LES LOUPS-MARINS DU GOLF SAINT-LAURENT
Vous me permettrez sans peine de parler désormais plus sérieusement du sujet sérieux, au point de vue économique et industriel que je traite en ce moment, La description du phoque étant faite, ses mœurs étant connues, il nous reste à parler des intimes de la famille qui fréquentent les eaux de l'Atlantique, à l'estuaire du Saint-Laurent, et remontent notre fleuve aussi loin que les eaux salées de la mer.
Vis-à-vis de Terreneuve, sur les bancs, et en remontant le long des côtes du Labrador, comme dans le golfe Saint Laurent, il n’y aque quatre variétés de phoques qui sont :
lo le loup marin d'esprit : harbor ou bay seal.
20 le square flipper, ou phoque barbu, le wastic des Esquimaux.
30 le hooded seal où phoque moine,
4o le harp seal, vulgairement le brasseur ou le barré, le Cœur.
Le loup-marin d'esprit ( Bay ou harbor seal. Le plus petit de tous les phoques, peut-être aussi le plus gentil ; c’est celui qu’on voit durant toute l’année, au cœur même de l'été, dans les hâvres ce la côte nord, dans les riviéres, au pied des rapides, évoluant avec une certaine, légance autour des navires, s’approchant, reçu-
lant, plongeant, dansant parfois sur les vagues, sortant une moitié de son corps hors de l'eau comme pour mieux nous voir, curieux, évidemment intéressé de notre présence,
A Mingan, on les compte par centaines ; dans les rivières, j'en ai vu plus de vingt à la fois, au pied de la même châûte ; ils naissent et vivent dans nos eaux, sur nos sables, nos ilôts et nos cayes (écueils). Les mères mettent bas, sur terre, au commencement de juin et font leurs amours au mois d’auût : un cercle de poils soyeux marque l'endroit où le petit a été déposé, d'où il s’est élancé à l’eau pour la première fois ; c'est là son berceau, voyez ses langes ! Les chasseurs de la côte en tuent un certain nombre durant l'été ; ils en prendront d’autres dans leurs filets, à l'automne ; mais en somme, les Harbor seals sont trop peu abondants et surtout trop petits (les plus gros ne vont pas à 200 1bs) pour qu'ils puissent représenter une valeur notable dans une spéculation de chasse au loup-marin.
Passons alors à d’autres :
20 Le Square flipper ou phoque barbu : Les auteurs que j'ai sous la main, et je n'ai pas le temps de me renseigner plus à fond ailleurs, me disent que le square flipper est rare sur les côtes de Terreneuve. De là, j'ai lieu de croire qu’il est encore plus rare sur les côtes du Labrador Canadien. Peut-être est-ce le Wabishtouis dont parle l'abbé Ferland ? A tout hasard, il est bien sûr qu’il n’a pas une valeur importante dans l'exposé que nous avons à faire ;
30 Le Phoque-moine ou poche : (hooded seal). C'est une bête puissante, qui mesure jusqu’à vingt pieds de longueur, vaillante et courageuse, luttant jusqu’à la mort pour défendre sa progéniture. Plus d’une fois, les chasseurs les plus acharnés ont dû retraiter devant elle parce qu'ils n'avaient plus de salut que dans la fuite.
Le capitaine Joncas, de Natashquan, me racontait, cet été même, qu'il a vu
trois chasseurs bien armés et intrépides, aux prises avec un moine méle, qui, pendant près de vingt minutes, sut leur tenir tête et même gagner du terrain sur eux.
La mère, le père et leur petit se trouvaient sur une glace : nos trois chasseurs les attaquèrent sans calcul, tirant leurs coups de fusil dans la masse, au hasard ; mais il se trouva, pour leur malheur, que le petit fut frappé à mort. Ilsne pouvaient avoir plus mauvaise chance : car le moine aime mieux ses petits que lui-même, et pour les venger il trouve le doublk du courage qu’il pourrait déployer pour les sauver.
C'est un axiôme de chasse ‘‘ qu'en attaquant une famille de moines il faut d’abord abattre le mâle ” ; lui mort, on a vite fait de réduire la femelle et le petit.
Mais, si vous commencez par le petit, gare à vous !
Pas moins de vingt-cinq coups de fusils furent tirés à bout portant sur l'animal :
il était percé de part en part, le sang jaillissait de ses flancs à chaque aspiration, mais il ne paraissait pas sentir ses blessures ; la tête haute, la gueule écumante et baveuse de sang, il marchait broyant, labourant la glace, de son poids, de ses mains, de ses pieds, brûlant ses trois adversaires de la flamme de ses yeux, les asphyxiant de son haleine empestée ; avec des mouvements de catapulte, il allait les atteindre, les pousser à l'eau, les déchirer de ses dents ou les écraser sous ses pieds, lorsque l’un d'eux s'écria: ‘‘serait-il possible que des hommes auraient peur d’un loup-marin ?” En même temps, se précipitant sur l’animal, il lui plongeait son couteau de chasse au défaut de l'épaule ; le vieux moine :
ouvrit la gueule, comme dans un baillement, puis sa tête si fière s’abattit lourdement sur la glace ; il était mort.
De rage, le vainqueur l’éventra, lui arracha le cœur ( masse de la grosseur d’un seau), qui fit trois bonds spontané: après avoir roulé sur la glace : le sang de l’animal était si chaud, que la main plongée
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dans ses entrailles ne pouvait y résister que quelques secondes,
On compta les trous de balles dans son corps : il y en avait dix-sept, dont six percés, d'outre en outre.
A l'avenir, ajouta le capitaine, si ces trois chasseurs se rencontrent en pareille position, ils devront savoir comment s'y prendre pour éviter d'être administrés par un vieux moine, Celui-là n'avait pourtant que quatorze pieds de longueur, et je vous répète qu'il y en a qui mesurent jusqu'à vinst pieds, dans les eaux du golfe Saint - Laurent même.
Ils ne se mêlent pas généralement à la tourbe grossière des Harp seals. Le plus souvent, ils se tiennent au large, comme des grands seigneurs d'antrefois, isolés dans leurs terres — de glace, — Si vous les trouvez au milieu de la plèbe, c'est qu'un coup de vent, un courant une, convulsion des glaces les y aura jetés. Mais là encore, quand on les approche, ils restent grands et fiers quoique pressés par la foule.
Le Moine est indéniablement le plus gros phoque des eaux du golfe Saint- Laurent. Quiconque a abattu un ‘vieux moine en parle longtemps comme d’un exploit fort méritant. C'est qu'avec cette espèce de poche ou de bourse à double compartiment qui lui recouvre la tête, à l’âge adulte, le mâle trouve le moyen de se rendre à peu près invulnérable. Au moment du danger ou dans un mouvement de colère, il enfle, gonfle cette espêce de carmagnole qui s'étend aussitôt comme
“ coussinet sur sa tête, ses yeux et son «useau. Le plomb rebondit sans effet, sur ce sac rempli d'air. C’est à peine si le poignard le plus aigü, poussé d'une main vigoureuse pourra le transpercer. Animé par la vengeance, par l'odeur du sang des siens, il ne recuie plus, il avance au con’ traire hardiment sur l'enneini, qu'il menace de broyer sous ses dents puissantes ou d'écraser de son poids : il le pousse désarmé à la mer : c'en est fait du chas-
seur, s'il ne trouve son canot sous le pied ou s’il n’atteint son terrible adversaire au cœur, ou #’il ne réussit à crever l'impénétrable turban qui lui couvre la tête,
Les jeunes Moines ne sont pas revêtus de cette toison laineuse que portent les petits Groënlendais (harp seals) et leur couleur leur a valu le nom de dos bleus ; ils viennent au monde deux ou trois semaines après ceux-là, sur une glace perdue, à distance de la banquise qui porte la masse grouillante de cette population de race inférieure. Le père et la mère entourent leurs héritiers des soins les plus attentifs, les nourrissent, les protègent et donnent au besoin leur vie pour eux : mais c'est le père qui se montre le plus dévoué, le plus vaillant, le plus héroïque.
Trop rares sont les Moines dans nos eaux pour qu'ils méritent une mention parmi les produits de la chasse aux loupsmarins. Ils y figureraient à poine dane la proportion de un contre cent mille harp seals.
Le seul vrai loup-marin de chasse ou de commerce, celui qui fait la fortune des armateurs de Saint-Jean, celui qui remplit chaque année le vaste estuaire du fleuve Saint-Laurent, c'est le phoque du Groenland, c'est le harp seal, avec lequel nous allons lier plus ample connaissance.
Permettez-moi de vous le présenter sous ses divers noms et c alités.
Jeune, jusqu’à six semaines, les Anglais et les Américains, cela va sans dire, le désignent du nom de White-coat, que nous traduisons forcément par ‘* Capot blanc.” Ce nom lui vient du pelage blanc, un peu jaunâtre, fort soyeux, dont il est revêtu en venant au monde. Après six semainues, il a déjà dépouillé cette robe ou plutôt ces langes de l'enfance pour se couvrir d’un poil gris blanc, rude au toucher, à rebours ; la peau tachée de brun se voit : à travers ce poil et lui prête ses nuances ; de là le nom de ragged-jacket, donné au jeune Grosnlandais, au moment où il va prendre la mer, nom qu’il conserve jus-
qu'à son retour, (si toutefois il revient), au mois de novembre suivant, Les gens de la Côte ont fait du ragged-jacket, le * loup marvn barré”, et pourtant ragged-jacket devrait, ce me semble, se traduire par guenillou. Ne craignez pas de les mortifier par cette appellation, car tout à l’heure on les appellera les bedlamers, ce qui veut dire ‘‘ des jous ” et ils garderont ce nom jusqu'à deux ans pour devenir alors, (nous ne parlons que des mâles), le Harp seal, qui donne son nom à toute l'espèce, Ce nom lui vient d’une double bande brune qui lui part des épaules et descend sur les côtés, enjolivée de fioritures de manière à dessiner sur le fond gris blanc, légèrement teinté de brun, la forme d’une harpe ou d'un fer à cheval.
