‹ Au large de l'écueil [microforme]Chapitre 3 sur 12 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

Compagnons de voyage

que flagellait père, 8 tout de même re-

.. Me Pardonnes-tu le SoupÇçon que j'ai encore Fee

Il ne t’arrivait

Fsoes Seule, la petite deviné Ja lutte ‘épou- ‘âme du grand frère, ...

me, C’est mal de ne pas

i, Jeanne LAPS J'aurais

€ ne fus pas lâche de ne + Vois-tu, petite sœur, je le Jui ai Promis; il ne serait pas Chevaleresque de lui Manquer de Parole... Cela Ma torturé de fuir

la vérité, comme tu dis, mais je ne Pouvais pas ne pas la revoir !

—J’avais bien raison d’ —Tu es folle ! s’écria Tu penses que je l celles qu’on aime :

avoir peur : tu aimes ?.

Jules, qui était sincère.

aime ?... Elle n’est Pas de elle est trop

sévère, trop lointaine !,,.. Je l'estime, je l’admire : elle a un &rand cœur d’amie qu’on vénère. .. C’est tout Ina sœur !...

—Prends garde, mon frère : si l'amour t’empoigne, tu n'es pas de ceux qu’il épargne !.... —Tu parles du grand amour !.... Qu’en sais- —J’en sais que je mourrais, si tu m'étais arraché, dit-elle, avec passion ; j'en sais que ma tendresse n’est rien auprès du grand amour qui terrasse !.... Les femmes savent cela de bonne heure !....

— Alors, tu me juges frappé mortellement, répondit-il, vivement ému par le cri d'affection de Jeanne. La force des choses qui me défendent d'aimer la fille d’un athée ne te rassure donc pas !..,

—L’amour défie les autres forces... Mais tu es fort, tu es un homme !... Relève le déf :

lutte contre elle, et triomphe !.... Mais prends garde !....

—Prendre garde? Ai-je besoin d'y songer ?

Ne suis-je pas armé contre un tel amour ? La solidité de ma foi est une muraille entre elle et moi ! La loyauté que je dois aux miens est un viatique assuré contre la fille d’un sectaire ! Ma carrière patriotique ouvre un gouffre entre l’incroyante et le Canadien-Français ! Elle sera

le condamne !...

— Prends garde !... Il y a des Vaillants qui ont molli devant la femme !...

—Mais je vous aime trop, vous tous, pour qu’il faille prendre garde !..., Allons retrouver noS Parents et leur tendresse !... Les feux de joie se Sont éteints sur la côte de Beaupré !.... La nuit envahit les Montagnes !..., Je veux revoir

ma chambrette où les souvenirs me Cuirasseront Contre cet amour ! Viens, petite

Le matin même, lorsqu'elles les a mises dans 1 L la chambre de J ules, la mère a demandé aux ro- : ses de rester belles, jusqu’au retour de son fils. Fidèles à leur Promesse, elles tardent à ge faner dans le délicieux vase d

jeune homme entre,

nt rome npenes td lé

rose, au plafond couleur d'ivoire, où tout Jui

Parle de sa jeunesse de travail

Vail, de rêveries et d’enthousiasmes. Son Voyage devient quelque

chose d'irréel, de fantastique. Il écoute le langage aimé des choses familières. I] est là toujours, le bon lit où tant de fois la lumière l’é. veilla par un rayon de soleil on la tristesse d’un nuage gris. Il court aux livres préférés qui, sur la table de chêne antique, attendent le frôlement pieux de ses doigts. C’est ici qu’il a pris les résolutions fortes de l'avenir, qu’il a mûri : nn vœn de lui-même à l’âme canadienne, Encore sous l’inluence des mâles Paroles par lesquelles il vient d’apaiser les terreurs de Jeanne, il se sent inébranlable, maître de sa pensée, de son énergie combative. Soudain, un coup lui frappe dans le cœur. Ses yeux se fixent éperdument sur le portrait de la jeune fille de Greuze. Elle lui sourit dans l’humble cadre. Est-ce l'amour, cet appel de tout son être vers la douce image, ces battements dans la poitrine, cette contemplation longue de chaque trait, chaque détail, chaque ligne du fin visage ? Ce n’est plus le rêve sentimental de l’adolescent, la Princesse Lointaine du poète, le mirage d'idéal. C’est Marguerite et le charme de ses grands yeux pleins de caresses, et le dessin pur de ses lèvres, et la noblesse de son front méditatif, et

