CHAPITRE VI
Kenitra et la vallée du Sebou
Colonisation. — Forêt de la Mamora. — Méhédya. — Kenitra. — Débouché du Gharb et de la vallée du Sebou. — Fermes européennes. — Mechra bel Ksiri. — Dar bel Hamri. — Petitjean. — Lotissement domanial.
Un des graves problèmes à l'heure actuelle au Maroc est celui des terres pour la colonisation. Certaines gens, ignorantes des conditions exactes de ce pays, arrivent avec l'idée de constituer de grosses propriétés de mille,, deux mille, trois mille hectares d'un seul tenant et s'étonnent qu'il ne soit pas possible d'en acquérir immédiatement. Or, d'une part il ne saturait être question de déposséder les indigènes et d'autre part ceux-ci, très attachés à leurs terres, ne désirent pas s'en défaire. Il faut donc se rendre compte que l'achat de terrains ne peut se faire que très difficilement, très lentement, après une prise de contact assez longue avec le pays, ses coutumes, les possibilités de ses diverses régions. On peut même dire qu'une propriété de mille hectares contigus est presque un maximum qui n'a été atteint et exceptionnellement dépassé que par de grandes sociétés et quel-
ques colons qu'après de patients efforts et un long séjour qui leur ont permis' d'agrandir peu à peu le domaine de moindre importance acquis tout d'abord. En outre il faut être extrêmement prudent pour les titres de propriété que les indigènes sont très habiles à falsifier. Le régime de rimmaitriculation donne, il est vrai, toutes garanties à cet égard, mais il n'est en vigueur que dans certaines zones et les opérations sont forcément assez longues, faute du personnel nécessaire, agents et géomètres. (( Il en faudrait trois cents au Maroc, s'écriait le général Lyautey. J'en ai eu dix pendant toute la guerre et Dieu sait avec quelles difficultés ! Une seule solution était : former ces agents nous-mêmes : c'est ce que nous faisons ». Et de fait, avec l'esprit de décision qu'il apporte en toutes choses, il a créé une école de géomètres à Casablanca, sous la direction d'un officier du génie
D'autres personnes au contraire, mal renseignées ou plutôt n'ayant pas pris la peine de se renseigner, réclament des concessions. Elles ne savent pas sans doute que le Maroc est pays de protectorat, que toute terre a un propriétaire et qu'on ne peut acquérir que par achat direct ou par voie d'adjudication. Certains terrains même, comme les biens habous, ne peuvent pas être vendus, ne peuvent qu'être loués. Pour les biens maghzen qui jusqu'à présent n'étaient l'objet que de locations à long terme, l'administration a pu enfin entrer dans la voie de cession de terres domaniales. Il ne s'agit que de petites superficies, car l'administration ne peut aliéner que des immeubles de propriété régulièrement établie et
&ENITRA ET LA VALLEE DU SEJ ij5
parmi les terres de culture faisant partie du domaine privé de l'État, dont il ne faut pas du reste s'exagérer l'importance, beaucoup ne sont pas encore délimitées. Restent les terres des tribus qui dans certains cas dépassent les besoins de celles-ci. Le Protectorat, dans le but d 'encourager la colonisation, va! en favoriser la vente « après constitution des djemaas qui représenteront la possession de tous les biens collectifs indigènes et qui ne pourront vendre qu'à l'État, lequel rétrocédera ensuite les terres aux colons sans bénéfice ».
La petite colonisation ne peut se faire qu'aux alentours d'un centre urbain et près des voies de chemin de fer. Adonnée au jardinage et aux cultures maraîchères, il lui faut un marché ouvert en permanence à ses produits, fruits, légumes, produits de la basse-cour, de l'apiculture. Ces petites exploitations peuvent aussi être réservées aux artisans collaborateurs indispensables du colon, forgerons-charrons, menuisiers-charpentiers maçons, qui pourront trouver dans leur mise en valeur des ressources accessoires venant s'ajouter aux bénéfices de leurs métiers. C'est dans cet esprit que l'administration a mis en vente un certain nombre de lotissements de vingt à trente hectares situés près des centres de Meknès, de Kenitra, de Rabat, de Bou Znika. Ils sont vendus par tirage au sort entre les demandeurs et payables par annuités. Un cahier des charges particulier à chaque lotissement oblige le colon à certaines conditions de mise en valeur.