Les Acadiens n'y voyant que deux bras étendus ont vite trouvé le mot Brusseu, qui désigne les mâles seulement, non pas toute l'espèce.
En Eurupe, le Harp seal se dénomme le grand phoque, et le harbor seal est le phoque commun. Ici, pour éviter tout malentendu, je mettrai de côté la dénomination vulgaire ou scientifique, pour m'en tenir simplement aux noms anglais :
Je ne demande qu’une chose, c’est qu'il soit bien compris que le Harp seal, le -Brasseu, le Barré, et le Phoca-Groen landica sont le même loup-maria, et que ce loup-marin est le loup-marin du com.
merce, dont la dépouille fait étalon monétaire à Terreneuve, tout comme la peau de castor autrefois au Canada.
A Terreneuve, lorsqu'on parle de poisson, il est toujours entendu qu'il s'agit de la morue : de même, s’il est question de loup-marin, c'est du harp seal qu'il s'agit. En fait de poisson, on a bien le hareng, le maquereau, le saumen, le flétan et tutti quanti : cependant, en principe, par convention commerciale, le poisson, c’est la morue. (Certes, on a bien aussi plusieurs variétés de phoques, mais du moment qu'il s’agit de commerce, ilu’y a plus qu'un seul phoque, le Harp seal.
Quand le grand chancelier Bacon écrivait, il y a près de trois cents ans, que ‘les Bancs de Terreneuve valaient mieux que toutes les mines du Pérou ;” il avait parfaitement raison. Cet homme dont l'historien Macaulay a dit, de nos jours :
‘“tournez-vous de n'importe quel sôté du monde intellectuel, et les trophées de ce prodigieux esprit vous apparaîtront en face :” cet homme dis-je, qui a couvert le monde des lumières de son intelligence attend encore la juste interprétation du jugement qu’il a porté en 1610 sur la valeur des eaux de l'Océan Atlantique en embrassement avec celles du fleuve Saint- Laurent. Qui pourra jamais mettre au jour la millionnième partie des richesses dont les seuls bancs de Terreneuve surabondent ? Mais peut-être seriez-vous curieux de connaître ce que nous appelons les Bancs de Terreneuve ? Un de mes amis, un journaliste de Saint-Pierre Miquelon va vous en donner une description, laquelle, pour être, par endroits, fort humoristique, n’en est pas moins exacte.
‘* Cet expression de Bancs, il ne faudrait pas la prendre trop au pied de la Jettre. L'homme toujours prompt à matérialiser l’image que le vocable dépeint à son imagination serait tenté de donner aux Bancs de Terreneuve une physionomie spéciale, Qnand les paquebots transatlantiques traversent le Grand Banc et que la nouvelle se répand à bord, les Jolies passagères qui ont fait un bout de toilette comme pour voir ‘‘ le banc des accusés ” traduisent leur désappointement par une petite mcue voulant dire : ‘ Ah ! ce n’est que cela ’... [l semblerait qu’à leurs yeux éblouisd'idéal, les Bancs devraient évoquer je ne sais quelle idée vague de publication de mariage. Hélas ! j'en suis fâché pour leurs imaginations vives,mais rien ne différencie le Grand Banc du reste de l’Océan. La couleur de l’eau n’est pas plur verte, la palpitation du flot sous lequel respirent tant de poissons, n’est pas plus forte que partout ailleurs. Rien de la vie d'en dessous ne se manifeste à la surface.
Le Banc est là qui déroule son implacable monotonie, sans l'ombre d’un poteau indicateur, comme de raison. Pour savoir si on est sur le Banc même—à moins de se fier aux godes et aux godillons, petits oiseaux noirs en faction sur la crête des vagues-—il faudra faire usage du thermomètre ou de la sonde. Le thermomètre plongeur donnera la température deseaux, car il est remarquable que les eaux du Banc ont un abaissement considérable de 10 à 15 degrés. Quand à la sonde, elle permettra de vérifier les profondeurs, lesquelles sur une étendue de pres de deux cents lieues qu'occupe le Grand Banc restent à peu près les mêmes, c’est-à-dire variant entre 40 et 100 mêtres, tandis qu'au delà des accores,la sonde ne rencontre pas le fond, mème à plusieurs milliers de m:tres.
Comment se sont formés ces vastes plateaux sous-marins, qui sont comme un Trocadéro pour la invorue ?
demandé, et on décide généralement que de l'embrassade du Gulf-Stream avec le courant Polaire naquirent les Bancs de Terreneuve, Salut à toi, noble Gulf- Stream, immense courant d’eau chaude qui, parti plus bas que le Golfe du Méxique, remonte dans le Sud du Grand Banc, emportant dans ton fleuve rapide cet essaim tourbillonnant d'animaux marins microscopiques, mollusques péla.
gieus, présents des mers Tropicales. Salut à vous, majestueux courants Polaires, mystérieux comme votre pays d'origine, qui charriez ces grandioses ice-bergs, arrachés à la zone Arctique. Quand les deux messes d’eau se choquent, à la bifurcation du Gulf-Stream,quels saisissants effets produits cette douche écossaise !
Au contact des eaux chaudes du Gulf- Stream, les grandioses ice-bergs se désagrègent ; ce qui est glace se fond ;ce qui est pierre ou toute autre matière solide enchassées dans la pyramide cristalisée se détache, tombe au fond de la mer et marque sa dernière étape. Quand aux animaux marins microscopiques, mollus-
| ques pélagiens, présents des mers tropicales, étranglés par le froid, ils meurent, et leurs débris ajoutent au lit de le mer ; les dépôts succèdent aux dépôts, les détritus se superposent, l'amoncellement se fait peu à peu, et c’est ainsi que d’apports en apports se sont formées ces immenses alluvions qui demandent toujrurs à mon:
ter, si bien que la prédiction faite dernièrement par un officier de la marine anglaise, à savoir que dans plusieurs siècles, il s'élèvera du Grand Banc, une île dans le genre de Terre-Neuve, n'est pas dénuée de vraisemblance. Déjà, plusieurs ne nos vieux banquiers nous ont déclaré que depuis trente ou quarante ans qu'ils pratiquent le Banc, ils ont constaté une diminution de fond de 3 à 4 mètres. C’est | principalement vers le Nord du Banc que | se fait remarquer cette diminution gra- | duelle, d’où cette conclusion : que les principaux apports viennent du courant
On se l’est | pôlaire.
A l’extrêmité méridionale de ces bancs, soit, au 41ème parallèle par le 46ème dégré de longitude ouest, fixez un point :
remontez jusqu’au 52ème degré de latitude, à la hauteur du détroit de Belle- Ile : et fixez un second point ! tracez de là \sur la carte une ligne imaginaire nordest qui vous porte jusqu'à la côte du ctroënland, vers le 6lème parallèle, et | vous aurez déterminé les limites Est des domaines du Harp seal. Jusqu'à quel point prolonge-t-il ses courses le long des rives du Groënland ? Je ne saurais le dire, mais Crantz, l’auteur d’une histoire du Groënland très estimée, constate leur arrivée à Upernavitch au mois de
juin, par bandes énormes venant du sud.
Leur séjour dans ces régions boréales dure deux ou trois mois ; dès que la mer frissonne sous les premiers froids de septembre, tournant le dos au pôle, ils prennent leur course dans la direction du sud-ouest, Ils descendent d’abord à petites journées, faisant ripaille des harengs qui remplissent à les faire déborder, les profondes indentures du Labra-
dor Est: puis, bientôt l'hiver, les cinglant de son fouet ils reprennent la mer franchement en bataillons serrés que précède une légère avant-garde d’éclaireurs. Rien de plus imposant que cette émigration farouche de la famille la plus nombreuse des phoques du nord. Des personnes qui ont assisté à leur passage, du haut des falaises bordant la côte rapportent que le défilé dure de cinq à six jours, que la surface de la mer est radicalement pavée de têtes, qu'avec les plus fortes lunettes on ne peut mesurer la largeur de la procession,
Etant donné que leur course est de dix milles à l'heure ; que le défilé dure cinq jours ou cent vingt heures ; supposant leur masse en largeur d'environ cinq lieues—à rangs serrés— c'est par centaines de millions, par railliards peut-être que se chiffrerait leur nombre. Arithmétiquement, leur nombre est incalculable, et économiquement ils représentent une richesse inépuisable.
Hatton, dans son histoire de Terreneuve, écrit les lignes suivantes :
‘* De faibles détachements vont de l’avant, ouvrant la marche, sondant le terrain, comme des pionnier. Derrière eux s’avance la grande armée, imposante, majestueuse. On se lasse à ce spectacle, qui dure des jours et des jours encore. Ceux qui l’ont vu ne peuvent se défendre de sourire aux craintes souvent exprimées ‘“ qu'une chasse trop ardemment poursuivie ne finisse par anéantir l'espèce. ” Les plus fortes chasses de Terreneuve dépassent à peine un demi million de têtes qui ne représente pas plus, eu égard à la masse, qu’une poignée d'herbe arrachée d’un pré. Aussi, depuis quatre-vingts ans, que les Terreneuviens font sytématiquement la chasse à ces animaux, il n’en ont nullement diminué le nombre, du moins en apparence. Les tueries les plus effrayantes n'intimident ni n'éloignent les survivants.”
