‹ Au large de l'écueil [microforme]Chapitre 8 sur 12 · RE · texte numérisé non relu

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de malheur, puisque je suis seu] à la haïr... Mais je ne cède Pas, je n'accepte Pas cet amour !... I] 2'Y a pas d'amour coupable nécessaire, quand On s'appelle un Hébert !... On n’aime pas, sans ÿ mettre sa volonté molle, une fille impie.., Son visage, fût-il une apparition de grâce, n’a jamais prié !... Ses Jeux, fussent.ils merveilleusement beaux, ne Pénétrèrent jamais dans le ciel !.., Sa bouche, eût-elle un dessin irrésistible, avait blasphémé ton Dieu !... Tu devais prendre tous ses charmes en horreur !... Vous pensez tous contre Moi, quelque chose d’inflexi-. ble m’assure que j'ai raison, et il me faudra bien

des heures et bien des jours avant de penser comme vous tous, avant de pardonner...

Au moment même où Jules Hébert a le cœur à la torture dans le sanctuaire des livres canadiens de son père, Marguerite Delorme, immobile et pensive à l’une des fenêtres du Château- Frontenac, admire longuement le paysage dont elle veut garder le souvenir éternel. A la veille de s’en éloigner pour toujours, elle imprègne sa mémoire de chaque détail pittoresque, et le Saint-Laurent, désormais, fera partie de la substance vive de son Ame. C’est une des journées Paradisiaques du septembre québecois, où le s0leil a des caresses de lumière plus douce et l’air des parfums pius subtils. On dirait que la nature, aux approches de l’automne maussade et frileux, se grise de chaleur afin d’oublier la bise qui bientôt la rendra frissonneuse. Le fleuve déploie sa nappe limpide aux miroirs d’émeraude et de bleu turquoise, le feuillage du Bout-de-l’Ile est alangui, la falaise grise de Lévis s’éclaire d'un sourire, les Laurentides échelonnent leurs

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croupes gracieuses dans la clarté bleue, los vi]. lages, au loin, s’auréolent de rayons tendres. Une allégresse vive miroite sur le visage des quel. ques promeneurs sur Ja Terrasse lumineuse, Champlain s’anime dans le bronze, et c’est peutêtre la fanfare des cloches innombrables qui fait Passer des souffles de vie dans aa ‘tevelure, Marguerite adore le son des clc ies Canadiennes. Elles Jui arrivent de partout, ce matin-là. Une plainte mélancolique vient à elle de la côte de Beaupré lointaine, une rumeur plus joyeuse accourt de Saint-Pierre-de-l’Ile et de Sainte-Pétronille, une harmonie enthousiaste s'élève des clochers fraternels de Beauport et des églises de Lévis, le carillon de Saint-Romuald murmure dans la distance, et les clochers de Québec unissent leurs voix prochaines en une salve éclatante. Elles sont, les cloches vivantes, l’emblême triomphal d’un Pays de foi profonde. La jeune fille sait pourquoi le Paysage magique et la mélodie grandiose répandent l’extase au fond de son être. Elle ne peut les séparer, l’une et l’autre, £u jeane Canadien qui lui chanta l’une et lui dévoila le mystère de autre. C’est beaucoup moins le grand fleuve qu’elle regarde et les clochers des

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villages canadiens qu'elle entend, laisse pénétrer en elle et pleure d'abandonner, que le jeune homme énergiqne et fort qu’elle y retrouve et qu’elle aime. Elle n’en doute plus, la source d'amour a jailli sur sa route. Et plus elle y a bu, plus elle eut soif. Hélas ! elle est presque tarie déjà. Demain, elle s’abreuvera de la dernière goutte. Et tous ignoreront le chagrin poignant, nul jamais ne saura la tendresse où le meilleur d’elle-même s'est donné, ne se reprendra jamais. Elle a conscience qu’un tel amour ne disparaît jamais de l’âme et que Jules Hébert trônera dans son rêve toujours. Mais la souffrance qu’elle éprouve est étrangement douce, et voilà pourquoi elle écoute, avec une émotion ravie, la fanfare des sons inrombrables.