La moyenne colonisation peut s'étendre plus à l'intérieur et comprendre des propriétés de cent à quatre cents
hectares consacrées à la culture des céréales et à l'élevage. Certains colons possédant un capital restreint mais suffisant pour créer une exploitation ne peuvent souvent pas supporter la perte de temps qu'entraînent toujours les négociations d'achat aux indigènes. C'est en faveur de ceux-ci que le Protectorat a décidé de morceler en lots d'une superficie variant de deux cents à quatre cents hectares celles des propriétés domaniales qui, par la qualité de leur sol et leur situation, se prêtent à la culture directe par le colon. On a tâché, autant que possible, de les grouper autour d'un centre qui peu à peu deviendra un bourg doté d'un bureau de poste, d'une école, d'une infirmerie, d'un poste de police. L'attribution est faite également par tirage au sort et les acquéreurs ont la faculté de se libérer du prix d'achat en'dix annuités égales et consécutives. Ils sont par contre tenus de mettre leurs terres en valeur et d'y construire des bâtiments d'exploitation en rapport avec l'importance de la propriété. On estime pour la mise en valeur d'une ferme de 300 hectares, une disponibilité minimum de cinquante mille francs environ pour un cultivateur de profession assurant lui-même l'exploitation. Les compétiteurs doivent posséder les capacités professionnelles et les moyens financiers suffisants. En outre, ils doivent justifier des conditions suivantes : être majeurs et jouir de leurs droits civils et politiques ; ne pas posséder au Maroc de propriétés d'une superficie excédant celle d'une exploitation de moyenne importance; prendre l'engagement de s'installer eux-mêmes sur la propriété vendue dans le délai d'un an à dater de la vente ou, à
défaut, d'y installer dans le même délai une famille de colons.Les demandeurs s'engageant à s'installer personnellement bénéficient de la priorité lors du tirage au sort. 25 p. 100 des lots sont réservés aux mutilés de guerre; 50 p. 100 aux colons déjà installés au Maroc depuis deux ans et qui n'ont pu s'y créer d'intérêts agricoles; 25 p. 100 aux autres demandeurs.
Quant à la grande colonisation, elle ne s'adresse qu'à de grosses sociétés et à des capitalistes importants. Il lui faut en effet des superficies assez considérables de bonnes terres dont le prix d'achat esf toujours élevé. Obligées naturellement de se placer assez loin des centres urbains les grandes fermes européennes doivent ne compter que sur elles-mêmes, par conséquent prévoir une installation complète et se munir aussi d'un gros matériel de culture qui représente des dépenses très onéreuses. Mais la création de pareilles organisations est un bienfait pour le pays dont il assure le développement et, en dépit de certains esprits chagrins, il faut souhaiter d'en voir grossir le nombre. Comme le disait le Directeur de l'Agriculture : « La ferme française est mieux encore qu'un centre d'attractions instructives et elle représente ainsi, dans la solitude du bled, un foyer de bonté et d'humanité dont les malheureux khammès connaissent et apprécient la vertu bienfaisante en année de misère et d'épidémie. » L'Administration n'a donc pas négligé cette grande colonisation et cette année même elle a mis en vente deux grands domaines l'un sis à cinquante kilomètres de Mazagan sur la rive gauche de l'Oum er Rebia d'une contenance de 707 hectares environ, l'autre à
huit kilomètres environ au N.-E. de Fès d'une superficie de 1 106 hectares environ. L'aliénation se fait aux enchères restreintes avec soumission sous pli cacheté sur prix de mise aux enchères aussi voisin que possible de la valeur fixée par une commission d'expertise. Ne sont admises à l'adjudication que Tes personnes pouvant justifier des moyens techniques et financiers nécessaires pour l'accomplissement, dans les délais, voulus, des clauses de mise en valeur imposées par le cahier des charges.