Arrivée à la hauteur du 52ième degré de latitude, l’armée se sépare en deux
corps, dont l’un prend par le détroit de Belle-Ile et pénètre dans le golfe Saint- Laurent pendant que l’autre se dirige vers les côtes Est de l'île de Terreneuve ; ils en remplissent les fiords et les baies, fourmillant de poissons, de mollusques et de crustacés dont ils sont friands. Cependant ils continuent de descendre vers le sud jusqu'à ce qu'ils atteignent l'extrémité méridionale du grand banc, qu’ils ne dépassent jamais. Ils y arrivent vers la fin de décembre et passent le temps des fêtes à la table la plus somptueuse, la plus abondamment servie qu'ils puissent désirer.
Où pourraient-ils trouver d'aussi belles, d'aussi grasses morues ? D'un côté, les courants du pôle nord, de l’autre, le Gulf stream leur apportent les coquillages les plus délicats et les plus savoureux. Volontiers ils s’oublieraient, ils passeraient leur vie au sein de ces délices : mais vers la mi-février, toute la tribu renonce au plaisir, quitte la table du festin, prend la haute mer et nage hardiment vers le nord.
D'où viennent ce changement, ce départ précipité, cette bravade à l'hiver, cette audace contre les vents et les flots courroucés ? (est que l’heure de la maternité a sonné au cœur des mères, c'est aue les petits vont naitre, et que poui ‘eur donner un berceau et des langes, il faut aller rencontrer les banquises et les icebergs arrachés aux mers et aux rochers des terres arctiques.
Les femelles mettent bas sur ces glaces, entre le 15 et le 25 février ; le plus souvent, elles n’ont qu’un petit, quelquefois deux, rarement trois, jamais plus. En naissant le petit a la grosseur d’un chat, mais au bout de trois semaines il pèse déjà de trente à quarante livres. Sa croissance est si rapide que vers la mi-mars il a déjà atteint le poids de cinquante à soixante livres, C’est vers cette date qu'il a le plus de prix et que partant on le poursuit le plus activement. Il porte alors le nom de white coat ou capot blanc. Il mesure environ trois pieds de longueur ; donne de 4 à 5 gallons d’huile et sa peau se vend de 50c à 75 cts,
La mère allaite ses petits pendant six semaines, aussi longtemps qu'ils portent le capot blanc. Son lait, d’un blanc Jaunàtre est épais et aussi riche que de la crême. À tort ou à raison, on prétend que c’est dû au lait si l'huile du white coat a des qualités supérieures.
Donc, durant les six premières semaines, les mères allaitent leurs petits :
mais pendant que ces derniers sont bercés sur les glacas, elles vont en tournée de pêche pour se nourrir elles-m$mes. Les mâles, de leur côté, font de leur mieux pour ménager et entretenir des trous au milieu de la glace, qui permettent aux mères d'aller et revenir sans trop de peine.
Au retour de leurs excursions de pêche qui leur coûtent parfois un trajet de cinquante à cent milles, les mères vont droit au trou Je plus rapproché deleur petit. Les jeuues phoques couvrent la glace par milliers, par centaines de mille, et rien ne ressemble autant à un capot blanc qu’un autre capot blanc. Pendant l'absence des mères, les glaces sont parfois charriées par le courant, à plusieurs milles de distance. Cependant, chaque mère de loup-marin retrouve sans hésitation l'issue donnant su: ie berceau de son nourrisson, et jamais, dans cette troupe innombrable de petits absolument semblables, elle n'ira offrir son lait aux lèvres d’un étranger. Jugez de sa douleur, quand au retour, elle ne trouve qu'une mare de sang et une hidense carcasse à la place du petit qu’elle avait laissé plein de vie.
Les jeunes phoques restent à peu près immobiles à l'endroit où ils ont vu le jeur, jusqu'à l’âge de six semaines, alors qu'ils se dépouillent de leurs langes soyeux pour revêtir la robe prétexte de l’adulescence.
Cessant de les allaiter les mères les pousent à la mer, leur apprennent à nager et : poursuivre leur proie au fond des eaux ; jusque là, ils sont parfaitement inoffensifs et incapables de fuir ; une plainte, un soupir s'échappe de leur gosier à la vue de l'ennemi, mais lorsque le bâton se lève sur eux, ils ferment les yeux et résignés subissent leur coup de mort,
Après leur départ on peut voir sur les glaces qui les ont portés la tonsure d’un blanc jaune qu'ils y ont laissée, un bourrelet en forme d’ellipse. Il me semble que ce poil fin et soyeux pourrait être utilisé daus l'industrie ; je ne sache pas toutefois qu’on se donne la peine de le recueillir.
Je sais bien que la graisse et la peau de la bête valent mieux ; encore ne devrait-on dédaigner ce poil duveteux dont les tisserands et les bourreurs pourraient tirer un excellent parti.
11 suffit de quelques semaines pour parfaire l’education du jeune ragged jacket de manière à le rendre apte à se suflire à lui-même. Dès qu’il est familiarisé avec l'élément perfide, qu'il sait y trouver sa nourriture, qu’il en connait les dangers, à un signal donné toute la troupe quitte les champs de glace, avec leurs icebergs gigantesques, représentant de loin des tourelles, des châteaux, des villes de cristal, pour gagner les rives sombres du Labrador, où elle trouve abondance de vivres et desécueils ou des échancrures où ils font leurs amours, au bruit des vagues mugissantes et des hurlements de la tempête, concert digne de ces fougueux habitants de la mer. Ils attendent là, que la division qui s’est engouffrée dans le détroit de Belle-Isle, vers la fin d'octobre vienne les rejoindre pour se rendre ensemble à leurs quartiers généraux du Groenland,
Le sort de cette puissante division de la grande armée que nous avons abandonnée au moment où elle entrait dans les eaux du golfe Saint-Laurent, nous préoccupe sans doute : nous en parlerons longuement tout à l’heure, car c’est elle que nous avons principalement en vue de faire connaître ; mais avant de me séparer de la division qui fréquente l’Atlantique, les grands bancs et les côtes du Labrador, il importe que je vous fasse connaître la chasse que lui font les Terreneuviens et les profits qu’ils en retirent. J'ai lieu de croire que nous y trouverons plus d'une leçon pratique, plus d'un exemple fécond à suivre,
Im La chasse au lonp marin à Terreneuve
Après la pêche à la morue c'est la chasse au loup-marin qui constitue la principale ressource industrielle de l’île de Terreneuve ; mais pendant que la pêche à la morue y est pratiquée depuis près de 400 ans, la chasse au loup-marin n’y date que d'environ 80 ans. Jusqu'aux pre.
mières années du siècle, toute l'attention de la ponulation, tous ses intérêts étaiont
concentrés dans la pêche à la morue.
Teutfois, au dire de l'abbé Raynall, dès 1763, des pêcheurs anglais passaient l'hiver sur divers points de l’île pour y capturer le loup marin; selon toutes probabilités, ils le prenaient au filet en barrant des rivières ou des passes étroites entre la terre ferme et des îlots voisins.
De 1762 à 1774, aux rapports des amiraux commandant la station figure un item annuel variant de £1,000 à £2,300 représentant la valeur d'huile, de peaux et dedéfensesde vaches-marines —autrement dénommées walrus, morses ou chevauxmarins. Mais après la dernière date, il n’en est plus fait mention. En 1795, on ne prenait encore que 4,900 loups-marins dans les eaux de l’île ; mais en 1807, pas moins de 50 voiliers sont engagés dans cette entreprise destinée à grandir d’année en année et à finir par prendre les proportions d’une industrie nationale de la plus haute importance. En 1815, la capture de l’année se chitfrait par
126,315 pièces En 1820........ par.......... 213.679 do En 1822........ DAL sue 366,982 do En 1835........ DAT use exe 558.942 do En 1840........ par.......... 631,385 do En 1842........ DAr........., 344,683 do Jon 1844........ par..,....... 685,530 do
le nombre le plus considérable qui ait été pris dans une année.
En 1857, il n’y avait pas moins de 400 vaisseaux et 13,600 hommes engagés à la chasse au phoque, et le produit de leurs exploits a été d’un demi million de loupsmarins représentant une valeur de f1,- 700,000. Depuis, le rendement de cette chasse n'a pas augmenté, mais elle se pour-
suit avec une activité toujours croissante, L'année 1882 a été malheureuse ; 200,500 pièces seulement ont été abattues, à raison du blocus prolongé des ports par les glaces qui s’y sont accumulées.
La chasse a débuté timidement au moyen de quelques brasses de rets tendus à l'entrée des rivières ou dans des fiords étroits ; elle s’est continuée dans des bateaux (le pêche bientôt remplacés par des goëlettes, montées chacune par une douzaine d'hommes, et ces goëlettes n’ont pas tardé à faire place à des vaisseaux d’un tonnage de 200 à 250 tonneaux avec des équipages de 40 à 50 hommes. A la fin, c'est sur des bateaux à vapeur que les Jasons de Saint-Jean vont à la recherche de la”vraie toison d’or. C’est en 1863, il y a 25 ans aujourd’hui, que l’on voit apparaître le premier steamer de chasse au milieu des champs de glace de l’Atlantique. Ilne devait pas rester longtemps seul, mais devant la toute puissance de la vapeur les voiles allaient bientôt se carguer, disparaître en grande partie ; et le jour n'est pas éloigné où on n'en verra plus du tout.
En 1866, il y avait déjà 5 steamers sur les banquises, tt le nombre des voiliers était tombé de 400 à 177 : En 1871, on compte déjà 13 steamers et présentement, il yen a de 25 à 30, quelques-uns de 500 tonneaux, engagés dans ces audacieuses mais fructueuses expéditions.
Les bateaux à vapeur sont solidement construits, de façon à leur permettre de résister à la pression des glaces et de s'ouvrir un chemin à travers les banquises. Leur coque est en bois épais doublé de bois de fer et la poupe est blindée defer. Ils portent de 150 à 300 hommes chacun.