En les entendant, Gilbert Delorme, assis auprès d’une table fragile, à quelques pas de la jeune fille, fait courir vertigineusement sa plume sur les feuillets blancs qu’il couvre d'une écriture nerveuse et mesquine. Les cloches ne l’ont ja- : mais énervé comme en ce jour, elles inspirent à sa haine des invectives pleines de flamme. La pâleur de ses traits rayonne d’une passion farouche, des éclairs traversent les yeux noirs et

tendus, un rictus amer Contorsionne la bouche entr’ouverte, A Coup sûr, il est la proie d’un sentiment qui l’enfièvre et le transporte, Un ins. tant, la plume fébrile cesse d'aller et venir : il écoute, la fureur dans les veines, le bruit immense des cloches, Puis, sa pensée de nouveau se hâte sur les feuillets immaculés.

—“Jamais comme en cette minute, écrit.il à Paul Favart, un de ses COMpagnons d'armes dans la guerre à Dieu, je n’ai senti la rage devant la Superstition que nous voulons déraciner de ce monde. Ce Canada-Français fourmille de cré.

tins endurcis, Oh ! comme il faudra de persévérance et de besogne pour déloger ici le surnaturel qui est comme Ja moëlle vitale de cette race ! Mais nous Y parviendrons, nous infiltrerons petit à petit lhumanitarisme vainqueur ! Tiens, j'ai les oreilles cassées par le son des cloches maudites qui m’arrive de toutes parts, et je voudrais réduire en poussière tous ces clochers dont Li Québec foisonne Fans s

Et longtemps encore, les feuillets blancs ge noircissent de haine. Gilbert Delorme, enfin, s'arrête, les sueurs perlant du front livide. Son enfant chérie est toujours là, immobile à la fené-

tre. Oh ! comme il en est orgueilleux, de cette femme intelligente, idéale qu’il a créée ! Sonnez, cloches maudites, pense-t-il, avet une joie délirante, vous ne faites pas mieux, vous ne ferez jamais une créature comme celle-là !

Un désir incontrôlable de lui redire sa fierté dirige le père vers sa fille. Elle est si intense, la rêverie du visage mince et parfait, qu’il en est frappé. |

—Quelle songerie, ma fille !... Si j’ignorais que tu n’as aucune raison de l’être, je te croirais triste même...

—On est triste, parfois, sans trop savoir ce qui pleure en nous...

—C'’est la souffrance des poètes, cela, raillat-il. Les larmes qu’on verse alors ont une saveur infinie... C’est la douleur imaginaire, qui n’en est que plus douce, parce que nous la créons en nous-mêmes... Ce n’est qu’une forme de l’égoïsme : deviendrais-tu égoïste, mon enfant ? La chose est très-vilaine...

—La poésie m’a toujours ensoleillée de joie, mon père, dit la jeune fille, qui se demanda si, dans son amour, elle n’avait pas songé qu'à elle seule, Je ne suis pas une égoïste, alors....

—— dde

AU LARGE DB L'ÉCUEIL 213 | —La joie intense confine aux larmes, ce n’est : qu’une manière de dire ce que tu sais, n’est-ce ” pas ?...

Z —Si vous le

voulez absolument, il faut bien que je sois égoïste, badina Marguerite.

©” —Tu railles, mon enfant, et bien que je n’y “À ; connaisse guère aux mystères des femmes, j'ai st V’intuition que tu n’as Pas envie d’être joyeuse, | que tu préfères être geule...

IS = —Mais non, je suis très heureuse de vous

avoir auprès de moi, de regarder vos bons yeux = Ë tendres !...

—Dans les tiens, quoi que tu dises, je soupà- SOnne une vague tristesse.

—C’est toujours après-demain que nous par.

Re tons, c’est irrévocable, n’est-ce pas ? interrompit n vivement la jeune fille, pour esquiver l’interro- - gatoire troublant.

je —Mais oui, n’en as-tu Das assez, de cette vil- #&. le ?... Elle est très belle, fort intéressante, j'en 2 x Conviens, mais le Canada nous réserve beaucoup à d’autres surprises tout aussi agréables, je t’assure... Est-ce le départ qui te bouleverse ?... fs sosié, ane. — TASER ges

nee

—$Sans me désespérer, il me chagrine, mon

père...

—Eh quoi! tu m’étonnes là, vraiment, je ne comprends pas. On s’attendrit sur un endroit qu’on laisse avant d’en avoir épuisé tout le charme !.. N’as-tu pas eu tout le loisir d'admirer Québec ?.…. Un cicerone captivant ne t’a rien caché de la ville pittoresque, au cours des longues semaines qu’il a eu la délicatesse de nous consacrer... Il est fort bien, ce jeune homme, et c’est dommage qu’il prie !...

— Allons, mon père, n’est-ce pas admirable, le tableau qui se déroule d’ici ? s'empressa-t-elle de dire, effrayée de la fièvre dont son visage brûlait. Plus je le contemple, plus je l’aime !...