Dans la région de Rabat, il s'est formé trois grands courants de colonisation. L'un vers le pays Zaer, l'autre vers Tiflet et le pays Zemmour, région boisée et accidentée où l'on ne pourra pénétrer que peu à peu et avec beaucoup de prudence et enfin le plus important et le plus ancien vers le Nord par Kenitra se dédoublant vers le Gharb autour de Mechra bel Ksiri, El Arba et Arbaoua près de la zone espagnole et vers la grande plaine des Béni Ahsen autour de Dar bel Hamri et de Petit jean. Dans la banlieue même de Rabat qui couvre 74.000 hectares environ, près de 14 000 hectares ont été achetés par des colons. Entre Temara et Mançouriah s'échelonnent 37 fermes construites et 72 propriétés appartenant à des Européens. Une dizaine sont pourvues d'un outillage complet, les autres arrêtées dans leur essor par l'état de guerre sont en formation. L'importance de ces propriétés varie de 60 à 900 hectares, consacrés à la culture de céréales et à l'élevage, en particulier l'élevage de porcs qui rapporte d'intéressants revenus. Un premier vignoble de 30 hec-j
tares a été créé non loin de Rabat, un autre de 15 hectares à Bou Znika est en plein rapport et un troisième de 25 hectares est en plantation près de l'oued Iquem.
Entre Rabat et Kenitra la distance n'est que de trente kilomètres. La route et la voie du chemin de fer longent sur une partie de leur parcours la grande forêt de la Mamora qui s'étend sur une superficie de 137 ooo hectares, comprise entre cette route et la route de Rabat à Meknès par Tiflet qui est sur le point d'être achevée. C'est une immense forêt de plaine à une altitude variant de 150 à 250 mètres sur des sables pliocènes profonds et humides. Nous l'avons parcourue en tous sens en automobile en compagnie d'un officier du Service des eaux et forêts, visitant les charbonnières, les plus beaux taillis, nous arrêtant aux maisons forestières, écoutant les renseignements qui nous étaient obligeamment fournis sur l'exploitation de cette forêt appelée à devenir dans quelques années d'un très beau rapport pour l'État. Cette promenade est très facile grâce au système de tranchées garde-feu de 20 à 30 mètres de large débroussaillées et dessouchées qui forment un réseau à milles rectangulaires s'étendant sur une longueur de 400 kilomètres. Sauf dans la partie occidentale qui est en taillis, la forêt, où le sous-bois est presque totalement inexistant, a l'aspect d'une futaie dont les arbres ont en moyenne 1 m. 20 à 1 m. 50 de circonférence sur 8 à 12 mètres de hauteur. Les peuplements sont réguliers et homogènes comprenant du chêne-liège auquel se trouve souvent mélangé le poirier sauvage. Le port des arbres est élancé et
rectiligne, ce qui facilite beaucoup l'enlèvement de l'écorce et le climat atlantique rend ce chêne-liège extrêmement vigoureux. Le développement, nous dit-on, est deux fois plus rapide qu'en Algérie et la circonférence de 2 m. 50 à hauteur d'homme est couramment atteinte vers l'âge de cinquante-cinq à soixante ans, ce qui permet l'exploitation vers vingt-cinq ans, la dimension d'exploitabilité correspondant à une circonférence de 70 centimètres. Le liège de seconde pousse atteint l'épaisseur marchande de 30 centimètres huit ans après le démasclage, soit quatre ou cinq ans plus tôt que dans le Midi de la France, en Algérie ou en Tunisie.
Tandis que le poirier sauvage fournit du très bon bois utilisé dans la menuiserie et l'ébénisterie, le bois du chêne-liège n'est employé que pour la fabrication du charbon. Les charbonniers de Rabat et de Salé ne se faisaient pas faute de s'en servir, même de façon abusive, et ils abattaient sans aucun discernement les plus beaux peuplements. De fréquents incendies avaient fortement ralenti la végétation, tué beaucoup de jeunes plants, et fin avril 1914, époque à laquelle le Service des Eaux et Forêts a pris en main l'exploitation de la Mamora, on estimait à près de 2 millions les dégâts commis pendant les douze mois précédents. Aussi "décida-t-on de supprimer la fabrication libre du charbon ainsi que la récolte de l'écorce à tan. Dix groupes de maisons forestières ont été installés, une protection efficace contre l'incendie organisée en même temps qu'on poursuivait des travaux de recèpage sur les arbres écorcés par les indigènes et dépérissants. On calcule une moyenne de
60 arbres exploitables à l'hectare à raison de 15 kilogrammes de liège de reproduction par arbre. De 6 000 arbres exploités en 191 4 on est passé à 201 000 en 1918. On sait que pour le liège de reproduction ou liège femelle qui est le véritable liège de commerce il faut huit années avant que l'écorce se reproduise à l'épaisseur marchande. Quant au liège mâle, écorce crevassée peu élastique, qui représente une valeur dix fois inférieure à celle du liège femelle, il est utilisable dans quelques industries. Broyé mécaniquement, il peut être employé pour l'emballage des fruits et des légumes. Réduit en poudre et mélangé à un agglomérat minéral, chaux, plâtre, ciment, ou végétal, brai, goudron, il sert à la fabrication de briques et de carreaux, matériaux très légers qui isolent du son et de la chaleur, ainsi qu'à la fabrication du linoléum. Et il semble qu'une usine de broyage de lièges mâles serait particulièrement intéressante à installer au port tout proche de Kenitra.