L'ouverture de la chasse au loup marin donne lieu, chaque année, à une excitation extraordinaire. Les travaux pénibles, les dangers à surmonter, le courage et l'adresse requis dans une lutte corps à corps avec les icebergs, l'espérance de conquérir une riche proie prêtent un intérêt romanesque à l'aventure. Toute la
population s'intéresse à l'expédition, spécule sur ses chances autant que les chasseurs eux-mêmes,
On a l’idée d’une armée portant pour aller combattre à la froncière ; mais ici,
ce sont les icebergs, les vents, los tempê-'
tes et les aveuglants brouillards de neige qu’il s’agit de rencontrer. Le temps est-il propice, le loup-marin assez rapproché,un vapeur accomplirason voyage dans deux ou trois semaines et reviendra avec une charge de 30 à 40,000 dépouilles de loupsmarins, valant chacune de $2,50 à $3. Des bourrahs retentissants accueilleut les chasseurs heureux, les conquérants, les héros du jour. Dangers, fatigues et travaux sont vite oubliés dans les bras de la famille, des amis : l'argent compté sur le coin de la table remplit la maison de ses rayons fauves ; on poëtise le voyage en racontant joyeusement les plus rudes traverses,on s'étonne de soi-même,d’abord,et puis à la longue, les amis, les parents applaudissant, on finit par croire à sa propre valeur et l’on s'endort dans un cadre de gloire, au ronflement du poële, au sourire de la mère, au babil des enfants, oublieux du sommeil secoué par la tempête, du froid, des alarmes, des coups, des blessures subis dans la campagne.
Après cela, rien d'étonnant qu'un enfant de Terreneuve, rêve d'échanger au plus tôt le duvet de son berceau contre la couche sanglante et huileuse du chasseur de loup marin, à bord d’un steamer perdu, là bas, au milieu des glaciers, à la condition qu’il en revienne avec de l'or plein ses poches et des histoires plein sa mémoire. Et pourquoi pas ? N'en voit-on pas, tous les jours, parmi nous, qui rêvent de devenir des médecins, des avocats, voire même des hommes politiques ? A côté d'eux les gamins de Terreneuve doivent nous sembler bien raisonnables.
Aux termes de la loi, aucun voilier ne doit se mettre en chasse avant le ler mars, aucun steamer,avant le 10 du même mois, une avance de dix jours étant ainsi donnée aux vaisseaux qui dépendent des
caprices du vent. A la veille du départ, les rues et les quais de la capitale sont livrés à une agitation, un mouvement qui contrastent étrangement avec le long calme des mois précédents. Vapeurs et voiliers font leurs provisions ou complètent des réparations nécessaires : des lits grossiers sont préparés pour les marins,des sacs de biscuits, des barils de lard et autres provisions de bouche sont embarqués ; on transporte à bord, qui de l'eau, qui du charbon, qui du lest ; la coque du navire, l’armure destinée à repousser le choc des glaces sont minutieusement inspectées.
Une foule d’ardents solliciteurs entoure les bureaux d'engagement, presque tous des hommes robustes vêtus d’un par* dessus de twile à voile, mâchonnant leur chique et couvrant la neige d’une épaisse salive 1 :elassée. Chacun d'eux veut avelr place à bord d'un steamer, les chances de réussite y étant plus grandes que sur les voiliers. Les propriétaires de steamers ont ainsi l'avantage du choix des plus capables, des plus hardis et des plus forts.
L'équipage de ces bateaux se compose de 150 à 300 hommes, pouvant rivaliser avec les plus fiers lurons de la flotte royale d'Angleterre. Les vieux et les hommes de seconde classe sont forcés de s’embarquer sur les voiliers. Heureux encore sont-ils en face du grand nombre condamnés à rester au port faute d'emploi.
Pas n’est besoin de démontrer la supériorité des steamers sur les voiliers pour se faire un chemin à travers les glaces fines ou pénétrer dans le labyrinthe des banquises et des icebergs, avec ou contre le vent. Aussi, voît-on les voiliers disparaître rapidement des champs de chasse au loup-marin. Pendant qu'ils font un voyage les steamers ont le temps d’en faire deux et même trois tout autrement profitables. Avant l'introduction des steamers cent vingt voiliers de, 40 à 200 tonneaux quittaient annuellement le seul port de Saint-Jean pour la chasse. Main.
tenant,on en voit partir au plus,une demidouzaine, mais les autres ports en fournis-
sent encore un nombre assez respectable | le tiers des produits de l'expédition. Le quoique grandement diminué, capitaine reçoit un certain nombre de La peinture de cette chasse émouvante | cents par chaque loup-marin capturé. trouve naturellement sa place ici. La nourriture des hommes n’est rien Le matelot muni de son billet d’admis- | moins qne recherchée, et pour peu que vous sion se rend au port allégrement, en sou-|soyiez particulier dans le choix et la prériant aux compagnons ; tortilllant sa chi-| paration des mets ne vous avisez jamais que et balançant sur son épaule un paquet | de vous mettre à table avec les sealers de hardes de rechange passé dans une |allant faire la sevile huntin. L'ordinaire perche de six à sept pieds de longueur | consiste en biscuit, lard, beurre et thé, qu'on appelle ‘‘ gaffe ” et qui sert princi- | sucré de melasse. Trois jours de la sepalement à assommer le loup-marin : ar- | maine, le diner se compose de lard et de mée d'un croc en fer, cette perche est en- |‘ duf"", ce dernier plat consistant en facore employée à trainer les dépouilles des | rine délayée dans de l’eau mêlée à quelvictimes jusqu'au bateau : le chasseur | que matière grasse destinée à l’allégir. s'appuie dessus pour sauter d'une glace à | Une fois bien bouilli ce mélange porte l’autre ou pour se remonter s’il est tombélle nom de duff, parmi les matelots, dans un trou. Quelques matelots portent | mais des artilleurs le prendraient volonen outre un long fusil destiné à abattre | tiers pour un boulet de canon, tant pour * les loups-marins que la perche ne peut | sa forme que pour sa dureté. Les autres atteindre. Le costume est des plus sim. | quatre jours de la semaine tous les repas ples ; des bottes de peau de loup-marin | se composent simplement de thé à la memontant jusqu'au génou, ayant une forte | lasse et de biscuit. Telle est la chétive semelle garnie de clous pour se tenir fer-|pitance réservée à ces hommes robustes mes sur la glace, protège les pieds, un|pour supporter les plus rudes travaux. sarreau de toile grossière couvre le corps | Toutefois dès qu’ils ont atteint les glaces déjà serré dans des chemises de flanelle et | wivantes leur ordinaire s'améliore. Ils des camisoles bien étoffées : un pantalon | font cuire le cœur, le foie et les pattes du de tweed ou de bouracan, des mitaines de |loup-marin dont ils mangent à gogo dulaine forment tout l'accoutrement plus | rant le reste du voyage, et ils reviennent pittoresque qu'élégant. ainsi au port en excellente condition, Des cadres grossiers ont été préparés | quoique l'odeur qu'ils exhalent ne rapdans le gaillard d'avant ou autres parties | pelle nullement les brises embaumées de du bâtiment. Chaque matelot ne Sur la glace, ils ont l'habitude
sa paillasse et ses couvertures. Les hom- | d’enfiler dans leur ceinture une douzaine mes sont serrés les uns contre les autres |ou deux de rognons de loups-marins comme des harengs dans un baril, et gé- | qu’ils mangent crûs, lorsque l'appétit les néralement, ils ne se déshabiillent pas de commande. Ils mangent également les tout le voyage. Dans les rares circons- | cœurs de la même façon, ce qui les entretances où il ieur arrive de passer une |tient en bonne santé et les sauve du chemise nette, ils la mettent par dessus la | scorbut. La maladie est rare parmi les sale, sans ôter cette dernière, méthode | marins pendant l’accomplissement de leur qui sauve du temps et de l'occupation, et | rude tâche.
tout à fait propre.... à entretenir la| : Quand la capture est abondante, on chaleur. Le propriétaire du vaisseau | commence par emplir le fond de cale et fournit les provisions. Dans les voiliers, | ensuite les hommes cèdent volontiers leurs la moitié de la chasse est partagée entre | lits cu carrés que l’on comble de capots les hommes en guise de gages, mais dans | blancs, white çoats. De fait, il n’est pas un les steamers, l'équipage ne se partage que | trou, pas un coin du bâtiment qui ne
HASSEURS A L'ŒUVRE
soient envahis, bouchés par les précieuses dépouilles ; et les matelots couchent où ils peuvent, dans des barils, sur des monceaux de graisses, jusque dans la soute au charbon. C'est merveille que de voir ces hommes après huit ou dix semuines d'une pareille existence, aborder le rivage d'un pied leste et on parfaite santé. Il est vrai que leurs pardessus gardent plus longtemps les traces du voyage, étant luisants d'huile et du sang des victimes ; par prudence, chacun se tient au vent d'eux jusqu’à ce qu'ils aient changé d'habit et rafraîchi leur linge.
La marche des glaces et les vents prédominants influent sur un voyage de chasse au loup-marin. La grande ambition des chasseurs consiste à atteindre les banquises servant de berceau aux jeunes phoques, avant qu'ils aient perdu leur graisse de lait, c’est-à-dire dans la saison où ils fournissent la meilleure qualité d'huile ; mais le lieu uù se trouve ce berceau, jouet des vagues et des vents sur l'océan iminense est à peu près incertain eb il faut le chercher, à l'aventure, au milieu des glaces flottantes. Il arrive quelquefois que le vaisseau est saisi, bloqué et comme muré dans des masses énormes et en apparence immobiles ; pour y échapper on a recours à la hache, à la scie et à la dynamite ; d’autres fois, il suffit d’une nuit pour entourer le naviie d’une glace de trois à quatre pouces d'épaisseur ; si c’est un voilier, il reste paralysé et devient le jouet de la mer ; mais un bateau à vapeur se rit d'aussi faibles entraves qu’il rompt
nots sont détachés des flancs du navire, dispersés autour de la banquise, et les hommes armés, qui de la gaffe, qui du couteau se mettent activement à eur œuvre de mort et de dépouillement, Grande est l'excitation à bord, lorsque les plaintes, les cris de terreur des petits se font entendre. Ces cris ressem, blent un peu au vagissement d'un enfantun peu au jappement d’un jeune chien.
