ÉPITRE DÉDICATOIEE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
A Sa Gba:jdeuh
MONSEIGSEOR J, THOMAS D8HAMEL
ÉvÉQUE d'Ottawa.
Monseigneur,
Veuillez accepter la dédicace de ce petit livre où sont relatés les incidents de ce beau voyage que j'ai eu l'honneat de faire en la compagnie de Votre Grandeur dans le haut de l'Ottawa.
Ce livre devait paiaitre plus tôt ; déjà la matière en était prête, lorsque, le 5 octobre dernier, un déplorable incendie est venu consumer notre séminaire et nous jeter dans des embarras intermiuables dont à peine nous commençons à sortir.
Ces lettres, vous le savez, iloiiseigneur, ont été écrites au jour le jour, au fond du canot, Bur les cailloux des grèves, sous la toile de la tente, au milieu de mille et une distractions;
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elles n'ont donc aucune prétention à l'élégance J et à la correction du 6tyle. J'aurais peut-être | pu les retoucher ; mais, réflexion faite, j'ai cru ] qu'il était mieux de les reproduire telles qu'elles j l ont paru d'abord dans les colonnes du journal | i''' Le Canada " ; elles auront au moins le mérite | w-Au naturel et de la spontanéité.
' Seulement j'ai mis en tête de chaque chapitre un sommaire pour guider le lecteur, si ] jamais il désirait faire quelque recherche ; et j'ai ajouté à la première lettre quelques détails, afin de lui donner les mêmes proportions qu'aux suivantes ; car, lorsque j'ai commencé ces correspondances, je n'avais pas l'idée qu'elles finiraient par prendre d'aussi amples développe- I ments. [
Faire connaître les beautés de notre grande nature canadienne, les ressources agricoles j qu'offrent ces riches contrées du haut de l'Ottawa, l'immense étendue de votre diocèse et le j besoin qu'il a des secours et de l'aide pécul-Iiiaire de la Propagation de la Foi, les travaux ' Tdes dévoués missionnaires dans ces contrées rioîntaines et le succès qui est venu couronner I 'leurs héroïques efforts: voilà, en rééditant ces 1 lettres, le but que je me suis proposé. Je l'ob- j tiendrai certainement. Monseigneur, avec l'en* 1 couragement de votre bienveillante protection et l'assistance de votre bénédiction épiscopale. Permettez-moi, en terminant, de vous présenter mes meilleurs souhaits de santé et de bonheur, au commencement de cette nouvelle année, ainsi que mes vœux les plus sincères pour la réussite de ces entreprises qui vous ont conduit dans la Ville-Eternelle. J'ose tous de-
DE LA DEUXIEME ÉDITION. tl
mander de penser, sur le tombeau de saint Pierre et aux pieds du Souverain Pontife, à celui qui se souscrit,
Avec la plus profonde vénération.
De Votre G-randeur,
Monseigneur, L'enfant très humble et très dévoué,
J. B. Proulx, ptre.
Séminaire de Ste-Thérèse, 6 Janvier 1882, fête de l'Epiphanie.
Mattawan et Ste-Philomène du Lac Talon.
Une promesse imprudeule. — D'Ottawa â Matlawan. ^ Arrivée à Matiawan, — Eo remontant la rivière Mattawan.
— Le Ganatia Central et le Syndicat du Pacifique. — Travaux sur la voie du Pacifique. — M cCule 's Mill. — Qu'est-ce que baumer. — Dn portage impossible. — Le lac Champ !ain.
— Trois rapides : Les Epines, les Roses et le Bouleau. — Amttble Desfonds. — Nos équipages. — Le passage des Aiguilles. — La Rivière Creuse, — Lb gros Riresseui. — La lôgonde du gros Paresseui. — Cinq autres rapides : le Petit Paresseux, les Mille Roches, les Pleurs, le Rapide Croche et, la Course de Cheval. — La Chute Talon. — Le lac Talon. — Souvenir du passé. — Au fond du lac Cabaska. — Ste-Pbitomène du lac Talon : population, sol, climat, avantages de la localité. — Une journée bien employée. — Le retour à Uattawan. — Une entrée solennelle. — Mattawan : détails historiques et topographiques. — Une mission de deux jours.
— Une procession. — Petites nouvelles.
Mattawau, le 31 juillet 1881.
Monsieur le G-band-Yicaike (1)
Au moment du départ, tous m'avez demandé de vous tenir au courant des principaux inci-
dents de ce voyage que Monseignecr d'Ottawa vient d'entreprendre pour aller visiter ses missions lointaineg de Mattawan, de Témiacamingue et d'Abbitibi. Je iie réfléchissais pas alors
âa'en voyage, dans le canot ou sur les grèves, reste bien peu de loisir ponr tenir la plume. N'importe, je l'ai promis, je tiendrai ma promesse ; seulement je vous avertis que j'écrirai currenle caîanto, et votre bonté si connue voudra bien tout excuser.
Comme vous le savez, Mgr Duhamel a quitté Ottawa lundi, 25 juillet, à 11 h. a, m., par le Canada Central, accompagné de mon individualité qaeJB n'ai pas besoin de vous présenter, et de M. J. Robert, ecclésiastique. Après avoir salué en passant M. Eougier, curé de Eenfrew, et M. Fanre, curé de Pembroke, il s'arrêta ponr la nuit à McKey's Station, où le Rév. P. Déléa- . ge, directeur de la mission de Mattawan, était 1 venu le rencontrer. Sa Grandeur fat l'hôte des * employés dn Syndicat du Pacifique, qui riva- , lisèrent entre enx de respect et d'empreseament. Comme mardi sa trouvait être la fête de sainte Anne, Monseigneur tenait à dire la sainte messe. Un autel est improvisé dans le réfectoire de M. Gosselin, et les divins mystères sont ' célébrés au milieu d'une assistance peu nom- ' breuse, mais pieuse et recueillie. A 4 h. p. m., le train dépoîait 3a Grandeur à E.I.0&S Mills, le terminus actnel du Canada Central, et vers *l la. le petit bateau à vapeur (capitaiine Mulligan), qui portait l'évèque et sa suite était ea vue de Mattawan.
Malgré les incertitudes et les menaces d'un ciel pluvieox, toute la population en habits de
AU LAC AHaiTlBI.
fête attendait sur le rivage ; une fanfare jetait dans les aire ses joyeux accords, et la monsqneterie faisait redire aux échos des montagnes l'allégresse générale. La foule tomba à genoux pour recevoir la bénédiction de Sa Grandeur, puis se releva pour l'accompagner à la chapelle du couvent où il y eut sermon en français et en anglais. Monseigneur parla, en termes éloquents, sur robligatîon qu'il y a d'aimer Dieu de tout son cœur ; puis, s'inspirant de la fête du jour, il exhorta ses auditeurs à toujours cultiver et accroître en eux leur dévotion envers la bonne sainte Anne. Il leur annonça que le lendemain il partait pour la mission du lac Talon, et que, par conséquent, la visite épiscopale à Mattavran n'aurait lieu qu'à son retour, samedi et dimanche. La cérémonie se termina par la bénédiction du Saint Sacrement.
Mercredi, à S h. a. m., nous partons pour remonter la rivière Mattawan en long bateau, six rameurs, capitaine à l'avant, gouvernail à l'arrière ; les rames frappent l'eau en cadence ; en avant, et vogue la galère. Le R. Père Déléage nous accompagne ou plutôt nous conduit ; il nous intéresse fort en nous donnant des explications et en nous fournissant des détails curieux sur les lieux et les choses. Nous voyageons en gentlemen. M. Worthington, intendant général dans cette partie du pays pour le syndicat du Pacifique, par une faveur spéciale, a eu l'obligeance de mettre «es bateaux et ses hommes à la disposition de Monseigneur,
Le Syndicat s'est amalgamé le Canada Central, depuis Ottawa jusqu'à Pembroke ; de plus il a fait l'acquisition d'une charte qui lui per-
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met de prolonger le Canada, Central jusqu'à | Oallender, quelque part à l'est du lac Népia- ' singne ; de là on poussera une nouvelle voie ferrée dans la direciion du Bauit Ste-Marie, en ' eorte que, avant louçtemps, Montréal, par le J chemin de fer du Nord, se trouvera en communication directe avec l'ouest ajnéricain.
Pour nous à Ste-Thérèse, ayant quatre ans, ' nous verrons passer les blés du Minnesota et du ' Dakota, en attendant q^ue la paissante ligne ait percé la barrière de montagnes qui sépare le Nord-Ouest Canadien de la Colombie, et qu'alors nous puissions voir passer les caisses de J thé surmontées d'un petit chinois. Eu vain I Toronto essaie de détourner à son profit le commerce de l'Ouest. Les grandes lignes de chemins de fer, comme les grands fleuves, suivent les pentes les plus faciles et se fraient les routes , les plus directes.
Fervet opus. Plusieurs milliers de travailleurs [" Bont à l'œuvre ; dès le mois de septembre le sifflet de la locomotive se fera entendre à Mattawan, distant de 200 milles d'Ottawa, et l'automne prochain le chemin de fer atteindra les bords du lac Népissingue. Comme au lac Talon, à mi-chemin entre le Népissingue et Mattawan, le terrain, à raison des ravins et des rochers qui s'y trouvent, est plus rebelle au nivellement. M. Worthington y a fait commencer les travaux d'avance, afin que le chemin, dans ces endroits, fût prêt eu son temps à recevoir les traverses et les rails. Chaque jour des bateans portent des vivres et des outils aux travailleurs de cette section avancée ; et
ce sont ces bateaux qui en ce momeiit nous remontent le courant, lestes, légers et rapides.
A 8J h., nous sommes arrêtés à deux milles de Mattawan, à l'endroit appelé McCule's MUl. Avant d'aller plus loin, i'b sens le besoin de demander pardon à votre purisme gaulois si je me sers d'expressions innsitées cliez vous, ici on n'en connaît point d'antres, La dame intercepte les billots, la rivière en est littéralement couverte à une distance d'une dizaine d'arpents ; il n'y a personne pour les pousser dans la s/i'rfe, et M. Lalonde, le boss de M. David Moore, qui est à baumer à deux milles plus haut, nous envoie à chaque instant de nonveaux arrivants.
Mais qu'est-ce que baumer ? le boom est une longue chaîne de billots liés entre eux par une chaîne de fer qui barre complètement la rivière, «fin d'empêcher les billots libres do re monter. le courant , lorsqu'ils sont poussés par un vent contraire. Une gang; d'iiommes détachent ces pièces de bois des grèves, des îlots, des rochers où elles se sont attardées ; puis descendant le baume d'un mille ou deus, ils recommencent et continuent leur chasse aux bois ronds, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à l'endroit où ils les encagent, c'est-à-dire les lient ensemble pour en construire des cages ou Tadeanx. Il est vraiment curieux de voir avec quelle habileté ces hommes de chantier, même au milieu des rapides, sautent, courent, dansent, et gardent leur équilibre sur ces tronçons roulants.
Impossible donc de s'ouvrir un passage à travers les troncs pressés ; la quille du bateau est trop vieille pour qu'on le traîne sur le dos
des billots, et le narire est trop lourd potL ^ qu'on le porte sur les épaules. Force est donod I à notre équipage de couper des rouleaux danu la forêt, et, avec un cri lent et monotone. dJ rouler le bâtiment à force de bras jusqu'à l'aura tre bout du portage, ce qui ne prend pas moini de trois heures.
La rivière, sortie de son Ht, avait noyé laJ sentier, et nous dûmes nous frayer une routfl nouvelle sur les flancs de la montagne, à tra^; vers les broussailles, les trous remplis di les branches entrelacées qui à la sourdine vien.'^ Dent nous fouetter la figure; tantôt il nom faut grimper par-dessus des quartiers de r chers abrupts ; tantôt à plat ventre il faut uoui glisser sous des arbres renversés, sous de Téri*| tables Fourches Oaudiues. Pour nous encourager, le P. Déléage nous annonce que, avant à parvenir à Abbitibi, nous avons à franchir sxl, moins trente portages. C'est à peine si uouafl avions fait douze arpents, et j'aurais juré que:l nous avions parcouru deux ou trois milles. Jè:l ne crois pas que, en fait de portage, nous puis-l sions rencontrer pire. C'est bou ; comme dit lej proverbe, il vaut mieux manger son pain noir^ le premier.
A IJ h., notre bateau était de nouveau lancé sur l'onde et nous remontions à grands coups de rames les eaux du lac Champlaiu. On dit que le fondateur de Québec et père de la Nouvelle-France a hiverné dans ces parages ; ce serait sans doute lors de sa troisième expédition contre les Iroquois dans l'hiver de 1616 à 1616. Je crois la tradition exagérée, il doit n'avoir fait que passer par ici. Ce lac peut avoir deux
lieues de long snr hait à dis arpents de large ; les côtes en sont très hautes, e'élevant en un ampiiithéâtre dont les gradûis sont recouverts d'une forêt de pins blancs.
A 1 h- nous dinâmes au campement de M.
Lalonde, et nos appétits aiguisés par la marclia du matin firent une large brèche au gardemanger de notre Hôte. L'estomac accoté par le gros lard des chantiers et le pain cuit sous la cendre, le tout arrosé d'un délicieux thé noir, nous pouvions attaquer les trois rapides qui se suivent à une assez petite distance les uns des autres : le rapide des Epines, le rapide des Roses, (c'est bien le cas de répéter qu'il n'y a pas de rose sans épines) et le rapide du Bouleau. Cependant nons n'eûmes pas à euer à grosses gouttes comme au Moulin de McCiile : nous faisions le trajet dans une route bien battue, pendant que nos hommes, à l'eau jusqu'à la ceinture, remontaient le bateau à la cordelle,
A 3 h, nous accostons, à l'extrémité du lao Bouleau, dans une haie appelée, du nom d'un ancien chef sauvage, Amable Desfonds. Là, nous passons du bateau et des soins du capitaine Smith dans le bateau et sous la direction non .moins hahilo du capitaine Lefebvre. Chaque jour le capitaine Smith va porter une charge à Amable Desfonds, et revient passer la nuit à Mattawan ; de même le capitaine Lefebvre, partant chaque matin du lac Talon, vient chercher la dite charge, et retourne la déposer le soir au lien du départ.
Nos nouveaux rameuTs n'ont pas les bras moins vigoureux que ceux que nous laissons derrière nous ; nous remontons, nous remon-
tons TÏte, nous remontons toujours. Li capi- '
taine. Lefebvre est natif de Beauharnots, il y a I
vingt-trois ans qu'il est dans ce pays.
hommes de nos deux équipages sont presque J
tous canadiens. Nous rencoutrons des Oana- I
>diens sur les points les plus reculés de l'Ame- 1
Ixiqne; à eux la mission d'y être lea pionniers [
\às la foi, du travail et de la civilisation.
Deux pics s'avancent en face l'un de l'autre,
(élancés, pointus, effilés, ne laissant entre eus I
t qu'un étroit chenal d'an demi arpent de large : ]
c est le passage des AiguUles. '
Les côtes s'élèvent, ce sont de hautes montagnes, la rivière se réitrécit, sou lit en devient | plus profond, elle s'allonge droit devant vous j 8nr un espace de trois milles; c'est la rivière ] Creuse. I
Entendez-vous mugir le torrent, voyez-vous l cette masse d'eau, blanche d'écume, enveloppée 1 de vapeur, qui se précipite de la hauteur de soixante pieds : c'est la chute du Gras Paresseux. — Mais, de grâce, quel rapport y a-t-il entre ] nue chute et un paresseux ? d'où vient ce nom 1 bizarre ? Ecoutez la légende, la voici.
" Il y a bien des années de ce dont je voua , " parle, nous dit le capitaine Lefebvre, c'était . " du temps des voyageurs dans les pays d'ea " Haut. On passait par la Mattawan pour se " rendre au lac Supérieur, à la Rivière-Bouge, " au Rabasha, aux Montagnes ïtocheusea. Dana " ce tempB-là donc, une troupe de voyageurs, " arrivés an pied de cette chute, brisèrent leur " canot (l'histoire ne dit pas comment), mais si . " bien brisé qu'il leur fut impossible de le ré- I " parer, et ils n'avaient pas sous la main les I
AU LAC ABBtTlBI.
" matériaux nÉcessaïres pour en construire un " nouveau ; ils durent descendre, à plus de cent " milles sur l'Ottawa, an Fort Ooalonge, pour " aller chercher une autre embarcation. Ils " laissèrent ici nn homme pour portager le ba- " gage. Comme vous voyez le portage n'est " pas long, il u'a qu'un arpent, il suffit de mou- " ter la côte. Ils furent trois semaines dans " leur voyage, et à leur retour ils trouvèrent " que leur homme n'avait pas fini de transpor- " ter ses pièces. " Ah ! le gros paresseux ! s'é- ■' crièrent-ils tous en chœur; dorénavant ce " portage s'appellera le portage du gros ^arcs- " setix. Du portLige le nom est passé à la chute. *' Ce n'est pas plus malin que cela."
En haut du Gros Paresseux, les côtes s'abaissent, le pays nous parait seulement ondulé de coteaux et de collines Verdoyantes ; nous devons avoir traversé la chaîne des Laurentides, et nous nous trouvons sur les derniers contreforts du versant méridional.
Il nous reste à remonter cinq rapides, le Petit Paresseux, les MiVe Roclies, les Fleurs, la Rapide Croche et la Course de Cheval. Nos hommes, dans leur galanterie de voyageurs, ne veulent pas nous permettre de mettre le pied à terre, nous restons tranquillement assis sur nos sièges, et ils nous remorquent à la cordelle va milieu des courants et des bouillons. Kous voyageons comme autrefois la déesse Oybèla sur un char attelé de huit dauphins.
Il est six heures. Noas eutendous de loin le fracas assourdissant d'une chute qui se précipite comme tète baissée dans des espèces de marches naturelles, et nous voyous les flots
affolés qui se hetirtent, 6e brisent, et arrivent! an bas de l'escalier, à la profondeur de cin-1 quante pieds, rédtdts en écume et presque enl Tapeur ; c'est la chute Talon. I
Comme au Gros Paresseux, un antre bateaal nons attendait, au haut de la chute, sur lesl bords dn lac. Nous y arrivons, par nn sentier 1 difficile, à travers une nature profondément J bouleversée, an milieu de rochers aigns et bri-l ses dont la tête semble être en bas et les piedsl en l'air. Le capitaine Lefebvre pointe la pron&fl du navire, en travers du lac Talon, dans la di-^F rection dn petit lac Cabaska. Deux canots d'é-1 corce sont venue à la rencontre de Monsiignenr ; les trois équipages rament dm et fort en chan-J tant des chansons canadiennes. Il tombe uuel pluie froide et fine ; à l'abri de nos parapluies, \ nous nons taisons, nous écoutons et nons pen- f
sous.
Lac Talon ! quelle pourrait bien être l'orii' gine de ce nom ? vient-il des anciens mission- ■ naires qui l'auraient donné à un lac de l'ouest I en souvenir de ce grand intendant qui fit tant I progresser la colonie sous le gouvernement dsl M. de Conrcelles ? Peut-être M. de Saint- Lus- f son, en 1671, aurait-il, en passant, ainsi bap* I tisé cette nappe d'eau en l'honneur de celni I qui l'envoyait, an nom du grand Ononthio, ■ prendre possession solennelle de tout le pays des Outaouais.
En route, nous ne pouvions nous défendre des souvenirs dn passé qui semblaient, à chaque instant, se réveiller sous nos pas. La Mattawan ■ était le chemin des missionnaires jésuites se I rendant au pays des Hurons ; les Pères Bre- \
AD LAC ABDETIBl.
bœuf, Laleraant, Jogues et Daniel ont donc frappé ces ondes de leurs avirons, ils ont campé sur ces rivages, lenrs pieds ont foulé ces sentiers? C'était aussi le chemin aux pays (fe»
hattt : que de fois, le soir, ces rives ont vu les feux des coureurs de bois, ces forêts et ces montagnes ont répété leurs chants ! Et mon esprit se berçait eu de douces rêveries.
Pau ! pan ! pan ! Un coup de fusîl, deux coups de fusil, trois coups de fusil. Nous voici rendus an fond du lac Oabaska. Une trentaine d'hommes attendent Sa &randeur sur le rivf^e, et le reconduisent jusqu'au chantier de M.
Smith, le boss d'une section du chemin de fer du Pacifique. Pendant près de deux jours que Monseigneur fut leur hôte, Monsieur et Madame Smith se sont montrés d'une politesse, d'une prévenance digue de tout éloge- Cette mission renferme plus de quatre-vingts familles, presque toutes canadiennes, établies là depuis deux et trois ans. La terre est très fartiie, on y voit toutes sortes de bois francs, la moisson présente la pins belle apparence Le fond de terre est un sable jaune mêlé de chaux, recouvrant une couche de glaise ; le climat, dit-on, est très favorable à la culture, il faut remarquer que Mattawan est situé sur la même latitude que Trois-Rivières, et comme il se trouve plus à l'ouest je serais porté à croire que la belle saison y commence aussi tôt et y finit aussi tard qu'à Montréal ; toujours est-il que ces jours-ci nous avons eu une chaleur tropicale. Le Syndicat du Pacifique, qui a acheté le Canada Central, continue cette ligne de chemin de fer jusqu'à Callender au nord-est
du lac Nipissiiiff, et les chars se trouvent i passer à traver8"la miasioii du lac Talon. L( pays, 6ans être plat, n'est pourtant pas monta-'] gneux, c'est une contré.; dans le genre des can-fl tons de l'est, on bien, je suppose, dans le genrej des terres situées sut les bords de la Rouge à% M. Labelle. Enfin c'est un pays tout à fait J propre à la colonisation; et il serait à souhaiter I
! que les Canadiens, au Heu d'émigrer aux Etats- 1 Unis, s'emparassent, tandis «jn'ii en est encore I temps, de ces belles terres, et assurassent ainsi 1 au haut de l'Ottawa sa part d'influence fran- fl ^^aise et catholique.