De formation récente Kenitra se trouve au fond d'une boucle du Sebou, l'Amnis magnincus et navigabilis de Pline, à 17 kilomètres de Méhédya, vieille petite place forte dominant l'embouchure du fleuve. Construite sur une colline escarpée s'élevant sur la rive gauche, Méhédya fut occupée en 1 5 1 5 par les Portugais qui ne purent s'y maintenir que fort peu de temps. D'après le P. Castellanos, dans son Historia de Marruecos, le roi don Manuel de Portugal envoya une forte armada de 200 voiles grandes et petites et quelques navires de Castille avec 8 000 hommes sous le commandement du général Antonio Norona, comte de Linarès. Partie de Lis-
bonne le 13 juin, elle arriva à l'embouchure du Sebou le 23 et les troupes se mirent aussitôt à construire une forteresse de bois qu'elles avaient apportée. Mais le sultan, averti, envoya son frère Moulay en Nacer, gouverneur de Meknès, avec 6 pièces d'artillerie, 30000 fantassins et 3.000 cavaliers et lui-même partit à la tête d'une armée innombrable. Après des pertes sérieuses, les Portugais durent se retirer le 10 août, ayant perdu 4000 hommes sans compter les prisonniers, laissant dans le Sebou plus de IOO barques détruites ou échouées. Et Léon l'Africain raconte : « Les navires furent brûlés, et l'artillerie alla en fous, avec un si grand carnage de chrétiens, que la mer en retint couleur vermeille par l'espace de troys jours ». Méhédya resta au pouvoir des Marocains jusqu'en 161 7 où une forte expédition envoyée par le roi d'Espagne Philippe III réussit à s'en saisir. Les Espagnols construisirent un fortin sur le sommet de la colline et la1 petite ville entourée complètement d'une muraille put résister à de nombreux sièges. Les attaques se renouvelaient presque tous les jours et, mal ravitaillée, la garnison finit par être considérablement réduite par les maladies. Aussi, lorsqu'en avril 1681 le sultan vint lui-même donner l'assaut, le gouverneur ne put-il qu'opposer une défense héroïque et finalement il dut accepter de conclure un traité. Suivi de ses six capitaines, il alla saluer le sultan et celui-ci « leur mit la main sur la tête et leur commanda de faire prendre à leurs soldats tout ce qui leur appartenait et de les faire sortir dehors ». Maintenant la petite ville est morne et déserte. De l'an-
cienne enceinte tombée en ruines, il ne reste debout que la porte principale avec ses lourdes tours et à l'intérieur les murailles en partie écroulées du vieux palais laissent voir encore une petite porte délicatement sculptée et le patio orné sur ses quatre faces de précieuses colonnettes et de gracieux nids d'abeille.