les lueurs fauves de la chevelure brune. Il revit la

Semaine inoubliable avec elle. Est-ce l ce besoin aigu de la revoir, de l’ longtemps près d’

amour,

épines et des clous de la ‘x. Jules reverra Son adorable fille, l’image l de Greuze vivante, mais il jure d’immoler son k Cœur au Christ, à sa race, à la patrie Canadienne, Si ce grand besoin d’elle est l’amour

Il est, à Québec, une chose vieille dont la mort approche. C’est le dédain qui la tue lentement. Elle est jolie, Pourtant, la calèche gaie, d’où l’on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d'été. Elle a des caresses de mouvement pour les étrangers qui lui sont déjà moins fidèles. Si on éveillait les échos qu'elle garde, on entendrait les belles choses qu’on dit sur le Québec sé. culaire, les mots d’amour que les couples, venus de loin, se glissent à l'oreille du cocher sourd. Hélas ! ses compatriotes ingrats se moquent

d'elle, et voilà Pourquoi elle agonise, elle finira par en mourir.

Une calèche roule sur le pavé dur qui vibre.

Eïle entre sous la Porte Saint-Louis, et la voûte en pierre tonne. Une note grave résonne : on dirait que les régiments de jadis, allant à la bataille, y la'‘ssèrent le claquement du sabot des Chevaux, le bruit de la marche des fantassins, et que c’est encore Ià. La Grande-Allée s’ouvre,

large et baignant dans la chaleur de l’après-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules, bercés par la voiture, La double rangée d’arbres s’allonge au loin : un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique à droite : il renifle maintenant la poussière brûlante de l’allée transversale, Dans les carrés verts, les balles du tennis affolent les robes blanches. Le jardinier, courbé sur les plate-bandes, assouvit la soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens abandonnent le cocher à la somnolence qui le gagne. Ils gravissent déjà la pente iapide qui conduit à la porte d'honneur. Il fait in entendre le murmure des gerbes d’eau fraîche égouttant leurs perles dans la fontaine ronde.

—Que c'est beau, votre Québec ! s'écrie Mar-

—Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu songeur.

—Hier soir, au Château Frontenac, assise à la fenêtre de ma chambre qui regardait le Saint- Laurent rouge de flammes, j'ai reçu le coup de foudre.... Décidément, je suis amoureuse !....

—S$elon votre idéal de l'amour libre, je SUPpose, dit Jules, avec un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous qnitte-

— Vous raillez si bien que je vous le pardonne !.... Mais i] arrive qu’on s'aime, après s’être laissés. ... Dès maintenant, je sais que je n’oublierai pas la vieille cité canadienne !... Elle m’enchante. ... D'ici, le spectacle est admirable !.... La Porte Saint-Louis me fait songer à l'entrée orgueilleuse de quelque forteresse invi-. sible... Le contraste est joli des remparts lourds et des robes légères volant enr les carrés du tennis.... Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes bizarres ge chauffent au soleil... Les clochers dans l’azur impressionnent. ...

— Vous n’avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il qu regard et de Ja voix.

—Ïs m'ont toujours émue, répond-elle, doucement. Parfois, la musique des cloches me donne envie de pleurer.... Les clochers me font monter au ciel.... En les regardant, je rêve à ce que peut être la douceur de croire. ..,

—Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d’un accent qui la remue,

—1l ne prie jamais, mon visage, mais il a pitié!.. .Je désire que les clochers restent debout !. Ils parlent d’idéal.... Quelque chose rayonne autour d'eux : ce doit être l’amour de ceux qui croient et qui les aiment !....

