers, la police est mieux faite et on peut voyager avec sécurité, chose impossible en Turquie.
Sur les principales voies de communication, l'État a établi, pour les courriers et les voyageurs, un service de chevaux de poste qui leur permet d’aller beaucoup plus vite qu’en caravane où l’on ne peut guère dépasser la moyenne de cinquante kilomètres par Jour ; il suffit, pour en user, de demander une autorisation qui n’est jamais refusée. On appelle cela voyager en tchapar, et la maison du relais se nomme #chaparkhaneh. La taxe se paye à chaque relais, à raison d’un kran* par cheval et par farstak. Le farstak représente l’unité de distance persane ; elle est fort variable et je n’ai jamais pu me rendre compte de sa véritable lonoueur ; dans certaines régions elle semble valoir cinq kilomètres, dans d'autres six et même sept; je crois que la manière la plus simple de l’estimer est de la considérer comme représentant l’espace parcouru pendant une heure par un cavalier marchant bon pas sans courir. C’est ex tchapar que nous nous rendons à Tauris.
Ma selle n’est autre qu’une selle d'ordonnance de cosaque, que j'ai achetée à Tiflis; elle me gêne bien un peu, car sa disposition ne permet pas de monter comme avec nos selles ordinaires ; elle est relevée fortement devant et derrière, sans quartiers ; il faut se tenir presque droit sur ses étriers ; la jambe ne peut se plier et suit la ligne du corps. En quelques temps de galop, nous avons rejoint nos bagages fixés sur deux chevaux, dont l’un porte nos deux malles en cuir et un lit de camp et l’autre nos sacs, couvertures, appareils, etc., dans des courgines, espèces de grands sacs en tissus de laine très solides, qui se font équilibre comme une besace et que nous nous étions procurés à Tiflis; le tout est bien fixé et les chevaux débridés sont chassés au galop par le #chaparji qui nous accompagne, tant pour surveiller les chevaux que pour les ramener ensuite au relais de départ.
La première étape donne, au voyageur qui borne sa visite à Tauris, une assez juste idée de ce au’est une grande partie de la Perse; des plaines sablonneuses et remplies de cailloux, suivies de montagnes aussi
arides que la plaine, rocailleuses, desséchées, n’offrant d’autres variétés
1. La monnaie persane se divise en tomans qui valent environ 8 francs. — en Arans — — 0 fr. 80.
— — en chaîs — — 0 fr. 05.
DE DJOULFA A TAURIS. 45
que les nuances du sol qui passent de la glaise verdâtre au rouge brique. La première demi-heure dans cette plaine surchauffée et l’ascension qui commence sont tant soit peu pénibles. Nous entrons bientôt dans une gorge d’un aspect fantastique et sauvage ; les chevaux, lancés au grand galop, courent au milieu des rochers montant, descendant; je suis étonné de la sûreté de leurs pieds; il est peu de cavaliers, même sûrs du cheval qu’ils montent, qui oseraient risquer en France le quart des dangers que nous courons sans y prendre garde dans ces courses effrénées, suivant et ramenant dans la bonne voie les chevaux de bagages qui s’en écartent.
Le tchapardji nous raconte une histoire de brigands et de poste attaquée il y a quelques jours dans cette gorge. Nous rencontrons une grande caravane d’hommes arrêtée près d’une source ; ils vont, paraît-il, à Tauris, à Téhéran et jusqu'à Ispahan même chercher du travail ; nous les avons vite dépassés. Laissant nos hommes continuer, je fais un petit crochet avec Hamelin pour voir une source d’eau minérale d’une apparence verdâtre, qui semble contenir des sels de cuivre; nous rejoignons nos hommes, et, continuant toujours notre galop, nous atteignons une autre source claire et limpide près de laquelle nous nous reposons quelques instants. Nous nous plongeons avec délices la figure entière dans cette eau fraîche qui nous ranime. Nous avons appris pourtant à nos dépens à ne pas abuser de cette Jouissance, car l’eau qui rafraîchit sur le moment occasionne des gerçures fort douloureuses que la sécheresse de l’air augmente chaque Jour.
Nous repartons à la même allure ; une courte montée et nous arrivons à une plaine immense. Au milieu de cette plaine, nous apercevons un petit village entouré d’arbres sur le versant de la montagne, une véritable oasis dans ces espaces desséchés : serait-ce déjà l'étape? Serionsnous arrivés à Aw'andibi? Je comptais alors sans ces trompe-l’œil des srandes étendues ; il nous fallait encore plus d’une heure pour gagner le village qui semblait s'éloigner à mesure que nous avançions.
Il est six heures un quart quand nous arrivons au tchaparkhaneh; le soleil est déjà couché et la nuit sera vite tombée; nous nous installons au plus vite dans le balakhaneh où nous faisons monter nos bagages.
Ces maisons de poste sont ce qu’on peut imaginer de plus primitif : quatre corps de bâtiment d’un seul étage, sans fenêtres extérieures, forment un carré autour d’une cour intérieure ; on y entre par un large couloir, de chaque côté duquel sont des bancs de terre d'environ un mètre
de hauteur, et donnant accès à deux chambres sans autre ouverture que la baie d'entrée; puis on arrive dans la cour à ciel ouvert; les chevaux sont attachés tout autour et dans les murs fort épais sont percés de orands trous‘, sortes de niches où l’on met leurs rations de fourrage ; derrière ces murs sont des écuries basses, étroites et malsaines, où on met les animaux à l'abri l'hiver. Trois corps de bâtiments composent les écuries ; le quatrième, celui de l'entrée, est réservé à l'habitation du maître de poste et des voyageurs. Dans un coin de la cour, du côté de l'entrée, un escalier, semblable dans tous les tchaparkhanehs, composé de quatre ou cinq marches de plus de trente-cinq centimètres de haut et de cinquante centimètres de large, et creusé dans le mur, donne accès à un logement de deux chambres, situé sur la terrasse au-dessus de la porte d'entrée, et que l’on nomme balakhaneh. Dans bien des villages, la maison de poste est la seule qui ait une habitation au premier étage; ce logement, plus confortable, est réservé aux voyageurs de distinction; la chambre principale a deux fenêtres et souvent une petite véranda sur la rue ; les deux fenêtres sont grillées avec des barreaux de boïs sur lesquels on peut en hiver se donner le luxe de coller du papier. On n’a le droit d'occuper le balakhaneh que pendant trois jours; après quoi il faut le céder aux autres VOyageurs, s’il en vient : la redevance est fort minime, mais je n’en ai jamais su exactement le prix, car, pour récompenser la complaisance des maîtres de poste dont, je dois le dire, je n’ai Jamais eu qu’à me louer, je donnais en partant une Somme qui était toujours de beaucoup supérieure à celle que je pouvais devoir.
Toute la construction est en terre gâchée mélangée de hachures de paille; la terre de ce pays est très argileuse et offre beaucoup plus de consistance que la nôtre; néanmoins, le grand défaut de ces constructions est de fondre pendant les grandes pluies. Nous nous installons avec nos bagages, nos selles et tout notre équipement dans le balakhaneh, Pas un meuble, bien entendu, quatre murs et deux fenêtres qui ne ferment pas; il sera facile de ne rien oublier au départ; nous nous asseyons Sur nOS bagages, pendant que Gérôme nous procure des œufs,
du thé et du lait : ce sera tout notre diner. Hamelin dresse son lit de
camp, je remplis de paille le sac qui me sert de lit; nous nous étendons
sur nos couchettes et n’avons pas grand’peine à nous endormir.