Les chasseurs novices sont d'abord intimidés par ces gémissoments : mais le premier sang une fois versé, ils deviennent aussi âpres à la curée que leurs aînés.
Chaque coup de gaffe ne rapporte-t-il pas $2.50 à $3.007 A ce prix, le cœur se ferme vite à la compassion. Les petits n'offrent aucune résistance, un coup de gaffe sur le nez et c'est fait d'eux. Le leveur s'en saisit et les écorche en un tour de main, enlève la graisse et abandonne la carcasse encore palpitante aux oiseaux de proie. Chaque homme peut amener des centaines de dépouilles au bâtiment dans sa journée. La peau d’un jeune phoque d’un mois mesure trois pieds de long sur 2k pieds de large et pèse, avec la graisse bien entendu, de trente-cinq à cinquante livres.
Le chasseur pratique deux trous sur le bord de la peau, un de chaque côté, il les empile les unes sur les autres, et quand il en a cinq ou six, il les lace ensemble au moyen d'une corde passée dang les trous ménagés dans les côtés, bien serrée, et les traine jusqu’au canot au bout de sa gaffe.
Imaginez deux ou trois cents hommes
en quelques coups d’hélice. Il y a des nau- | sa un vaste champ de glace, tous active-
frages, des navires mis en pièces, des équipages perdus, mais heureusement ces désastres sont assez rares.
Plus fréquemment voit-on des vaisseaux .qui ont la chance d'aborder une banquise grne, presqu'au sortir du port, après un vu deux jours de marche. De toutes parts la glace est grouillante de loups-marins: on y chargerait à l’aise plusieurs ‘‘ Great-Eastern.” Vite les ca-
ment occupés à cette gigantesque boucherie ; leurs vêtements, les mains, la face couverts d'huile et de sang : la glace ruisselle de sang ; elle est maculée de caillots et semée de carcasses palpitantes :
les goëlands remplissent l'air de leurs cris de joie qui ressemblent à des cris de mort, étouffant les plaintes lamentables des victimes ; les tireurs en abattent à chaque instant de nouvelles, pendant
que les leveurs les ficellent et les trainent sur la glace, laissant derrière eux une trace rouge et jaune, hideuse à voir.
Et quel aspect repoussant ne présente pas le pont du vaisseau encombré de dépouilles pantelantes ! Les uns après les autres arrivent les chasseurs, chacun avec sa charge ; ils prennent à la hâte une tasse de thé mêlé d'huile et de sang et retournent au massacre. (Cà et là, dans les mares et les saignées, les mères désolées élèvent leurs têtes et cherchent en vain leurs petits que vient leur enlever la sordide cupidité des hommes.
Dès que le navire a touché le port, les habilleurs séparent la graisse de la peau.
Celle-ci est salée et empaquetée pour l'exportation en Angleterre où on en fabrique les cuirs les plus recherchés. De la graisse on tire de l’huile employée dans les phares, les mines, la lubrification des machines, le repassage des peaux et la fabrication des savons fins.
Autrefois, pour réduire les graisses, on les entassait dans de vastes bassins de bois où par leur propre poids et l’action du soleil elles s’égouttaient en huile. Ce procédé primitif a été remplacé par la vapeur appliquée à des presses. Des machines armées de couteaux mis en mouvement rotatoires hachent les graisses par morceaux qui sont broyés ensuite dans un moulin à saucisses. On soumet cette matière grenue à l’action de la va.
peur et à une forte pression. L'huile qui en sort est exposée pendant quelques jours aux rayons du soleil dans des bassins munis de couvercles vitrés. Par cette méthode, ia fabrication de l'huile qui prenait autrefois deux mois ne prend plus que quinze jours ; la vapeur lui enlève son odeur désagréable, la qualité en devient meilleure et le produit plus considérable.
Le poids des graisses varie suivant les espèces et dans les espèces, suivant l’âge des loups-marins. Ainsi, le jeune Harp ou Cœur, au premier âge, avant la mue, pèse de 50 à 60 Ibs.; à un an—devenu
bedlamer—11 donne une graisse de 60 à 75 lbs. ; la vieille femelle, moine ow poche (hood), de 90 à 150 Ibs. ; et le vieux mâle, de 100 à 300 JIbs., quelquefois davantage ; le phoque barbu (square flipper), qui est rare, donne jusqu'à 660 Ibs.
Dès que les dépouilles sont emmagasinées, elles sont penées ; puis l’habilleur s’en empare pour séparer la peau de la graisse. Un habilleur habile habille jusqu'à cent loups-marins dans sa journée, Cette opération faite, les peaux sont salées et roulées pour être expédiées en Angleterre, où on en fait des cuirs remarquables par leur souplesse, leur poli et leur imperinéabilité, Pourquoi ne nous emparerionsnous pas de cette industrie ?
Combien faut-il de livres de gras pour produire un gallon d'huile ? Cela dépend encore de l'espèce et de l’âge des loupsmarins. L'ouvrage intitulé ‘* Products oÿ the sea ” cite une expérience qui a donné les résultats suivants :
a donné résidu lbs. gals. lbs, Old harp....….. 288 22} 73 Foun harp.... 225 22 52 Young hood... 230 . 21 80 Bedlamer...... 246 204 103
Ce qui établit une moyenne de 11 à 14 1bs. par gallon. C’est par Ja pratique seule qu'on apprend à juger de la valeur des graisses à première vue.
Le Scotsman du 25 août 1874, parlant du rendement de la pêche au loup-marin telle que faite par les Terreneuviens cite diverses pêches merveilleuses. ‘‘ Au printemps de 1872, dit-il, le steamer Commodore, appartenant à MM. Panton et Mann a capturé 31,314 phoques du poids total de 655 tonnes, dont ils ont réalisé la somme de £23,731, 16s. 94. Le Commodore était un navire de 290 tonneaux, pas plus ; c’est dire qu'avec un pareil chargement, il était enfoncé sous l'eau jusqu'aux écoutilles : un coup de mer l’eut fait sombrer, mais la soif de l’or fait braver tous les dangers. La fortune lui fut favorable jusqu’au bout. La part de prise de chacun des 200 hommes d’équipage fut de £39 sterling, près de 200
dollars. Au printemps de 1871, un voi- | vis des rétrécis la procession dure bien de
lier, le Glengarry, appartenantaux mîmes | eng à six juurs.
armateurs rapporta 10,494 loups-mai ins :
Aussitôt entrés dans la ner intérieure que forme l'estuaire du
l'équipage étant mcins nombreux, chaque | grand fleuve ils se dispersent le long des
homme eut une part de £53 sterling. En
rives, par droite, par gauche, au nord au
1873, le steamer ÆEagle, propriété de | sud, allant à travers les lots, les rochers,
Browning et Frère, prit 30,000 pièces : et vers le même temps, le steamer Neptune, propriété de Job, Frère et Cie. fit une première chasse de 29,136 loups-marins, suivie d’une seconde de 12,22 étant du poids de 913 tonnes et d’une valeur de £27,906, 5s. 3d.
L'un dans l’autre, les 20 ou 25 steamers de Terreneuve employés à la chasse au loup-marin depuis vingt ans ont rapporté une moyenne annuelle de 14,000 pièces.
La valeur moyenne d’une tonne d'huile de loup-marin est de 140 dollars. La peau d’un jeune phoque se vend de 50 cts. à $1.00. Le principal marché du monde entier pour ces produits est à Bristol, en Angleterre,
les battures de sable, où ils trouvent abondante pâture de poissons et de co” quillages ; ils revoient avec ioie ce rocher où ils uut vu le jour, ces échoueries qui
6 ; le tout | furent témoins de leurs amours, ces glaces,
unies qui leur rappellent leur berceau.
Des troupes nombreuses se dirigent vers les îles de la Magdeleine, remontent les rives sud de l’Anticosti, pendant que le corps principal se distribue dans l’archipel qui borde la côte nord, montrant une préférence marquée pour l'entrée des rivières et les anses profondes où se formeut les premières glaces, sur lesquelles les mères déj: alourdies par le sixième mois de gestation aiment à se reposer, Déjà vers le milieu de novembre ils ont
TABLEAU indiquant le nombre de loups | ri: leurs quartiers d'hiver dont ils ne
marins capturés par la flotte de Terreneuve, depuis 1805 jusqu’à 1882,
451,678 | ne de$3.00est à nous.
N del N del N de | Année marin Année marin Année marin 1805 088 1836 532 1854 38,874 1810 118,080 1337 351,620 1834 293,093 1815 126,315 1838 375,361 1856 361,317 1817 49,048 1339 437,501 1857 496,113 1818 145,012 1840 631,385 1858 507,624 1819 289,817 1841 417,115 1859 824,125 1820 213,679 1812 344.683 1650 141,202 1821 227,1 1843 651,370 1861 375,282 1822 30,98 1844 585,530 1862 À 1823 230,410 1845 552,102 1859 359,821 1824 202,091 1346 265,169 1871 537,091 1825 295,352 1817 136,831 1872 278,372 1826 292,007 1818 021,6 4 1874 398,366 1829 357,523 1519 306,072 1876 50 ,000 | 1930 608,943 1850 412,392 1377 1831 686, 1851 511630 1873 1832 508,107 1852 534,37 1879 457,-55 1833 360,155 1853 521.7 186 123,793
Sur la cote nord
Allons maintenant au devant des épais bataillons que nous avons laissés à l’entrée du détroit de Belle-Ile. Ils ont vite ‘fait de passer l’étroit goulot qui fait communiquer les eaux de l'Atlantique avec celles du golfe Saint-Laurent, De bord en bord, sur une largeur de cinq à sept lieues, le détroit est grouillant de têtes, et vis-à-
s'éloignent que pour aller à la pêche.