—Je te le redis, les paysages qu’on abandonne, en les aimant encore, laissent dans l’âme un meilleur souvenir... A vivre plus longtemps à Québec, tu en deviendras lasse... Courons vers les sensations nouvelles ! Montréal est superbe, m’at-on dit, la sorcellerie des plaines de l’Ouest nous attend !... Il ne faut pas avoir de la peine, tu es trop sentimentale, Marguerite...

—C’est la première fois que je regrette autant

n d’abandonner une terre étrangère, ne put s’em- F pêcher de murmurer la Française,

:- —Combien de fois nous quittâmes des lieux

n qui me parurent plus merveilleux que celui-là, et tu n’eus jamais un chagrin pareil !... Aujourd’hui, tu es mélancolique à l'extrême, il faut

l- | chasser l'impression pénible, ne pas donner pri-

8 se à la songerie maladive... ::. ir: vers elle

il Sans trop le savoir !... Oh! je devine, ces clo-

e ches t’affligèrent sans doute !.. . Je l'écrivais à Le Favart, elles ne m’agacèrent jamais autant que tout-à l'heure... Elles ont enfin calmé leurs transports !... Dis, c’est leur tapage qui t’a ren-

s ; du triste... Elles nous narguaient, chantaient

victoire !... Ah ! si je pouvais les étouffer !. . 4 : —Pourquoi tant de haine, mon père ? repro-

, che-t-elle.

—Que veux-tu dire ?...

—Oui, notre religion, c’est l’amour, et vous

, n'avez jamais pitié des catholiques, de leurs clo- F chers... | , —Quel étrange langage ! interrompit brus- :

quement Gilbert. Je ne l’entendis jamais sortir de tes lèvres, auparavant !... Ainsi, tu aimes es t clochers, ton âme sensible est touchée par leurs Ë

appels, mais c’est notre ruine qu’ils annoncent à grande volée, c’est nous qu’ils bravent dans leur insolence, et tout-à-l’heure, on aurait dit, vraiment, qu'ils se donnaient le mot pour me lancer leurs sarcasmes à Ja figure !... Je connais les émotions poétiques, moi-même... Eh bien, ces cloches, je les hais, je les méprise, je donnerais mon sang pour les voir toutes joncher le sol, en morceaux, vaincues, muettes à jamais !... Je la condamne, ma fille, ta poésie qui s’attendrit jusque-là !...

—Pourquoi ne pas les aimer comme reliques d'art ?... N’est-il pas inspirant de voir les clochers escalader l’azur ou rester debout quand la tempête gronde autour d’eux ?... Ils me parlent de choses douces, ils devraient vous émouvoir comme symbole de l’âme humaine qui s'élève, aspire vers l’idéal et défie les ouragans de l’existence !...

—Mais tu sais bien qu’ils sont l’emblême de la foi exécrable de ces gens-là !... Aussi longtemps qu’ils seront debout, fiers, arrogants, despotiques, on le aimera !... En avoir pitié, c’est reculer indéfiniment le règne béni de la Libre- Pensée !,.. Non, il faut Jeur trancher la tête,

les écraser sous nos talons frénétiques !... Ta tendresse pour eux m'agace énormément, j'avoue ne pas te comprendre... On cultive le cléricalisme en serre Chaude ici, mais il ne peut t’avoir entamée !..,

—Je suis tout aussi anti-cléricale que vous, mon père, mais autrement, voilà tout...

—Comment peux-tu l'être autrement que moi qui t’ai faite à ma ressemblance ?...

—Je rêve plus de tolérance dans la guerre à ces gens-là, comme vous les appelez... Ils sont sincères, croyez-m’en... Dans leur sincérité, il

Ya de la grandeur... Vous les dédaignez, je crois qu’ils valent mieux Que cela, qu’ils méritent notre amour même... Vous les traitez d’ignorants :

"il est des choses qu’ils n’ignorent Pas, cependant, l’honneur, le devoir, la noblesse, les vertus sublimes.., Quand Vous vous battez contre eux, VOus ne songez qu’à leur Dieu que vous haïssez.. Vous avez la conviction que leur Dieu n’est pas, c’est donc eux-mêmes que vous haïssez !.. Estce prêcher l’amour que d'être impitoyable et d’outrager sans cesse PE

—Ces idées sont nouvelles, inouies, je crois ré. ver à les entendre jaillir de ton cerveau, une in-

fluence a opéré sur toi de vrais sortilèges !... Ignores-tu que tu les excuses, que tu les défends même, que tu leur permets de vivre ?... C’est le laisser-aller que tu exaltes !... Mais laissons-les faire, et le crétinisme encroûtera la pensée humaine à jamais !... Non, ma fille, il faut traquer la superstition légendaire, ne pas lui faire quartier, l'assommer !... La foi de ces Canadiens-Français t’en impose, un moment... Cela passera, ne peut durer, c’est la femme en toi qui pleure sur l'ennemi blessé qu’on apporte dans sa maison !... Au fait, tu ne m'as pas encore dit pourquoi tu es si triste, ce ne peut être pour cela, assurément...