Le jeudi, 28 juillet, fut un jour de fête pour tout le canton à deux lieues à la ronde. Tous avaient revêtu l'habit du dimanche, aucun catholique ne se serait permis de travailler sur la J ligne du chemin de fer, les colons arrivaient I de huit milles au fond des bois. Us ont bâti ^ cet été même une jolie chapelle, de cinquante
, pieds sur trente, couverte en hardeau ; la petite église se remplit littéralement. Il y eut messes à dififerentes heures, confirmation, confessions, instructions l'avant-niidi, instructions l'aprèsmidi. J'ai prêché, il va sans dire ; Monseigneur pour sa part a fait quatre ou cinq sermons en français et en anglais. Ces pauvres gens, qui . n'ont pas souvent l'avantage d'assister aux 1 offices de l'église, se montraient si avides de la i parole de Dieu qu'il n'y avait pas moyen de les Tassasier, Avant de se séparer d'eux Monseigneur les félicita sur leur empressement à élever une maison pour le culte divin, il espé- . rait qu'avant longtemps ils seraient en état daj faire vivre un curé résident. " Défrichez TodM
«erres, ajouta-t-il, que ce soit là le but de tons [vos efforts, vous gagnerez plus qu'à travailler ku Bervice des étraiigfers. Eeculez la forêt, et fcientôt vous vivrez à l'aise, libres, heureux sur vos propriétés. Soyez en garde contre le blasphème, ce péché malheureux, qui attire les malédictions de Dieu sur les établissements naissants ; fuyez l'ivrognerie et le laie, qui ont ruiné tant de familles et les ont réduites à la pauvreté." Monseigneur baptisa la nouvelle mission du nom de Sainte-Phjlomène,
Vendredi, Monseigneur dit la messe à 5J h.
a. m. et donna la bénédiction papale ; la chapelle était encore remplie. Puis nous primes le bateau pour le retour ; nous descendions le courant, le voyage fut bien moins pénible que l'a vaut- veille. Nous ne fïnaes que trois portages, nous sautâmes les autres rapides. C'était toute beauté de voir notre bateau emporté avec la rapidité de la flèche, bondissant comme un taureau à l'épouvante au milieu des flots écumants ; de voir les vagues s'élancer en courroux et venir se briser sur les flancs de notre esquif ; de passer sur le bord de l'abîme, d'effleurer un récif, de contourner un écueil. Le cœur bat, la bouche se tait, la respiration est Buspendue, nn saisissement s'empare de tout votre être : c'est sublime,
A t h. p. m,, nous étions à Mattawan. Monseigneur fit son entrée solennelle, les chemins étaient balisés de jeunes pins anx têtes arrondies, tous les fusils du pays étaient dehors, jamais de ma vie je n'ai entendu résonner sur le timpan de mes oreilles une semblable mousquelade.
Mattawan est situé an confinent de la rivïèrt de ce nom et de l'Ottawa. Il y a vingt ans c n'était qu'un rocher recouvert d'une épaisse forêt ; les voyageurs et les hommes de chantiers étaient les seuls habitants qui, pendant une saison de l'année, fréquentaient ces rivages, Aujourd'hui Mattawan est un joli village, renJ fermant environ soisante-dix familles (1) ; lef maisons en sont propres et coquettes. On 3 voit une résidence des KR. Pères Oblats, 1 couvent, un hôpital, une église catholique, un^ église protestante, et une prison dont la coni traction a conté plus de trois mille piastres,! Le gouvernement d'Ontario a fait bâtir sur lai rivière Mattawan, pour les piétons et les voi-^B tures, un beau pont d'environ six cents pied&ï do longueur. Deux missionnaires y résident!
habituellement ; pouT le moment ce sont le^ KK. PP. Déléage et Emêry. (2) Leur zèle s erce sur une étendue de pays de plus de J soixante-dix milles, ils ne peuvent suf&re à l'on- ^ vrage ; ils auraient besoin d'assistance, il est à 1 espérer qu'on pourra la leur procurer avant longtemps. Au couvent cinq religieuses de la communauté des sœurs de charité d'Ottawa dispensent l'éducation à une centaine d'enfants, filles et garçons ; leur hôpital, cette année, a reçu environ cent cinquante patients. L'église catholique est située sur le sommet d'une colline qui domine tout le village ; elle a dû
(1) Aujourd'hui Maltawan contient près de deux cents feux. C'est l'enlropflt du co:ftmerce de ces contrées. Le Pacifique Canadien y a fait conslfuira une gare consid(?rat)io.
(2i Aoluellement les missionnaires sont au nombre de dnq, " les PP. Poilras, Nedelec, Tliérien, Cahill et Leganlt. '
AD LAC ABBITIBI. 27
être agrandie de moitié, elle mesure maiiitenant 80 pieds de long enr trente de lai^e (1). Toutes ces améliorations se sont faites par souscriptions volontaires ; plusieurs paroissiens, paraîtil, se sont montrés d'une très grande générosité. Mais personne n'a plus fait pour l'avaifK cernent de Mattawan que M. Noah Timmens.
Son activité et son esprit d'entreprise ont créé ce village an, matériel ; eon esprit de foi et sa charité lui ont assuré depuis longtemps les secours de la religion.Pendant sept ans sa maison et sa table ont été la maison et la table du / missionnaire. Honneur à ce brave citoyen !
Hier et aujourd'hui, 80 et 31 juillet, nous avons donné les exercices d'une véritable mission : deux sermons dans l'avant -midi, deux sermons dans l'après-midi, confessions, préparation des enfants à la confirmation, visite au cimetière, etc. Monseigneur, dans ses instructions, a insisté surtout sur les marques qui distinguent la véritable Kglise de Jésus-Christ, sur la mission que l'Eglise a reçue d'enseigner, sur l'importance qu'il y a d'avoir de bonnes écoles catholiques.
Oe matin toute la paroisse en masse, hommes, femmes et enfants, est venue chercher Monseigneur à la maison des pères ; la procession, croix en tête, au bruit de la fanfare, a défilé par les principales mes du village, a traversé le pont de la Mattawan, et a serpenté sur le
(l| L'année dernière. 1S84. les Pares ont fait tiâtïr tûut près da l'église un joli presbyLëre à deuK élages, qui a 46 pieds sur 37, avec une cuisine de 32 sur 18. Geita année les sœurs se proposonl d'y transporter leur couvent et leur hù- {ûtal.
âanc de la colline pour se rendre à l'église, ] nef s'est trouvée trop étroite pour contenir S fonle, près d'une centaine d'hommes ont d9 rester à l'extérieur ; l'église était ornée df tentures de direrseE couleurs et de couronnel de verdure ; la messe du second ton fut chanM par un chœur bien exercé, il y eut cérémonid de la confirmation, messe pontificale, bénédia tion papale ; jamais Mattawan n'avait vu tai de splendeur.
Le Eév. P. Pian, supérieur de ces missioni est arrivé du lac Témiscamiugue ; demain noi^ remontons avec lui dans son canot d'êcorcé] Je me recommande à vos bonnes prières afi; que je n'aille pas au fond de quelque rivîèii servir de pâture aux poissons, ilonseijneu; était parti très inquiet au sujet de la santé d" M. l'abbé Duhamel ; les nouvelles qu'il a ï pues à son retour du Lac Talon l'ont grandej ment soulagé. J'espère que vous êtes remii des fatigues de votre jubilé ; pour moi, le grand air, la solitude des forêts, le grandiose de cel paysages et l'obligeance de Monseigneur !'§-■ vêque d'Ottawa vont me procurer de toutes lea vacances qu'un professeur puisse souhaiter, la plus belle, la plus ag^réable et la plus utile.
Croyez que je demeure toujotirs avec la plu haute considération. Monsieur le Grand-Vil caire,
Votre très dévoué et très obéissant serviteo]
De Mattawan a Témiscimingub
TL^miscamingue. — Entrée au port. — Un temps ftit exprès. — A la Demi-Charge. ~ Noire cannl. — Hahiletê des Bauvages. — Les portages. — Rapide des Eratilea et rapide de la Montagne. — A la cordelle, — Un homma qui compte. — Le pay^age. — L'heure du repas. — Le Long Sauli. — Un naurrage. — Le rapide des Fourneaui. — Lfi prière du soir. — Le lac Témiacamingue, — La rivière Chippewa et la rivière de Monlrëal. — A la voile. — Deux aimables compagnons. — Lo pèlerinage.
Témiscamingue, 2 août 1881.
JlIoKSIEUK LE G-HAND-VrOAtRE.
Voyez-vous là-bas, sur les eaux, ces deux pointes qui s'avancent en face l'une de l'autre et ferment le lac presque entièrement ; sur l'une s'élève un fort de la Compagnie de la Baie d'Hudson, sur l'autre nne chapelle et une couple de maisons : c'est la mission de Témiscamingue.
Au soleil couchant, notre canot, voile déployée, bannières au vent, glisse sur la crête des vagues et fait son entrée solennelle dans le port. Les canotiers chantent : En roulant ma boule, en roulant; deux vo!5es de coups de fusils
salaent Sa GrandeTir ; tous les GanvageBJ hommes et femmes, sont à genoiix sur le i vage. Les Rév. PP. Laverlochère et Monrieq les FF. Biais. Cahill et Debigarré sont là, a débarcadère, pour recevoir MotiBeigiiear, toae ensemble nous nous rendons à la maisoi des Pères, où nous attend la plus douce, la plui franche et la plus joyeuse hospitalité, n'empiétons pas, chaque chose en son tempi la visite pastorale n'anra lieu à Témiscaming qu'au retour d'Abbitibi; donc, au retour lei détails BUT cette mission.
Vraiment, nous avons eu un temps fait ex^ près : beau soleil, grand air, bou vent, pas troa de maringouine, ïorce bonne humeur, pas dd brûlots, brise délicieuse, etc. ; un orage hier, i l'improviste, sans nons avertir, nous est bîra tombé sur le dos, mais c'était pour rafraîchi^ la température. Nous ne souhaitons qu'un»
chose, c'est que le voyage continue comme il e commencé.
Monseigneur a quitté Mattawan hier verî 8 h. a. m. Pour faire honneur à Sa G-randeurJ le capitaine Mulligan mit son vapeur à notrï disposition pour remonter la caravane jusqu'ai pied d'un rapide, à deux milles environ aii'l dessus du village ; les principaux citoyens del l'endroit, ainsi que les Pères de la mission,! avaient pris place à bord. Le vapeur ne montai pas plus haut que la demi-charge, ainsi nommée ■ de ce que, le sault n'étant pas très difficile, les voyagenrs ne sont obliges de feire le portage que de la moitié de leur charge.
A la tête du rapide nous nous installômes dans notre nouvelle embarcation, un grand
iU LAC ABBITIBI.
canot d'écorce, mesurant 30 pieds de long sur 5J de large, pimpant, frais peinturé, conduit par Imit gaillards d'Algonquins à l'œil vif et au bras nerveux, portant sur la proue le drapeau blanc signé d'une grande croii rouge, et sur la ponpe le drapeau Touge avec le monogramme blanc et immaculé de Marie. On y avait préparé des sièges, hauts et larges, aussi confortablement qu'on aurait pu le faire dans QU salon; nous étions assis trois de front, et il y avait de la place pour un quatrième. Outre les huit rameurs, nous étions sept passagers, sans compter nn quart de sucre et tout le bagage, ce qui faisait un poids de pas moins de 3000 livres. Quand on pense qu'une pareille charge n'est séparée de l'abîme que par quelques planchettes, quelques écorcea et un peu de gomme ; quand on songe que le moindre écueil secret suffirait pour ouvrir une voie d'eau dans les flancs de ce frêle esquif, il y aurait de quoi faire frissonner, si l'on ne savait que ces canots peuvent porter jusqu'à 6000 livres, et si l'on ne connaissait l'habileté et l'expérience des Sauvages sur les lacs, les rivières et les rapides.
Voyez comme ils plongent et retirent leurs avirons lestement, comme les coups sont vigoureux, comme ils frappent les eaux en cadence ! L'homme de l'avant, le regard fixe comme celui du lynx, semble souder les profondeurs de la rivière ; celui de l'arrière, debout à sou poste, en deux coups d'aviron, au besoin, fait tourner le canot bout pour bout.
Les rapides sont nombreux : à 11 h., nous sommes à celai des Erables, à 3 h. à celui de
la Montagne. Le premier est court, violent 0^ fougueux ; l'autre plus long, plus calme et pliS majestueux.
Nous faisons portage, c'est-à-dire que nonj transportons nos individus à l'autre bout da rapides, par terre, à pied, suivant un sentie| généralement battu, et de ce temps-ci bordé d ' framboises, de bleuets, de fruits de toutes sorted Ces portages ont cinq arpents, dix arpenta vingt arpents, le plus considérable a un t et demi de longueur. Ces marches aux diff rentes heures de la journée, au lieu d'être u inconvénient, ne servent qu'à délasser ■ jambes fatiguées de la position plus ou moins gênante du canot.
Pendant ce temps-]à les hommes montent la canot à la cordelle. Ils s'attellent les uns à 1 suite des autres à une longue corde et ils c rent sur les grèves, sautent de cailloux en c loux, grimpent par-dessus les arbres renveraôa et passent à travers les broussailles, pendai ' que deux de leurs compagnons restés dam l'esquif, avec leurs avirons ou de longues pei ches, le tiennent droit au milieu du courant e l'empêchent de se heurter contre les écueïls] Dix fois par jour ces pauvres gens sont obligéj de se jeter à l'eau, quelquefois jusqu'à 1.
tnre, mais ils n'en font aucun cas ; pourvu qu le soir ils aient un bon feu pour faire s ' leurs habits, et une bonne tasse de thé pour bi fortifier et donner du ton à leurs nerfs, c" tout ce qu'ils demandent.
Le temps passe le plus agréablement t monde. Nous avons deux compagnons de voy* âge tout à fait charmants, le Kév. P. Pian, i
T LAC ABBITtBI.
périeur de ces missions d'en haut, apôtre chez les Sauvages depuis ving-t ans, et M. Eankiu, bourgeois de la Compagnie de la Baie d'Hudson. à Témiscamingue. lequel a parcouru ces parages en tous sens, depuis les bords do lac Supérieur jusqu'aux glaces da Labrador. Chacun raconte son histoire, "qui a beaucoup vu a beaucoup à dire aussi " ; l'une donne naissance à l'autre, c'est un vrai feu roulant ; il y en a de toutes les couleurs, des sérieuses et des badines. Monseigneur, pour sa part, en a plein son sac, il est inépuisable.
A propos d'histoire, saTez-vous la réponse ingénieuse que donnait samedi dernier un eniant de la confirmation, à Mafctawan ? Monseigneur lui demandait : " Qu'est-ce qu'un évêque?" — "Un évêque, répond l'enfant, c'est un homme qui compte." Pas si bête, le petit ! Pour le récompenser, le P. Pian a exigé qu'on lui donnât une image.
Vous savez que j'ai emporté toute une bibliothèque ; jusquïci j'ai lu les Plaidoyers de MM. Samel et Lacoste, ainsi que les sociétés secrètes, par Claudio Jannet. Du reste, pour ne pas nous ennuyer, nous n'aurions qu'à nous coucher nonchalamment sur nos sièges et à considérer le panorama qui se déroule sous nos yeux: cette rivière dont l'aspect et les beautés varient à chaque pas, ces baies sombres et profondes, ces montagnes tantôt à la pente douce, tantôt coupées à pic, dont les flancs sont couverts d'arbres aux espèces les plus différentes et aux couleurs les plus variées. Oh ! qu'elle est belle et grande la nature, quand on la con- Bidère dans son état primitif et sauvage, à peu
34 roïAOE
près telle qu'elle est sortie des mains de son Créateur.
L'heure du repas arrivéa (et elle arrire soa- Tent dans ces contrées, aujourd'hui e!!o est revenue cinq fois), " ho ! ho ! ho ! à terre ! " murmure le sauvage de l'avant. Chacun saute sur la grève, l'un allume le feu, l'autre court chercher du bois, l'autre fait rôtir ou brûler les grillades, l'autre prépare le thé, un thé fort comme de la lessive, nn thé rouge noir, vous diriez un rhum de la Jam^que. Il se boit sans lait et sans sucre, il n'en est que meilleur. Y a-t-il rien d'aussi boa. que de savourer un gros morceau de lard, assis sur une roche, avec une assiette sur les genoux.? Nos estomacs sonttïîrassasiables. Allez demander à M. Lutour, de Hull, qui fait chantier sur la Chippewa, ce * qu'il en coûte de pain, de beurre et de sirop ' pour rencontrer des appétits comme les nôtres.
Le lac Témiscamingue se décharge dans l'Ottawa, par une succession de rapides qui, sa ,
Erolongeant sur un espace d'environ sept mil- !S, portent le nom générique de Long Ëault.
Ici l'aspect change complètement, les paysages J sont moins grandioses, mais ils sont plus quets ; les rives sont "basses, les montagnes s'éloignent quelque peu pour former à distance un fond de tableau ; à leur pied s'Étend une plaine où croissent çà et là des pins isolés, on y voit des prairies avec leur tapis de gazon, les grèves sont de sable jaune, les baies sont verdoyantes, des arbres de moyenne futaie descendent leurs branches jusqu'à la surface des eaux. L'œil se repose avec délices sur cette agréable variété.
Vers 5 h., en prenant le Long SauJt, le canot donna sur une pierre et se fit nue large déchi- Ture, on aurait pn y passer un chapeau. Qnel contretemps! Un blanc ee serait déconragé, du moins il aurait juré, sacré, tempêté, blasphémé. L'eniJant dce bois est plus calme, il est plus raisonnable. Vite de jeter le bagage sur les pierres, de tirer le canot à sec et d'examiner la blessure ; puis les voilà -à rire, à rire et à rire encore. Ile avaient été sérienz toate la journée, cet accident les mit eu bonne humeor. Il est admirable de les voir travailler ensemble, pas une dispute, pas xme remarque, pas nn reproche, pas d'avis à temps et à contre temps, chacun obéit sans mot dire à l'homme de Vavant, qui est considéré comme le chef de l'expédition. Sur ses ordres l'un court dans le bois pour lever une écoTce de bouleau, un second allume le feu, un troisième apporte la poêle avec la gomme d'Épinette. Tout le monde met la main à l'œuvre. Poser nne pièce au canot, l'enduire de gomme liquéfiée, la recouvrir d'un morceau de toile, y déposer nue seconde couche de gomme, ce fut l'afiaixe d'un instant. Une heure après le naufrage, lo vaisseau était radoubé, et nous remontions le courant à ibrce d'avirons.
Nons nous arrêtâmes pour passer la nuit vers le milieu du Long Sanlt, an rapide des Fourneaux, sur une côte de gravier, à l'ombre de grands pins. Trois tentée furent dressées ; et pendant que nos sauvages préparaient le repas du soir, je me plaisais à considérer mes pieux compagnons, le chapelet à la main, allant et venant sur ces grèves embaumées, se promenant comme de mystérieux fantômes à tiaveis
la demi-obscnrité de la nuit tombante : on an- 1 rait dît les bons génies de ces lieux eolîtaires. Après souper, vers 10 h., un sauvage cria ; J
timamiata, anamiata ! la. prière, la prière ! Tous!
"tombent à genoux autour dn feu qui s'en vaM mourant, et dont les ûammèches en Berpeutantfl montent se perdre dans l'obscurité des airs.J Un d'entre eux entonne l'Ave Maris Stella enl sauvage, les autres répètent et les échos de lai nuit répondent ; puis la prière se fait aussi enl Algonquin et elle se termine parle chant d'un-l cantique. Chacun se retire à son lit, nous soua I nos tentes, les sauvages à la belle étoile. La 1 nuit est fraîche, il y a peu de maringouins, I nous nous endormons au bruit monotone du | sanlt bouillonnant.
" Lève, lève," il n'est que 4 h.; à T h. nousl sommes sur les bords du grand lac. Témisca- r mingue veut dire eau profonde; en effet, paraît- i il, il n'en cède rien, pour la profondeur, au lac I Supérieur lui-même. Depuis sa décharge jus- f qu'ici, à la mission, c'est-à-dire sur une éten-l due de quatorze ou quinze lieues, on dirait I plutôt une grande rivière, large d'un mille ê deux milles; mais en remontant à la tête du i lac, la largeur en devient plus considérable, I elle est de huit milles environ. Yous diriez I qu'il est couché en travers d'une chaîne de I montagnes qui se serait ouverte violemment | sous l'action d'un tremblement de terre, pour former le bassin de cette vaste nappe d'eau.
Vous apercevez au loin devant vous sept à huit mamelons aux croupes arrondies, couchés régulièrement les uns à côté des autres, et sépa-"i rés par des baies plus ou moins profondes, cel
qui donne une foule de pointe de vue magnifiques. Sur le côté est la nature a été fortement bouleversée ; on y voit des rochers abrupts de plusieurs centaines de pieds de hauteur, dans le genre de ceux que les touristes admirent au Saguenay. Mais ne vous laissez pas tromper par les apparences. Il n'y a que les bords de l'immense réservoir qui soient hérissés de hautes montagnes ; si vous suivez les vallées qui partent du lac, après avoir contourné trois ou quatre collines qui vont toujours s'éloîgnant les unes des autres, vous arrivez à des pays unis tout à fait propres aui travaux de la charrue, ou à des plaines qui s'étendent à perte de vue.
En remontant le lac, snr la droite, vous rencontrez la rivière Uhippewa, qui décharge les eaux et descend les billots du grand lac Ohippewa, et sur la gauche la rivière de MontréaL D'où lui vient ce nom ? est-ce de la haute mon* tagne à deux têtes qui s'élève sur ses bords ? ou bien cette rivière était-elle pour les voyageurs qui venaient de la baie d'Hudson le chemin pour descendre à Montréal ? Pour moi sub iudice lis est.
Cette après-midi le vent était bon. Nos sauvages coupent un petit cèdre de dix-huit pieds et en font un mât qu'ils fixent au canot avec des cordes ; ils y hissent une grande voile de quinze pieds sur sept ; les avirons sont tirés de l'eau et dorment sur les sièges et " Filez, filez, ô mon navire, car le bonheur m'attend làbas."
11 est près de minuit, avec votre permission je vais aller prendre mon sommeil. Noas par-
tons demain porur Abbitibi, le P. Pian yient avec nous. M. Eankin nons accompagne, j'en snis bien aise, c'est un yrai gentilhomme et un compagnon tout à fait amusant dans le voyage. Le grand et beau canot qui nous a amenés de Mattawan est une faveur de son obligeante bonté ; il nous faut le laisser ici pour en prendre un plus petit, afin de faire plus facilement les portages de la hauteur des terres ; ce second canot est encore fourni par M. EanMn.