—Pour nous, c'est la présence universelle du Dieu que nous adorons qui les entoure.... Je respecte votre incroyance, Mademoiselle. . .. Mais je suis heureux que vous réprouviez ceux qui font taire les cloches et crouler les clochers !....

— Vous allez trop loin.... Il est vrai que mon père déteste les clochers. ... Le son des cloches l’exaspère.... Cela me peine de le voir aussi impitoyable !.... Je n’ose lui faire le reproche de mon coeur.... Il ne comprendrait pas !.... Songez donc, il m’adore, et ma pitié l’affligerait tant !.... Et d’ailleurs, je l’admire !. Il est sincère : il est, si vous me permettez l’expression, un missionnaire de la libre-pensée !.... Il veut abattre vos clochers, tout comme vos missionnaires mettaient les idoles en pièces !.... Tout simplement, je voudrais plus d’amour dans son grand zèle !....

—Me ferez-vous un crime d’être franc ? dit Jules, avec tristesse. Soyez certaine que je ne

voulais pas vous offenser.... Je crois avoir saisi la portée de vos paroles. ... Vous demandez qu’on étouffe la superstition, mais qu’on en conserve la poésie, les reliques d'art, qu’on l’étrangle avec un mouchoir brodé qui fera son œuvre sans hâte et sans douleur... La différence, entre votre père et vous, n'est que dans les formes : il veut écraser, la femme en vous veut engourdir par un sourire.... Mais tous deux, vous scuhaitez de toute votre âme l’avènement de la Libre-pensée, Reine de l'Univers! Je vous préviens que, chez nous, dans le Canada chrétien, la foi est tenace ; elle est solide comme le vieux roc de Québec : quelques parcelles en tombent, mais la masse en est là pour bien des siècles encore.... Je m’étonne que Monsieur Delorme vous laisse en compagnie d’un Canadien-Français, de l’un de ces enfants terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice.

—Mon père est sûr de ma foi en la matière intelligente, éternelle, murmura-t-elle, avec orgueil. Il m’a nourri l'esprit de ses doctrines d’humanitaire.... Il me sait invulnérable !...

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J’est même sa fierté de me croire un autre luimême !....

—Ainsi, s’écria Jules, avec la colère polie du gentilhomme, je suis l'adversaire qu’on brave impunément, contre lequel on est tout-puissant ! -... Pour lui, vous êtes le défi qu’on me lance et que je ne puis relever !... Cela ne vaut vraiment Pas la peine qu’on s'inquiète !....

—Et quand cela serait, Monsieur Hébert, lui dit-elle, avec l'émotion la plus vive, ne suffit-il Pas que je ne songe pas à cela, moi ?.... Pourquoi ne pas oublier ce qui sépare pour vivre ensemble ce qui réunit? Tant de choses font de l'amitié entre nous !... Ne serait-ce que mon ad-

ceau ?.... Tenez, je les Connais déjà tous, le Cap Tourmente, pâlissant dans la buée lointaine, le dôme superbe du mont Sainte-Anne, les clochers frères de Beauport, la grande échancrure où gronde la Chute Montmorency, la pointe enchanteresse du Bout-de-l’Ile... Voyez, il n’y a pas de nuage dans l’espace : !:issons fondre celui qu’il y a entre nous... .. Suivons, un moment, la course blanche des voiles qui glissent au loin sur le fleuve...