—C’est pour cela. mon père, je souffre, parce que les hommes ont à se haïr !...

—C’est vraiment curieux, fit-il, songeur. On ue pousse pas la sensibilité à un tel point !... Il ne s’agit que d’une idée : on ne verse pas de larmes Sur une idée, et c’est comme s'il y avait eu des pleurs dans ta voix... Il y a autre chose que tu me dissimules... J'essaye de comp:endre... Oh ! si c'était cela !... Quelle pensée affreuse !.… Mais c’est impossible !... Tu n'aurais pas fait cela !...

—Quoi, mon père ! s’écrie la jeune fille, inquiète.

—Eh oui, ta peine... J'ai pensé, un instant, que... Mais non, je ne le dirai pas, ce serait déjà t’insulter, bien que je n’y aie pas cru... Ce serait violer la confiance que j’eus toujours en toi, introduire un Mauvais souvenir entre nous qui ne connûmes jamais cela !... Décidément, non !..,

—Je veux savoir, mon père, dit Marguerite, impulsive et cédant au besoin qu’on a toujours de fuir le mystère avec les êtres chers.

— 11 vaut mieux que je me taise !...

—Un soupçon plane entre nous, je ne puis endurer cela !... Je préfère savoir !...

—Puisque cela t’intrigue, il faut bien le dire. Mais souviens-toi que je n’en crois rien... Je le dis, pour ne Pas te déplaire, tout simplement... Ce Canadien-Français, eh bien, il est Charmant, Cause fort joliment, possède une intelligence as. fez vigoureuse, assez brillante même, une érudi- «On des choses de SON pays vraiment Captivante... Depuis que vous vous êtes rencontrés, vous avez eu presque des relations d’amoureux.., Si je ne t'avais pas connue Ja femme inflexible que je t’ai

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façonnée, je n'aurais jamais permis une pareille intimité !... Mais je ne Pouvais m'y opposer Sans douter de toi, et je t’aurais outragée, n’estce pas ?.., Tu es un autre moi-même, tu as la

leur donnerais une verte leçon de grande et sai. ne philosophie !... À certains moments, quand une inquiétude Passagère me traversait esprit, je songeais avec Orgueil que ce brasier de superstition ardente que tu effleurais, ne Pouvait te Causer la moindre brûlure !... Non, Jules Hé. bert n’a Pas eu l’audace de t’endoctriner !.. . Ce n’est pas la sienne, l'influence dont j'ai parlé tout-à-l’heure !.. ”

— 11 est trop délicat, mon cher père, il n’y a Pas même songé, vous Pouvez en être sûr... C’est moi qui lui ai demandé de me parler de sa foi!.... J'étais certaine de moi-même !.. ”

—Et il t'en a parlé ! avec son feu, son enthousiasme de fanatique enragé, n’est-ce pas ?... Quelle imprudence, ma fille!... I] Y a mis toute sa Conviction diabolique, je SUppose, il a fait de l'étalage, a déclamé des tirades pieuses !... Dans tout cela, il Y a je ne sais quel magnétisme, et il

faut être sur ses gardes !,.. Au moins, tu lui as répondu, tu l’as joliment muselé, tu l’as fait rougir de son ignorance et de sa lâcheté devant leur Dieu fantasmagorique !.…. Oh oui, tu as fait cela, tu as vengé ton père défié, tu lui as fait rengainer sa chimère de l’au-delà !... C'était ton devoir, et tu n’y as pas failli, j'en suis certain !.. —1l ne m’imposait Pas sa foi, pouvais-je lui imposer la mienne ? D'ailleurs, tout ce que je Pouvais lui en dire, il le connaissait déjà !... —Comment ! il aurait l'esprit assez large pour Concevoir la Libre-Pensée émancipatrice, et il est encore esclave des antiquailles du christianisme !... Oh non, je ne crois pas cela !.., C’est Mal d’avoir courbé Ja tête, Marguerite, et tu as faibli !... Tu eus, pour lui, la pitié que les clo- Chers t'inspirent..…. Tu es trop généreuse, décidément : trop de bonté mène à Ja tiédeur et à la mollesse !... Vraiment, je te croyais plus forte que cela, tu me désappointes... Ce Canadien- Français se vantera désormais qu’il eut facilement raison de la fille de Gilbert Delorme !. 2 Peutétre D’ignore-t-i] pas qui je suis, et il n’en sera que plus fat !... Tu les connais, Pourtant, ces catholiques arrogants, leur morgue n’a pas