C'est ainsi qu'on les voit en nombre immense, quasi fantastique, dispersés tout le long du Labrador canadien, depuis le Saguenay jusqu’au détroit de Belle-lle ; ils ne quitteront ces parages qu'après la naissance des petits et la saison des amours, vers la fin de mai ou au commencement de juin.
Cet immense troupeau de bêtes dont chaque tête représente une valeur moyen-
Il ne nous coûte ni frais de pâturage ni souci de garde. Tous les ans, il nous revient à la même époque, presqu'à heure fixe, conduit par des bergers inconnus, mystérieux ; et de tous côtés les glaces les entourent d’une barrière infranchissable. Certes ! les chasseurs de Terreneuve et les Américains connaissent leur éxistence ; mais en dépit de leur amour du braconnage, ils se voient forcés de les respecter, faute de pouvoir rompre l’enclos qui les protège. Ils sont à nous seuils en tuute propriété.
Cependant, chose étrange, objet de la convoitise de nos voisins, ce troupeau qui se chiffre par centaines de millions de têtes ne nous rapporte qu’un revenu insigoifiant. Nous n'en prélevons pas une dime d’un pour cent mille, Faute d'exploitation de notre part, ils deviennent si nombreux qu'ils se gênent, se nuisent, s'étouffent pour ainsi dire. Le capitaine Fortier, l’un des marins les plus expérimentés dela Côte nous disait tout dernièrement encore, qu’un printemps, il a cotoyé une banquise de trente-deux lieues de longueur, radicalement couverte de jeunes phoques, et qu'avec une forte longue-vue, du haut des mâts, il ne pouvait mesurer la largeur qu'ils occupaien‘.
Où trouver les causes de notre infériorité dans une industrie pour ainsi dire toute faite, dont les profits sont si facilement réalisables qu'il suflit d'étendre la main pour s’en saisir? YŸ a-t-il défaut l'énergie, apathie, manque de hardiesse, de courage ? Pas le moins du monde. Au contraire : le Labrador canadien est peuplé d'hommes intelligents, de marins vigoureux et sans peur, ne reculant devant aucun danger, sobres, vigilants, prompts à la manœuvre, des marins comme on n’en trouve nulle part ailleurs, pas même parmi les plus fiers lurons de Saint-Jean de Terreneuve. Les bâtonniers, habilleurs et tireurs de la Pointe-aux-Esquimaux et autres lieux ne connaissent pas de rivaux.
D'où vient alors que leur chasse est si peu fructueuse ? qu'ils n'abattent dans les années moyennes, que de huit à dix mille loups marins, lorsqu'ils en ont des millions à leur portée ?
C’est dans le mode de chasse qu’il faut chercher la raison de ces résultats si peu en rapport avec les ressources réelles de cette industrie. Une rapide description sufhira pour vous en convaincre.
Le parc de chasse du golfe Saint-Laurent a la forme d’un triangle dont la base, à l’ouest de Terreneuve, mesure près de trois cents milles, du nord au sud ; les
deux grands côtés suivent les deux rives du fleuve jusqu'à la hauteur de Tadoussac, distance de cinq à six cents milles.
On estime, qu'en hiver, la glace recouvre les deux tiers de cette mer intérieure, et que l'autre tiers reste en eau libre. Suivant la force ou la prédominance des vents, la masse des glaces charrie d'un côté à l’autre, remonte ou descend le golfe. Les chasseurs prudents tiennent un registre des vents, durant toute la saison des glaces ; l'heure de la chasse venue, ils se dirigent vers l'endroit où, à leur estime, les glaces à loups-marins ont dû être poussées, Et rarement ils se trompent dans leurs calculs.
Entre tous, Vital Vignault, un des fondateurs de la Pointe aux Esquimaux était expert en cette recherche. En mettant Je pied dans sa goëlette, il se déchaussait, s'étendait dans son carré, puis passait son temps à fumer la pipe où à dormir sans mettre la tête hors du capotin, Où sommes-nous ? demandait-il parfois au timonier, quelle apparence ont les glaces ? ‘‘ Une saignée s'ouvre au nord ; une à l’est ; une autre à l’ouest ; des banquises sont massées là-bas, à notre gauche.” Sur ces simples indications, Vital Vignault, du fond de son carré, donnait la course à suivre, et pesqu'invariablement sa goëlette abordait des glaces à loups-marins, faisait des chasses splendides qui ont fini par l'enrichir, Tous ses compatriotes ont profité de cette rare sagacité, car s’il savait acquérir il savait encore mieux donner. On le vénère avec raison comme un bienfaiteur de la Pointe-aux-Esquimaux.
Quand il quitta des Iles de la Magdeleine, pour venir s'établir ici, il était endetté envers Peter Cronin seulement, (un marchand d’'Halifax) de la somme de sept cent louis, sans compter ce qu'il devait à d'autres. Eh bien ! au bout de trois ans, il ne devait plus un sou ; il était propriétaire de deux goëlettes, d'un matériel de pêche censidérable, embarcations, filets, fusils, etc, il était le principal soutieu de
ja colonie naissante, ot à part cela, il lui restait encore de l'argent en banque. ” Ses descendants sont nombreux sur la côte du nord : s'ils s'honorent de la mémoire de leur aïeul, je leur dois le témoignage que la plupart d’entr'eux, par leur inteiligence et leur cœur font honneur au nom qu'ils portent.
Donc la chasse du printemps se fait en goëlette, appartenant presque toutes au porè de la Pointe-aux-Esquimaux. Ces petits bâtiments de 20 à 50 tonneaux sont montés que par 5, 7 ou dix hommes. Chacun s'approvisionne de vivres,literie, fusils, rondins, poudre, tabac, etc. Les produits se partagent par parts égales, le capitaine lui-mêmen’'ayantqu'une partd'homme mais la goëêlette a une part et demie. On donne au coq un et demi pour cent: et s’il réussit à tirer quelques bêtes errantes du haut du pont de la goëlette, pendant que l'équipage est occupé à la tuerie sur les glaces, ceux qu'il abat lui appartiennent de plein droit.
A bord de chaque goëlette il y a trois ou quatre canots munis en dessous de lisses en bois de hêtre ou de bouleau servant de patins pour les faire plus aisément glisser sur la glace. Chaque canot est monté par deux hommes, un tueur armé d’un bâton de trois à quatre pieds de longueur, en cormier ou en bouleau, du bois qui ne teille pas, et un leveur armé d’un couteau bien aiguisé, bien tranchant destiné à déshabiller le loupmarin. J'écris déshabiller pour être compris du commun des mortels, mais sur la côte il faut dire habilleur et habiller, On habille l'animal en le dépouillant: nos tailleurs s’enrichiraient vite s'ils en faisaient autant à notre égard. Combien de loups-marins une bonne main peut-elle habiller dans une journée? De quatrevingts à cent et quelquefois davantage :
mais il faut dire qu'ils sont tous habillés suivant la même coupe et la même mesure.
Le port de la Pointe aux Esquimaux est avantageusement situé pour cette
pêche. Encore faut-il quelquefois couper la glace sur une longueur d'un mille et plus pour ouvrir aux goëlettes un chemin jusqu'à la mer libre.
On est au 10 ou au 15 de mars? les bâtiments sont dégagés, les voiles se hissent, le vent est favorable : Lon voyage et bonne chance !
On a vu quelquefois des goélettes tomber sur de riches banquises, à quelques heures de marche après la sortie du port où elles rentraient chargées, au bout de cinq à six jours : d’autres fois, elles passeront des semaines à vaguer de glaces en glaces, ne rencontrant que quelques petites bandes perdues, et trop souvent, surprises per des glaces fines qu'elles ne peuveut réussir à briser elles deviennent le jouet des courants qui les emportent jusqu’à la mer, C'est ce qu'on appelle dégolfer. Lorsqu'ils réussissent à se dégager, la saison de la chasse est passée et ils reviennent au port bredouille.
Dans les bonnes années, le produit total de la chasse des 20 ou 25 goélettes est de 7 à 10,000 loups-marins ; un seul bâteau à vapeur en rapporterait au moins dix fois autant,
On chasse le petit loup-marin, les white coats, à peu près de la même manière qu'à Terreneuve, en leur assénant un coup de bâton sur le museau ; cette chasse se fait aussi dans la même saison, du 10 mars au 10 d'avril ; passé cette dernière date, les petits se jettent à la mer : les glaces commencent à se briser et les troupes se dispersent. Il faut quit.sr le bâton pour prendre le fusil ; on tne alors autant de vieux que de jeunes et parfois on en fait de très belles prises. Cette année même,(1887) le capitaine Lemarquant, après avoir manqué les petits, à cause de vents contraires s’est rattrapé sur les gros, et en a abattu 1105 dans la première semaine de mai, On à vu des goëlettes faire jusqu’à trois voyages dans une même saison et revenir chargées à chaque fois ; mais de pareilles aubaines sont rares.
En divers endroits de la côte, on ne se
contente pas de chasser le loup-marin au|Saint Augustin, j'ai pu me renseigner à bâton et au fusil, on le prend encore au demeure sur les mœurs de la population,
filet tout comme le commun des poissons, +“ Ces filets, dit M. Joncas, sont faite de corde de chanvre qui est très forte, quoiqu’elle n'ait pas plus d’un douzième de pouce. Les mailles dans lesquelles la tête et le cou du loup-marin entrent ont huit pouces carrés. Quelques-uns de ces filets ont plus de six cen.a pieds de longueur et soixante de largeur.