Nous avons souvent parlé de votre pèleri* nage à la bonne Sainte-Anne, et tous ici souhaitaient qu'il fat un succès. — Bonsoir et au revoir.
Je demeure avec la plus grande considération, M. le Q-rand- Vicaire, votre très dévoué et très obéissant serviteur.
De Témiscaminoue a Abbitibi.
Chez M. Hendereoa. — Le Sletla. — Noire équipage sauvage. — Une mum d'argeul et de plomb. — Au fond du lue. — Chausons cfloadiennea. — Chez M. MoBride. — Le tabernacle de Moïse. — Le ra.pide des Quinze. — Qu'est-ce qu'un portage. ^- La plus beau des soirs sur le lac des Quinïe. — m plus belle des nuits. — Le plus beau des malins. — Le temp.ede la uature. — Le lac Barrière et la rivière Ennuyante. — Une demi-journie longue sur la kc Long. — M. Bankin. — Le lac des Vases si la Hauteur des terres. — Uue nuit froide et pluvieuse. — La roule â vol d'oiseau. — Le lac des Iles. — Le lac Okotegami. — Une forêt de pavillons, — Un clou mal cogné-
Abbitibi, 7 août 1831.
Monsieur le G-rand-Vicaike,
Nons sommes airiTée à Abbitibi bier, samedi, à eix heures du soir ; nous avions quitté TèmÏBcamiugae mercredi, La dietanue entre ces deux missions est d'environ cent cinquante milles, à travers lacs et rivières ; nous l'avons parcourue en trois jonrs et demi, ayant couché trois nuits sous la tente. Nons sommes ici les Ilotes de la compagnie de la Baie d'Hudson, et le bourgeois du. poste, M. Henderson, se montre plein de déférence pour Sa Grandeur.
Mercredi, à 2 h. p. m., deux steamers en J écorce de bouleau nous attendent dans le port ; i je dis deux, car nous eûmes la bonne forttme j d'avoir jusqu'au bout M. Rankin pour compagnon de voyage. Monseigneur, M. Rankin et \ moi, nous montons dans le Stella; le Eév. P.
Pian et M. Robert prennent place à bord de I l'antre embarcation qui n'est pas encore bap-l tisée. Le beau grand cajiot qui nous a montés J de Mattawan se nomme Ckief; ces noms sont J inscrits en lettres enluminées sur le haut de laf pince reluisante de peinture et de vernis.
Voulez-vous faire connaissance avec notre ] équipage, je vais vous le présenter. D'abord à tout seigneur, tout honneur : à l'avant se trouve ^ notre pilote Okocin, puis à l'arTière notre gonvemail, W. Oromalty ; nos rameurs sont Ma- I fiinikijik, ce qui veiit dire Nuages au firmament, 1 Joachim et Jean Wabekijik, c'est-à-dire CM mns nuages ; enfin un jeune métis. Pierrot Thî- j vierge. Dans l'autre canot, sous la direction de ] Pien (Pierre) Pénassi et de "W. Pétras, rament j M. Hany, le fils de M. Kanldn, qui fréquente J les écoles de Toronto et qui vient à Abbitibi 1 pour faire un tour de vacances, M. W. Clans- | ton, commis du fort à Témiscamingue qui s'en [ va résider à Abbitibi, J, Stanger, M. Thompson ] et J, Poison, ces trois derniers métis écossais. | Tous ces rameurs ont le bras vigoureux. A J chaque coup d'aviron vous sentez sous vous le J canot s'élancer et bondir; du matin au soir les 1 deux pilotes ont l'œil fixé à dix pas à l'avant, et debout â l'arrière les deux gouvernails, un grand aviron à la main, rament avec une ai-
) LAC AEBJTJBI.
sance et nne dignité que tous ne pouvez tous lasser d'admirer.
Il fait chaud, ie soleil darde ses rayons 6ur nos têtes, nous TOguons à l'ombre de nos parapluies. M. Rankin fait faire à ses hommes un détour de quelques milles pour aller montrer à Monseigneur une mine d'argent et de plomb ; c'est là, paraît-il, une grande marque de défÉrenee de la part du bourgeois ; " car, remarque le P. Pian, c'est la première fois à ma connaissance que M. Rantin a dévié de la ligne droite." MM. "Wright et Cnrrier, d'Ottawa, ont acheté ces gisements miniers et y ont fait exécuter certains travaux d'excavation, mais la mine ne peut guère payer tant que le transport du minerai sera anssi difficile ; si jamais un chemin de fer se construit de Nipissingue à Pemikan, à la tête du lac Témiscamingue, alors elle pourrait fort bien donner à ses entreprenants propriétaires des rendements considérables.
Nons cinglons toute l'après-midi vers le nord, le lac va toujours s'élargissant, la nappe d'eau finit par avoir huit à neuf milles d'une rive à l'autre ; au soleil couchant nous entrons dans une baie sur les bords de laquelle se trouvent de grandes prairies naturelles. Les frères Verret et Moffat y sont à faire leur foin, ils en couperont vingt-cinq tonnes qu'ils mettront en vivions, et au premier vent favorable, sur un grand chaland ils le transporteront à la mission, à 20 milles plus bas.
Nous entrâmes dans la baie en faisant reten- Ut les échos d'alentour des anciennes chansons canadiennes ; du reste ce n'est pas la première
fois, et ce ne sera pas la dernière. Dans ces] pays d'en haut, ces chants semblent être l'a compagnement indispensable da voyage ; totu les connaissent, Français, Anglais, Sauvages H. Kankitt n'a pas chanté une seule chansod anglaise, mais il ne s'est pas passé un jonr saaâ qu'il n'ait répété En roulant 7na boule; Alouette^ jolie alouette; Par derrière chez ma tante, etcj Nos sauvages ont chanté Un canadien t traduit en leur langue ; mais le plus souventl ils entonnaient VAve Maris Stella ou de pieuxl cantiques. f
A 9 h. nous arrivons chez M. Angus McBrideJ propriétaire d'une jolie ferme qu'il cultive àl son profit, et en même temps employé de XaM Compagnie de la Baie d'Hudson. Plusieurs familles de métis écossais sont là réunies ; il y Si prière du soir en commun, à la belle étoile 'M tous comprennent l'anglais ; M. Robert com-f mence son ministère en récitant le chapelet. I On nous offre à coucher dans une maison ; f mais, instruits pav une dure expérience et craï-^ guant puces et punaises, nous préférons dormirï en paix sous la tente, sur le haut de la côte> rafiaîchis par la bise du lac.
Le lendemain, à 4 h.. Monseigneur dit ] jiesse dans une maison préparée à cet effet \M deux jeunes sapins étendent leurs branches au-F dessus de la table transformée en autel ; des} bouquets de fleurs sauvages répandent leu parfum. Les femmes, comme aux jours d Moise, ont apporté leurs joyaux et leurs bijou: pour orner le tabernacle du Seigneur, et led colliers de perle pendent aux branches verdoy-l autes i les deux drapeaux flottent à la porte, e^
ta maison s'emplit d'une foule pieiiae, avide d'assister aux saints mystères et de contempler leur évêque, la plupart ponr la première fois. Après la messe, Monseigneur leur donna, ea anglais, des conseils pleins d'à-propos pour leur conduite chrétienne au milieu des devoirs et des obligations de la vie ; puis nous continuâmes notre route. Une grande chaloupe montée par une trentaine de personnes nous reconduisît jusqu'au premier rapide, à un mille plus haut.
Nous venons de reprendre le c^nrs de l'Ottawa et nous sommes arrivée au pied du rapide de» Quinze, c'est-à-dire des quinze portages. Quinze fois il nous faut débarquer, décharger SUT la grève, porter à bras bagage et canot, puis rembarquer pour aller débarquer de nouveau, quelquefois seulement à cinq arpents plus loin, Le plus long de ces portages peut avoir un mille, d'autres n'ont guère qu'une centaine de verges. Une fois, afin de raccourcir la route, nous quittons la rivière pour aller tomber, par nn portage impossible, dans le lac l'Epervier ; puis, au moyen d'un second portage plus impossible encore, nous revenons à l'Ottawa. Les côtes en général sont basses et tout à fait agréables dans leurs détours, dans leurs caprices et bizarreries. Nous avons traversé la chaîne des Laurentîdes qui continue à s'étendre vers l'ouest du côté du lac Supérieur ; du lac Témiscamingue à Abbitibi nous ne rencontrons qu'une seule montagne, et encore passons-nous à une journée de marche de ce pic isolé. Le rapide des Quinze peu), avoir comme quatorze milles de longueur ; nous l'avions ntts^^né à 7
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h. du matin, et il était 6 li, an soir lorsque nous t pûmes nous reposer, noiis laver les pieds avec délice et prendre notre souper à la tête dn der- J I nier portage. Ce fat la pins dure journée du 1 I voyage; cependant nous n'étions pas trop fa- 1 \ tigués, et Monseigneur a supporté ces marches ■ I à travers les rochers et les arbres renversés J ■ 'aussi bien que n'importe lequel d'entre nous.
Nous ne pouvions nous lasser d'admirer la' patience et l'habileté de nos sauvages. Trois d'entre eux, après avoir fait avec leur capot une espèce de coussin qu'ils placent sur leur i cou, renversent le canot et le chargent sur leursn épaules, l'embarcation pèse près de trois cents] livres ; deux marchent en avant, un en arrière ., ils s'avancent à travers les arbres, quelquefois' dans un chemin étroit, rempli de cailloux ei de précipices, montant, descendant, un vrai sentier de chèvre ; nous avions peine, complètement allèges, à y transporter nos personnes. Les autres s'attèlent aii bagage ; ils s'appuient BUT le front une large bande en cuir qu'ils appellent leur collier, et à l'autre extrémité Ûs attachent une grosse caisse qu'ils se renvoient', sur les reins ; îlsr jettent sur la caisse un paquet, pnis un autre, puis un autre, et ainsi chargés comme de vrais mulets ils s'élancent à travers les diiEuultés du portage. Notre bagage est trop considérable pour qu'ils puissent tout le porter d'un seul coup, et à chaque rapide ils sont obligés de faire un second voyage. Cependant vous les voyez toujours gais, contents, de bonne humeur ; vous n'entendez pas un seul juron, pas un seul mot déplacé. Hélas!
AU LAC ABBITIQI. 45
il serait à souhaiter que, sous ce rapport, plus d'un blauc de nos grandes viileB fût sativage.
A 7 h. nous laissons l'Ottawa sur la droite, et nous contiimons notre route dans une baie du lac des Quinze; elle peut avoir quatre lieues de long sur cinq milles de large. Jamaia de ma vie je n'ai vu plus belle soirée. L'air est calme, le temps est frais ; le soleil se coucke en colorant d'or et de pourpre les quelques nuages qui flottent à l'horizon, an-dessus de nos têtes le ciel est d'azur ; il soufHe une toute petite brise qui se joue dans nos cheveux et fait flotter nos pavillons ; cependant les eaux du lac sont unies comme un miroir, le cauot glisse, vole sur la surface liquide ; au loin, tout à l'eutonr, les arbres semblent se confondre avec les ondes et forment une ceinture de verdure sombre. Personne ne parle, nous n'entendons que le bruit cadencé des avirons. Couchés au fond de nos canots, nous nous délassons des fatigues du jour, nous contemplons, nous méditons.
Pour moi, plongé dans une douce rêverie, je me disais : Que Dieu est grand et que ses œuvres sont admirables ! La hache de l'homme n'a jamais dévasté ces forêts, je vois cette grande nature telle que !a vit Cartier quand il aborda pour la première fois sur nos rives.
Que ne puis-je rester longtemps dans ces solitudes, loin de tout travail pénible, loin des hommes et de leurs discussions acerbes. Ici l'esprit se repose et jouit. — G-are ! gare ! gare ! crie l'homme de l'avant ; nous abordons sur une grève de sable jaune.
La nuit fut aussi belle que le jour. Pendant que uoa hommes étaient à préparer les tentes,
j'allai m'asseoîr, pour réciter mon chapelet, 6nd le sommet d'an énorme rocher. La larie laia-J sait tomber sur le lac une longue traînée d'ar* gent ; le silence m'enveloppait de toutes parts je n'eiitendaÎB que le bruissement des fenilleq dans la forêt, quo le clapotis de la vague sur Ii rivage ; puis bientôt monta vers le ciel ' douce et sonore des sauvages qui soupiraientl leur cantique avant la prière du aoir. J'allai me coucher le cœur enivré de suavité et moAJ sommeil fut rempli de rêves couleur d
Le lendemain le charme n'était pas 1 Nous partîmes à quatre h. L'air était pur, S et délicieux, l'aurore empourprait l'orient, an; lueurs d'an demi-jour incertain les îles sem^ blaient sortir da sein des eaus; les herbes e^ le feuillage imprî-gnés de la rosée du matî nous envoyaient leurs exhalaisons embaumé* Enfin le soleil se leva radienx comme un roi3 sur son trône et laissa tomber sur uous dea^ flots de lumière et de chaleur.
A 7 h. nous abordions à un rocher nu, sec et I aride. Monseigneur était à jeun ; il tenait à dire I la messe ce jour-là, qm est l'anniversaire do sa première communion et de sa confirmation ; de plus l'Eglise célébrait la fête bÎ touchante de Notre-Dame des Neiges. Une tente est dres- J eèe sur le galet, la messe ne peut se dire en I plein air, le vent éteindrait les lumières. Nonsi nous découvrons, uoas tombons à genoux, lei sauvages récitent des prières à haute voix, ilsfl jettent dans les airs les notes joyeuses de leura plus beaux cantiques, pendant que l'évêquei,! sut fond de la tente, murmure les paroles âa.1 saint sacrifice ; comme autrefois le grand-prêtre 1
At LAC ABBITIBI.
dans les mystères et le socret dn sanctuaire, Monseigneur est presque entièrement caché à nos regards. C'est bien dans uae semblable circonstance que l'on peut dire que nous adorons notre Dieu en esprit et en Térité; sou temple est ce vaste univers qui est l'ouvrage de ses mains ; le soleil en est la lumière et Le flambeau ; il a tendu les oienx au-dessus de nos têtes comme un pavillon ; et en ce moment les décors de son autel sont ces eaux argentines qui baignent les pieds de ce rocher ; ces lies verdoyantes qui nous environnent, et làbas ces immenses forêts qui ferment l'horizon et forment le fond de ce sublime tableau.
Transporté par ces beautés de la terre et du ciel, j'ai oublié de vous dire que vers 6 h, nous étions passés, au moyen d'un portage, du lac des Quinze dans le lac Barrière, A 10 h, nous eutrons dans la rivière Ennuyante. Certainement celui qui l'a baptisée de ce nom a péché par calomnie ; car cette belle petite rivière, large d'environ cent pieds, serpente à travers une épaisse forêt d'épinettes et de cèdres odorants dont les pieds baignent dans l'eau profonde ; et pendant environ deux lieues nous naviguons entre deux hautes murailles de feuillage et de verdure. Le ciel nous apparait audessus do nos tètes, large d'une aune. Du reste l'ennui se serait-il présenté que M. Baukiu l'aurait chassé de enite en sortant de son sac à tout mettre quantité de journaux de toute sorte, le Giobe, le ScietUific Jou^naî, le Canadian Ilimtrated News, etc., et n'avais-je pas pour me défendre contre l'ennemi la Biographie de Mgr Ple&sis par l'ahbé Ferlaad ?
48 TOYAGE
A laidi nons entrâmes dans le lac Lon^. En!
effet il n'est pas très large, mais il mérite bie^ sou nom, il est long, très long, surtout qnaudg on le traverse dans tonte sa longueur par nu pluie battante. Les côtes en sont hautes, ce n sont pourtant pas des montagnes, il n'y en I plus dans ce pays-ci ; elles s'élèvent eu amphM théâtre, an bas croissent des bouleaux et dej trembles au feuillage d'un vert tendre ; plffl haut, en arrivant au sommet, domine une rai| gée d'épinettes et de cyprès au feuillage sona bre. Nons étions à admirer ce mélange et cett^ disposition de couleur et de verdure, lorsqui tout à coup les nuages crevèrent et laissèrentj] tomber sur nos têtes une pluie fine et glacérf qui eut bientôt refroidi notre admiration. If plut jusqu'au soir ; cependant nous n'eùmet pas trop à souffrir, nous avions un grand pré-S lart, long de vingt-deui verges, qui couvraig en môme temps nos bagages et nos personueC jusqu'au cou ; la tête se trouvait à l'abri da mauvais temps' sous le parapluie ; même je mïi la mienne, avec les coSres, sous le prélart, et j^ m'endormis bercé dans mon canot comme l'eQ-ï fant dans son berceau.
Ce prélart bienfaisant était une nouvelle fa-M veur de M. Eankin. Ce bourgeois est un cAwfl factor, c'est-à-dire un des dix qui forment dans* le pays le conseil du gouverneur de la Compa-J gnie de la Baie d'Hudson. Il a gagné ses épauJ ■lettes à force de travail, de persévérance « d'énergie. Il est très agréable par sa conversa tion, ses histoires et ses chansons. Pour les r& parties il n'y a que Monsei2;neur qui peut Inlj tenir tête, depuis longtemps j'ai jeté ma langu^
AU LAC ABBlTIBt. 49
aux cliieiiB et j'ai abandonné la partie. Ce monsieur connaît tous les missionnaires depuis le Labrador jusqu'au lac Supérieur, plusieurs même sont ses amis intimes. Certainement le plaisir d'avoir passé plusieurs jours en sa compagnie restera uu des plus beaux souvenirs de notre voyage.
Après avoir fait uu portage dans la boue {ce qui n'est pas plaisant surtout pour cens qui ont perdu leurs claques, et devinez qui a pu perdre les siennes ?), après avoir traversé nn petit lac aux eaux blanchâtres, appelé le lac des Vases, nous arrivons à la hauteur des terres où nous campons uu pied dans la province de Québec, l'autre dans le territoire du Nord- Ouest.
Il fait froid, il plent toujours, les maringouïns sont enragés, les brûlots brûlent, l'herbe est trempée de rosée, la terre est humide et les pieds aussi ; il faut faire de la boucane pour chasser ces chiens de maringouins, nous étouffons dans la fumée, en vérité ce n'est pas encourageant d'aller se mettre au lit dans cet état. Heureusement que la bonne humeur a résisté au mauvais temps. " Nous devons être heureux, disait Monseigneur, de souffrir quelque peu, afin de mieux comprendre quelles Bont les misères et aussi quel est le mérite de ces pauvres missionnaires qui passent leur vie dans ces pénibles voyages." Le lendemain samedi, de gros nuages noirs nous menaçaient de nouvelles ondées: mais le soleil levant les eut bientôt dissipés, il réchauffa Tatmosphèro et nous domia un jour fait à souhait, dont nous jouîmes d'autant plus que nous avions
craint la plnie davantage. Nous étions commd ce malade qui, après s'être tordn dans les dons leurs de la colique disait : " Oh ! que j'aiu cela, les coliques, moi ; oh ! que j'aini« cela ! Eh ! pourquoi doue ? — On est si bien quand!
elles sont passées.
Samedi, à 5 h. a. m., portage de la hauteu:
des terres. De m'entendre éiiumérer tous c portages, vous êtes peut-être plus fatigué quous l'étions nous-mêmes à les faire. Voyoi allons, courage, je vais vous les énumérer toni d'un seul coup, et ce sera fini, A cinq h, non traversons un lac dont le nom est inconnu aTU rameurs de notre canot ; à 7 h. nous entroni dans larîvière Serpent, qui déronle ses méandres à travers les joncs et les roseaux ; à 8 h. nom voguons sur le lac des îles ; à 10 h., par d portages, nous arrivons à une rivière d'uu a pent de large, qui nous conduit vers midi a lac Okotegami ; à 4 h. p. m., nouà sautons diï lac Okotegami, par le portage de la danse, dang une rivière qni porte ses eaur au lac Abbîtibij le terme de notre voyage.
Le lac des Iles est on ne peut plus pitto« rceque : à chaque pas le paysage change, vou^ découvrez de nouveaux chenaux, la vue s'étendJ s'élargit, se rétrécit, tous diriez une toile au^ couleurs et aux dessins variés qu'on déroold sous vos yeux. Voyez là-bas ces îlots tantôT plus grands, tantôt plus petits, à la form ronde, couverts d'un bois verdoyant ; voyesB ces cyprps, qui çà et là élèvent au-dessus deT autres arbres leurs têtes coniques, ne dirait^oi pas autant de tièches hardies, de clochetonj
AD LAC ABBITIBI
gothiques ? Ne dirait-on pas, traiisportées comme par enchantement dans ces déserts, des églises du moyen-âge, de nouvelles cathédrales de Milan ?
Le lac Okotegami est une belle nappe d'eau de trois à quatre lieues de long sut une couple de large, autant du moins que les îles permettent d'en juger. TJn assez fort vent soufflait de l'avant, la houle était grosse, de longues vagues à la crête blanchissante battaient les flancs de l'esquif, le canot léger dansait sur les flots : quel plaisir, quand il n'y a pas de danger, de se sentir ainsi balancer au-dessus de l'abime !
La rivière qui conduit au lac Abbitibi est large, droite, bien boisée. Voyez-vous à l'entrée du lac cette armée de canots et cette forêt de pavillons : c'est la nation tout entière des sauvages Abbitibîs qui vient au-devant de Sa Grandeur, Mais je vous relaterai cette réception dans ma prochaine missive ; il se fait déjà tard et cette lettre doit partir demain matin par M. Bankin qui s'en retourne de suite à Témiscamingue. Nous ne partirons d'ici que mercredi. Noos sommes tous en bonne santé.
J'ai oublié de vous dire ce qui est arrivé à M. Robert sur le lac Barrière, En dormant, il a cogné un clou en dehors du canot, et son chapeau est tombé à l'eau; vite le petit bateau à vapeur a viré de bord, et l'on a pu pêcher ce pauvre couvre-chef avant qu'il eût complètement sombré. Nous avons plusieurs aventures do ce genre que je vous raconterai , de vive vois : l'histoire d'une certaine claque,
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d'un certain parapluie, d'un certain talon de botte, etc.