—J’ai eu tort de vous soupçonner, je le regrette infiniment, dit-il, grisé par les paroles de sa compagne. N'est-ce pas divin, en effet? Je me crois transporté aux lacs d'Italie !..... Ne sont-elles pas charmantes, nos montagnes aux lignes douces, aux contours gracieux, aux fières envolées dans le ciel ?.... Regardez les jeux de lumière sur les villages de la côte, le bleu des sommets, le vert sombre des arbres que l’église

de Beauport dérobe au soleil qui tombe..... Ne logent-ils pas dans un pays sublime, les foyers de la vie canadienne-française ?....

—C’est contre l’éclosion de cette vie, pourtant, qu’est dirigée la flèche de bronze dn Jeune Indien, répondit-elle, songeuse, indiquant le groupe allégorique devant la porte d'honneur. Elle fut impuissante contre la civilisation plus forte.

—Oui, la forêt a reculé devant les affamés du sol.... Un peuple l’a remplacée, ... Voyez, làhaut, dans les niches de la façade, les géants de notre histoire.... Frontenac l’intrépide : c’est la Nouvelle-France héroïque d’autrefois !...

Lévis le désespéré : c’est la Nouvelle-France agonisante en beauté !.... Salaberry le victo-

Entendez-vous, au-dessus de Wolfe et Montcalm, voisins de gloire, claquer le drapeau anglais dans la brise qui s'élève ? C’est le triomphe de l'âme canadienne qui s’annonce !

—Je n'oublierai jamais la vision que j’empor-

te d'ici ! murmura Ja Française, que le feu du jeune homme enthousiagmait

La calèche roule sur Je pavé dur qui vibre, La Grande-Allée file sous les pattes nerveuses de la bête vaillante. Les feuilles, éveillées du repos,

fredonnent au gré des petites rafales. Les demeures des riches, où tour à tour la joie et le sanglot passèrent, déploient leur munificence. Il Y à un cœur généreux, peut-être, sous les haillons en poussière du balayeur épuisé de fatigue. Les tourelles du “Manège” dressent leur pointe comme en ont les casques militaires, Les mamelons des Cove Fields sont gonflés de verdure. C’est la vie, frémissante, intense, qui palpite dans les fleurs humant l’air aux balcons, dans la chanson des érables, dans les rideaux qui battent, dans les coiffures aériennes des bonnes. Les

Saintes prient devant l’Hostie perpétuelle des Franciscaines. Une clameur «u retenti, se prolonge : on applaudit, dans l'arène des sports voisine, les champions modernes comme on ac- Clamait les chevaliers des tournois anciens. Ie orphelins de Sainte-Brigitte font entendre le concert de leur allégresse d'enfants. C’est la vie ardente, universelle en Jules et Marguerite. La beauté du jour précipite le rapprochement de leurs êtres. Ils échangent, du bout des lèvres, des mots indifférents, presque banals, mais leurs voix ont des résonnances aux douceurs nouvelles, des profondeurs inconnues se creusent dans les regards qu’ils se donnent, des silences entre eux s'imposent qu’ils tardent volontiers à rompre. Ils oublient, elle, qu’il est l’esclave de croyances que rien ne peut déraciner, lui, qu’elle est la fille d'un persécuteur de l’Hostie des Franciscaines, pour laisser l’heure distiller en leurs âmes la magie de chaque minute enivrante.

Le cocher, se souvenant de l’ordre, fait tourner à gauche. Et la colonne de Wolfe découpe sa ligne modeste sur un grand nuage blanc qui monte dans l’azur. Les souvenirs tragiques accourent de tous les coins des Plaines d'Abraham.

—C'est donc ici la grande plaine ! murmure la jeune fille à voix basse.

—Oui, Mademoiselle, c’est Je Waterloo de la Nouvelle-France ! répond Jules, avec recueillement.

—On s’est battu jusque là-bas ? interroge Mar. guerite, et sa main désigne le petit bois d’où les Anglais vinrent.

