‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 59 sur 210 · es · texte numérisé non relu

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Des montagnes fort élevées à l'horizon, allant du Nord au Sud, se détachent des ramifications perpendiculaires qui viennent mourir près du Grand-Zab naissant et forment entre elles de profonds ravins. Sur la rive wauche que nous suivions, le même phénomène se présente, mais beaucoup moins accentué. Ce ne sont que montées et descentes qui ralentissent la marche ; toutes les crêtes sont de petits plateaux de même hauteur, de sorte que, de certains points, on dirait une plaine qui s’étend jusqu’à la chaîne principale. C’est dans le ravin qui sépare deux de ces plateaux que vers midi nous nous arrêtons pour déjeuner et laisser reposer les chevaux.

La vue des montagnes est fort belle; vers le sud elles paraissent comme un chaos gigantesque, dont les pics les plus élevés sont couverts de neige. Le chemin est rocailleux, le fleuve coule à deux cents mètres de nous, comme dans un double lit, car, à cinquante mètres environ de chaque rive, s’élève une sorte de falaise à pic d’une trentaine de mètres de hauteur ; la pente est fort douce, le fleuve fait des méandres comme un serpent. Les muletiers mettent une mauvaise volonté incroyable à faire avancer leurs chevaux et pourtant l’étape n’est plus longue ; autant que nous, ils devraient désirer arriver; les paroles ne font rien, le fouet seul les fait obéir.

Les falaises se rapprochent ; nous descendons par un court raidillon, et nous trouvons un petit pont, à moitié ruiné, mais sur lequel nous pouvons passer sans danger, L'endroit est fort resserré et la route est à angle droit de chaque côté du pont ; il fait dans ce défilé un vent tellement violent, qu’il nous est impossible de prendre une vue du paysage qui est pittoresque; quelques mètres plus loin, en amont, le fleuve recoit un affluent sur la rive droite; nous le passons à gué et gravissons la petite crête qui sépare les deux cours d’eau. Sur le haut du mamelon, de niveau avec les plaines de chaque rive, nous voyons les ruines du petit village abandonné de Xulaï-Kerani; les eaux, autrefois, ont dû être bien plus abondantes, et ce village, jadis fortifié, devait avoir beaucoup plus d'importance.

Ce pays est fort singulier, les eaux semblent s’en retirer ; partout de petits cours d’eau coulant dans de grands lits; les cours des fleuves se détournent ; les lits du Tigre et du Grand-Zab, vers son embouchure, se sont déplacés de plus d’un kilomètre. Ce dernier phénomène s'explique

par des crues subites occasionnées par les débâcles de neige au printemps.

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PLAINE DE BASHKALAH.

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D'OURMIAH A VAN. 117

Cette neige a entraîné avec elle de la terre et des rochers qui, lors de la débâcle, ont engorgé le premier lit du fleuve et l’ont forcé, la crue finie, à se frayer un autre lit. Les lits, qui sembleraient devoir comporter des fleuves beaucoup plus grands, peuvent s'expliquer par ces crues; mais ne pourrait-on plutôt les attribuer à la disparition des eaux des fleuves eux-mêmes ? Ce phénomène me paraît d'autant plus vraisemblable qu’il explique en même temps la dégénération et la disparition de toutes les peuplades de cette région, le berceau de l’humanité.

La chaîne des montagnes que nous avons devant nous, d’une apparence bleutée nuancée de rose par les rayons du soleil couchant, est splendide. Dans la vallée à notre gauche, où coule l’affluent du Grand-Zab que nous avons passé tout à l’heure et qui prend sa source près de Bashkalah, nous voyons un village de quelques maisons dont les habitants sont occupés à battre leur blé; des bœufs et des chevaux attachés à un piquet central tournent autour de ce piquet et foulent les épis que les hommes jettent sous leurs pieds ; les femmes se placent contre le vent, et à l’aide de cribles et de vans, séparent le grain de la paille complètement hachée ; elles ont le visage découvert, ainsi que la plupart des femmes kurdes. Les Kurdes n’ont pas le même préjugé à ce point de vue que les autres musulmans.

Nous approchons de la ville, nous remontons les dernières pentes du ravin au haut duquel se trouve la plaine de Bashhkalak; à droite, nous remarquons les curieuses ruines d’une chapelle chrétienne abandonnée.

Ce premier village de la frontière turque a une assez grande importance, importance relative, bien entendu; il y a un semblant de bazar et de boutiques à l’entrée. Il est la résidence du gouverneur auquel je me fais conduire. Sa demeure est une misérable bicoque en plâtre et blanchie à la chaux, mais au moins c’est une maison avec portes et fenêtres. Montant par un petit escalier de bois, j'entre dans une chambre où se trouve le souverneur gras et paresseux (comme tous les fonctionnaires turcs), assis sur un divan; il m’y fait prendre place, et comme 1l ne parle pas français, Gérôme lui traduit mes félicitations. Je Iui montre la lettre que m'a remise pour lui le consul de Turquie à Tauris et 1l paraît plem de considération; il me demande pourquoi je voyage et par quelles routes je désire passer. Je lui demande une lettre pour son collègue de Van que n’avait pu me remettre le consul, car les gouverneurs de vilayet ne

peuvent recevoir de demandes que d’un gouverneur directement voisin

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