Au revoir, et croyez que je demeure toujours arec le plus profond respect. Monsieur le grandvicaire, votre très humble et très dévoué serviteur.
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Abbitibi.
lie Jour du départ. — Dae marche triomphale. — La fort et la chapelK — Balréa épiscopaie. — M. Henderaon et deux serviteurs de la Compagnie, — Les sauvages à l'égliBe. — Les sauvages soU3 la tente. — Une messe pontificale avea sermoa en algonquin. — Une procession du saint Baorement. — Une Madaleiae dans lee bois. — Un sermon pour les protestants. — Le sacrement de oonfirmatron. — Une noce. — Détails historiques, — Le temps de la mission. — Le pays de chasse. — SacriUoes et bonheur du a:'""' '"
Abbitibi, 9 août 1881.
MONSIHTTB LE GrEAND-VlOAIEE,
Nous quittons Abbitibi une journée plus tôt que je TOUS l'avais aiinoiicé dans ma dernièTe lettre. Nous partons aujourd'hui mardi, 9 août, à deux heures après-midi, et nous devrons nous trouver à Témiscamingne samedi soir.
Je reprends le fil de ma narration là où je l'ai interrompu. Donc toute une flotte de canots d'écorce nous attend à l'entrée du lac ; il y en a une cinquantaine, montés par plus de deux cents sauvages ; à l'avant et à l'arrière de chaque canot s'agitent, à l'extrémité de longues perches, des pavillons de toutes grandeurs et
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de tontes conleura. Dans ce pays, pas de f complète si on ne brûle quelques livres < pondre ; en conséquence, Monseigneur est s lue par des décharges cent fois répétées Eév. P. Nédelec et le bourgeois du fort, 1 HenderBon, serrent la main à Sa Grandeur, « nous prenons le chemin de la mission, à petiti| coups d'aviron, dans une marche lente et ma/i jestueuse. Tous les esquifs s'avancent de fr( comme des soldats alignés pour l'exercice, i cune pince n'empiète sur sa voisine, seulemenn le canot amiral, celui de l'évêque, en marque! d'honneur, a le pas sur les autres d'une dizainfq de pieds. Les squaws et leurs jeunes filles manient l'aviron comme les hommes. Tout prèâ de nous un enfant de deux ans était attaehw par des lacets sur sa planche ; pour l'empêchen de pleurer, sa mère lui avait mis dans les maiuj un petit aviron d'un pied et demi, et 1 mot nageait tout joyeux dans l'intérieur dufl canot. Chez nous on amuse les enfants avecfl des petits chevaux et des poupées, ici avec desl avirons, c'est bien là ce qu'on peut appeler de | la couleur locale.
Nous avons une demi-lieue pour nous ren-B dre à destination, et de loin, nous apercevonsB près des eans, sur une presqu'île qui s'avance I dans le lac, la chapelle dont le clocher en fer- 4 blanc brille aux rayons du soleil, et le fort dal la Compagnie de la baie d'Kudson. La maisoni du bourgeois est une habitation bien conve-r uable, avec une galerie sur le front, à demi! cachée derrière une rangée de trembles plantés I avec symétrie ; devant la porte principale trouve un jardin où l'on voit oignons, navets,J
AV LAC ABBITIBI.
choux de siam et gadeliers avec leurs grappes en maturité ; à côté se tronvent six grands bâtiments qui servent de magasin, de hangars et de logements pour les employÉs de la compagnie. A trois arpents de là trône la chapelle, sur une élévation qui domine le fort; on y arrive par une montée rapide et les galets, par leurs couches superposées, servent comme de marches naturelles. Elle a 42 pieds sur 20, et à l'arrière est accolée une petite sacristie dont le missionnaire fait sa résidence pendant les jours de la mission. Au-dessus du fort, en signe de réjouissance, flotte le pavillon anglais, ce drapeau rouge que le commerce et la puissance britanniques promènent par toute la terre, rule Britannia over land and over seas; devant la chapelle flotte le drapeau français, cet antique protecteur du droit et de la faiblesse, dont la mission est de monter la garde aux portes du Vatican, Hélas ! que les temps sont changés !
mais espérons que bientôt reviendront des jours meilleurs.
Pendant que je me perds dans mes descriptions le canot a filé ses nœuds et nous voici arrivés au quai de la compagnie. Monseigneur revêt la magna cappa, et, comme c'est la première fois qu'il visite cette mission, il s'avance sous un dais préparé pour la circonstance ; le chemin est bordé de balises ; les sauvages, après avoir sauté sur la grève, courent s'agenouiller sur le passage de Sa G-randeur, puis ils suivent en procession, chacun portant sa bannière ou son pavillon. Le Kév. Père Nédelec attend avec l'eau bénite à la porte de l'église, et Sa Grandeur fait son entrée solennelle au chant du Te
Dettm, selon toutes les cérémonies prescrites a Rituel Eomain. Le petit temple est pimpant!
de propreté, des branches de sapin le tapissent! à l'extérieur, et l'intérieur est orné de guir* landes de verdure qui courent sur les murailles,^ Pour un endroit si éloigné au fond des bois, jej puis dire sans exagération quek c'est un petiq bijou ; la voûte, toute neuve, est en planche! d'épinette, la nef est séparée par deux rangées de colonnes, les fenêtres en ogive ont leurs t ' traux de couleur, l'autel est paré de jolis l qnets artificiels, et le petit clocher possèd cloche, dont la voix argentine, répétée par 1 échos sur les eaux tranquilles du lac et dai la solitude des forêts profondes, appelle f ' eement à la prière.
Nous avons nos appartements à la maiEOi^ du bourgeois,Monseigneur, M. Eobert et moi;i les deux Pères Oblats couchent à la sacristie,] mais ils viennent prendre leurs repas avecj noua. M. Henderson s'est montré d'une poli-f tesso qu'on ne peut surpasser. Sa maison et bjm table ont été mises à la disposition de l'évêquffi et de sa suite. Un quai considérable et dispendieux avait été construit à l'occasion de la v ' site épiscopale, et pour aller an-devant de Safl Grandeur le grand canot de la compagnie avaiti revêtu une toilette toute fraîche. Depuis troisf jours c'est grande fête au fort, et ponr leur permettre d'assister aux offices religieux, on d congé à tous les employés. Parmi ces servîteniB de la compagnie on remarque un vieux caua^ dieu de Sorel, au type antique, du nom d'i bichon, qui est dans ce pays depuis quarantecinq ans; il pleurait de joie en s'agenouillai '
aux pieds de Monseipieux. Je dois mentionner anBsi M. Miller, garde-magasin, homme de confiance, tout à fait dévoué aux intérêts de la mission.
Lundi, après souper, vers 8 heures, Monseîgnenr alla présider la prière du soir, ce qu'il avait fait aussi dimanche et samedi. Les san- Tages commencent par chanter un cantique, ils disent le chapelet, ils finissent par un ou dens cantiques. Ils aiment à chanter, et ils chantent bien. Les hommes et les femmes, assis les uns du côté de l'éTangile et les autres du côté de l'épitre, alternent à tour de rôle. La plupart ont à la main leur lirre de prières, ils savent tons lire, à l'exception de quelques vieillards.. Ces sauvages sont habillés à l'européenne, la seule différence qu'il y a dans leur costume avec celui des gens de nos campagnes, c'est que les femmes, en général, se recouvrent la tête d'un mouchoir. Ils sont habillés proprement, on n'en voit point en haillons. Ils se tiennent bien dans l'église, et leur maintien plein de respect indique assez qu'ils comprennent ce qu'est le temple du Seigneur.
Il y a 371 sauvages attachés à cette mission, ils sont présents pour la plupart ; quelques-uns cependant ont dû rester au fond des bois, dana leur pays de chasse et de pèche, faute de vivre» pour faire le voyage. La paroisse est grande, plusieurs centaines de milles carrés, et il n'est pas facile à un moment donné de rassembler tous les paioissienB.
Les sauvages sont campés sur la grève entre le fort et l'église ; ils ont dressé leurs tentes de toile blanche çà et là, sans ordre; les canots
6ont renversés sur le, rivage; vons diriez l'a mêe deB Hellènes qni, après avoir tiré ses ci rênes snr la plage troyenne, est assise sous les mnrs d'Ilion. L'habitation n'est pas grandq huit pieds sur huit ; le ménage n'est pas consi dérable, ïin cofire, quelques couvertes, un poêle, une marmite; rien de plus commodd qnand il fant déménager ; dans un quart d'heuiT un propriétaire a plié bagage et il emporte toï^ son avoir au fond de son canot. Quand il veuj se passer de toutes les superfluités des coni tuHLes et de la civilisation, c'est eitraordinaîi comme l'homme peut vivre de peu. Oomm ces jours-ci sont des jours de repos complet sans travail, ni pêche, ni chasse, il est intéres fiant de considérer à la porte de leur tente les femmes qui jasent, les enfants qui jouent, « les hommes qui fument leur pipe solennelle^ ment, heureux comme des rois sur leur trônei Je souhaiterais autant de tranquillité d'espriq et de contentement de cœur au czar des deuq !Russies.
Dimanche, à 10 h. a. m., il y eut messe ponti-l ficale avec diacre, sous-diacre, prêtre assistant maître de cérémonies. Vous pouvez vous ima giner si ces pauvres enfants des bois ouvraien! de grands yeux, la plupart n'avaient jamais vi d'évêqne. La richesse des habits, l'éclat deiJ couleurs, la majesté des cérémonies, la mag* cappa, la mitre, la crosse, tout les jetait àk l'admiration. Pendant la messe le peuple i chante en latin que la réponse au Dominus v<f bîscum et, comme le disait un fort helléniste le Kyrie eleison ; tout le reste, Gloria, , Âgnus Dei, se chante en sauvage. Immédiate*
AU lAC ABBlTIBr.
ment avant l'office. Monseigneur lut en algon- (juin son sermon d'entrée, il commençait en ces termes : " Ni nidjanisitok saîakienagok " mîgwetch. nin ina kige Manitou iki cHawe- " nimetch kitchi pi wabaminagok," ce qui veut " dire : Mes enfanta que j'aime, merci je dis à "' Dieu par qui j'ai été favorisé de venir vous voir." Les sauvages ont bien compris Sa Grandeur, et ils étaient heureux d'entendre leur premier pasteur leur parler dans leur langue. Dans une circonstance semblable un sauvaga se plaignait au Père en disant : " Pourquoi Monseigneur ne nous parle-t-il pas hors de l'église, il est savant en sauvage. — Il sait lire, répond le Père, il ne sait pas parler. — Comment ça ! moi, j'ai appris à parler avant que d'apprendre à lire." Et il ne pouvait comprendre comment on peut lire une langue qu'on ne sait pas.
Dans l'après-midi, à 3 h., il y eut procession solennelle du saint Sacrement. Un reposoir avait été préparé avec des branches de sapin dans une prairie à quelques arpents de la chapelle. La bannière de la sainte Vierge marche en tête ; suivent sur deux lignes les femmes, les petits garçons, puis les hommes ; vient ensuite sous le dais le saint Sacrement porté par Monseigneur ; de chaque côté dn dais marche une escouade de soldats improvisés qui de temps en temps nous assourdissent de leurs détonations. Au reposoir le Tantum ergo est chanté en sauvage, ou revient par le même chemin. Certainement le E-év. Père avait raison do l'ordre et de la décence qui avaient régné pendant toute la cérémonie.
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ta procession fait époque Jans la vie dû sauvage, il y tient, sans elle la mission ne serait pas complète. Tont le monde y assiste. Cett< fois une femme paralysée de ees jambes, pou:
ne pas y manquer, était portée sur le dos di son mari ; le spectacle pouvait paraître un peuj comique, mais il n'en était pas moins édliiantd Cette pauvre femme demandait sans douta pardon de ses peccadilles passées. Elle avaiQ été sorcière, et encore sorcière de premier* force, puisque, tout infirme qu'elle était, ell« réussit à ensorceler un jeune homme qu l'épousa. Elle ne s'en tint pas là ; elle persuadi à sou beau-frère, plus jeune qu'elle d'unoj vingtaine d'armées, de Venleoer dans toute 1^ force du terme, puisqu'il lui fallut la déroba sur ses épaules ; et pendant des années, hivea et été, il la porta comme sa croix à travers leaj rochers et les forêts. Ij» mort du premier r est venue rétablir les choses dans leur ordra et depuis l'ancienne sorcière mène une vie touq à fait édifiante. C'est bien à de tels époux quai s'applique cette parole du maréchal de SassI qui disait ; " Je soutiens qu'il n'y a que si» sacrements, car tout le monde doit savoir quaa le mariage et la pénitence n'en font qu'un." \
Dimanche soir, à la prière, les protestantd firent demander à Monseigneur s'il voulaiil bien leur donner une instruction en anglaisj Sa Grandeur le fit volontiers et en termes ouf ne peut plus heureux. Elle expliqua cette Té^ rite, que c'est Jésus-Christ qui nous instruit, iï le fait par les sainies Ecritures ; mais, comme Im^ dit saint Jean, tout n'est pas dans rEcriturejB Jésus nous instruit encore par la tradition; eti
AU LAC ABBITIBI. Cl
c'est l'Eglise qui, de même qu'elle noue coneerye les livres saints, nous transmet la tradition pure et intacte.
Lundi et mardi matin, à la messe de 7. h..
Monseigneur donne la confirmation. Avant et après la cérémonie, au milieu d'un profond silence et de l'attention la plus grande, il fait les remarques de circonstance en lisant son masanaigon, c'est-à-dire son papier. Quatrevingt-dix sauvages reçoivent avec piété le sacrement qui fait les forts ; la plupart sont des personnes d'un certain âge, ou des vieillards. Car, en général, ici les enfants ne font pas, comme chez nous, leur première communion à dix ou onze ans ; leur intelligence ne s'ouvre que plus tard, aux choses d'en haut, ils n'ont pas d'occasions fréquentes de s'instruire, et le missionnaire, avant de les admettre à la table sainte, doit leur laisser le temps de former leur vie anx habitudes chrétiennes. Cependant il est à remarquer que dans cette mission il n'y a plus un seul infidèle.
Lundi après-midi, Monseigneur fait une visite dans toutes les tentes ; partout on le reçoit à genoux, avec les plus grandes marques de respect et de contentement. Pendant ces trois jours, chaque fois que Sa Grandeur se rendait à la chapelle ou en revenait, il était édifiant de voir grand nombre de sauvages se précipiter sur son passage et s'agenouiller pour recuvoir fia bénédiction, ils ne ee relevaient qu'après avoir fait nn grand signe de croix. A ceux qui ont été confirmés le matin ou qui doivent l'être le lendemain, Monseigneur donne un chapelet, aux petits garçons une médaille, et une image
ans petites filles. Il fallait voir si ces panvrç gens étaient contents et de la visite et du prq sent ; de toutes les bouches on entendait mi^ isetch, migwetch : merci, merci. Le lendemai tous les petits garçons que nous rencontrâmes portaient leur médaille suspendue au cou. \ Le dernier exercice de la mission, ce matîi^ a été une grand'messe de requiem, de la visite à la paroisse des morts, au cim« tiôre. Le ciel est sombre, l'herbe est humid« le vent gémit. Oui, dormez en repos, cendrei des ancêtres, pendant que vos enfants se di^ perseront dans les bois. Onze mois duranQ voue n'entendrez que le silence, aucun pas nf passera sur vos têtes, personne ue s'agenouillerifi SUT vos tombeaux. Qae vos os reposent en paix» Beguiescant inpace.
Pendant notre B&îour ici, il s'est fait quatr^ baptêmes et deux mariages. H y aura noce en soir. Deux sauvages sont venus demander attf bourgeois s'il avancerait à crédit les vivn nécessaires pour faire fricot; sur sa réponse affirmative ils sont allés de tente en tente de^ mander à chaque chef de famille ce qu'il fou^ nirait pour le repas. L'un a promis une loutrêj l'autre une martre, un antre un castor, etc. Dq pins, ce soir, paraît-il, outre qne la marmite bouillira, il y aura ntmiwin, c'est-à-dire grand bal. Les sauvages ne dansent plus la guerlj ni la médecine ; mais, quand l'occasion s'a présente, comme plue d'un Canadien, ils ne d daignent pas de danser la noce. Cependai depuis qu'ils sont chrétiens, leurs danses soll devenues simples et modestes; et, ce qui z
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parle pas peu «n leur faveur, ils ne oonnaîssent ni la valse ni la polka.
Cette mission d'Abbitibi doit remonter bien haut ; sans doute elle a vu dans ses commencements les anciens pères Jésnites. Après la conquête, elle a été visitée par les Messieurs de Saînt-Snlpice ; M. Bellefeuille y est venu le premier en 1837 et 1838. Depuis, M. Poiré et la défunt grand vicaire Moreau ont poussé leurs courses apostoliques jusqu'ici. On voit avec plaisir le portrait de ce dernier appendu aox murs de la sacristie. Les Eév. Pères Oblats se sont chargés de la mission en 1844; cette année-là, Abbitibi vit le Père Laverlochère, ce vétéran des missionnaires de la Baie d'Hudeon. II ne trouva ici absolument aucun édifice religieui. Le cahier des baptêmes, mariages et sépultures porte les signatures des E.R. PP.
Déléage, Pian, Lebret, Guéguen et Nédelec,
Le P. Nédelec est le missionnaire actuel de ce poste, il le visite depuis treize ans ; c'est un apôtre plein de zèle, d'a.ctivité et de mouvement. L'été il se rend à Abbitibi et descend jusqu'à Albany sur la Baie d'Hudson à environ quatre cents mUles plus au nord, ot l'hiver il fait les missions des chantiers. Il aime ses sauvages et ïl pousse loin pour eux sa charité et sa condescendance. Il ne veut pas qu'on les gronde- " Avec des reproches, dit-il, on n'en fait rien de bon. Le sauvage, tout sournois et rancunier qu'il soit, ne connaît pas l'impatience et elle lui déplaît fort chez les blancs. Au contraire on le relève et on le soutient avec de bonnes paroles et du sucre."
Tous les printemps, au commencement d^ min, les sauvages d'Abbitibî sortent de lean bois et viennent au Fort de la Compagnie vena dre leurs pelleteries, c'est le temps de la miér bIoq. Db restent cajnpés autour de la chapell pendant une quinzaine de jours, et ils y reste raient volontiers plus longtemps si le mission», naire n'était appelé ailleurs pour porter le| mêmes secours spirituels à une autre paxti^ de son troupeau. Ce sont pour lui quinze joun d'un travail incessant. Il s'agit d'entendre le(' confessions, de catécliiserles enfants, d'instruiw les adultes, de faire les baptêmes, de bénir le* mariages, d'enseigner à lire et à chanter : paii de repos ni le jour ni la nuit.
Après ces deux semaines d'exercices spiri tuels, fortifiés par la parole de Dieu et le pait eucharistique, les sauvages reprennent le chej min de leur pays de chasse, Ils ont en pro^ priété chacun leur part de la forêt sur nne étettfl due de dix milles, de vingt milles, de quarante milles carrés ; ils sont familiers avec les limiteil de leurs domaines respectifs comme un habitant de nos campagnes connaît les lignes de sa ferme. La pêche, la chasse aux bêtes errante* et voyageuses comme l'orignal et le caribou, enfin toute chasse nécessaire pour le soutieis de l'existence, sont libres partout ; mais poua la chasse des pelleteries précieuses, commd celle des castors, des martres, des visons qxa cherchent et trouvent leur vie dans un rayoa assez circonscrit, personne ne doit empiéton sur le terrain de ses voisins. Après qu'ils onfl satisfait aux exercices de la mission, les Pèreq
aiment mieux les voir dispersés dans la forêt que réunis en village. Ils vivent tranquilles, seuls avec leuis familles dans leurs wigwams, et par cet isolement ils échappent à bien des périls, surtout aux excès de l'ivrognerie et aus fréquentations dangereuses. Vraiment Dieu a pour ces sauvages fidèles des grâces toutes spéciales ; il est étonnant que n'ayant l'occasion de voir le missionnaire qu'une seule fois par année, ils puissent se conserver aussi bien dans la foi et la pratique du bien. La prière du cœur simple et humble pénètre les nues. Le divin Pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent, il les conduit dans de gras pâturages.
C'est bien ici, snr le théâtre même de leurs travaux, que l'on comprend mieux les sacrifices qu'ont à faire ces courageux missionnaires.
Voyager par tous les temps pendant des mois entiers, recevoir sur les épaules les pluies d'orage et la fureur des tempêtes, marcher tout le jour avec des habits mouillés de part en part, dormir sur la terre humide durant les nuits ■froides du printemps et dm l'automne, être exposé à la voracité d'une nuée de maringonins dévorants, faire de rudes portages à travers les montagnes ou bien jusqu'aux genoux dans l'eau glacée, vivre seul, pendant la plue grande partie de l'année loin de la société de ses frères ; voilà quelques-unes des privations et des Boîiffrances qu'entraîne après elle la vie apos* tolique dans ces forêts.
Cependant, malgré tout, le missionnaire paraît joyeux, content, heureiLX ; c'est que le bon-
heur a sa source, non dans les jouissances extérieures, mais dans la paix du cœur et le repos de la conscience. Les hommes ont été rachetés au prix des soufirances et du sang d'un Dieu ; les apôtres ont converti le monde par leurs labeurs et leur martyre ; dans Téconomie de la Proyidence rien n'est changé. Aujourd'hui encore il n'y a que les sacrifices, les souffrances et la mort aux douceurs de ce monde, qui puissent amener les peuples infidèles de8 ténèbres de leurs erreurs aux lumières de la foi.
Sur ce, je me tais et demeure comme toujours avec le plus profond respect, M, le G-rand-vicaire, votre très dévoué et très obéissant serviteur.
D'Abbitibi a TÉMISCAMINGDE.