— Oui, partout, le sol a bu le sang des braves... Il est presque sacrilège de fouier cette herbe aux

—C'est la Prison... Espérait-on que l’âme des vaillants, portée sur la brise jusque dans les cellules, allait régénérer les criminels ? Je li. &nore...,.Toujours est-il que le crime dort sur le champ d'honneur

—Ces arbres, tout près de nous, sont jeunes : ils n'étaient pas là, quand la chose terrible eut lieu, remarque:t-elle.

— Ils n’y sont guère que depuis trois ans C'est le Parc des Batailles qui grandit !...N'’estce pas un nom qui sonne ? En le prononçant, il nous vient une vision de gloire et d’exploits. ...

C'était bien tard !.... Là même, les cirques grotesques ont longtemps pris leurs ébats.... A l'endroit même où Wolfe et les siens virent se lever l’aube sur le Québec de leur ardente convoitise, des écuyères sans honneur se fardaient…. Là même où vibrèrent dans la mêlée les commandements suprêmes, le fouet des dompteurs d’4nes claquait... Là même où les balles couchèrent les vaillants des Royal Guards et du Roussillon, les bouffons hideux tombaient sous la gifle bête.... Jusqu'à l'endroit même où Wolfe attendit la mort qui lui venait par la blessure définitive, arrivaient les trépignements des danseuses grossières. ... Et la foule, qui oublie toujours, quand on l’'amuse, ne se souvenait pPlus.... Il était temps !.... Plaines d’Abraham ! ce n’était pas assez pour le peuple ingrat !

* Parc des Batailles ! cela vous empoigne, évoque malgré soi, et il faudra bien se rappeler Wolfe et Montcalm expirant leurs lèvres collées au drapeau, Lévis donnant la preuve que les nôtres ne furent pas des lâches, mais qu'ils surent se relever pour faire un grand geste immortel

dit la jeune fille, de plus en plus séduite par le patriotisme chaud du Canadien. Je comprends l’idée féconde.... Il y aura des fleurs sur les tombes... Les amoureux cueilleront la pensée d'amour que laissèrent ici les héros dans leur dernier souffle.... Dans le feuillage, ce sera la

—Une Canadienne ne dirait pas mieux ! s'écria Jules, que la pensée délicate de la Française avait impressionné.

— 11 suffit de vous entendre pour qu’on le soit, par la sympathie, du moins.... Mon père luimême, bien qu’antipatriote avancé, fut ébloui par

votre enthousiasme d’hier.... Il m’a avoué que vous l'aviez ému.... C’est un succès, je vous l’assure....

—Plus que celui d’hier encore, c’est l’endroit pour moi de ne pas accepter les opinions de votre père.... Il n’est pas un vrai Canadien qui, après un pélerinage aux Plaines d'Abraham, puisse devenir un anti-patriote !....

—Je suis convaincu que vous ne le serez jamais ! fit-elle, gentiment.

—Et moi, je. suis certain que vous ne l’êtes

pas !....

—Je suis Française ! dit-elle, avec orgueil.

Mon père est Français, mais autrement : il croit que c’est l'être davantage que de travailler à la patrie sans frontières !.... illusion est généreuse, mais l’humanité n’est pas prête à cela !...

—Voici la Libre-Pensée qui revient ! reprend Jules. Selon vous, elle fera des hommes, tous bons, des frères esclaves de la félicité commune... Alors même qu’elle deviendrait reine de tous les royaumes, elle ne pourrait arracher des cœurs les différences du sol !.... En voulez-vous une

—Contre la France même ? demande Marguerite. ‘

— Vous m'avez compris ! dit-il.

—Vous ne l’aimez donc plus ? interrompitelle, avec effroi.

—Pardon, nous l’aimerons toujours, elle est un harmonieux souvenir coulant à jamais dans

nos veines !.,,, Mais plus qu'elle encore, nous aimons la patrie canadienne ! -.. Vous veniez de nous lâcher, volontairement ou non !....