Le temps où le loup-marin passe ordinairement près de la terre étant connu, les filets sont jetés quelques jours d’avan.e. Un des pêcheurs est posté comme une sentinelle sur un rocher, un peu en avant de la pêche, pour donner avis de l'approche du loup-marin, et au moment qu'il en arrive un dans la péche, le signal est donné et les pêcheurs se hâtent de lever, au moyen d’un cabestan, un filet calé au fond de l’eau à l'entrée de la pêche. Avec ce filet ils ferment l’entrée par laquelle sont venus les loups-marins ; dès que cette opération est finie et que les loups-marins sont bien emprisonnés, les pêcheurs sautent dans leurs bateaux et entrent dans la pêche criant et frappant l’eau de leurs avirons. Les loups-marins effrayés, cherchent à s'échapper, plongent et se fourrent la tête dans les mailles des filets qui sont tenues ouvertes par des câbles passés autour des filets. Dès qu'ils sont pris dans les mnailles les hommes assomment ceux qui n'ont pas été étranglésetles portent à terre dans leurs canots.
La pêche d'automne a lieu à la fin de novembre et au commencement de décembre sur les côtes du Labrador : elle est très-ardue parceque le climat est très-sévè.
re dans cette saison. Les loups-marins sont à peine tirés de l’eau qu'ils sont gelés ; ils sont mis dans des hangars dans cet état et ce n’est qu’au printemps quand ils commencent à dégeler, qu’ils sont coupés et que le lard est fondu.”
Ayant passé près de trois mois, cet été, sur la côte nord, ayant visité tout le littoral depuis le Saguenay jusqu’à la rivière
sur sa condition sociale, ses besoins et ses ressources. Sur plus d’un point j'ai rencontré des opinions divergentes et même contradictoires : mais du moment qu'il était question de loups-marins tous s’accordaient à dire que le norabre en est immense, prodigieux, qu'ils ont une fortune à leurs portes, mais que malheureusement ils manquent de moyens pour la recueil.
lir… Je demandais à l’un d'eux‘ ‘‘ Le nombre n’en diminue-t-il pas : y en avaitil autant cette année que les anuées précédentes ? ‘‘ Diminuer, le loup-marin ?
jamais : plus on en tue plus il en reste.
Cette année, j'avons accosté une banquise où il y en avait tant que pour vous en donner une idée, je ne trouvons qu’un mot ‘‘tue-moi, me vlà !
Le seul, le vrai moyeu de tirer parti de ces richesses serait d’imiter l'exemple de Terreneuve en faisant la chasse avec des bateaux à vapeur. Si nous ne nous hâtons de profiter des avantages d’une position exceptionnelle nous verrons des compagnies étrangères venir s’en emparer sans retour et s'enrichir à nos dépens, à même les produits de nos domaines. Déjà une compagnie franco-américaine est installée à Manicanagan, qui est un excellent poste de pêche. Quelques-uns de nos compatriotes ont une part d'intérêt dans cette entreprise : mais qui nous promet que plus tard ‘nous pourrons dicter nos conditions et avoir les mêmes avantages ?
Les gens de la côte n’ont ni l’argent ni l'esprit d'initiative suffisant pour tenter l’entreprise : c’est aux capitalistes des villes de Québec et de Montréal que revient cette tâche. Nulle part leurs capitaux ne sauraient être mieux placés au point de vue de l'intérêt personnel et des intérêts de la nation. Tout en s’enrichissant ils assureraient du travail à un grand nombre d’hommes, ils répandraient le bienêtre parmi tous les groupes semés sur ia côte ; ils susciteraient de nouvelles industries, asseoiraient le commerce sur de
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nouvelles bases, stimnleraient les indifrérents, pousseraient les ambitions, réveilleraient les énergies et feraient bientôt d’un peuple d'enfants un peuple d’hommes, avee des mœurs publiques, fier de ses droits et jaloux de les maintenir et de les sauvegarder.
Songez qu'il y a disséminée sur la Côte du Labrador canadien une population dépassant 4,000 âmes, que la Pointe-aux- Esquimaux en réunit plus de 1,200—qu'on devrait y compter de 4 à 500 voteurs—et qu’on n’y voit ni organisation municipale, ni juges de paix, ni commissaires de petites causes, ni avocats, ni médecins, ni notaires. Après cela, vous comprendrez sans efforts qu'ils manquent de hardiesse pour tenter des voies nouvelles, risquer leur petit avoir dans des spéculations, même les plus miroitantes à leurs yeux.
Oh! par exemple, ils nous laissent bien le champ libre. Loin de s'inquiéter de la concurrence que leur ferait un batenu à vapeur chassant le loup-marin dans leur champ d'exploitation, ils applaudissent au contraire au projet et réalisent avant tout les bénéfices qu'ils pourraient en retirer. Croyant aller au devant de leurs objections, nous leur disions: Advenant qu'un steamer loup-marinies vienne stationner dans votre port, il lui faudra un équipage de cent cinquante à deux cents hommes et ils choisiront les meilleurs, où prendrez-vous ensuite les hommes qu'il vous faudra pour monter vos goëlettes et faire la chasse ?
—Cela ne nous inquiète guère : il ne manque pas de chasseurs aux loup-marins sur la côte, en dehors de la Pointe-aux- Esquimaux. Vous en trouverez tant et plus à Moisic, à la Longue-Pointe, à Saint-Jean, à Pentecôte, à Natashquan :
quant à choisir les meilleurs vous seriez bien embarassés, car sauf les /ieux et les intirmes nos pêcheurs sont tous des meiileurs.
—Ne craignez-vous pas que ce steamer prenant les devants fasse glace rase et ne vous laisse que les carcasses ?
—Oh ? monsieur la mer est grande et il y a des loups-marins un peu partout.
Si large que soit la brêche qu’un steamer peut se faire dans leurs rangs, il n’y paraîtrait guère. Fussent-ils dix steamers activement employés à la chasse ils ne sauraient tuer la dixième partie des petits nés du printemps. Bien loin de nous nuire, un steamer nous rendrait service en mainte occasion, soit en brisant les glaces fines autour de nos goëlettes, soit en élargissant les saignées donnant accès jusqu'au banquises de loup-marins. Qne de fois, nous apercevons le loup-marin à unecourte distance et qu’il nous faut renoncer à l’atteindre manque de vent ou d’un chemin ouvert. Avec un steamer nous ne souffri.
rions plus de ces décourageantes déceptions. Moyennant une légère rénumération il nous conduirait droit au champ de chasse où il prendrait sa grosse part, nous notre petite part et chacun reviendrait plus riche et content.
1ls comprennent en outre que la station permanente d’un steamer à la Pointeaux-Esquimaux forcerait le gouvernement à construire un brise-lames à l’entrée du port de l’île Walrus et à placer un phare aux Iles-aux-Perroquets.
Que ce steamer serait un lien nouveau qui relierait la côte à la ville de Québec, où il ne manquerait pas de se rendre plusieurs fois durant la saison de navigation ; qu'il contribuerait à abaisser les prix exorbitants du fret et du passage à bord de l’Ufter, qui fait son tarif sans contrôle, à sa volonté,
Qu'en certaines occasions il pourrait protéger les pêcheurs contre les pilleurs d’épaves, les flibustiers et les écumeurs de mer de Terre-Neuve.
Qu'il fournirait de l’assistance aux naufragés, sauverait des cargaisons et des navires même, à son bénéfice comme à celui des assurances ou des propriétaires,
Du moment que la chasse aux ‘owpsmarins deviendra une industrie importante, on établira forcément sur la côts des fonderies, des usines, des entrepôts
pour lé commerce des peaux ; desbouti- des pêcheurs, si sensible lorsqu'il nous
ques de tout genre : des hommes de métier ne tarderont pas à suivre, et après eux viendront peut-être des médecins, des notaires, des avocats, des huissiers, dès greffiers, des juges mêmes sans qu'ils y soient conviés, {l y aura place pour eux, du moment que la population s’accroîitra, qu’elle prendra part à la politique, aux affaires de commerce et d'industrie. C’est à ce prix que le progrès, la richesse sont produits par le mécanisme social. Il faut de nombreux fonctionnaires pour en surveiller, diriger et corriger au besoin le mouvement, car la machine est immense et des plus compliquées, puisqu'elle a pour principaux rouages, l'ambition, la soif de l’or, des honneurs, etc, rouages hélas ! trop souvent lubrifiés de larmes et de déceptions,
Petit à petit le Labrador se dégage des brumes du golfe Saint-Laurent et nous nous familiarisons avec la vue de ses terres désolées, de ses rivières torrentueuses, de ses archipels dénudés, En pénétrant à l’intérieur on a trouvé par endroits un sol moins ingrat, des arbres de haute futaie : M. de Puyjalon ne rêve-t-il pas d'en faire an pays d'élevage de bhestiaux ? S'il faut l’en croire,les arbres resineux y pleurent des larmes d’or, et les rochers sourcilleux renferment les minéraux les plus précieux. M. St. Cyr, un humble savant nous décrit admirablement la flure de ces régions : le R. P. Babel nous apporte du tond d’un désert inconnu, inexploré, une carte patiemment élaborée qui nous révèle les traits de tout un pan de ce territoire , c'est tour à tour M. Faucher de Saint-Maurice, historien érudit doublé d'un styliste émérite qui nous crayoune des tableaux navrants de naufrages, surtout la destruction de la flotte de l’Amiral Walker dont la ruine fut le salut de notre patrie: Sylva Clapin, charinant conteur qui peuple ce désert d'admirables créations fantaisistes et fantastiques : L. U. Gregory, si vrai, si vif, si naturel dans la peinture des mœurs
| parle de leurs misères.