Un foyer da famille. — Une promenttda d'ftmaieui's, — Adieux aux Si nidjanisUok. — Une épitre eue écorce de bouleau. — Une chasse à l'ours, — Âbbitibi muUon. — Agrémeola du voyage. — Limites de la Province. — Le royaume dupin blanc, — La pairie des caribous et celle des ofignaui. — Une soirée poétique, — Notre bibliothèque. — Un pays de colonisation, — Au Nord ! — La forteresse do notre naiionalilê. — Sieamship "Chasseur," — Le serpent de "Virgile. — Les habitants de la BOlitude, — Une visite de brûlots, — Une belle région agricole. — La Rivière aianche et !a BiviÈre du Diable. — Une tempête en miniature. — Une procession.
Témiscamingue, 14 août 1881.
Monsieur le G-band-Vicaike,
Nous voici de retour au grand Témisca* miugue, en bonne compagnie, en plein petit Canada ; car nous trouvons ici réunis cinq Pères et cinq Frères de la société des Oblats de Marie Immaculée.
Des circonstances incontrôlables ont exigé quatre jours pour revenir, ati lieu de trois que nous avions pris pour aller, ce qui a fait de notre voyage d'Abbitibi à Témiscamingue une vrai promenade d'amateurs.
Mardi, à 2 h. p. m.. Moiiseignear se rendit à la chapelle et fit ses adieux à ses enfants qu'il Bime beaucoup, Ni nidjanisitok. Noua récitons l'itinéraire pour attirer sur nous le regard de Dieu et la protection des anges ; puis après avoir salué le bourgeois, les employés de la compagnie et tous les sauvages réunis sur la grève, nous descendons dans le Stella qui se balance sur la vague. Deux coups d'aviron nons poussent an large, et nous partons en agitant nos chapeaux comme signe d'adieu, -au bruit des échos et des tonnerres qui répètent cinquante décharges de fusil. Oui, adieu ! bons sauvages ; contents, heureux de la visite de votre évêque, fortifiés par les dons du Saint- Esprit, retournez dans vos pays de chasse, et que, au premier printemps, la prochaine mission vous retrouve réunis autour de votre lai- Icatéokoitaié, autour de votre Robe ftoire, dans l'enceinte de votre jolie chapelle.
Notre canot partait seul, M. Kankin avait dû retourner dès lundi matin. A 5 h., nous étions arrivés au portage de la Danse. En mettant le pied sur le rivage, nous apercevons une patte d'ours, encore toute fraîche, fixée à l'extrémité d'un bâton avec une écorce de bouleau snr laquelle il est écrit "M. Rankin a tué un ours. A tous ceux que les présentes regardent, avis est donné de faire attention à l'autre côté du portage."
En effet, comme nous l'apprîmes plus tard, en arrivant à l'embouchure de la rivière, M. Hankin et ses hommes aperçurent un ours qui
JlV lac ABBITIBI.
se détacliait du rivage, ayant entrepris de tra- Terser à la nage sur la rive opposée. Ils le laieeèrent s'engager dans le courant assez loin pour que la retraite lui devînt impossible, puis ils se dirigèrent sur lui à force d'avirons.
L'ours rebroussa chemin, mais quand il se vit serré de trop près, il se retourna, et, la gueula béante, les yeux en feu, de sa grosse main il essayait de saisir le canot pour le renverser. Les hommes le tenaient à distance et en respect à grande coups de hache sur les pattes et sur la tête ; à la fin, avec un couteau attaché au bout d'une longue perche, M. Eaukin lui porta au cœur un coup mortel, La pauvre bête, vomissant des flots de sang par les narines gagna le rivage, pour aller expirer à quelques arpents dans les broussailles. Quelles émotions nouvelles, fortes et profondes on doit éprouver dans une semislable lutte ! cependant, je vous l'avouerai franchement, je n'ai point regretté de n'avoir pas rencontré d'ours.
De l'antre côté du portage se trouvait à l'adresse de Monseigneur une lettre sur papier, cachetée dans une enveloppe en écorce ; elle était conçue en ces termes : "A Sa G-randenr Monseigneur Duhamel, Portage de la Danse.
M. Eankin présente ses compliments à Sa I Grandeur et au parti épiscopal ; il espère qu'ils voudront bien accepter l'humble ofirande d'un compagnon de voyage- Bon mouton d'Abbitibi." Soigneusement déposés sur des écorces de bouleau, sons un abri de feuillage, nous trouvâmes deux gros quartiers de ce mouton d'un nouveau genre qui, pour les repas
8tùvB.nts, fonmit à notre cuisine des grilUde» j ^ncculentes et d'excellent bouilli.
Pour revenir d'Abbitibî, comme pour y aller, I ce 8ont dans le voyage les mêmes charmes et | les mêmes agréments. Canot qui glisse léger Bur la surface des eaux, conversations agréables, réflesions plus ou moins philosophiques, discuseiona sur un point de théologie, lectures I dietrayantes, récitation du eaint office sous le 1 regard de Dieu au sein d'une grande nature, 1 flots de lumière versés par un soleil prodigue, J vastes nappes d'eau &ur ces lacs aux rivages 1 lointains, rivières capricieuses, saults blaucms- I sants d'écume, îles pittoresques, rochers aux | formes bizarres, côtes découpées en dentelle [ de verdure ; air délicieux, fraîches matinées, 1 souffle de la bise, journées chaudes et vivi- 1 fiantes, exhalaisons embaumées des cèdres et J des sapins odorants, repas champêtres sur les i pierres du rivage ; courses effrénées dans les j bouillons irrités des rapides, marches à l'ombre sous une voûte de feuillage dans une route facile ou par un sentier abrupt ; soirées calmes et tranquilles, silence des bois profonds, ciel , brillant d'étoiles, lune qui reluit sur le miroir des grands lacs, tableaux mystérieux, arbres ailiers qui mirent leurs-têtes superbes dans les eaux transparentes, feu qui pétille à travers les ombres, chant pieux des cantiques et prières du Boir, échos sonores qui chantent et prient ' avec nous, sommeil au grand air, quelquefois 1 gouttelettes de pluie qui tombent monotones ' sur la toile de la tente pendant que voua repo- ' sez chaudement enveloppé dans vos cou-
An LAC ABBITIBI.
Tertes ; enfin, partout, dans le ciel, sur la terre et Bur l'onde, c'est une rênnion, une variété d'incidents et de beautés natarelles qui récréent le regard, reposent l'esprit et réjouissent le cœur.
Nous filons tonjonre. Xa hauteur des terres, en cet endroit, se trouve être la limite entre la province de Québec et la province d'Ontario, ou plutôt le teiTitoire qu'Ontario prétend s'annexer. L'hiver dernier la ligne a été tirée par uu parti d'arpenteurs envoyés conjointement par les gouvernements des deux provinces
Là aussi se termine le royaume du pin blanc qui règne en maître dans toute la vallée de l'Ottawa. De l'autre côté de la ligne, sur les bords du lac des Iles, du lac Okotegami et du lac Abbitibi, les arbres ont perdu de leur hauteur et de leur grosseur. On trouve bien encore ça et là des épinettes aux proportions considérables, mais elles font exception ; cependant il paraît que, au sud et à l'ouest du lac Abbitibi, sur une lisière de plus de cent milles, la forêt reprend sa richesse, son exubérance et sa vigueur.
A la hauteur des terres finit la patrie des orignaux pour faire place à celle des caribous qui poussent leurs troupeaux voyageurs jusqu'aux glaciers de la mer du Nord. Le bon Dieu, qui a donné un pays à chaque peuple, semble avoir fixé 8on domaine propre à chaque race d'animaux sauvages. Il a voulu que toute la terre fût habitée.
Nous arrivons jeudi, à 6 h. p. m., au lac ded Quiiize. Il est statué, paraît-il, que nous na-j viguerons sur ce beau lac, toujours dans uuq auréole de poésie, d'arc-en-ciel et de soleil coo? chant. La bise du soir, après les chaleurs da la journée, rafraîchissait nos fronts brûlants, ( notre canot dansait sur la lame. Il faisait bot au sein de ces paysag^es enchanteurs, sous lei reflets de cette douce lumière, de lire " La des cente des Iroquois dans l'île d'Orléans." rêve d'une ieune Huronne" et quelques page^ " d'Evangéline." La poésie de la nature dounaiy l'intelligence de l'inspiration et de l'enthoie BÎasme qui échauffaient le cœur et l'imagf tion du poète dont nous lisons les vers harmog nieux.
Je me suis vraiment applaudi de la bonn« idée que j'ai eue de faire une trouée dans votre bibliothèque avant de partir. Nous avons " Tout pour Jésus," par Faber ; " Biographie de Mgr Plessis," par Ferland; " Les Oanadienw de l'Ouest," par Tassé ; " I^es sociétés secrètes, i par Claudio Jannet ; " Philosophie de l'histoire contemporaine," par le P. Deschamps; " Leï libertés populaires au moyen-âge," par G-uérina, " Les plaidoyers de MM. Hamel et Lacoste en.! faveur de l'Université Laval ; " " Fabiola," pari "Wiseraan ; " En canot " par le juge Eouthier.r les " Essais poétiques," par Lemay, etc. Oeal livres sont étalés sur le bagage dans le canotj il y en a pour tous les goûts. Hien d'agréablaT comme ces lectuTes de voyage, libres, i lantes, faites entre deux conversations, inter*. rompues sans scrupule pour contempler unu
AB LAC ABBITIOI. 73
haute montagne qui porte sa tête dans les nuages, on tin lac immenBe aux rives inconnues.
Le Bol autour du lac des Quinze, est uni, sans montagnes, sans rochers, tout à fait arable, il m'a paru d'excellente qualité ; les bois qu'il produit sont le pin blanc, l'épinette, le cèdre, le sapin, le tremble et le bouleau ; en plus d'un endroit j'ai vu de l'érable et du merisier. Oea terres sont-elles propres à la culture et à la colonisation ? Je n'en doute pas ; des personnes qui sont depuis longtemps dans ce pays l'affirment. Remarquez que nous ne sommes pas ici plus au nord que le lac Saint-Jean, la saison d'été est aussi longue qu'à Quélaec, les fermes qui sont ouvertes sur les bords du lac Témiscamingue produisent tontes sortes de légumes et de céréales. Qui sait si dans cinquante ans la race canadienne n'aura pas étendu ses rameaux jusque dans cette partie de son domaine, si ces beaux lacs ne seront pas entourés de riches campagnes aux moissons dorétis, si ces rivages ne seront pas bordés de villages florissants et de villes superbes, si ces eaux ne seront pas sillonnées par des bateaux à vapeur qui écouleront les produits d'un commerce considérable ?
Le Nord, voilà le champ ouvert à l'activité et au développement des Canadiens- Français.
Eux seuls aimeront à y vivre. Les populations étrangères que l'émigration transatlantique vomit tous les ans par milliers sur nos bords, préféreront toujours se diriger vers les prairies
de l'otLest où les premiers travaux de défrichement sont moins pénibles. La vignenr de nos., ( colons ne recule pas devant les arbres de la i forêt, le climat leur est salutaire, et leur tem- i pérament est fait à la rigueur de nos lÙTôrs. ,J Sachons profiter du mouvement colonisateur! i qui attelé pays, que le gouremement ouvre denl bonnes voies de communication, même qu'ilJj ne craigne pas de pousser des lignes de chemiiiB''| de fer dans les régiouB de l'intérieur, et avant] longtemps le surplus de notre population aur&-]l remonté le cours de toutes les rivières, échelonnant des établissements continus sur les rives du Saint-Maurice, de la Eouge, de '.
Lièvre et de la G-atineau. Bientôt de coura-^ gens colons, après avoir pénétré la chaîne dei Laurentides, parviendront aux immenses plateaux de la hauteur des terres, et dérouleront 1 une succession non interrompue de paroisses-l depuis la vallée du lac Saint -Jean jusqu'aux ï rivages lointains du lac Témiscaraingue,
Dans ce temps-là la patrie canadienne, res-J treiute au midi et au sud-ouest, s'étendra vera le nord, embrassant des espaces plus vastes quQJll ceux qu'elle occupa aujourd'hui. Le Nord sera notre domaine, la forteresse de notre nationalité. Quelle puissance an monde pourrait^ anéantir ce peuple, homogôue, jeune et plein J de sève, défendu par cette position isolée, èM l'extrémité d'un continent, position inexpu-jj gnablo qui fait ressembler le Canada franpaiïfl à une île bordée de toutes parts par d'énormasl banquises, redoutées de l'envahisseur. — Mai» j| revenons à nos forêts.
AU LAC ABBITIBl. 75
OelleB que nous traversons en ce moment ne conuaissent pas encore les coups de la hache destructive, les chantiers ne sont pas arrivés jusqu'ici. Cependant dernièrement les marchands de bois ont Eicheté des limites jusqa à la hauteur des terres, et ila se proposent de les exploiter avant longtemps. Môme, afin d'éviter le rapide des Quinze où les billots seraient exposés à tant de retards et d'accidents, on parle de pratiquer un canal, en s'aidant du cours de quelque rivière, depuis la tête des Quinze jusqu'au lac Témiscamiuguo. L'hiver dernier, des arpenteurs du gouvernement seraient venus explorer le terrain dans ce but.
Jamais je ne passai de meilleure nuit qu'à la tête des Quinze. La tente est dressée sur la pierre, une couverte est étendue sur ce solide matelas, la valise sert de traversin, sur la valise on met un oreiller, et sur l'oreiller sa tête. Puis enroulé dans une chaude couverte, sur ces Témiscaniiag feathers, comme disait le graud vicaire O'Connor, sur ce duvet de Témiscamingue, vons dormez jusqu'au matin du sommeil du juste, ou, ce qui est tout un, du sommeil du i ' "
Vendredi, à 8^ h, a. m., nous entreprenions le premier portage des Quinze, et à 5 h. p. m., notre canot se balançait fièrement au pied dn dernier rapide ; nous avions pris deux heures de moins que pour monter. Aussi nous avions pour nous le courant et une température plus fraîche ; de plus nous sautâmes quelques rapides, la frêle embarcation bondissait sur la
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vague éciTmaate, Une fois entre autres Tm i irrité s'élance par-dessus bord, et voilà du col les lits, les pains, la blague à tabac et le e dn P. Nédelec à ]a nage au fond du cat C'était la troisième fois que ce pauvre " reoi sèment des tribus sauvages " sur lequel le h Père veillait comme sur la prunelle de ( yeux, manquait de se noyer. Hélas ! la mal humaine est sans pitié ; c'était un malheiul nous en rîmes à nous en tenir les côtes.
A l'avant-dernier rapide nous trouvons ) la côte, dans une enveloppe en écorce de I leau, une nouvelle lettre à l'adresse de 1 seigneur. ' Le steamship Chasseur, de la lia H. B. en roiite pour le retour, a pttssé ici, i credi à 9. 30 a. m., tout le monde bien, machines travaillent admirablement. Cours^ toute vapeur, quantité de charbon à bol Signé, le capitaine." Ligne H. B. veut dinî ligne de la Compagnie de la Baie d'HudstJ M. Eankin, en souvenir sans doute de l'heuretu chasse à l'ours qu'il avait faite sur la rivia Abbitibi, venait de baptiser son beau > neuf du nom de " Chasseur."
Pour nous, nous ne vîmes aucun ours, seul ennemi de la race humaine que nous rfflj contrâmes sur notre papsa^ fut un serpent q" traversait à la nage la rivière Mattawai déroulait, comme aurait dit Virgile, ses anne^ tortueux sur la surface de 1,'onde tranqaiul Mais il ne dardait aucunement sa langue bîI fiante dans sa gueule béante, et il ne s'attaqua à aucun Lapcoon ; au contraire, par tous les
moyens, il cherchait à s'enfuir, lorsque notre gouvernail, un parent sans doute de l'homme de la fable, lui cassa la tête de son aviron, en lui faisant à peu près cette harangue :
Symbole des ingrate ! être bon aux méchants C'est être sot ; meurs doue : ta colère et tes deotâ Ne me nuiront jamsî s.
Deux fois, au pied des rapides, pendant que les hommes transportaient le bagage, avec une ligne, nous primes notre déjeuner. De temps en temps nous apercevions au fond des baies de nombreuses bandes de canards qui prenaient leurs ébats. Nous aurions bien aimé les voir à la broche ou au fond de la marmite, mais la difficulté était de les approcher. Une fois nous entreprîmes d'en poursuivre une couvée, la mère en tête, à la vitesse de douze milles à l'heure. Enfin après une course effrénée, au moment où nous croyions les tenir, les coquins nous échappèrent, les uns en se perdant dans le bois, les antres en plongeant sous les eaux ; et un seni tomba sons les coups des avirons.
Nous renonçâmes à la chasse, le métier ne payait pas. De temps en temps aussi, des mauves au blanc plumage uous suivaient sans crainte et sans défiance, voltigeant autour de notre canot. Trois fois nous aperçûmes, planant au haut des airs, un aigle aux ailes étendues qui poursuivait sa course majestueuse.
On uous montra, tout-à-^it à la tête d'une épinette élevée, en coifiant le sommet comme d'une énorme couronne, le nid aérien oîi le roi des oiseaux nourrit ses jeunes aiglons. La gente
ailée voltige de branche en branche et égreâjA dans les aire ses notes variées ; elle égaie a ses chansons ces immenses solitudes eaveloj| pées, qnand elle se tait, dans nn silence fond, vaste et morne.
Vendredi, nons passâmes la nuit à l'end:
oùl'Ottawa se jette dans le lac Téraiscaming' M. McBride mit g-énéreusement sa maisons notre disposition ; mais, comme il faisait chaui nous préférâmes dormir sous la tente. La no] fut splendide, j'ens tout le loisir d'admirer £ Inné argentée et les étoiles scintillantes : toi les brûlots du pays, je crois, s'étaient donné rg] dez-vous dans notre tente ; à deux heures, i pouvant plus tenir en place, je me levai et j'^ tendis le jour en me promenant sur 1* silencieux. Au lever du soleil, Monseignei célébra la sainte raesse dans la même mais*; où il l'avait dite quelques jours auparavant. J
Autour de chez M, McBride il y a une tre taîne de familles écossaises, métisses et e vages. Une dizaine de fermes sont en opéHt tion. Monseigneur reçut la visite de deuxjeu gens, du nom de Burwash, autrefois de Sairi Eugène, qui ont pris des terres dans les en'^ rons et qui sont très contents de leur sort, L terre est excellente, la moisson a la plus belî apparence, déjà les blés sont parvenus à len maturité. Tout près d'ici, sur les bords da j rivière La Loutre et de la rivière Blai il y a de l'espace pour jeter dix paroisses, i pourquoi pas vingt ? Le gouvernement est sBj le point de faire arpenter, nn peu plus au siitB
est en descendant sur le lac, deux townships qui sont déjà marques sur la carte, le township Guigues et le township Duhamel. TJn bateau à vapeur doit naviguer sur les eaux du Témiscamingne dès l'anuée prochaine ; il sera sans doute destiné surtout à remorquer le bois qui sortira des chantiers, mais en même temps il servira à écouler les produits de ces fermes lointaines. (1)
Au fond du lac Témifieamingue arrivent en
trépied trois grandes rivières de trois côtés diflêrents, l'Ottawa au milieu, la rivière Blanche sur la droite et la rivière La Loutre sar la gauche. La rivière Blanche a trois embouchures, dont l'une porte le nom de rivière du Diable ; c'est ici que la ligne entre Ontario et Québec quitte le cours de l'Ottawa, pour gagner la hauteur des terres. Dans le but de raccourcir notre route, nous remontons la rivière du Diable pour descendre ensuite la rivière Blanche proprement dite. En considérant cette terre d'alluvion et les bois francs qui ombragent les rivages, nous aurions pu nous croire transportés dans une campagne des environs de Montréal, par exemple sur les bords de la rivière l'Aesomption ; et après avoir voyagé si longtemps à travers les pins et les épinettea, nos yeux se reposaient agréablement au speo-
(l). Les deui lownshfps sont arpentés, et le gouvernement se propose de faire contmuu- l'arpentage, celle année, IS35, sur uan étendue considérable de pays. Le bateau h. vapeur en question, propriété de M. Olivier Latour, navigue sur le lac ; bien plus, une compagnie est organisée pour bAtir un chemin de fer de Callender sur le Pacinque au lac TémiBcamingtie. L'avenir sourit à cette belle vallée.
tacle des ormes, dea frênes et des chênes aq feuillage sombre et Inxiiriant.
Noue vînmes dîner dans une île à troî^ milles de Témiscamingue. Les sauvages i proposaient de se porter à la rencontre de Moffi seigneur avec une grande pompe ; l'homme propose et Dieu dispose. Il s'élèvi un fort vent du large, et il est impossible au:, canots d'ordinaire dimension de s'aventurer soi la houle ; seul le "Chasseur" de M. Eankin penj tenir la mer, le voici venir au-devant de noui avec le bourgeois à bord. Le spectacle est vraïa ment grandiose, le lac est sombre, de g vagues d'au moins six pieds de hauteur i suivent à perte de vue en renversant leuni sommets blanchissants, vous diriez une armë< de chevaux blancs au galop agitant leur cri-J nière. Le canot monte, doscand, monte encoM et recule avec le flot gui l'apporta. Il est beau d, voir "William Oromalty, avec son œil d'aiglêj deboiit à l'arrière do. canot, son grand aviroffl à la main, prenant la vague tantôt eu flanoj tantôt en travers ; au milieu du silence solen-J nel il dit un mot sec et bref, et les avirons i msdèrent ; il prononce un autre monosyllabeî et tous les avirons ensemble, mus comme paj un ressort, nagent et travaillent dru et fort,|
Oromalty a la conscience de sa position, sait qu'il a dix vies entre les mains. Mais i crains rien, pilote, tu portes César et sa fortonfid
Toute la mission attend à genoux sur 1^ grève, deux cents pavillons flottent au vent, léM
monsqneterie ébranle les airs, et une forte odeur de poudre dit comme c'est grande fête à Témiscamingue. La procession se met en marche, nous avançons entre deux rangées de jeunes érables, nous passons sous des arcs de verdure faits avec des branches d'érable.
L'érable est partout bienvenu.
Du Canada c*est Térable chérie, L'arbre sacré, l'arbre de la patriei
Allons ! assez pour aujourd'hui ; je remets à msL prochaine lettre les détails de la visite et la description de cette belle mission.
Je demeure toujours avec la plus haute considération, Monsieur le grand vicaire, votre très dévoué et très obéissant serviteur.