Montcalm et Wolfe, dans la mort, se donnèrent l’accolade de la gloire..., La fraternité des deux races est née d'elle !.. -. Après des Combats né. cessaires, nous sommes libres !..., Et maintenant, nous appartenons au Canada !.... Chez Vous, nous ne sommes plus chez NOUS, nous voulons revenir... C’est le chez nous dont je vous parle que nous défendrions Contre la France !...

—1l y a, entre nous, les “arpents de neige” de Voltaire et de la Pompadour ! ajoute la jeune fille, pensive,

—Au collège, quand nous l'apprenons, nous

Les deux races

vont aimer d’un même amour les “arpents de neige” qu’elles ont rougis de leur Sang.... Vous parliez d’athéisme universel !,,,. A l’heure méme où le triomphe vous paraîtra certain, rappelez-vous que Wolfe et Montcalm ont prié avant de mourir, et que le Canada chrétien s’en souvient encore !....

—Toujours la prière entre nous ! dit-elle, avec tristesse,

—Je vous demande pardon, je ne voulais pas être cruel, murmure-t-il

La calèche roule sur l’avenue des Erables, Les branches ]lonrdes plient et se tordent sous le vent plus fort, Les oiseaux, affolés d'air et de Inmière, joignent leur note en un chœur étincelant. Sur une pelouse soignée, des bambins se Poursuivent avec des éclats de rire, Enfouies Mollement dans les bergères d’osier, les femmes offrent leur joli visage à la brise. Elle leur apporte l’arôme des foins coupés dans les prairies de Sainte-Foye. Le cocher revient à la réalité des choses, et ses Yeux verts pétillent sous les sourcils en broussailles. La tristesse est encore au Cœur de Jules et de son amie, Ils savent, dès lors, que plus l’abtme entre eux s'élargit, plus la peine qu’ils en ont les grise et les attache l’un à l’autre. Par une ouverture béante, à gauche de l'avenue, le soleil décoche un ravonnement qui les aveugle. D’un geste rapide, ils protègent leurs Jeux, et leurs regards se rencontrent, se gardent, se déprennent à regret pour âemeurer aux profondeurs atteintes. Apercevant, sur un balcon où le lierre grimpe aux colonnes minces,

deux enfants dont l’amour précoce unit les lèvres, ils n’osent railler l’innocente idylle.

La Croix de Notre-Dame-du-Chemin brille, Le cocher docile dirige la voiture dans la ruelle qui mène au bord de la falaise. Les grands bouleaux frissonnent. Devant Jl’humble monastère des lFranciscains, les peupliers lombards élèvent des bras agités. Une scène grandiose éblouit la jeune fille.

—Encore des clochers ! s’écrie-t-elle, après un silence. Parlez-moi de vos clochers !... Il ne faut pas m'en vouloir, si j'ai eu de la peine... Soyez sûr qu’ils m'intéressent... On ne m'a jamais parlé d’eux comme cela, auparavant...

J'admire la chaleur de votre foi... Parlez-moi d'elle !... Elle m’apparaît dans une auréole ignorée... Vous vous excusiez de votre enthousiasme... Eh bien ! je le veux, moi, il est quelque chose de neuf, de sain, de fort !... Je veux apprendre le nom de vos clochers canadiens !... Quel est celui-là ?

—La flèche aigue de Saint-Jean-Baptiste ! répond le jeune homme, étonné,

—Et celui-ci ?...

—Le clocher normand de Saint-Sauveur ! Oh, si vous saviez quelle vaillante masse populaire s'entasse en cette église ! A certains jours, des milliers d'ouvriers, l'âme ardente sous la blouse noble, entonnent le cantique de leurs milliers de poitrines frémissantes, font mugir la sourde rumeur de leur prière colossale à l’Hosti. bai- #uant dans les lumières. Si vous les voy'.Z, si vous les entendiez, vous seriez touchée jusqu'aux larmes !...