La Direction des Mouvements du port de Méhédya- Kenitra y est installée et assure le Service de pilotage pour la traversée de la barre et pendant le trajet fluvial entre Méhédya et Kenitra. C'est ce point de Méhédya qui fut d'abord choisi comme base par le Service des Étapes en avril 191 1, au moment où fut entreprise la colonne de Fès. Mais, battu par les grands vents de l'Atlantique, oe port était médiocre et, lorsque l'étude du fleuve fit découvrir l'endroit de Kenitrai où l'on trouvait des fonds de six mètres sur une largeur de 250 mètres, on décida au printemps 191 2 de le prendre comme lieu de débarquement. Un premier petit appontement fut édifié de suite par Lai Marine et peu après un autre plus important était construit pair le Génie permettant à un navire de 1 500 tonnes de débarquer à quai. Les troupes occupèrent la kasbah située le long du fleuve, kasbah construite en 1892 sur les ordres du sultan Moulay Hassan pour abriter les caravanes trafiquant entre Salé et Fès et le9 protéger contre les attaques constantes de la pillarde tribu des Zemmour. Le nom El Kenitra désignait un « petit pont » traversant l'oued Fouarat qui se jette dans le Sebou à peu de distance de la kasbah. Dès la an de l'année un embryon de ville presque exclusivement militaire était en formation et au début de 191 3, le gêné-
rai Lyautey ouvrait le port au commerce tandis qu'au mois de juin il y organisait le Contrôle civil du Gharb. Entre temps, l'enseigne de vaisseau Le Dantec, chargé d'une mission d'études hydrographiques, reconnaissait le cours du Sebou et dès décembre 191 2 deux convois de l'Omnium remontaient l'oued jusqu'à Mechra bel Ksiri, situé à) 170 kilomètres de Kenitra, à 115 de Fès, à 80 de Lajrache, 50 d'El Ksar et à 130 de Tanger. Un chemin de fer militaire à voie étroite reliait Kenitra à Salé et à Dar bel Hamri prolongé par la suite vers Meknès et Fès. Le développement de la petite ville s'af armant de jour en jour, un chef des Services Municipaux était nommé en mai 1914, tandis qu'on créait un budget spécial urbain. La guerre apportait un essor nouveau à Kenitra grâce aux soins du Protectorat de dériver sur ce port toutes les marchandises destinées aux grandes villes de Meknès et de Fès et qui jusqu'alors passaient par Larache en zone espagnole. Les caravanes prirent rapidement l'habitude de ce nouvel itinéraire qui leur évitait la traversée du Sebou à Mechra/ bel Ksiri, c'est-à-dire la perte d'un jour de temps, et un centre indigène fut organisé à l'est de la kasbah au delà de la ville militaire, où les gros négociants de la capitale du Nord envoyèrent s'installer leurs représentants pour leur servir de transitaires. Les Européens affluaient aussi, colons, commerçants, entrepreneurs, artisans, venaient s'établir sur les 240 lots à bâtir que l'administration avait mis en vente aux enchères dès 191 3. Par arrêté du 23 décembre 1914, une Commission municipale était instituée, comprenant cinq membres, tous notables de la ville, quatre Européens et
Kenitra. — Le port
Mehedya. — Porte de la Kasbah
un indigène, nombre porté à six Européens à partir du Ier janvier 1916. Au Ier janvier 1918, la population se montait à un total de 3 .360 habitants, dont 2 000 indigènes musulmans, 23 israélites, 860 Français et 477 Européens d'autres nationalités, principalement des Espagnols.
Pour rendre les services qu'on attendait de lui, le port avait besoin d'être amélioré. Aux deux petits appontements du début, on avait ajouté un troisième débarcadère établi à l'aide de deux chalands accouplés et construit des magasins. Mais c'était insuffisant. D'une part, il fallait augmenter les aménagements intérieurs pour faciliter les opérations des navires auxquels le port était déjà accessible, d'autre part, il fallait améliorer les seuils pour permettre l'entrée à des navires de plus fort cailage. Un projet de quai en béton armé fut mis en adjudication et les travaux commencèrent en avril 1916. Placé immédiatement à l'aval de la kasbah, il mesure 250 mètres de longueur et les profondeurs à son pied atteignent 4 mètres à basse mer. Il comporte des plaques d'ancrage en béton armé noyées dans le remblai qui est fait de trois tranches successives, la première en moellons, la seconde en sable aggloméré, Lai dernière en sable de dunes. Les terre-pleins ont une largeur moyenne de 50 mètres sur lesquels aboutissent les larges voies qui desservent la ville de Kenitra et où arriveront plus tard les voies de quai se raccordant h la gare maritime prévue plus en amont. Ces installations pourront prendre facilement plus d'extension lorsque l'augmentation du trafic en fera sentir le besoin. D'ailleurs le cahier des
charges de la Société concessionnaire des ports de Méhédya-Kenitra et Rabat-Salé prévoit le prolongement sur 100 mètres de ce quai avec aménagement de terre- pleins et voies d'accès à l'arrière du susdit prolongement.
Quant au dérasement du seuil intérieur il sera poursuivi en même temps que celui de la barre d'entrée. Les travaux prévoient l'ouverture par dragages, tant sur la barre du Sebou que sur les seuils séparant Méhédya de Kenitra, d'un chenal ayant son plafond à 3 mètres audessous des plus basses mers, avec largeur de 100 mètres, portée à 125 mètres dans les courbes d'un rayon inférieur à 1000 mètres, et la construction, le long du chenal aménagé à la traversée de la barre, de deux jetées pour maintenir celui-ci constamment à ces largeur et profondeur. La jetée Sud doit développer 1 900 mètres de longueur et la jetée Nord 600 mètres. Elles seront convergentes comme à Rabat et enserreront une barre de 700 mètres de largeur.