TI
TÉMISCAMlNaUB.
Description topographique de Témiscaraingue. — La chapelle. — Les maîtres de céans. — Une messe pontillcale. — Une ordination. — Une procession sur la montagne. — Ls soir des Quaraniiï Heures. — InÛuence civilisatrice des religieuses. — Lo Fort. — Une séance en plein ait. — Cérémonies d'un baptême nouveau. — Nos noms sauvages. — Harangue du cliur. — La visite au cimetière. — Le sermon d'adieu. — Estraits intéressants, — Les premiers missionnaires de TËmiscaniingue. — Le P. Laverlochère. — Les apACres d'aujourd'hui. — Fondation d'une mission permanente. — Pauvreté évangéiique, — Visite de Mgr Guigues. — Une nouvelle chapelle. — Arrivée des Sœurs Grises. — Les Sœurs actuelles. — Viaite de Mgr Duhamel en 1876. — Un vaste théâtre pour le dévouement. — Le retour.
Témiscamingue, 16 août 1881.
Monsieur le G-eamd-Yicaike,
Nous partons cette après-midi à 3 h., et avant que nons nous embarquions, je vais, toujours pour obéir à votre désir, coucher sur le papier la relation de ce que, depuis trois jours, j'ai vu et entendu au grand Témiscamingne.
Témiscamingue est l'un des plus beaux sites que l'on puisse imaginer. Denx pointes s'avancent dans le lac tn face l'une de l'autre et le
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traversent presque entièrement, ne laÎBsantJ entre elles qu'un chenal de cinq ou sis arpents J aussi les sauvages appellent -ils cet endroi^ opatchionnang, ce qui veut dire détroit. Sur lai pointe est, dans la province de Québec, seM trouve le fort de l'iionorable Compagnie, s la pointe ouest, dans Ontario, la mission catholique. La maison des Pères et le couvent Gontfl bâtis à une petite distance de la grève, de ma^ nière à laisser devant la porte l'espace nécG8-| saire pour un jardin potager où, à cette époque I de l'année, s'étalent des fleurs de toutes variétés J et de toutes couleurs. A deux arpents en arrière,! sur une petite élévation, se dresse la chapelle, dominée par une colline à la croupe arrondie,) couverte de trembles, de chênes et d'érables.! Au sommet de la colline on voit un oratoire!
auquel on arrive par un sentier large et bien 1 travaillé qui serpente aux flancs d'une cotai abrupte et coupée en précipice ; ce sentier me 1 rappelle la promenade qui circule autour des I bâtiments du Parlement, à Ottawa, En arrière! encore s'élève une large montagne aux énormes f I assises qui domine à son tour la colline de toute I 1" sa tête élevée. De la chapelle vous avez une ■■ TUB libre sur le lac, d'un côté à six milles de f distance, de l'autre côté à vingt-deux milles ; et, tout autour, l'horizon est borné par des baie» I profondes et des mamelons verdoyants.
La chapelle toute neuve, bâtie seulement I depuis trois ans, a 50 pieds sur 25 ; elle t couverte en bardeaux et sa flèche élancée, étin- 1 celant aux rayons du soleil, se voit de loin sur | les eaux du lac. La cloche, qui pèse 500 livres,
AU LAC ABfllTiBl. 85
trois fois par jour redit l'angelus aux échos d'alentour. Les murs de l'église, à l'intérieur, sont imités en pierre de taille, la voûte en est élancée, les châssis sont en coulenrs et représentent des sujets bien choisis ; le jubé possède un harmonium dont les sons mélodieux relè- Tent la solennité des fêtes religieuses, l'autel est construit dans le style gothique et au-deesns de la plus haute flèche domine et règne, comme une reine, une belle grande statue do Marie Immaculée. A raison de la circonstance, tm trône Traiment somptueux avait été préparé pour l'évêque, grâce à la générosité de la famille Rankiu qui avait mis à la disposition ds l'église tout ce que 1© magasin du fort renferme d'étotfes précieuKes ; de chaque côté de l'autel le crayon du Frère Débigarré avait fait ressortir des colonnes et des pilastres élégants ; enfin le petit temple était orné avec un goût délicat qui indiquait que la main des reEgieuses avait passé par là.
Avec leur permission je vais vous présenter aux maîtres de céans : d'abord au Rév. Père supérieur, le Père Pian, qui a deux maisons sons sou autorité, celle de Témiscamingue et celle de Mattawau, citré dont la juridiction s'étend sur une paroisse vaste comme un royaume. En second lieu, voici bon, doux, afiàble le Rév, P. Laverlochèxe, si bien connu par toute la province do Québec, le fondateur des missions de la baie d'Hudson, qui est revenu en 1868 à Témiscamingue. sur l'ordre de ses supérieurs, pour y passer le reste de ses jours au milieu de ses chers sauvages, et pour les
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Édifier par sa patience et sa résignation à 1» ] sainte volonté de Dieu an milieu de ses longues 1 I let pénibles infinuitéB, Trois autres Pères ap-
►artiennent aussi à cette maison : le Rér. P. 1 Mourier qui, après avoir fait connaissance avec I . ces missions dès 1867, depuis trois ans est re- 1 Tenu à ses premières amours ; le Rév. P. Néde- ' lec, qui visite les missions d'Abbitibi, de labaie I d'Hudson, du fort William et de G-olden Lake, ■ et le Kév. P. Gruégnen, qui visite le Grand 1 Lac, le Lac Barrière ainsi que les missions du T haut de la Gatineau et du haut du Saint-Maa- 1 rice. Ce Père a en l'occasion de traduire ] avis que donnait Monseigneur, il parle le sau- 1 Tage avec une facilité vraiment extraordinaire. , Deux Frères soholastiqucs, les FF. Biais et J Oahill, résident ici depuis deux ans pour trouver la santé dans le grand air du lac et des 1 montagnes, mais en même temps ils savent se 1 rendre utiles ; le F. Cahill, entre autres choses, 1 est chargé do l'école des petits garçons, De ] plus, cette maison possède trois Frères couvers, les FF. Moffatt. Verrette et Débigarré. Tout le 1 monde sait que ces bons Frères, en s'occupant ] des travaux matériels et extérieurs, pendant j que les Pères courent après les brebis du Sei- \ gneur à travers les forêts, sont un véritable trésor pour les missions. Ici, sons la haute direction de leur supérieur, ils font marcher deux i fermes où l'on récolte jusqu'à 6l)0 minots de | patates, 200 minots de blé, 150 minots de I pois, etc. Quel secours inappréciable pour ces I missions où les dépenses de voyage et de toutes ■] sortes sont si considérables !
Dimanche, à 6 h., il j eut messe pontificale, |
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avec prêtre assistant, diacre et sons-diacre d'hoiineur, diacre et sous-diacre d'office ; M. Robert s'acquittait à merveille de ses fonctions compliquées de maître des cérémonies. Aux balustres s'élevait nn pain bénit à sept étages. La messe dn second ton fut cbantée par un cbœur bien exercé, l'harmonium accompagnait.
La nef était remplie d'une foule compacte, le chœur ressemblait à celui d'une cathédrale.
Après le chant du Gloria, il y eut une ordination, la première que voyait cette mission lointaine, le F, Cahill reput les ordres moindres. L'assistance recueillie suivait avec le plus grand intérêt ces cérémonies nouvelles pour elle et remplies de si profondes significations. Du haut de son trône, la statue de la Vierge immaculée, tendant ses mains vers lui, semblait sourire à son Oblat.
Après la messe on fit 1 a procession solennelle du Saint-Sacrement. Le reposoir avait été préparé au sommet de la colline, dans cette petite chapelle que Monseigneur affectionne particulièrement, et où, il y a cinq ans, il administra le sacrement de confirmation et dit la messe jusqu'îi trois fois. Le cbemin avait été balisé ; d'ailleurs les arbres qui bordent la route, étendant leurs branches au-dessus de nos têtes, forment snr tout le parcours une arche continue de feuillage et de verdure. La procession, bannières déployées et croir en tête, déroule ses replis dans le sentier tortueux au chant des hymnes et des cantiques, et grimpe à pas lents ■ la pente rapide. L'oratoire était tapissé de
et
brancliee d'érable et l'autel était orné de fienrs naturelles. La foule s'agenouille en face du lepoeoir. De là, nous voyons à nos pieds la chapelle, l'établissement des Pères, le Fort et la plaine liquide bordée de ses paysages enchanteurs. Le spectacle était d'une grandeur indicible. Quand, après le Tantum ergo, l'évêque se retourna, tenant l'ostensoir entre ses mains, pour faire par trois fois le signe de la croix but la foule prosternée, JésuE Eucharistique, du haut de ce trône bâti au sommet d'un rocher, de cette nourelle montagne de Sion, semblait jeter un regard de complaisance sur les travaux des dévoués missionnaires et bénir avec amour cette terre autrefois iniidèle et aujourd'hui si chrétienne.
An retour de la procession, le Saint-Sacrement fut exposé pour l'exercice des Quarante- Heures, et, à tons les moments du jour et de la nuit, il resta dans l'église nombre d'adorateurs qui priaient et chantaient. Le soir l'autel ' étincelaît de fleurs et de couronnes artistement disposées ; toute la mission se pressait dans la chapelle devenue trop étroite pour contenir la foule , l'évêque présidait ; et, pendant plus d'une heure, récitation du chapelet, cantiques, amendes honorables, doux soupirs de l'harmonium, c'était une succession non interrompue de prières à haute voix et de chants pieux.
Plongé comme dans une atmosphère de dévotion, qui ne se serait senti touché jusqu'aîi fond du cœur ? " Quel changemejit ! me disais-je ; quelques années passées, ces pauvres sauvages étaient plongés dans l'ignorance de l'idolâtrie
Atl LAC AEBICIBI.
«t dans les horreurs des superstitions les plus groseières ; aujourd'hui ils connaissent les secrets et ils goûtent les douceurs de la piété ! Quels sujets de mérites pour les apôtres qui leur ont apporté la bonne nouvelle ! Quant speciosi pedes evangelizaniium pacem 1 Quelles sources de bénédictions pour la congrégation religieuse dont ils sont les membres et les enfants ! "
Lundi et mardi matin, Monseigneur donna la confirmation à 98 personnes. Les sauvages de Témiscnm ÎDgTie me paraissent avoir un air de civilisatiou que n'ont pas ceux de l'intérieur. Ils vivent plus près du missionnaire. Ils ont avec lui des rapports plus fréquents ; et de plus, l'on sent que l'infl-uence bienfaisante de la religieuse a passé sur ces existences primitives et en a modifié les habitudes. Outre l'entretien de l'église et de la sacristie, outre le soin d'un hôpital et la visite des malades à domicile, les Sœurs de la Charité soutiennent une école qui, l'été, est fréquentée généralement par soixante à soixante-dix écoliers et écolières ; même, au temps de la mission, le nombre s'en élève jusqu'à une centaine. Mais ce sont des oiseaux voyageurs; l'hiver, au temps de la chasse, il n'est pas facile de les retenir en cage. Pourtant, plusieurs resteraient volontiers à l'école, si on avait les moyens de les entretenir et de les nourrir. Quelle patience ne faut-il pas à ces pauvres maîtresses pour communiquer, comme en se jouant, les éléments de la science et les vérités de la religion à ces intelligences jeunes, neuves, trop souvent
impatientes dn joug et presque toujours inconstantes dans leur assiduité. Les religieuses anssi élèvent des orphelines, lesquelles, en se mariant, retournent dans les i'oréts, an milien des leurs, et elles apportent dans leurs nouvelles familles des semences de piété, d'ordre- , et de politesse qui produisent, arec le temps, J les fruits et les résultats les plus 8atisfaisants..f Les femmes ici portent le chapeau, mais il est'l simple et uni, et il ne change pas de forme,^ parait-il, avec les quatre saisons de l'année. ' Lundi à midi, nous allons prendrt* le dinei.-! au fort, où Mlle Ella Rankin fait avec gràcaf les honneurs de la maison. M. Eankin a con- J serve les vieilles traditions de politesse francha I et aisée qui distinguaient à un haut degré lea-l anciens officiers de Tlionorable Compagnie, Le I fort de Témiscamingue est environné d'une palissade qui peut avoir deux à trois arpents i de CTKajnférence ; une petite colline en arrière J le domine (te son sommet couvert de pins. La maison du bourgeois est peinturée avec élé- ! gance, devant la porte s'étend une verte pe- J louse au milieu de laquelle s'élève un arbre j aux branches étendues, le chêne de Saint- 1 Louis, où dans les beaux jours, l'aimable CAîef'] iTie/or prend le thé avec ses amis ou bien traite' J les affaires de son vaste commerce. Les autres ■] constructions du fort, au nombre d'une dou-J zaine, ainsi que la palissade, sont blanchies à la4 chaux, ce qui donne à l'établissement un grandi! air de propreté. On nous fit visiter un vieoXjl magasin qui remonte, dit-on, à plus de cent ans ■ d'existence, et qui a du voir les jours de Murray 1 ou de Oarleton.
AU LAC ABBITJBI. 31
A notre retour du fort, les petits garçons du F. Cahill et les petites filles de Sr Colombe attendaient Sa Grandeur à la porte du presbytère, les parents faisaient cercle derrière leurs enfants. Monseigneur, assis dans un fauteuil sur la galerie, reçut leurs hommages ; une petite canadienne et un petit sauvage lui présentèrent, chacun à leur tour, un bouquet avec une adresse bien préparée et bien récitée. Monseigneur, après leur avoir donné des conseils appropriés à leur âge, leur distribua des médailles ; les mères apportaient leurs poupons dans leurs bras, il en sortait de partout ; le P. Supérieur était surpris qu'il y eut tant d'enfants dans la mission ; le généreux donateur en fut quitte pour douze douzaines. La petite séance avait commencé par une chanson en français, elle se termina par ce chant latin : Vivat Pastor noster. Tout le monde sait que les sauvages manquent de la lettre v dans leur alphabet, ils prononcent plus facilement, paraît-il, la lettre b. C'était un plaisir d'entendre les petits malheureux chanter à tue-tête, avec ensemble et entrain : Bibat Pastor noster.
Suivit une cérémonie bien étrange et qui nous amusa fort. Il s'agissait de donner un nom à Monseigneur et à ceux qui l'accompagnaient. D'abord, les chefs tiennent conseil, ils nous examinent des pieds à la tête, et, après mûre délibération, ils s'arrêtent sur le nom à donner. Puis un d'entre eux vous prend par la main et vous nomme de votre nom nouveau, la foulo le répète trois fois ; ensuite sautant et dansant à vos cotés, il lâche un grand cri ;
kou ! hou ! hou ! La foule reprend : hou ! hou ! hou î j La danse au^raente en aciivité, les cris en in- 1 tensité, jusqu'à ce qu'enfin ce soit une véritable d tempête. Quand vous êtes descendu de desBOflfl la sellette, la même cérémonie recommence eal l'honneur d'un autre ; ei vous le pouvez, rtsuMikl teneatis, amid.
D'abord le chef de Témiscamingue nommai Sa G-randeur, il l'appelle Wiasechkang, " ce\u'' qui répand la lumière " ; ensuite le chef de 1 Chippewa baptisa M. Rankin Kitchiodjibik, " 1 grande racine ", parce que le puissant bonr-1 geois, dans sa richesse, va chercher au loin lall nourriture qui soutient les pauvres sanvagea.,! Pois vint mon tour ; le chef de Timag'oming rj me donna nom Aiamiemijakwan, "'le saint temps -À clair", ou, dans un sens moins mystique "le I bon Vive-la-joie", parce que, disait-il, pendant' ] le voyage, le nuai^e de la tristesse n'était pas "I passé sur le ciel de mon esprit. Eufiu quatrefl principaux d'entre les sauvages nommèrentj M. Robert, la E. Sœur Christine, Mlle Ella Raa^i kin et le jeune Rankin, bébé de deux ana J M. Robert fut appelé Eisisowahikon, " la fleui" du soleil " ; la SœuT Christine Ojawach, " 1( feuille verte "i Mlle Eankin, Okîmakîjigok, "la« reine du jour", et le bébé KamUkwawa, "lat.l bois dont on fait les manches de plume."
Pour terminer la cérémonie, le chef de Té^-I miscamingue fit une haran^ne en paroles ima-.i4
f&es dans laquelle il remerciait Sa G-raudeoi. 'être venu porter la joie et la lumière chea: ■ sesenfauts d'Opatchionang. " Grand maître de lî
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pri6re,dît-îl en terminant, à l'occasion de tavisite le cœur du sauvage et l'esprit du sauvage sont dans la joie ; seul, son ventre est dans la tristesse, car depuis trois jours la pêche manque, et il jeûne." Monseigfneur répondit, le P. Gfuéguen interprétait ; l'évêque conclut sa réponse en annonçant que M. RanMn s'unissait à lui pour donner aux sauvages un grand festin.
" Alors, reprît le chef, tout chez le sauvage est dans la joie, le cœnr, l'esprit et le ventre." L'allégresse était au comble. Toutes les bouches répétaient à demi-voix : Oua ! Oua ! Oua ! Migioetch ! Migwetch ! Après tout, on ne reçoit pas un nom pour rien, il faut bien payer le
Mardi, après la déposition du saint Sacrenjent et nue grand'meBso chantée pour les défunts, eut lieu la visite au cimetière. Le champ des morts est situé de l'autre côté du lac, près du fort, où l'on voit encore l'ancienne chapelle bâtie par M, Bellefeuille. On se rend en procesaiou au rivage ; Monseigneur revêtu de la chape noire et mitre blanche en tête, prend place sur un siège dans un grand bateau. En un clin d'œil le détroit est couvert de canots qui vont, viennent, se croisent et se recroiseiit pendant que tous, hommes, femmes et enfants chantent le Miserere en sauvage.
Arrivée sur l'autre rive, la procession se reforme et monte au cimeti ère, qui s'étend sur le flanc de la cniline, bien arrangé, proprement clôturé et ombragé ça et là par déjeunes pins toujours verts. Au milieu, s'élève la grande croix noire sur un tertre destiné à la sépulture des
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Pères missionuaiTes. " Après avoir passé, me disait le Rév. P. Laverlochère, la plus grande partie de ma vie au milieu de mes chers sa.u-- vages, il est bien juste que, après ma mort, ja' j vienne dormir et reposer avec eux."
Au retour du cimetière, Monseigneur fît se^ adieux aux sauvages. Il les félicita sur ' bonne volonté qu'ils avaient montrée en aidang à la construction de leur chapelle. Il leur dif^ que, d'après ce qu'il avait vu à Têmiscaminga^ età Abbitibi, il serait heureux de rapporter niuA Associés de la Propagation de la Poi que leoM argent et leurs sacrifices n'étaient pas perdus^ Il les mit en garde contre les tentations dffl l'orgueil, les eéductious de la vanité et les sa4 perfluités de la toilette. Enfin il leur rappelai que le seul moyen qu'ils avaient de se sout«n] nir dans le bien pendant les longs mois qu'ilB.] passaient loin de lenrs missionnaires, était en.! général le recours fréquent à la prière, et ettj paiticulier la dévotion à notre bonne mère I Vierge Marie.
Si vous désirez. Monsieur le Q-rand Ticaire,,J connaître plus à fond cette mission et son his* J toire, je vous renvoie à un travail d'aeaeaM longue haleine qui a paru dans VAlbum deïM familles, 1er janvier 188'. En voici quelque^ extraits qui reviennent à mon sujet et qui m« paraissent tout à fait intéressants. Je les copia sans scrupule ; du reste, l'auteur, qui sort <" " ma chambre, m'a donné, pour me servir dâl langage du pays, tout droit de chasse et dej pêche sur son terrain.
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" Les seules notes qu'on ait pu retrouver au *ajet de la mission de Témiskamingue remontent à 1835 alors que M. Bellefeuille, prêtre de Montréal, y fit une mission qu'il renouvela en 1836, 1837 et 1838. En 1839, M.
Poiré, autre prêtre de Montréal, et en 1841, M. Moreau, aussi do Montréal, vinrent successivement évangéliser les pauvres sauvages, les pauvres enfants des bois."
"Le R. P. Laverlochère, en 1844, fat
le premier Oblat missionnaire de Témiskamingue et de la baie d'Hudson, lequel a su si bien raconter, autrefois, dans les Annales de la Propagation de la Foi, ses voyages, ses missions, ses travaux et ses aventures parmi les sauvages, qu'il visita Bucceesivement avec les Pères Clément, Garin, Armand, Pallier, jusqu'en 1852, époque où, accablé de rhumatismes et d'infirmités, il fut obligé de laisser à d'antres le soin des pauvres sauvages qu'il avait tant aimés."
" Après lui, nous voyons successivement apparaître, sur le même théâtre, les Pères Déléage, Pian, Lebert, Mouiier, G-uéguen, Nédelec, Poitras et Prévost, qui ont tour à tour défriché leur part du vaste champ confié au zèle de leur congrégation. En 1862, on sentit enfin la nécessité de se fixer définitivement an milieu des sauvages dont la profonde misère et l'incessante prière appelaient à grands cris la présonoe des missionnaires."
"C'estlellmall363queleE.P.Pianam*l
Tait à Témiskamingue pour jeter les fondements ■ f de cette résidence si nécessaire et désirée de- i puis si longtemps. " Avec l'aide d'an fiaUTagâ,, J écrit ce bon Père, et quelquefois des commia-f du poste de la Compagnie de la Baie d'HudEon, j une petite résidence, mesurant liuit mètres sur I six, se trouva terminée et en état de recevoir ] les Pères Jjebeit et Mourier, le 12 octobre 1863, i jour où nous sommes entrés dans cette nouvelle demeure. Pour tout meuble nous nV * vions qn'nn banc ; noua couchions sur le plancher, les pieds tournés vers la cheminée, san»' crainte défaire une chute. Si sainte Thérèse avait J visité notre maison, elle n'y aurait certainement rien trouvé de contraire à la pauvreté." (te/frel du R. P. Pian, 1er mars 1864).
Je puis ajouter que ces traditions et ces habitudes de pauvreté évangélique se sont con- 1 servées à Témiscamingue ; le mobilier n'y est j pas- somptueus, même les chambres ne ren- I ferment pa^ les trois chaises permises par la J règle ; au réfectoire il n'y en a qu'une, elle est'.l pour l'évêque, et les autres s'asseyent sur de 1 longs bancs comme à l'école.