—Je veux les voir, les entendre ! dit-elle, vibrante,

—AÀ gauche, À droite, depuis la falaise jusqu’à la rivière Saint-Charles, les toits par centaines abritent le foyer des travailleurs. Pendant que les panaches noirs s'élèvent des cheminées longues, que les mains durcissent, que les chairs fondent et que les visages pâlissent au son des machines qui ronflent, les femmes surveillent le bouillon du soir... Entendez-vous monter jusqu’à nous la vague des héroismes et des sublimes dévoñments ?..,

—J'entends aussi les soupirs las de la petite ouvrière qui, dans l’usine fétide, besogne tout le jour et dont le front se fane trop vite, alors que

les jouisseurs exhibent au grand air leur peau d’inutiles ! s’écrie la Française.

—La gaité du jouisseur n’a jamais le son clair et joyeux du rire de l’ouvrière, quand elle sort de l’usine: le travail lui met du soleil au cœur !..

—J’aime le peuple... Il est bon, il est terrible, il est puissant !...

—Ï gonfle comme la marée montante, interrompt le jeune homme... Voyez, sur l’autre rive, le vourg compact de Limoilou... C’est le peuple qui déborde... Il va inon + les prés verts de Charlesbourg, escalader les : Ilines de Lorette… Depuis la falaise, à nos pieds. jusqu’à la montague, ce sera le peuple grouill: t, énorme, effrayant, sublime !...

—On abattra les haies pour faire des rues grises, reprend la jeune fille, Il y aura des cours maussades ]à où les agneaux broutaient l'herbe... Les arbres tomberont sous la hache de l’entrepreneur brutal... Il n’y aura plus de fermes isolées dans la verdure... La clameur du trafic fera taire le gazouillis des ruisseaux... Ce sera l’immolation de la campagne si douce à voir...

— Vous avez raison, mais il faut que le peuple passe et que son flot gagne le large, que le Ca-

nada grandisse et qu’il étende ses ailes afin de planer d’un vol plus haut dans l’histoire ! s’6 crie Jules, s’animant de plus en plus. Je ne sais quelle passion cet endroit m’inspire... J'entrevois l’Âme canadienne à travers une vision nouvelle : elle est extraordinaire, grandiose, émouvante... Elle a la profondeur et la largeur du Saint-Laurent, la hauteur des Rocheuses, la puissance de Niagara et de Montmorency, l’harmonie des forêts épaisses, le souffle des plaines de l’Ouest, la clarté de la Baie des Chaleurs, le génie de deux races géniales, la poésie des Laurentides et l’immortalité de la Croix de ce monastère !...

Et la jeune fille qui l'écoute est désormais certaine que ce Canadien lui est infiniment cher. .

La calèche roule sur le pavé dur qui vibre. A la Porte Saint-Jean, où la foule est dense, un fluide irrésistible de joie remplit l'atmosphère. Tous ont secoué la torpeur du jour. On dirait que toutes les femmes sont belles dans les corsages clairs et sous les chapeaux fragiles. Jeunes gens et jeunes filles échangent des œæillades chaudes. Un mendiant tire un air boîteux d’un

violon lamentable, Deux charroyeurs se décochent des traits populaires. Jules et Marguerite, électrisés par la vie exubérante de la rue, s’abandonnent à la détente de leurs âmes. Ils s’amusent comme des enfants, se fusillent de bons mots, Le cocher, devenu loquace, est en verve, et quaud la circulation lui donne un instant de loisir, il jette à ses hôtes les gerbes de son esprit pittoresque, A l'encoignure du Palais, c’est la cohue flévreuse, la bousculnde étourdissante, Les petits négociants de journaux hurlent des noms connus. Le cocher foudroie nn chauffeur trop pressé de son éloquence brève. Un policier grave attend le moment d'agir. La rne de la Fabrique est en liesse, l'Hôtel de Ville est radieux, la Basilique rajeunit dans le soleil qui baisse. Le vieux Séminaire parle d’immortalité. Monseigneur de Laval est gigantesque. Le Chien d'Or ronge. Le Château Frontenac a grand air et noble stature. Les gouttelettes ruissellent dans le bassin du petit parc où les flâneurs à l'ombre font de la paresse exquise. La Cathédrale Anglicane rappelle au Palais que la justice divine et celle des hommes doivent se voisiner sans cesse. Marguerite adore Québec. On ren:-

milles SR

md Ou

voie le cocher, dont les yeux verts sont moins heureux du pourboire que d'avoir ébloni.