Ces améliorations en assurant l'entrée permanente du fleuve à des bateaux d'un tonnage moyen ne manqueront pas d'augmenter sensiblement le trafic du port qui de 165 120 quintaux en 191 3 est passé à 625000 quintaux en 191 8. La valeur en francs, exportation et importation réunies, de 1 582696 en 191 3 atteignait la somme de 32 300.000 en 1918. Et dans ces chiffres n'entrent pas les importations faites pour les différents services militaires qui ont été considérables. Les seules compagnies qui fréquentent ce port sont la Compagnie Paquet de Marseille et la Compagnie Mazella d'Oran. Il serait intéressant que les armateurs se préoccupent de cons-
KENITRA Êî LA VALLÉE DU SEBOU 14/
truire pour ce service des petits vapeurs d'un modèle spécial, larges et plats, d'un tirant d'eau ne dépassant pas 3 m. 10 en chargement, d'une longueur moyenne de 60 mètres pour leur permettre d'évoluer aisément dans les courbes très prononcées du fleuve, jaugeant 700 à 800 tonnes et d'une vitesse de 10 à 12 nœuds. Il faudrait aussi qu'on puisse compter sur plus de régularité dans les dépaarts et qu'en même temps quelques-uns de ces navires soient aménagés pour passagers qui dans beaucoup de cas seraient heureux de profiter du débarquement facile fait à quai.
Centre d'une région extrêmement fertile, débouché du Gharb et de la plaine des Béni Ahsen, desservant les zones importantes de Mecknès et de Fès, Kenitra semble appelé à un bel avenir et il mériterait de porter plus tard le nom de son créateur, Lyauteyville, lorsque son développement aura pris une importance digne du grand administrateur et du sage politique auquel la France est redevable du Maroc. Mais on ne doit pas se dissimula que les destinées de Kenitra qui apparaissent si brillantes peuvent être transformées au cas d'un changement dans le régime politique de Tanger qui, devenu port français et desservi par le Tanger-Fès, lui enlèvera certainement une bonne partie de ses marchandises. Le danger serait encore plus grand si, par suite des circonstances qui ne sont pas impossibles à entrevoir, toute la partie atlantique de La zone espagnole devenait zone française, car alors toute la région du Gharb au nord du Sebou échapperait à Kenitra ayant avantage à se servir de Larache. De toute façon, s'il ne
devient pas le port important que sa situation actuellement lui donne le droit d'espérer être un jour, si des rivalités nouvelles viennent diminuer son essor, Kenitra aura toujours un traîne suffisant, assuré par l'exportation des porcs et des céréales des Béni Ahsen, des bois et des lièges de la Mamora, et l'importation des marchandises lourdes, machines agricoles et engrais, qui auront intérêt à emprunter la voie maritime et fluviale.
Quant à la ville elle-même, un laps de six années a transformé le village de baraques de bois posées sur le sable en une coquette petite cité bien dessinée, traversée par de larges aivenues plantées d'arbres et des rues empierrées dont le développement s'étend sur près de 20 kilomètres. Un joli petit jardin a été aménagé en bordure du boulevard Capitaine-Petitjean partant de la kasbah où cet officier tenait garnison en avril 191 1 et non loin de laquelle il avait été tué en se portant à la rencontre d'un parti de pillards. Près de là, quelques boutiques proprement installées constituent le marché pour les produits d'alimentation. De nombreuses constructions se sont élevées de toutes parts, hôtels, agences de banques, maisons de commerce, entrepôts, ateliers et les vastes halls de la Société des Magasins Généraux de Kenitra et du Nord Marocain. Sur lai pente de la colline qui domine la ville en allant vers la forêt de gracieuses petites villas ont été construites par un entrepreneur pour servir de maisons d'habitation avec de l'eau sous pression et, pour chaque logement, un jardin de 800 mètres carrés. Tout au sommet s'élèvent des immeubles spacieux destinés aux Services Municipaux avec les Bureaux
régionaux du Contrôle qui y seront certes plus à l'aise que dans la vieille kasbah qu'ils vont abandonner. Celle-ci doit être mise aux enchères et, lors de notre passage, il était question qu'un important groupement oranais avait l'intention de l'acquérir pour y installer un moulin à grand rendement auquel s'adjoindraient quelques industries annexes. On parlait aussi de l'établissement d'un frigorifique. Jusqu'à présent, au point de vue industriel, il n'y a que deux petites minoteries à faible rendement de 10 à 15 quintaux pair jour, deux fabriques d'eaux gazeuses, trois briqueteries et deux scieries. Quant aux transports fluviaux, ils sont assurés par deux Compagnies, la Société Lyonnaise d'Études au Maroc qui utilise 2 remorqueurs et 5 chalands et l'Omnium de transports au Maroc par le Sebou qui dispose d'un porteur, de 6 remorqueurs et d'une quinzaine de chalands de 15 à 20 tonnes. Il fawt trois jours pour remonter le fleuve jusqu'à Mechra bel Ksiri et un jour et demi, deux jours pour la descente. Le porteur de l'Omnium long de 30 mètres, calant I m. 60 sous 50 tonnes, fait pendant tout l'hiver la montée en deux jours et la descende en dix heures.