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de bornes, et dès Qu'ils ont sur nous le moindre avantage, ils le proclament à tous les vents du ciel !.., 11 nous Comprend, dis-tu : c’est de l’hy- Pocrisie, te dis-je... S'il nous comprenait, il se. rait avec nous !....

—Vous me reprochez d’être généreuse, comment pouvais-je ne pas l’être avec lui ? I] est si bon, si Magnanime lui-même !... Il n’a pas de haine contre nous, mon père...

—Impossibie lil est un catholique enraciné, il doit nous haïr.

—Ïl nous méprisait avant de nous avoir ren- Contrés,., I] croyait que nous étions tous des poseurs à l'indifférence, que nous r’étions pas sincères... Depuis qu’il est convaincu, par nous, qu'il y a des athées francs, il nous aime, tout en nous combattant !...

— Alors, c’est depuis qu’il t’a vue, qu’il nous aime, répondit Gilbert, que son soupçon de toutà-l’heure reprenait.

— 11 n’a plus de ranCcune contre nous, mon père, C’est tout ce que jai dit, balbutie Marguerite, épouvantée par le ton sévère de Gilbert, et crai- &nant d’avoir laissé Poindre son secret par mégarde,

nn

—Et si c'était moins les sectaires et tes parents qu’il aime que toi, ma fille PA

—1l ne m’a rien dit de tel, répondit la jeune fille, que trahissait une pâleur intense,

— Une femme devine toujours, quand il ya de l'amour autour d'elle !.,. Et maintenant, je veux une réponse nette et libre !.. . Ce Canadien- Français t'aime:t-i] ?.. :

—Je ne saurais dire, murmure:t-elle.

7-Tu doutes !,,, C'est un aveu, cela... Tu sais, tu as la certitude qu’il t'aime !... Il te l’a dit peut-être ?...

—Oh ! mon père ! ce n’est Pas vous, cela, vous me tendez un piège, je viens de vous déclarer que je n'en sais rien...

—Je te demande pardon, ma fille, je ne voulais pas cela... Mais, vois-tu, à la seule pensée qu’il peut t'aimer, je me révolte !... Il ne peut avoir eu cette audace !... Il est ton ami, c’est très-bien, mais Pas autre chose !... Et pourtant, si C'était vrai !... Je me suis conduit comme un écervelé : laisse-t.on des jeunes gens se voir autant que je vous Je permis ?... Ce serait un rude hypocrite, alors, il nous aurait dépistés par ses faux airs de cicerone désintéressé !. -. Mais oui,

je commence à le détester, à lire sur son visage du mensonge et de la fourberie. .. Il ne te l'a pas dit qu’il t’aime, mais wil te l'a fait voir, c’est déjà trop de sans-gêne, trop d’insulte !... J’en ai le pressentiment horrible, il t’aime, et tu le sais !... Dis-moi qu’il t’aime, tu ne m’as jamais: menti, petite fille. ...

—Je suppose qu’il m'aime... Y a-t:il de la honte à se sentir aimée par un jeune homme chevaleresque «t noble 2... Quelque chose me, dit qu’il a pour moi la tendresse la plus loyale et la plus flatteuse, et que jamais homme aura pour «oi le respect religieux dont il m’entoure... Sa délicatesse est impeccable, il ne m’a fait aucun reprocke de mes idées paiennes, il ne me parla de sa foi que le jour où je l'en priai... Il y mit une réserve admirable, dont vous l’auriez loué vousmême... Ah ! si vous saviez comme il est fort et superbe, intelligent et sympathique, vous ne lui feriez pas un crime de m’avoir aimée !... La passion vous suggère un langage indigne de votre bon cœur !... Si] m'aime, j’en suis fière, et son amour me charme et m’enrichit !... :

— Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le désir intense d’un catholique maudit, s’écrie Gil-

bert, avec une rage contenue. E:us Ja chese s’envenime, plus tu persévères à me Ja Cacher... Je Pense que tu l’acceptes simplement comme tant d’autres amis qui, au cours de nos voyages, furent tes compagnons d’un jour, et tu te plais à conquérir son âme !.. Quand la prudence la plus élémentaire te Conseille d’écarter mon soupçon aux aguets, tu le défends malgré toi, tu en fais une idole, tu as Pour lui des paroles chaudes, passionnées, qui me Condamnent, qui me bravent !.…

—Je n’ai pas voulu vous braver, mon père, proteste Marguerite, qui a peur et devine à quelle conclusion son père se précipite.

—Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui illumine tout !... Je sais d’où elles viennent, tes idées nouvelles et d’où il vient, ton sentimentalisme outré !... Je sais d’où elle t’est venue, l'affection pour les clochers !.., Je n’ignore plus ce qui fermente derrière ton front réveur et je connais la Source où s’abreuve ton chagrin !... Ce n’est pas Québec et son payÿ- Sage que tu pleures de laisser à jamais, c’est Jules Hébert que tu aimes !.., N’essaye pas de le nier, cela est écrit sur ton visage Pourpre et

dans tes yeux qui sont injectés de honte !...

—Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empêcher d’être impitoyable... Si c’est aimer, que d'admirer ce Canadien au-delà de ce que j'en peux dire, je l'aime... Si c’est aimer, que de lui être profondément reconnaissante de la gentillessé et de la bonté qu'il eut pour moi, je l’adore... Si c’est de l'amour, cette joie indicible de le voir et de lui parler, je T aime éperdument..

Si c’est de l'amour, la peine que je sens là, indé. racinable, étouffante, je l'aime désespérément. .

Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon père, si c’est l'amour, tont cela, c'est la première fois que j'aime !...

—Et tu es orgueilleuse de cet amour ?...

C'est même l’orgueil de cet amour qui l’a trahi ! Tu ne t'es pas aperçu que ton secret débordait !..

— Vous avez attaqué Jules... En dépit de moi-même, je l'ai défendu... Je lui devais cela, je le devais à mon Cœur, au pur souvenir que j'aurai toujours de lui !... Vous m'avez ensei-

- £gné la loyauté: malgré moi, je fus loyale à celui que je crois digne de mon amour !...

— Alors, entre les deux, ce n’est pas moi que tu préfères !.., Il a le meilleur de toi-même !...

AU LARGE DE L'ÉCUBIL 227 |vous Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu imer, me blesses au cœur !...

e j'en — Oh : mon père, prenez garde, l'indignation de lui Va vous faire porter des Coups dont la blessure entil- ne guérira jamais !... Pourquoi cette fureur l’ado- que je sens approcher ? Vous le savez bien que le de je vous adore, et plus que jamais, le jour où " c'est l'amour de vous qui m'empêche de voler à indé- la tendresse de Jules Hébert !... Il fant que je TE vous aime bien, que vous ayez une emprise bien père, forte sur mon âme, pour que je m'en aille ainsi fois Pour toujours, brisant mon rêve et fuyant la joie

ineffable de cet amour LA —Mais je rêve, ce n'est Pas Vrai, tout ce que

Le : tu me dis là. s’écrie Gilbert, qui se cramponne à it". un Suprême espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est faux, c'est impossible !. .. Tu es ma vie, mon œuvre, t de je t'ai pétrie à la ressemblance de mon idéal, je cela, l'ai distillé goutte à gontte la haine de leur Dieu que fantoche, et quand je t'entendais railler Ja supersasei- tition avilissante, je croyais que ma colère contre elui

elle était plus Pure et meilleure !... J’espérais Pour toi un fils de la libre-pensée, un champion que de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fil. be le idéale que j'avais créée. + À vous deux, vous

228 AU LARGE DE L'ÉCUEIL avriez fait de Ja jolie besogne, aurait été rajeunie sans cesse va ench me r

et ma vieillesse en ... Un Caiholique aîner ton rêve désormais ? Ah non, je évolte à Cruire cela !... Tu as peur que je t'écrase de ma colère ?,.. ais non, petite file je ne songe plus à Châtier !... C’est faux, tu ne

l’aimes Pas, te disje !... C’est une admiration

joli 8arÇon !.., Dis.

Pas donné Je comprends qu’il

*. de lui en voudrai

avoir osé t'ai.

orreur, mainte.

est-ce pas que c’est à Maintenant, la répugnance d’un

gères l’irapression qu’il

Demain, tu l'oublieras 2

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