CHAPITRE V
D'OURMIAH A VAN
Départ d'Ourmiah. — Composition de notre caravane. — Village de Nasi. — Un intérieur de paysans. — Goundervan. — Égarés. — Berdick, village kurde. — Ouassen, village grégorien. — Médecin malgré moi. — Les gorges de Berdick. — Châteaux forts. — Quelques mots sur les Kurdes. — Sur la crête, frontière turco-persane, — Une nuit chez les Kurdes. — Un arbre sacré. — Le Grand-Zab. — Plaine de Bashkalah, — Disparition des eaux. — Kalaï-kerani, — Travaux d'agriculture. — Bashkalah. — Le pacha. — Le télégraphe et le télégraphiste. — Le R. P. Réthoré. — Route carrossable entre Bashkalah et Van. — Visite sanitaire. — Mauvaise volonté des muletiers. — Une famille en voyage. — Pansage des mulets. — Panorama et aspect des montagnes, — Makmoudieh. — La forteresse, — La vallée du Koshab-tchaï, — Van.
LA
Les chevaux sont arrivés, ils sont dans la cour; on les bâte et on les selle; nous nous mettons en route. Notre caravane se com pose de onze hommes et de douze chevaux : le cheval d’'Hamelin, le mien, ceux
du guide et du cuisinier, deux pour les bagages, deux autres pour les tcharvadars* ; ceux-ci portent une partie des provisions; nous avons en outre quatre soldats d’escorte à cheval. Le départ se fait en bon ordre, nous sortons de la ville par où nous sommes entrés et quittons la route d'Ourmiah à Diliman à une centaine de mètres des fortifications, près d’un ruisseau qui coupe la route et sert d’abreuvoir. Nous nous dirigeons vers le nord-est. Nous nous arrêterons ce soir à Nasi, petit village à trois heures d’Ourmiah, où se trouve un prêtre chaldéen auquel les missionnaires ont envoyé leur courrier pour le prier de nous recevoir cette nuit.
Après avoir traversé quelques dunes, nous nous engageons dans une orande prairie par un sentier à peine tracé. Nous marchons en avant, Hamelin et moi, avec le mulet qui porte nos appareils, un tcharvadar et deux soldats. Gérôme et le cuisinier surveillent les autres chevaux et ont avec eux deux soldats.
Le temps était fort calme et nous aurions cru que le moindre signal pouvait être entendu. En me retournant, Je vois l’arrière de la caravane à une assez grande distance. Une des charges avait tourné sur un des mulets et il avait fallu s’arrêter; Gérôme avait tiré, pour nous avertir, un coup de fusil dont le bruit n’était pas arrivé Jusqu'à nous. Ce qui s’entend le mieux dans la solitude, ce sont les longs coups de sifflet ; la détonation d’une arme s’entend à peine.
La nuit tombe assez vite: à six heures et demie nous sommes au petit village d’Amou Tagash (village de la poire). Nous rencontrons à l'entrée un ruisseau assez profond qu’il faut passer à gué; les chevaux ont de l’eau jusqu’au ventre, les bagages sont un peu mouillés. En traversant le village, Hamelin marche au milieu de la caravane et moi derrière pour être bien sûr que personne ne s’attardera. Une digue a sans doute été rompue, car la rue est inondée; un cheval tombe dans un trou; c’est heureusement celui d’un des tcharvadars qui ne porte rien, Encore un ruisseau à passer fort large, mais très peu profond; un des soldats traverse en avant pour s’assurer qu’il n'y a pas de trous et nous suivons exactement le chemin qu’il a pris.
Une plaine d’une demi-heure, et nous arrivons à Wasi. Le bon prêtre est tout heureux de nous recevoir, maïs il ne peut nous offrir que la ter-
1. C’est le nom qu’on donne aux muletiers; on les appelle quelquefois aussi Xaterdji, surtout en Turquie, du mot kater, qui signifie mulet.
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rasse de son toit. Il ne sait pas un mot de français. Nous nous installons de notre mieux, tous les bagages empilés entre nos deux lits de camp.
Le curé ne veut pas que nous touchions à nos provisions et nous donne à dîner deux poulets, du riz, des œufs et du lait; les menus changent peu. Je veille à ce que nos hommes aient ce qu’il leur fant pendant que le repas s’apprête. Après le dîner, nous nous roulons dans nos couvertures et nous passons notre première nuit à la belle étoile.
17 septembre.
La nuit n’a pas été chaude; vers deux heures, malgré nos couvertures, le froid nous a réveillés et c’est à peine si nous avons pu nous rendormir. Aussitôt que le jour commence à se lever, je fais tout préparer pour le départ. Le temps, qui est magnifique, nous a bien vite fait oublier les fâcheuses impressions de la nuit.
Je m'étonne de n’avoir plus que deux soldats au lieu de quatre. Quand j'en demande l’explication, on me répond que le gouverneur nous les avait donnés pour nous faire honneur en sortant de la ville, mais qu'ils avaient ordre de revenir; le gouverneur ne voulait pas risquer la vie de ses hommes. En regardant seller les chevaux, je vois qu’ils sont bien moins brillants que je ne les avais crus hier; les bâts dissimulaient de grandes plaies ; le cheval qui porte nos appareils est borgne, un autre boite; celui d'Hamelin et le mien, les meilleurs, sont passables.
Le village de Nasi compte peut-être cent cinquante maisons : les habitants sont presque tous des Chaldéens catholiques. L’eau arrive en abondance des montagnes voisines, les champs qui entourent le village sont bien cultivés et pourtant tous les habitants paraissent pauvres: leurs maisons en terre se composent de deux pièces au rez-de-chaussée; le plancher est en terre battue, la porte, en bois, mal jointe. L’inventaire du mobilier est vite fait : une ou deux nattes ou tapis, quelques jattes en terre et quelques vases en cuivre; comme cheminée, un coin de la pièce dans laquelle on allume le feu et un trou dans le plafond pour laisser passer la fumée. Tous les habitants, à cette époque de l’année, couchent dehors sur leurs terrasses; ils y installent un grossier échafaudage d’un mètre à un mètre, cinquante de hauteur, supportant une plate-forme de deux mètres de côté; ils y montent par une échelle, et toute la famille pêlemêle se niche sous de larges couvertures immondes où grouille la ver-
mine. Nous nous étions beaucoup amusés ce matin à voir sortir tout ce monde de ces espèces de nids qui semblaient inépuisables; on voyait à chaque instant quelque nouvelle tête s'élever de l’amas de couvertures.
Nous traversons un ou deux gués, le village est passé et toute végétation cesse; encore une longue plaine à traverser et nous allons entrer dans les montagnes. Nous rencontrons quelques habitations isolées,
carrées, entourées de quatre murs crénelés avec des tourelles aux angles ;