Quelques colons sont venus s'établir à Kenitra et dans les environs. La Société des Vignobles du Sebou formée par la Compagnie Marocaine en association avec un viticulteur d'Algérie possède à proximité un vignoble de 40 hectares, le premier qui ait été créé au Maroc. Il aurait produit, dit-on, en une seule année, en 1916, un rapport de 100000 francs. Dans la ville même un lotissement maraîcher sur un terrain domanial a per-
mis d'attribuer une vingtaine de lots de deux hectares environ par voie de location avec promesse de vente aux demandeurs de nationalité française et résidant à Kenitra. Ces lots étaient classés en deux catégories. Pour ceux de la première, le prix de location était fixé à 7 f r. 50 par hectare et par an, le prix de vente à 1 50 fr. ; pour ceux de la seconde, les prix étaient respectivement de 2 fr. 50 et de 50 francs. Les locataires étaient astreints à certaines obligations de mise en valeur, en outre, toute sous-location leur était formellement interdite à moins de motifs justifiés et après autorisation préalable de l'Administration.
La circonscription de Kenitra a une superficie d'environ 45 000 hectares et comprend une population indigène de 25 000 âmes. Les chefs de tente, propriétaires ou détenteurs de terres, sont au nombre de 4000 environ. La propriété est très morcelée et il est rare d'en trouver plus de 100 hectares d'un seul tenant. Les indigènes d'ailleurs ne veulent pas se dessaisir de leurs terres et l'association est à peu près le seul moyen employé par les colons pour faire de la culture sur une assez grande échelle, d'autant plus que les acquisitions de terrains sont presque toujours cause de litiges. La plupart des terres vendues dafns la vallée du Sebou appartenaient aux indigènes du Gharb. Chassés par les Béni Ahsen, les premiers, faute de titres pour rentrer en possession de ces terres, les cédèrent aux Européens qui durent entrer en discussion avec les Béni Ahsen occupants. D'où des procès continuels. C'est à l'Est vers Dar bel Hamri et surtout au Nord vers Mechra bel
Ksiri et au delà du Sebou vers El Arbal du Gharb et Arbaoua que se sont portés les colons importants, que se sont installées les belles fermes européennes au moins égales et dans certains cas supérieures aux fermes tant vantées de la Chaouïa, presque toutes exploitées par colonisation directe. En 191 7, il n'y avait pas moins de 32 de ces exploitations dans la région de Mechra bel Ksiri, presque côte à côte, dirigées pair de vrais colons, de vrais agriculteurs, vivant là avec leurs familles, travaillant dans des installations qu'ils ont faites aussi complètes que possible, munies de l' outil Laige le plus perfectionné, capitalistes surveillant eux-mêmes leurs fermes, cultivateurs moins fortunés gérants de grandes Sociétés qui les intéressent aux bénéfices de la propriété qu'ils administrent. La majorité ont une superficie variant entre 200, 400 et 500 nectaires. Certaines sont particulièrement importantes atteignant 1 .000, 1 400, 1 600 hectares. Deux arrivent jusqu'à 2 000 et 2200, cette dernière comptant comme cheptel 230 bovins, 600 moutons, 165 porcs. *
Tout le pays est traversé par le Sebou et ses affluents, l'oued Rdom et l'oued Beth, qui y aboutissent à travers la: merdja des Béni Ahsen au Sud constitue une vaste plaine d'alluvions remarquablement favorisée pour la culture des céréales, blé et orge, extrêmement riche malgré sa consistance argileuse, fertilisée par les épaisses couches d'humus que les inondations ont apportées là pendant des siècles. Dahs, terres blanches argilo-calcaires très propres à la culture, et « tirs » s'étendent le long du fleuve, sur la rive droite suivant une bande
variant de 3 à 8 mètres de large, laissant au nord la région des terres légères, sablonneuses et pauvres en acide phosphorique, utilisées comme paccages autour de Souq el Arba, sur la rive gauche jusqu'à la merdja des Béni Ahsen.