"En 1864,au mois d'août, S. G. Mgi- Guigues, évêque d'Ottawa, voulut bien venir bénir, au j nom du bon Dieu, cette nouvelle résidence et, J en même temps, donner la confirmation aux J sauvages qu'évangélisaient les Pères.
"Après le départ de Sa G-randeur,le P. Pian i
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ne resta pas les bras croisés. Avec nn petit Canadien qu'il avait à eon service, puis an petit sauvage et le vieux l'Ecrevisae.qTi'il avait engagé cet automne, il réussit â faire des billots, à scier de la planche et à travailler si bien la nonvelle allonge que, le 25 mars 1865, il y avait une autre cnapelle dans le haut de la nouvelle pièce ; l'autel et le tabernacle étaient pr^ts. Le dimanche, 26 mars, les Pères célébrèrent pour la première fois le saint sacrifice de la messe dans la nouvelle chapelle.
" Mais les Pères ne se bornaient pas à améliorer le côté matériel de leur mission. Us savaient qu'ils avaient d«s âmes ignorantes à instruire, des orphelins à recueillir, des malades à soigner. Pour cela il leur fallait des coadjutrices, des Sœurs de Charité. Lo R. P.
Pian s'adressa donc à Mgr G-uigues, évêqne d'Ottawa, pour cette affaire importante qui éprouva d'abord de grandes difficultés, maie que le bon Dieu couronna enfin d'un plein succès ; car en 1866, le 17 octobre, le R. P. Pian remontait d'Ottawa à Témiscamingue, accompagné de deui bonnes Sœurs Grises, Sœurs Eaisenne et Vincent. Dès leur arrivée il fallut s'occuper de construire une nouvelle demeure. Le R. P. Pian se mit aussitôt à l'œuvre pour faire préparer le bois de la maisou neuve qu'il fit élever dans le courant de l'été."
Le couvent, aujourd'hui, renferme quatre leligieusea qui s'y dévouent à toutes les œuvres
de leur vocation: Sœur St- Antoine, la supérieure, Sœur St- Vincent, Sœur Colombe de Jésus \ et Sœur Christine de Jésus.
" L'année 1876 fat une année mémorablel
Î)Our Témiscamingue, honoré à cette époque de ' a visite de Mgr Duhamel, digne successeur de * Mgr Q-uigues, décédé en 1874, et du R. P.
Soulier, envoyé par le R, P. Supérieur Grênéc^ I de la Congrégation, eu qualité de visiteur de ■ 1 la province du Canada."
C'est donc pour la seconde fois que Mgr J Duhamel visite cette mission. Je me félicite f de l'heureuse fortune que j'ai eTie de l'accompagner. Outre les agréments d'un voyage in* 1 comparable, j'ai pu voir de mes yeux les pro- | diges qu'enfantent dans ces solitudes, loin du regard des hommes, le zèle et le dévouement •' apostoliques; et, sur le théâtre de leurs travaux, j'ai appris à admirer et à aimer de plus en plus ces infatigables missionnaires qui cultivent, dans la vigne du Seigneur, "un champ dont la i longueur embrasse 1,800 milles, c'est-à-dire | 600 lieues, et dont la largeur n'est pas moins ] de 600 milles, 200 lieues. Les principaux postes 1 qu'ils parcourent sont les missions du Saint 1 Maurice, d'Abbitibi, de la baie d'Hndson, du | fort "William, de Golden Lake {Bonne Chère), | sans compter les postes secondaires des lacB-l Keepawe, Tinaagoming et Matawagamang.'"
Je ferme ma lettre ; j'entends les préparatifo 1 du départ, je vois par la fenêtre toute la popu* ' latiou en émoi. Nous partons donc pour le retour ; en attendant le plaisir de vous revoir,
croyez que je demeure toujours, avec la plus haute considération,
Monsieur le Grand- Vicaire,
Votre très dévoué et très obéissant serviteur.
TU
De Témiscamingue a Mattawan.
léparU — Nos compagnons.— La Pointe à. !a barbe. — S coucher du soleil. — Chez U. Lalour. — Un bateau loDg nue église.— En plein système de Copernic. — Notre équipage. — Un doux sommeil. — Les six rapides du ^jngSauit.- Unepagedu juRB Routhier,— Une course effrénée. — Nos guides, — Un brave, — Une procession aux flam< beaux. — Une diiaine de confirmations.— Quelques détails histoni^es. — Les Sceurs de Ciiaritâ. — L'hâpitai. — A t'ancre, —M. L'abbè Duhamel.
Mattawan, 18 août 1881.
MONBIEUK LE GRAND-ViCAIEB,
Maidi, 16 aoiit, à 3 h. p. m., nous faisons nos adieux au grand TémiscaniingTie et à la colonie de déTOués missionuairea au milieu desquels nous avons passé trois jours d'un si pieux et d'un si doux repos. Nous échangeons l'a- Tiron pour la rame et nous prenons place à bord d'un bateau ; équipage et passagers, noos sommes au nombre de vingt-sept, trois doivent débarquer à la Ohippewa, les vingt-quatre antres continuent leur route jusqu'à Mattawan.
Nous avons le plaisir d'avoir encore pour compagnons de voyage les ER. PP. Pian et
Nédelec, ainsi que M. Eanldn qui veut se mon- ] trer aimable jusqu'au bout. Vingt canots, tons-j ptivoisés, nous accompagnent à trois milles d» J distance, jusqu'à la, J'ointe à la barbe, et un'! vieux sauvage, rieur et narquois comme un^ vieux maniton,voyant que je tressaille à chaque détonation, au grand amusement de tous, prend ' piaisiràme décharger son fusil dans les oreilles- j Le Stella, qui semble regretter de se séparer de J nous, porte à son bord les religieuses et Okima- I k^igok, " La reine du jour."
Autrefois, les bourgeois de la Compagnie^ j après de longs voyages à travers les rivières, les marais et les sables, souvent couverts de 1 boue et de poussière, avant d'arriver au milieu j des leurs, pour pouvoir se présenter dans un.l état convenable à leur dignité, s'arrêtaient à A une certaine distance du fort pour faire leur 1 toilette et se raser la barbe ; de là le nom significatif de Pointe à la barbe qu'on trouve sur ' un si grand nombre de lacs, par tout le territoire du Nord-Ouest.
Enfin le moment de la séparation et des adieux est arrivé. Le bateau s'arrête, tous le» | canots, les uns après les autres, rasent notre bord, et chaque sauvage donne une forte poignée de main à Monseigneur en disant : bojou, bojou. Nous nous éloignons en agitant nos mou- 'j choirs, j'ai vu couler plus d'une larme. Adieu! j pieuse mission, ton image restera gravée parmi- ] mes pins beaux souvenirs. J'ai découvert sur | tes bords des secrets de dévouement,de8 trésors ' de charité et des mystères de sacrifice que le 1
itfi^^ëK^i^fti
monde ignore. Il fait du bien au cœur de constater que, dans l'Eglise catiolique, l'apostolat est toujours vîvace et fructueux.
Le soir, le soleil se coucha encore une fois dans sa gloire. Le lac, à l'endroit où nous étions, pouvait compter un mille de large, il était profondément encaissé entre deux rangées de très hautes montagnes ; la partie du ciel que noua voyions au-dessus de nos têtes était d'un azur prononcé, les eaux étaient noires, les flancs des montagnes sombres, nous Yoguious plongés dans une demi- obscurité. Mais à l'occident le jour règne encore, et par derrière les sommets un loyer invisible illumine le firmament. Les nuages font miroiter l'éclat de l'or et du rubis ; l'œil se repose en contemplant ces flocons de laine trempés de pourpre, ces draperies flottantes, ces tentures moelleuses et transparentes ; quelle variété, quelle richesse de couleurs ! tableau indescriptible où se font ressortir mutuellement des masses d'ombre et des jets de lumière. Le jour continue d'éclairer les régions supérieures, et la nuit s'étendant sur les ondes nous a enveloppés de son voile ténébreux. Nous respirons délicieusement à pleins poumons, et nous nous disons qu'xine soirée comme celle-ci ne serait pas payée trop cher, quand même elle serait achetée au prix de toute une semaine de voyage, de travail et de fatigue.
A 8 h., nons sautons à terre à l'emboachure de la Chippewa, chez M. Latour, entreprenant commerçant de bois, de Hull, qui fait ici de
belles affaire? et qui a, comme dit M. Ilankin, le cœur large et gros comme la montage.
Une quarantaine d'hommes se chauffent autour du feu de la cambuse. Nous nous mêlons à euz, nous jasons comme de vieilles connaissances, nous parlons des paroisses £en bas, il y en a de toutes les parties du pays. J'en ai rencontré un qni a été élevé à Sainte-Scholastique et qui est le neveu de M. Sévère Graton, de I Sainte-Thérèse. Ces pauvres gens paraissent | ' enchantés de cette visite inattendue. Après | le souper, Monseigneur récite la prière et le chapelet, puis il iait une courte allocution. ' S'inspirant d'un accident qui, le jour même, ' avait failli devenir fatal à l'un d'entre eus, il I leur rappelle qu'il nous faut toujours être prêts à paraître au tribunal de Dieu, et que pour cela nous devons vivre loin du péché, dans un état continuel de grâce sanctifiante.
Ici nous changeons d'embarcation, le Kév.
Père Pian en ayant besoin d'une plus considérable encore pour pouvoir remonter ses provisions d'hiver. M. Latour lui prête son grand bateau, qui mesure dix pieds de large et ■ soixante-six de long, avec poupe et proue relevées. La pince est effilée en alèue, c'est un vrai , poisson armé. L'espace ne noue manque pas, nous nous installons confortablement. Seize ' rames se lèvent ensemble et retombent en ] cadence. Vogue, vogue, ma nacelle, vogue jusqu'à ] miunit.
Le ciel est pur, les étoiles brillent au firmament, il n'y a pas de lune, la voie lactée s'étend an-dessus de nos têtes, l'étoile du nord nous
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regarde comme l'œil de la nuit, nons couBidérons la G-raiide Ourse, nous croyons apetcevoir la qneue de la comète et sans nous en rendre compte nous voilà à naviguer en plein système de Copernic. Du ciel nous tombons, je ne sais comment, dans le champ des anciennes saperstitious qu'entretenaient les sauvages avant qu'ils eussent reçu les lumières de l'Evangile; puis nous passons aux superstitions non moins ridicules des peuples civilisés ; de là la transition était facile aux histoires de revenants et de loups-garous. Je ne suis pas très fort dans la science des astres, mais, pour les revenants, je n'eu crains pas un. Je n'ai pas manqué pendant le voyage de conter " Potatoum,pototoum, pototoum." Cependant j'ai eu pitié de mes honorables auditeurs et l'histoire n'a pas duré plus d'une heure et demie.
Désirez-vouB connaître les hommes de notre nouvel équipage, je puis vous les nommer tous depuis le capitaine jusqu'au dernier matelot, je connais leurs noms par cœur ; bien plus, dans quelques jours je pourrai vous faire admirer leurs mâles figures, car en arrivant à Mattawan le Père Pian a lait prendre leur portrait sur une même carte, et il en a fait présent de deux copies, l'une à Monseigneur et l'autre à moi. D'abord à la tête du bateau, et chef de l'expédition, est Wavati, ce qui veut dire f Eclair de chaleur; au gouvernail se tient debout Michel Pichou, c'està-dire Michel Le chat. Sont pendus sur les rames Pien Fines. Jean et Joachim Wabekijik (ciel sans nuages) Pierrot, J. Foison, W. Fines, J. King, Aâtgas, J.Langeviii, Ci/rille, Slanis, Pon {PazU),
Jimmy et Juhn. Les cinq premiers sont da ^ vieilles connaissances, ils étaient de l'expédi- 3 tion d'Abbitibi : ils manient la rame aussi bien que l'aviron. Pendant tout le cours dtt 4 voyage, celui qui a eu l'honneur d'être le coi- j sinier épiscopal est Pierrot Thivierge, un jeune J métis de dix-huit ans, orphelin élevé par la \ mission, un vrai Tatel.
A minuit nous uoas étendons sous la tente.
A 2 h, " lève ! lève ! ail aboard !" J'ouvre un | œil et je vais continuer au fond du bateau le | sommeil commencé sur la grève : doux somme, vingt foie interrompu et vingt fois repris, sous J la bise rafraichissante du matin, sur la vague j qui nous berce mollement, au bruit cadencé, l des rames, monotone comme la chanson de In ^ nourrice qui endort son enfant.
A 6 h. nous prenons le déjeûner chez M.
Saucier, un canadien de Lévis, qui tient sur j les bords du lac une station de repos pour les . gens de chantier, juste en face de Pemikan, le j terminus probable du chemin de fer projeté j entre Népissingne et Témiscamingue. La bonne •] canadienne de femme, toute fîère d'héberger J son évêque, nous reçut avec une politesse 1 franche et cordiale. An moment du départ elle 1 dit à Monseigneur : " J'ai appris que voua 1 aviez reçu d'Angleterre des petits orphelins ' que vous a envoyés Mgr Manning ; si vous vouliez nous eu donner un, nous serions très •! contents, mon mari et moi, et nous tâcherions^ de l'élever bien chrétiennement." Nous écou- '^ tions cette demande, le cœur ému et les larmes j
anx yenx. charité, que tu es admirable !
C'est bien le cas de dire : l'esprit souffle où il Tent et quand il veut.
Nous nous rembarquons, et à 10 h. nous sommes à la tête du Long Sault. Il se compose de six rapides consécutifs : la Tête du satât, le Rapide de l'île, le Rapide platte, le Rapide croche, les Fourneaux et le Pied du sault ; il peut avoir six milles de long^, et il n'en cède en rien, ni pour la rapidité, ni pour la violence, ni pour les caprices, an sault Caughnawaga, entre Laehine et Montréal. Trois hommes se sont noyés au printemps dans le Rapide de Vile, presque tous les ans il y périt quelqu'un, ce n'est pas rassurant. En haut du Rapide croche il y a un remous si fort, surtout au temps des grandes eaux, que celui qui se laisse entraîner dans ses anneaux ne peut en sortir que difficilement. tJn jour, c'est-à-dire un soir, le Eev. P. Nédelec y trouva un. pauvre malheureux qui tournoyait depuis le matin : impossible de passer à travers cette chaîne de courants qui le promenaient malgré lui dans la circonférence du cercle. Nous avions pris sept heures poar monter le Long Sanlt. Nous le descendîmes, je crois, en une demi-heure.
" Ce n'est pliis une rivière qui nous entraîne, c'est un fleuve, mais un fleuve qui court comme un torrent, une énorme masse d'eau qui se précipite, qui bondit, qui se cabre comme un coursier, qui tombe en mugissant dans cas caves profondes, et qui rejaillit en gerbes d'écume. Mille obstacles se dressent
devant les vagues effaiéee, mais elles sautent par-dessus en hnrlant et rien ne les arrête.
Ça et là se présentent des impasses efîrayantes, des abîmes pleins d'attractions, des tourniquets effroyables, des embûches périlleuses. Autour de nous quel bruit ! quel fracas ! quel tourbillon! Singulière mobilité que celle de l'eau ' qui, coulant sur un lit tourmenté, manifeste les mêmes convulsions que si elle était soulevée par la tempête. Les courants se déchaînent j et le mouvement accroît leur puissance. Ua \ se rencontrent, ils se combattent, et les ondes i qu'ils charrient se resserrent, s'écrasent, tour^l nent sur elles-mêmes et décrivent des spirale» T qui attirent comme des gorges profondes tous rj les objets passant à la surface. Tantôt ce sont ' des ondulations inégales et pleines d'aspérités, " des crêtes superbes couronnées d'aigrettes j blanches, des lames éperdues se brisant en dea milliers de gouttelettes qui jaillissent comme des étincelles. Tantôt ce sont des chocs de houles et de contre-houles, des bouffées de vagues irritées qui nous sautent à la figure, des gouffres profonds qui mugissent à nos côtés et qui nous engloutiraient au moindre Écart, ou pour un coup d'aviron manqué." Cette page est de Konsieur votre frère, Son honneur le juge Routhier ; elle est extraite de son charmant petit livre En catiol, et cette description des rapides du Saguenay peut s'appliquer à la lettre aux rapidesdu haut de l'Ottawa. Notre bateau se lance au milieu des bouil* Ions et est emporté avec la rapidité de la flèche, il fournit une course des plus effrénées. Les mains saisissent fortement la planche du siôge,
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le regard se fixe sur l'abîme, les lèTres sont maetteB et le cœur palpite d'émotion. Chaque fois que le bateau, comme pour s'effondrer, descend dans une cave, les sauvages poussent du fond de leurs poitrines un cri de joie sourd, le frisson vons passe par tout le corps. Vous diriez que l'embarcation, emportée à l'épouvante, va aller se briser sur un rocher, déjà elle n'en est plus qu'à quelques pieds, mais soudain Wawalt et Pichou d'un coup de rame l'ont virée bout pour bout, et elle continue sa route sautant, bondissant, longeant nn autre abîme, montant et descendant sur le dos des vagues qui l'emportent comme des chevaux au galop.
Nos guides sont devenus d'autres hommes, ils ont perdu leur allure lente et un peu nonchalante ; l'œil dominateur, la tête haute, la chevelure au vent, l'air inspiré, ils sont debout à leur poste. Leur commandement est bref, leurs mouvements sont vifs et saccadés ; ils se penchent sur la rame, ils se baissent, ils se relèvent, d'un bond ils sautent d'un bord à l'autre du bateau. Puis, quand le pas périlleux est passé, quand l'abîme est franchi, il faut voir comme ils se redressent dans leur fierté, une main sur la rame, le poing sur la hanche, triomphants ; ils sont sublimes. Une fois dans ma vie j'aurais désiré être guide de grand canot, c'aurait été pour sauter le Long Sault.
Restaient encore le rapida de la Montagne, le rapide des Erables et la Demi-charge. Aux Erables les vagues bondissent, s'entrechoquent, se brisent ; notre esquif, tête baissée, se jette
au milieu du conflit. Une lame furieuse arrÎTe j en flanc, saute par-dessus bord, noua enveloppa J d'un Toile humide, et laisse cent gallons d'eau ] au fond de l'embarcation. Il était comique de',] Toir la triste figure que faisait l'un des paBsa- 4 géra. A genoux au milieu du bateau, \bs,-M mains jointes, murmxiraut des prières, incliné T et le dos tourné au péril, il reçoit sans bron- j cher l'avalanche liquide sur les épaules, toutl en pou&sant un cri de désespoir et en faisant.] une grimace des mieux conditionnées. L&fl regard eflaré, il reste à genoux dans un demi-^ pied d'eau, tranquille, résigné, attendant trois i autres vagues qui se préparent à en faire autant, y Heureusement le ba.teau emporté à toute vi- i tesse, est déjà loin du danger. L'Etoile de cha- f leur et le Chat rient à cœur-joie et tout l'équi-J page s'en tient les côtes. Si vous me deman-T dez quel est ce brave, je tous répondrai quai la charité chrétienne me défend de le nommer, ^ d'autant plus que, comme disent les Anglais, i charity begins at kome. Du reste, quant à ceux J qui ont montré des visages impassibles et fleg- ] matiques, j'aurais bien voulu voir ce qu'ils | ressentaient au fond du cœur.
A 9i h. notre bateau, glissant au milieu dM I ombres, accoste au quai de M. Timmens. Sal Grandeur était attendue. En un instant une I procession aux flambeaux s'organise, le jour t revient au milieu ds la nuit, et accompagnés J d'une foule compacte nous nous rendons à la 1 maison des Pères, à la lueur des torches vacil-J lantes. Monseigneur remercie les citoyens de! leur empressement et de leur délicate attention, J
lU
et bien volontiers nous allons rendre au eommeil ce que nous lui avons dérobé la nuit précédente.
Ce matin, Monseigneur a donné la confirmation à une dizaine de personnes qui n'ont pu arriver à temps lors de son passage il y a quinze jours. C'est la troisième fois depuis trois semaines que Mattavî^an reçoit la visite de son premier pasteur. Ça lui sera sans doute une source de bénédictions qui le fécondera au spirituel comme il se développe rapidement au matériel.
Ters 1S60, en se rendant dans ses missions des chantiers, le Rév. P. Reboul passait par Mattawan pour la première fois; il n'y avait guère alors qu'une couple de maisons. En 1869 le P. Nédelec y hiverna ; en ISÏO il fut décidé qu'on y ferait une résidence permanente ; le Rév. P. Poitras en fut le premier directeur, ayant le Rév. P. Nédelec pour compagnon.
Pendant quatre ou cinq ans encore les Pères furent les hôtes de M. Timmens. En 18'74 ils bâtirent la maison qui est occupée aujourd'hui par l'hôpital ; ils l'habitèrent jusqu'à l'année dernière, alors qu'ils élevèrent, à quelques pas delà, unjolipresbytèreenbriqueà deux étages.
Deux Pères seulement, les PP. Béléage et Emery, résident habitueUement à Mattawan pour desservir une étendue de pays de plus de soixante-dix milles carrés ; ils sont obligés de se multiplier pour faire face à tous les besoins. C'est bien le cas de répéter que la moisson est abondante et que les ouvriers sont peu nomhreuï.
Les Sœurs de Charité d'Ottawa viurent s'établir à Mattawan dans l'hiver de 1876. Celles, J qui y exercent aujourd'hui leur zèle daua leB i fonctions d'institutrices, de garde-malades et I de sacristines pour l'entretien do l'église^ sont la Sœur Saint-Jeau, supérieure, les Sœnrs 1 Saint-Alesis, Sainte-Suzanne, Sainte- Thècle et 1 Marie-Denise.