—Oh ! le beau chevalier ! dit la jeune fille, en s'adressant à Champlain, toujours prêt à s’envoler de son piédestal,

—Îl était un jour un grand seigneur qui venait de Saintonge. .., commence à raconter Jules,

— Et qui venait de souche antique, ajoute Marguerite, en souriant. Hier soir, il planait dans l'incendie rose... Son manteau se soulevait comme une aile... I] était merveilleux... 11 ressuscitait dans ses atours de gentilhomme d'épée... Je l'ai regardé longtemps... J'aurais voulu qu’il me parle, qu’il me dise des choses extraordinai-

—Î1 vous aurait parlé du berceau de la Nouvelle-France, des tempêtes et des misères qu’il fallut pour qu'elle ait pu vivre, dit Jules.

— Pourquoi ne pas avoir tourné son front génial vers la France qu’il aimait tant ? demandet-elle.

—Je regrette de le redire, c’est parce que la France abandoana la ville où il est mort...

—Î1 ne faut pas lui en garder rancune, si cette

+ tree saRgshens cents La

ingratitude vous a donné les combats et les vic. toires de la liberté !

—Oui, depuis le troisième centenaire de 1908, Champlain se découvre devant l’Ame canadienne qui l’acclame. ..

—J’aime la grâce de son geste, reprend-elle.

On devine qu’il le fit à la cour de France,

—Dans sa chevelure, les vents de l'Atlantique rugissent encore !...

—S$Sa botte puissante sempare du rocher de Québec !...

—Ï1 tient dans sa main la charte royale !...

—La trompette claironne ses prouesses dans l’âge futur !...

—Lhistoire enregistre les paroles par lesquelles il remit à Dieu les destinées de la colonie si frêle encore, dit-il, songeur.

—Ïl est fier, il est épatant, s’écrie-t-elle. En le regardant, je me sens moins petite et meilleure... Eh bien, oui, je l'aime ! &i j'avais été jeune fille au temps de Richelieu, j’en aurais été folle !...

—Et moi, je l’idolâtre !... Songez qu’il fut le Compagnon de souffrances de mon ancêtre, le premier colon canadien... A travers le sang de

nn re asanqn esse

tnt

mes aïeux, je cause avec lui de la Nouvelle-France au nid...

— Vraiment ? fit-elle, surprise, Je ne m'étonne plus que vous soyez si amoureux de votre pays... C’est un amour dont la fidélité est séculaire, . .

La Terrasse Dufferin, promenade immense, est idéale. Elle arrache à ceux qui ont une âme un cri de ravissement. Elle domine un site aux beautés infinies, On se demande quel ébranlement des couches terrestres n creusé le lit où le Saint- Laurent se déroule en splendeur, quelle réaction géologique a taillé les falaises, durci les rocs, enflé les montagnes, aiguisé les récifs et soulevé l'Ile d'Orléans. On s’imagine ce que dut être la nature sauvage avant l'invasion des foyers durables. On pense au géuie de celui que l'endroit fascina au point qu’il en fit l’artère des premiers héroismes, On sonde les échos pour qu’ils disent tout ce qu’ils savent d’un passé de légendes et d’imposants souvenirs, On revient au vaste paysage pour en laisser pénétrer la grandeur en nous, pour être entraîné, par delà les horizons fran. chis malgré nous, à suivre la course du fleuve ouvrant ses bras pour recevoir l'Atlantique, la

one ranene

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