LITS SUR LES TERRASSES A NAS
elles ressemblent à de petits forts; les habitants sont parfois forcés de soutenir de véritables sièges contre les brigands; si près de la frontière, leur audace redouble, car, s’ils sont poursuivis, 1ls auront vite gagné le territoire étranger, où ils n’ont plus rien à craindre. Nous suivons un sentier rocailleux sur le flanc d’une colline aride ; à droite des coteaux stériles; derrière nous, dans la direction du sud-est, on aperçoit encore et pour la dernière fois le lac d’Ourmiah qui reflète comme un miroir les rayons du soleil. La route continue par une suite de montées et de descentes souvent fort raides; le cheval des appareils, qui est borgne, manque de tomber plusieurs fois. Depuis six heures que nous marchons, pas un arbre, pas la moindre végétation; nous allons entrer dans une grande plaine; le versant que nous descendons est au midi, il n’y a donc pas un endroit
D'OURMIAH A VAN. 103
à l’ombre pour se reposer. Nous rencontrons un ruisseau et nous nous arrêtons en plein soleil pour déjeuner. Les chevaux dessellés paissent en liberté, les bagages sont réunis en tas. Avec nos lits de Camp nous bâtissons une espèce d’abri,
Yovan prépare consciencieusement le déjeuner; c’est un brave garçon, honnête, dévoué, obligeant, mais qui n’entend absolument rien à la cuisine française, Après notre repas, nous nous reposons une heure, les chevaux mangent un peu d'orge; puis nous repartons.
À peine avons-nous fait cinq ou six cents mètres, que les soldats nous font quitter la route pour gagner un village. Je m'étonne de cette direction qui ne doit évidemment pas être la bonne. I] y a, me disent-ils, au village, un poste de soldats qui doivent les relayer; c’est l’ordre qu’ils ont recu; ils montrent un papier à Gérôme qui ne sait pas lire le ture et qui prétend qu'ils disent la vérité. Ce petit village, Goundertan, situé au milieu de la plaine du Baradôst Nord, se compose d’une quinzaine de maisons; la plaine est fertile en céréales, mais ne produit pas autre chose; les maisons sont misérables ; à côté d'elles s'élèvent des tas de paille et des piles de combustibles en galettes.
Quelques vaches petites et maigres ruminent près d’une triste mare, la seule eau du village. Les habitants nous regardent avec étonnement : plusieurs n’ont Jamais vu d'Européens ; pour aller de Van à Ourmiah, on passe d'ordinaire par Diliman d’où l’on se dirige sur Bashkalah.
Nous continuons notre marche dans la plaine, puis nous remontons le versant opposé de la vallée. Les muletiers et les soldats ne sont pas d'accord sur la route à suivre, et nous finissons par nous égarer au milieu de pics et de mamelons. L’herbe est haute, desséchée et émaillée d’amourettes et d’immortelles : pas la moindre trace de sentier, les Chevaux ne savent où aller, on se débande et les hommes se disputent ; nous avons le plus grand mal, Hamelin et moi, à maintenir un peu d'ordre ; nous surveillons surtout les chevaux de bagages qu’un faux pas peut faire tomber dans le précipice.
Le soleil commence à baisser et il serait fort dangereux de passer la nuit dans ces parages ; pas de bois pour faire du feu ; les hommes n’ont pas d'orge pour leurs chevaux, la garde serait aussi très difficile à faire et, en cas d'attaque, la défense peu aisée. Heureusement, un soldat que j'avais envoyé en éclaireur découvre enfin le village ; mais nous ne sommes pas du tout dans la direction ; on aperçoit Berdick au loin dans
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une gorge escarpée près d'un torrent. Un immense précipice à pic nous en sépare ; nous descendons le long d’une croupe qui va se perdre dans la vallée et arrivons enfin au moment où le soleil se couche.
Rien n’est plus sauvage qu’un village kurde ; les maisons, construites en pierres simplement superposées sans autres joints que des touffes de mousse ou des mottes de terre, sont généralement placées sur un terrain en pente ; le toit, par derrière, afleure avec le sol; toutes les maisons se tiennent: si l’on n’est pas placé du côté de la façade, on ne voit rien ; on passerait même au-dessus d’un village sans s’en apercevolr ; cela nous est arrivé. En un mot, ce sont de véritables trous de taupe dans lesquels grouillent toutes les familles, les hommes entassés pêle-mêle avec les animaux.
On ne paraît pas disposé à nous bien recevoir ; le premier individu auquel nous demandons un renseignement nous tourne le dos. On ne veut pas nous donner l’hospitalité, même avec promesse de rémunération. Nous voulons camper, on refuse de l’orge pour les chevaux. Enfin quelqu'un semble se raviser et vient nous en offrir. J’allais donner l’ordre de préparer le campement quand sept ou huit individus de mine peu rassurante arrivent armés jusqu'aux dents, en nous enJoignant de nous en aller : les muletiers refusent de partir, prétendant que les chevaux n’en peuvent plus. Les habitants nous menacent ; les muletiers s’obstinent. Si nous restons là, il est évident que nous serons pillés. Comme 1l faut en finir, que les coups de fouet n’ont pu faire obéir les tcharvadars, je tire mon revolver et m’approche d'eux ; voyant l’arme à deux doigts de leur figure, ils se décident à quitter la place. Les habitants nous poursuivent et nous jettent des pierres, par bonheur aucun de nous n’est atteint.
Nous nous dirigeons sur le petit village d’Ouassen, à une heure de
marche à peu près ; il est habité par des chrétiens orégoriens. NOUS S0rtons de cette gorge peu hospitalière et par laquelle il nous faudra cependant repasser demain. Nous rencontrons de grands troupeaux de moutons, parmi lesquels nous admirons des boucs dont le long poil soyeux traîne jusqu’à terre ; ils ont le corps blanc, la tête et les pattes noires.
Nous traversons aussi un cimetière abandonné où se trouvent deux tombeaux assez singuliers : un mur circulaire d’un mètre de haut percé de quatre portes et recouvert d’un dôme en hémisphère ; à l’intérieur deux tombes à moitié détruites.
Il est huit heures quand nous arrivons à Ouassen. Le frère du curé,
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EURDES.