écrivains n’a publié de pages plus émou-
Aucun de nos
vantes que le récit des malheurs de la
famille Jones dans le livre intitulé ‘ En
racontant.”
Auteurs, publicistes et voyageurs concourent de leur mieux à intéresser l’opinion, à l’agiter en faveur du Labrador et de sa population. L'attention des gouvernements s’éveille à son tour : le gouvernement Provincial ordonne le relevé des rivières, fait explorer les rivières à saumons, en vue de les améliorer et de les protéger : De son côté, le gouvernement d'Ottawa fait construire un télégraphe qui se rendra jusqu’à Terreneuve et se reliera à la côte sud en passant par l’Anticosti :
il est prêt à voter une somme importante pour encourager la navigation d'hiver dans le golfe tout à l'heure, il construira des phares aux Perroquets et à Natashquan, un brise-lames
à la Pointe des Esquimaux : L'un et l'autre gouvernements ne sontils pas disposés à donner le droit
de vote aux élections politiques, aux pêcheurs et propriétaires de la côte ? Leurs noms n'auront jamais en autant de valeur et de poids que lorsqu'ils les déposeront dans l’urne électorale, Voilà qu’une puissante compagnie anglaise entreprend de peupler l’Anticostide pêcheurs et de co.
lons: voilà encore qu’à Manicouagan, dans un endroit superbe, le rendez-vous de prédilection des loups-marins et des marsouins un établissement de pêche important vient d’être fondé.
Cependant, nulle personne, sur la côte ou au dehors ne montre autant de zèle, ne déploie une plus grande activité que Mgr Bossé, pour la prospérité du Labrador et le développement de ses ressources. Ne parlons pas de son dévouement, de ses sacrifices, il en vit, ils sont comme un autre élément daus lequel il respire en apparence à l'aise. Ilsupporte un fardeau de tous les jours, à cœur d’année, que bien des forts porteraient une
heure À peine sans en être écrasés. Il est
& la fois apôtre du progrès ‘et mission-.
maire, citoyen et prêtre : il prêche par:
T'exemple autant que par la parole, ses
vertus viennent à l'appui de ses doc-!
trirres.
Eh bien, ce même Mgr Bossé, l'âme de la côte du Labrador est le premier à
dire à qui veut l'entendre que la pêche en:
stèamer au loup-marin serait une eutreprise payante et qu’elle rendrait d'immenses services aux pêcheurs on planteurs de l'endroit, en leur donnant de l’ouvrage;en augmentant la valeur de leurs produits, en ouvrant de nouvelles industries. Péti.
tions, lettres, démarches, rapports, üil a mis tout en œuvre pour former une com-
pagnie à cette fin. Il n'a pas réussi, mais
ses ‘idées restent et germent dans les esprits éclairés. Il ne n'anque plus que quelques gouttes de pluie d'or pour les faire éclore. D'où viendra le nuage bienfaisant ? Sera-ce de Montréal? sera-ce de Québec 1] y a de la place pour les deux
et d'avantage, maïs qui. veut avoir le:
choix devra s’efforcer d'arriver le premier.
. tout hasard, espérons que nous ne nous
laïisserons pas devancer par des étrangers.
De l'organisation
déjà plus neuve à Montréal ; il y a deux ans, feu M. Joseph Doutre prononça, devant une assemblée nombreuse, une conférence qui fit sensation, sur les richesses ichthyologiques des eaux du Canada ; l'année dernière, plusieurs articles sur le même sujet ont paru dans le Monde, l'Etendærd et La PRESSE sous la signature de F'. A. Tôtu, un des hommes les mieux renseignés et les plus expérimentés de la province, de toute la puissance peut-être.
EH réussit à convainere un certain nombre de capitalistes et de membres du parlement, de l’importance de nos pêcheries et surtout de la chasse au loupmarin : mais la session étant alors fort avanoé?, les ministres fatigués il dut ajourmer le projet qu'il avait en vue, d’organiser une compagnie avec une certaine ga-
| banheue.
La question des pêcheries du golfe n’est
rantie indirecte de la part du gouvernement.
cité dignes d'être récompensées, M. Têtu
Avec une persistance et une tena-
revient à la charge, il reprend les négociatione nu point où il les a laissées, mais cette fois avec de grandes chances de succès :—tant parce que les esprits sont mieux disposés, que parce qu’il a modifié son plan de manière à le rendre acceptuble aux plus méticuleux,aux plusdifioiles Uràce à l'établissement d'une ligne télégraphique, ouverte aujourd'hui jasqu'à Mousie, qui se rendra à la Pointe-aux- Esquimaux, au cours de l’année prochaïne, l'objection de l'éloignement du champs des opérations tombe d'elle-même, Quand M. Doutre disait : “On est si loin de la mer, ici, on y connaît si peu.ses ressources qu'il est bien difiicile de persuader nos capitalistes d'engager des capitaux dans l’industrie de la pêche,” il ne se doutait pas que cette raison de-distance s'effacerait si tôt sous le trait d'union du fil électrique. D'un bureau central établi à Montréal on peut désormais surveiller les opérations de pêche à deux cents lieues d'ici, à la Pointe-aux-Esquimaux, tout aussi bien qu’une entreprise dans la Les capitaux sont aussi bien placés dans les pêcheries que dans les chemins de fer, le commerce de bois, en mer que sur terre, du moment qu'ils flottent sur de bons intérêts, Au fait, la masse des capitaux engagés dans les pêcheries de Terreneuve ne vient-elle pas de pays éloignés, de France, d'Angleterre, d’Ecosse, et quels sont les placements qui rapportent de plus gros intérêts que l'argent entrepris dans la poursuite du loup-marin en steamer ? S'i y a des richards, des millionnaires À T'erreueuve, c’est à la chasse aux phoques qu'ils ont gagné leur fortune. La fortune, elle est là sous vos yeux, à portée de votre main, revenant périodiquement “haque année prendre un bain prolongé dans les eaux du golfe Saint Laurent, vous provoquant par ses évolutions, laissant flotter sur les vagues sa longue chevelure
dorée, et vous, amoureux d'elle, dévorés d’ardents désirs, mais trop timides, vous la laissez s'échapper sans lui tendre vos bras.
Où nous en sommes, les préjugés sont disparus ; on admet sans conteste qu'il y a des profits énormes à réaliser par cette chasse ; on convient qu'elle est à notre portée, dans la sphère de nos spéculations actives : seulement, chacun regarde son voisin dans l'espérance qu'il prendra l’initiative, qu'il tracera le chemin, ouvrira la
voie. Que quelqu'un parte premier et cent autres emboiteront le pas après lui. Si l’entreprise réussit on
s'étouffera bientôt sur les eaux du golfe Saint-Laurent, pendant que les rochers se couvriront comme par enchantement de villages et de villes. Les goëlands, les Cormorans voraces feront place à des chasseurs, à des pêcheurs avides : maïs tant pis pour ceux qui arriveront, lorsque les meilleures places auront été prises, car ici, ce n’est pas comme aux portes du ciel où les premiers sont souvent les derniers et vice versa :
non, les premiers resteront les premiers quand même.
Quoique le champ de chasse an loupmarin soit immense, les ports d'hiver sont asscz rares sur la côte nord. En été, un navire trouve aisément refuge dans les nombreuses indentures de la côte, à l'abri des îles élevées en promontoires, de vraies têtes de montagnes submergées jusqu’au col, mais en hiver c’est autre chose. Il est tenu d'éviter de se laisser emprisonner
par des glaces trop épaisses, solidement,
appuyées au rivage ou sur les récifs du large ; autant que possible, il cherchera un endroit abrité ; mais surtout un endroit de bon ancrage, d'où il pourra se dégager à un moment donné, à n'importe quelle période de l'hiver pour gagner la mer libre et parcourir les eaux du golfe, soit à la recherche des loups-marins, soit pour d'autres fins.
Or, tout le long de la côte, nous ne connaissons que quatre de ces endroits
propices, et deux seulement, qui réunissent toutes les conditions désirables pour une pleine réussite, Oh! par exemple, il est un de ces ports, où dix et même quinze steamers pourraient hiverner sans danger, avec portes du large grandes ouvertes devant eux. L'endroit choisi devra réunir les avantages d’un port d'été à ceux d’un port d'hiver, être à proximité d’un groupe de population et d’une assiette convenable à l'installation d'usines, de magasins et autres dépendances indispensables. Il importe aussi qu'il soit peu éloigné de la forêt, afin quel’établissement puisse s’y procurer du bois de chauffage et quelques pièces de bois de construction, au besoin.
M. Têtu, qui a étudié le terrain en vue de réaliser le projet de la chasse en steamer vous dira lui-même qu'il n’a trouvé que deux ports qui réunissent toutes les conditions précitées, et encore, l’un d’eux laisse-t-il quelque chose à désirer. 11 est toujours prêt à en exposer, discuter la position et les qualités économiques, du moment que des hommes sérieux lui proposeront de tenter l’entreprise. Le premier de ces ports, situé à 250 milles de Québec, est l'entrée de la rivière Pentecôte, la station centrale du télégraphe, qui compte une population de près de deux cents âmes. M. Côté, jeune prétre au caractère sympathique et dévoué, y a construit une chapelle et un presbytère, presqu'entièrement à ses frais pour en faire le centre de sa mission dont l’étendue se mesure par plus de cent milles de côtes. Les MM. Gagnon, de Québec, hommes intelligents et entreprenants y possèdent des scieries importantes au moyen desquelles ils exploitent les riches limites des profondeurs avec autant d’activité que de succès. L'année dernière, ils ont coupé et scié 35,000 billots dépinette de premier choix, qu’ils ont vendus de $22 à $28 du mille pieds. A la fois, commerçants, industriels et armateurs, les frères Gagnon, quoique relativement jeunes ont amassé une fort jolie fortune.