L'hôpital de Mattawan est une -véritable 1 providence pour cette multitude d'étrangers 1 qui travaillent dans les chautieia ou sur la J ligne du chemin de fer. Il ne se passe guère 1 de semaine sans que quelques-uns de ces tra- I vailleurs tombent victimes de quelque acci^l dent. Tous, qu'ils soient ou non en état de " payer leur pension, trouvent chez ces bonnes ' Sœurs nn asile pour abriter leur infortune et des mères pour soulager leurs souffrances, j Depuis le premier janvier de cette année, l'hô» , pital a ouvert ses portes à 150 malades, et 15 actuellement y occupent des lits. Jusqu'il î J cette institution n'a eu d'autres ressources qiio 1 le dévouement des religieuses, le secours des à Pères et les charités du public ; il est à espérer A que, reconnaissant enfin les services incalcu- , labiés qu'elle rend à cette partie du pays, le gouvernement d'Ontario lui accordera sa part des sommes d'argent destinées aux œuvres de charité et de bienfaisance.
Nous sommes à l'ancre. Les chars qui devaient nous conduire à Deux-ltivièrea, à vii^tcinq milles d'ici, ont jugé à propos de ne pas marcher aujourd'hui [ le stage qui aurait pu
AU LAC ABBlTiai.
les remplacer a trouvé bon de se briser, et il n'y a plus d'autres grosses voitures dans le village, toutes étant employées but la ligne du chemin de fer. Cependant ou a pu trouver un petit bugg!/ pour conduire Monseigneur à destination, il est parti seul à 3 h. p. m. Nous le rejoindrons demain, si nous le pouvons.
Des lettres qui nous attendaient ici ont donné sur l'état de M. l'abbé Duhamel des nouvelles qui sont bien loin d'être raesurantes, ce sera un nua^e à l'horizon pour le reste du voyage. Ce bon monsieur reçoit le secours de bien nombreuses prières dans toutes ces missions ; partout on fait de ferventes neuvaines pour le rétablissement de sa santé. J'espère qne la vôtre se soutient touiours, vous en avez grandement besoin pour pouvoir rencontrer ces occupations multipliées qui vous assaillent de toutes parts. Pour moi, ce voyage m'a reposé tout à fait, et je retourne parfaitement rétabli, étant du reste parti très-bien portant.
Je demeure avec la pins haute considération, Monsieur le Grand- Vicaire, votre tout dévoué et très obéissant serviteur.
De Mattawan au Fobt "William ET LE Fort William.
Adieu h la solitude. — Crac. — Bravo, Canadienal — Les promesses de notre avenir. — M. Worthinglon. Rocklîff. — En descendant la rivière. — Pan. pan, pan. — Sheenboro. — De braves gêna. — Le Port William. — La chapelle et saa alentours. — Une lettre du Rév, P. Nédelec. — Les travaux d'une mission. — Une réception mllilaire.— Parure enfetiitlei daulomne. — Goupillon en qiKties de raU. — La visite épiscopale. — En bonne compagnie. — Avantages de ce voyage, — Au revoir.
Fort William, 23 août 1881.
MONSIETTE LE GrAND-ViCALBE,
Nous avons cjuitté Mattawan, M, Eobert et moi, mardi matm ; le Rév. Père Nédelec nous accompa^ait, ea route pour le Fort William et G-olden Lake, où il va donner ses missions annuelles. Il nous faisait peine de dire adieu au Eév. P. Emery qui nous avait si bien reçus, au bon Père Pian et à l'aimable M, Rankin,qui depnis trois semaines étaient nos inséparables, ainsi qu'à la solitude des forêts, aux grands paysages des lacs, aux émotions des rapides et au far nieale du canot, pour entrer dans la sei-
116 TOTAGE
TÎtnde des stages, des steamers, des wagons de chemin de fer, enfin dans le brait et le brouhaha de la civilisation.
La Toitare qui nous conduit à Rocky Farm est chargée à deux étages, elle n'a que trois sièges et nous sommes douze passagers bien comptés. Nous faisons quatre milles, crac, voici une Toue cassée. Cm! que nous étions bien mieux dans notre écorce de bouleau !
J'ai constaté avec surprise et plaisir que sur tout le parcours de la route, une distance de sept milles, les terres sont prises et les fermes en opération, la plupart par des Canadiens- Français. Le sol est certainement montueux et rocailleux, mais le grain de terre est bon, et cette année la récolte est à pleine clôture (toutefois là où il y a de la clôture). Bravo ! Canadiens, en avant ! abattez la forêt, et comme dit M. Suite :
Frappez d'estoc, frappez de taille Les ti'oncs aux flancs reteotissants ; La forêt voua livre bataille Et porte en ses rameaux puiasanta Des défia toujoiu'a renaisfianta.
Qui pourrait dire les promesses de notre avenir ? La province de Québec nous appartient ; nos bataillons, eu rangs pressés, envahissent les comtés limitrophes d'Ontario ; notre population, à cheval sur l'Ottawa, en remonte les deux rives ; bientôt, par la Mattawan, nos gens donneront la main aux vieilles paroisses û'ançaises du diocèse de London ; eu sus, des
groupes importants de nos compatriotes bâtissent des églises et des couvents dans toutes les villes manufacturières de la Nouvelle- Angleterre. O peuple béni de Dieu, si tu restes fidèle aux engagements de ta foi, comme la race d'Abraham, tn verraB tes enfants croître et se multiplier à l'égal des étoiles du firmament-
A 9 h. nous prenons le train à Bocky Farm.
A 10 h., dix-sept milles plus loin. Monseigneur s'embarque à Deui-Kivières ; il y a donné ce matin la confirmation, s'y étant rendu la veille, à 10 h. de nuit. M. Warthington, l'actif surintendant du chemin du Pacifique depuis Pembioke jusqu'au Nipieeingue, est dans le train. C'est lui qui nous a fourni si généreusement les hommes et les bateaus pour monter au lac Talon ; aujourd'hui il veut encore payer sa dîme à Sa &randeur, et il lui accorde le passage gratuit pour elle et sa suite.
A midi, nous descendons à Rocklif, dix-neuf milles plus bas que Deux-Kivières, à la petite chapelle isolée au milieu des pins, qui voit passer à sa porte les trains du Pacifique et couler à ses pieds les eaux profondes de l'Ottawa, en face d'une énorme montagne qui, sur la rive opposée, porte sa tête jusque dans leB nues. Le soir il y eut prière, sermon en anglais et en français, et samedi matin messes, instructions dans les deux langues, confirmation et bénédiction papale.
A 9 h., le bateau de M. Furniss, métis écos- j
J18 TOTAliE
Bais, nous descendait jusque chez lai pour dîner, puis de là au rapide des Joackims. Après un portage d'un mille, nous montous dans le petit bateau à vapeur du capitaine Thibodeau qui devait noua transporter au Fort William, distant de Eockliff de quarante milles environ. Pendant quatre heures d'une navigation on ne peut plus agréable, aesis trauquillemeut aur le haut dn bateau, nous pûmes admirer à loisir la grande rivière qui allongeait devant nous ses rives aux sites pittoresques. Nous passâmes an pied d'un rocher, le Roc de Voiseau, haut de plusieurs centaines de verges, coupé à pic, qui ressemble beaucoup au cap Trinité, sur le Sagnenay. Au sommet le plus élevé de cette montagne, creusé dans le roc, ee trouve un petit lac aux eaux limpides, très poissonneux, dit-on ; c'est là un lieu de pique-nique pour les parties de plaisir de la ville de Pembroke.
A 6 h., nous accostons au fort William, les sauvages se pressent en foule sur le quai, et les étemels iusils, avec leurs pan, pan,pan répétés, me crispent les nerfs et me cassent les oreUleB.
La paroisse de Sheenboro s'est transportée audevant de Sa Q-randeur, et nous partons accompagnés d'une longue suite de voitures, et, à 1 £., nous entrons au presbytère de M. Shalloe, à trois milles dans les terres en arrière du fort William, Monseigneur passe deux jours à Sheen et y donne tous les offices d'une mission.
Je TOUS ferai grâce du détail de ces tioU
AC LAC ABBITIBI. 1 19
dernièree visites, le tout s'étant passé comme à l'ordinaire en pareilles circonstances. Qu'il me snffise de rous dire que ces braves gens se faisaient un devoir et un honneur de rendre à leur évêque tous les eervices qui étaient en leur pouvoir. Entr'aatres, méritent mention honorable M. Fournier, à Deux-Eivières et MM. Hennessy, O'Reilly et Mcintyre à Hockliff. A Shaeuboro les paroissiens se sont portés aux diâërents offices avec un empressement vraiment édifiant.
Le fort William est situé à une vingtaine de milles an-dessus de Pembroke, du côté de la province de Québec, sur une pointe qui s'avance dans un lac, où l'œil ravi aperçoit une foule d'ilôts charmants qui semblent avoir été jetés çà et là comme autant de corbeilles de verdure, O'eat un ancien poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson ; il est devenu, il y a une dizaine d'années, la propriété de M.
McCule, qui y a fait élever à la place du vieux magasin, devenu la proie des flammes, une nouvelle construction en brique beaucoup plus considérable.
A une petite distance du fort, dans une prairie d'un gazon court et uni s'élève la chapelle propre et blanchie à la chaux ; devant la porte les eaux du lac viennent "baigner une grève d'un sable fin, jaune comme de la poussière d'or ; en arrière la forêt épaisse forme un cercle et une couronne de feuillage. Ce bois est composé de pins rouges fluets, serrés, élevés ; au pied des arbres le sol est net comme sur la main, il n'y croît pas la moindre petite herbe;
là règne au milieu même du jour une demiobscurité mystérieuse, l'air est saturé d'exhalaisons parfumées. C'est sous cet ombrage délicieux que les Banvages ont dressé leurs maisons de toile blanche pour y couler tranquilles les huit jours consacrés à la mission et à la prière.
Le Rév, P. Nédelec n'était pas venu avec nous à Sheenboro, il était resté au fort William pour préparer ceux qui devaient être conSimés. Dimanche après-midi, je reçus de lui un billet conçu en ces termes: "Cher monsieur, j'envoie un jeune homme pour vous chercher. Votw m'avez promis de venir à mon aide, promesse | oblige. Votre présence me sera non seulement 1 agréable, mais utile, même presque nécessaire, vu les circonstances. Nous avons eu grand'messe ce matin, l'église était pleine, bonne apparence. Beaucoup de sauvages, ils sont venus de presque tontes les rivières des enviions. Bonne volonté, beaucoup de zèle de la part de tout le monde, sauvages, Canadiens, Irlandais, Nous avons vêpres à 3 h. Dites à Monseigneur que je l'attends vers 3i h. demain. Confirmation à 7 h, mardi matin ; raison: plusieurs veulent profiter du passage du bateau à vapeur pour monter. Respects à Sa G-randeur, des saints aux confrères, n'oubliez pas M. Eobert, Tout va bien, didtejusto que niam benè Le mouvement est donné au dehors et an dedans, l'important est de le maintenir. Sur ce, adieu! Votre tout dévoué en X-C. — J. M. Nédelec, Ptre, O. M. I." Je me rendis à l'invitatitn C'est là que j'ai
kjb
AU LAC ARBITIBl.
TU 3e mes yeox ce qu'il faut d'actÎTité à ces bons Pères pour conduire une missiou qxù ne revient qu'une fois par année et qui ne doit durer que quelques jours. Il s'agit ici de faire le catéchisme en sauvage, en français, en anglais, d'entendre les confessions dans les trois langues, de préparer le chant des messes et des cantiques, de faire réparer le linge de l'église, de veiller à la propreté et l'ornementation du temple, d'activer et de diriger le travail de ceux qui préparent les chemins, etc. ; sans compter que, sur ces entrefaites, il peut vous tomber sur les bras quatre baptêmes, un mariage, l'abjuration d'un de nos frères séparés, et que sais-je ? Le pauvre Père trouve à peine le temps de prendre un peu de nourriture et de sommeil. En toute justice, pourtant, je dois lui rendre ce témoignage qu'il sait assez se multiplier, voir ici et là, se donner du mouvement, pour faire face à tous les besoins.
Lundi, à 3J p. m.. Monseigneur arrive chez M. McCule. Toute la mission en procession se porte à sa rencontre, l'aimée attend sous les armes. Il est beau de voir le capitaine, digne, solennel, faraud, avec ses galons rouges, son gilet chamarré de nervures bleues, son chapeau au cordon vert et son bâton de commandant, au bout duquel flottent attachés de longs rubans rouges, verts et blancs. Sa Grandeur est saluée d'une décharge générale, puis le long du trajet un feu de tirailleurs de temps en temps nous agace les oreilles. Nous nous avançons bien gardés entre deux files de soldats, le chemin est balisé d'une double et d'une triple
rangée de petits cèdres et de jeunes pins, A ^ porte de l'église nne nonvelle décharge ébranli la voûte du temple et nos cerveaux endoloris. 1
La chapelle, toute reluisante de blanchen et de peinture nouvelle, a été ornée avec soiafl des couronnée de verdure pendent à la voûta l'autel ressort au milieu d'une parure tout à fait originale : sur nn fond de tapisserie, comŒ dans un blason sur un champ d'argent soi^ semées dee fleurs d'or et d'azur, ont été att* chées avec goût des feuilles daidomne de toutef les couleurs, rouge vif, rouge tendre, rouge i camat, rose, pourpre, jaune, vert, verdâtre, vei4 d'émeraude, vert pré, etc.; enfin toutes \ei teintes et toutes les nuances se trouvent mariée dans la plus agréable et la plxis délicate de( variétés.
Monseigneur fit son entrée avec les ritd prescrits. J'emporte dans ma valise, commd pièce de curiosité, le goupillon qui a servi à l'office de ce jour-là ; il est fabriqué) non sans art, par la main d'une squaw, avéf une certaine espèce de mousse. Je le à.h\ dans notre musée, au milieu des antiquité^ avec cette inscription : Goupillon en " queual de rats," don généreux du Rév. Père Nédelec.
Les sauvages sont au nombre, je crois, d'env. ron trois cents. Dans cette mission, comme dam toutes les autres, il y a eu prière du soir, cou firmation, grand'messe à 10 h., bêné'dictiffl papale, et cette après-midi à 8 h., adieux ^ langue sauvage ; c'est probablement la deruièii
AO LAC ABBITIBI,
fois cette année qne MonBeigneur parle algonquin.
Maintenant, nons sommes à attendre l'arri- Tée dn. bateau à vapeur qui doit nous transporter à Pembroke, mais nons pouvons attendre longtemps sans ennui. Nous nons trouvons ici vraiment at home ; M. et Mme McOule ont reçu Monseigneur avec une cordialité et une politesse toute irlandaise, ce qui n'est psa peu dire. De plus, le Docteur Faure, curé de Pembroke, et M. Marion, prêtre de l'évêché, ainsi qu'un certain nombre de citoyens de Pembroke, sont venus jnsqu'ici au-devant de Sa G-randeur; et en pareille compagnie l'ennui n'a pas d'entrée possible.
Je touche, avec un certain regret, au terme d'un voyage qui ne devrait pas fini r si tôt. Je viens de passer un mois dans un milieu bien agréable. Pendant treize jours le canot nous a promenés sur les lacs et les rivières ; neuf fois nous avons dressé notre tente sur le gazon des prairies ou sur les galets du rivage. Je reviens tout refait, tout renouvelé. Au grand air de la forêt, les poumons se dila-tent, l'appétit s'ouvre et s'étend, la poitrine se fortifie. Devant les tableaux de cette nature vierge qui se déroulent sous nos yeux avec une richesse si prodigue et une si grande variété, l'esprit se repose, le cœur rajennit, l'imagination s'enrichit. J'ai été grandement édifié de ce que les missions nous ont fait voir, et le spectacle de tant et de ei généreux sacrifices remonte le courage et l'énergie. J'ai lait dans ces régions lointaines des cou-
. dont le souvenir me sera toujours tm charme. De plus, je dois i'avouer peut-être à ma coufaeion, le champ de mes connaissances géographiques s'est agrandi et de nouveauï horizons se sont ouverts devant moi- Je n'avais pas d'idée que l'on pût récolter d'aussi belles moissons au nord du lac Témiscamingue, et j'étais BOUS l'impression que tout ce pays était couvert de montagnes arides et incultes, tandis que, au contraire, c'est une contrée plane et unie comme la vallée dn Saint-Laurent, et elle m'a paru tout à fait propre à la colonisation, débouché providentiel que le bon Dieu nous réserve dans l'avenir pour le surplus de notre population. En vérité, je dois de bien grands remerciements à Monseigneur Tévêque d'Ottawa qui m'a procuié le plaisir d'un beau voyage, et qui n'a cessé pendant tout le trajet de m'entourer de bonté et de bienveillance.
Demain soir, je l'espère, j'aurai le plaisir de 1 vous serrer la main et de vous entretenir, nooj plus sur un papier toujours trop parcimonieux,*! mais bien en de bonnes et larges couversationSil
Je demeure, en attendant, avec la plus hantfl considération, Monsieur le Grand- Vicaire, votM très dévoué et très obéissant serviteur.
Dd Fokt "William a Ottawa.
Remerciements. — Un acte de charité. — Les Narrows. — Trois sirophes de Crèmuie. — llnts enchanteurs. — Chez le Docteur Faure. — A Ottawa. — Doux repos. — Expression de gratitude,
Séminaire de Sainte-Thérès)
MoNSiEUK LE G-EAND- Vicaire,
Je TOUS écris ces quelques ligues, non pas pour vous apprendre que hier après-midi, à 2 h^ nous étions de retour à l'évêché d'Ottawa, qu'à 3 h. j'avais le plaisir de vous presser la main, et qu'à 9. h. p. m., je suis entrëdaus mes pénates ; mais bien pour vous renouveler par écrit l'expression de ma reconnaissance pour tout le trouble que voue vous êtes donné à l'occasion de mes correspondajices datées des Pays d'en Hatd. Je désire aussi faire parvenir par votre bienveillante entremise mes remerciments à M. le Rédacteur du Canada qui a bien voulu faire à mes lettres l'honneur de leur ouvrir les colonnes de son journal.
1 26 VOTAGB
De plus, comme les lecteurs de cette intft reseante gazette nous ont suivis à travers lef( lacs, les rivières, les portages et les rapides, lél ne voudrais pas les laisser dans l'inquiêtuaM sur notre compte ; et, après leur avoir commu-f nique " nos longues erreurs sur la terrp et i l'onde," en tonte justice vous devez leur faire] savoir que nous sommes arrivés sains et san&ï à Ithaque.
Un si beau voyage, rempli de tant charmes et de poésie, devait tout naturellfl^ meut expirer enveloppé dans an rayon dd soleil couchant. Lundi à 6 h. p. m., le ^3^ tean de l'obligeant capitaine Thibeaudeanj nons prenait au fort William pour nous trai porter à Pembroke ; notre caravane accrue du Docteur Faure et du Bév. M. Marioi^ Nous nous engageons dans ce dédale d'ilaj appelées les Narrows. Le grand poète uationai Grémazie, dans un de ses chants inspirés, paw lant de ce qui suivit la chute de nos premier parents, a imaginé de dire :
Que les archanges but leurs ailes, Prenant l'Eden Bileneienx, An haut des ephèrea étemelles Le déposèrent dans les cienx.
Mais, en s'flangant dans t'espitce, Ils laiseèrent siu- le chemin.
Tomber, poui* indiqner lonr trace, Qaelqaea flenrB du jardin divin.
Et ces fleura aux coulem-s mobiles.
Tombant dans le flenve géant, Firent éclore lea MLille-Hea, Ce paradis du SaiutrLaïu'ent,
Ces archanges, par mégarde, ont dû en laisser tomber quelques-unes dans le lit de l'Ottawa, à la tête du lac des Allumettes ; et elles ont formé cet archipel d'îlots enchanteurs, ces berceaux de verdure qui semblent là-bas flotter sur la surface liquide, ces bouquets de sapins odorants fièrement assis sut leur base de granit, ces touiFes ombreuses de pins gigantesques qui baignent leurs pieds dans les eaux profondes, ces rochers couverts de mousses tendres et verdoyantes, et ceints de leurs larges ceintures de sable d'or ; iles charmantes qui à travers les illusions du crépuscule, se dressent devant vous comme autant de palais féeriques et de villas enchantées, an milieu desquelles circule votre bateau dans des lagunes limpides, longues, étroites, sinueuses.
A 8 h., lorsque la vue s'ouvre large sur le lac, nous aperçûmes dans nu lointain indécis la ville de Pembroke qui étend sur une côte en amphithéâtre ses quartiers florissants, l'église catholique dont les proportions sont dignes d'une cathédrale, le grand couvent des Sœnrs de la Charité, le presbytère vaste et bien bâti, de nombreuses maisons de plaisance, entourées de jardins, de parterres et de masniis d'arbres, qui donnent à la jeune " Reinedïi Haut de l'Ottawa" des airs, non-seulement d'activité et de go ahead, mais encore d'élé-
gance, de richesse et d'opulence. A cette vu» à je ne puis m'empécher de songer à notie] ancien confrère et ami, grand-vicaire commp I
vous, lequel a failli, dit-on, glisser en Charybde, I mais qui n'en est échappé que pour tomber | en Scylla. (1)
A Perabroke nous fûmes les hôtes du Dr 1 Faure, et nous eûmes grandement à nous louer 1 de sa franche et joyeuse hospitalité, ainsi quô I de la gracieuse réception que firent à Sa 'îran- I deur les dames religieuses du couvent.
Le lendemain, 24 août, la vapeur nous J emportant à toute vitesse, nous déposa au lien A du départ à IJh. p. m,, après un voyage de 3 ' jours, 2 heures et 30 minutes, le tout bien |
Aujourd'hui je me repose déliciensement J dans te calme et le silence du séminaire, en | compagnie des amis, à l'ombre de nos bocages, eu attendant que ces chers élèves reviennent j animer la solitude de ces lieux.
Quand vous verrez Monseigneur 1' évêque | d'Ottawa, veuillez vous faire auprès de lui , l'interprète de mon respect profond et de i plus vive gratitude.
(t). Le projet d'érection da Vioariot apostolique de Pontîac I ayant éprouvé dea retarda dans son exéGution. M. N. Z. 1 Lorrain, alors curé de Redrord, N. T., que larumeur déai-'^ gnait comme futur titulaire du nouveau vicariat fut nom dans l'intervalle grand-vicaire de l'évàque de Montréal
Je demenre ponr la vie, avec la pins hante considération, Monsienr le Ghrand- Vicaire, votre très dévoné et très obéissant servitenr.
J. B. Pboulx, ptre.