Ces merdjas ou marais sont caractéristiques de La région. Ne pouvant atteindre le Sebou par suite des dépôts de limon qui surélèvent ses berges s certains affluents s'épandent dans la plaine et forment ces marais qui couvrent plusieurs centaines, parfois plusieurs milliers d'hectares et qui sont à peu près à sec pendant l'été. On se préoccupe beaucoup de l'assèchement de ces merdjas qui rendrait à la colonisation une quantité de très bonnes terres de culture et en même temps assainirait cette région. Mais ce sont d'immenses travaux qui réclament des études très précises et entraînent d'énormes dépenses. C'est là, sur les contours extérieurs de ces merdjas, que se trouvent les vastes pâturages subsistant pendant les chaleurs grâce aux nombreux petits canaux par lesquels le Sebou sortant de son lit dévale vers les merdjas en leur fournissant de grosses masses d'eau dont la saison sèche assure peu à peu l'évaporation. Ces canaux très abondants pendant l'hiver sont presque secs pendant l'été. Ils restent néanmoins verdoyants, l'eau traversant la couche perméable pour s'écouler sur le fond d'airgile et en creusant des puits de distance en distance on a toujours de l'eau. Il y a là d'importantes prairies naturelles où les bestiaux si renommés de la région trouvent à pâturer pendant les saisons les plus sèches et dont les colons fauchent le
foin et le pressent pour le vendre à l'Intendance. En 191 7, la circonscription de Mechra bel Ksiri a fourni à celle-ci 20.000 quintaux de foin provenant de prairies naturelles dont la composition était la suivante : Graminées : proportions trois quarts (raygrass, folle avoine, agrostis, dactyles) ; légumineuses dans la proportion d'un quart (trèfle, lupuline) ; comme plantes diverses : chardon et asphodèle, et en bordure du Sebou : joncs et carex. Il serait intéressant, semble-t-il, de créer là des luzernières et de constituer des réserves de foin pour parer à des .années de très forte sécheresse.
Jadis la culture du coton était assez répandue dans cette région, mais le manque de semence, l'inexpérience des indigènes à donner des soins aux plants, l'insécurité dans laquelle ceux-ci vivaient avant l'arrivée de nos troupes avaient fait délaisser peu à peu cette culture. Des essais ont été tentés par l'Administration et par des particuliers. Faits sans irrigation, ils n'ont donné que de médiocres résultats. Sans doute ceux-ci deviendrontils plus intéressants lorsqu'une puissante irrigation sera possible avec les eaux du Sebou dès qu'on aura trouvé le moyen pratique d'élever celles-ci sur les berges. Pour la betterave à sucre, l'heureuse réussite obtenue par une ferme privée va encourager certaines Sociétés agricoles possédant des propriétés dans cette région à faire des essais portant sur de plus vastes superficies.
De 18000 nectaires en 1914, les superficies labourées sont passées à 41 000 en 1916, dans la seule circonscription de Mechra bel Ksiri. Pour l'année 191 6, la quantité de blé produit était de 123 500 quintaux, celle d'orge
de 82 500. Peur l'élevage, le tertib de 1916 indiquait également poux cette seule circonscription, sans tenir compte des riches régions d'élevage des circonscriptions voisines : chevaux, 3900; mulets, 600; ânes, 3 700; bœufs, 16 100; veaux et génisses, 6 400; moutons, 87300; chèvres, 1 200; et chez les éleveurs européens, 9600 porcs.
Les terres sont naturellement d'un prix assez élevé : les tirs valent de 200 à 3oo francs l'hectare, les dahs et hamri de 100 à 150 et les terres sablonneuses, les remet, de 50 à 80 francs. Il est d'ailleurs assez difficile d'en trouver parmi les terres melk ou particulières, les seules qui soient aliénables, parce que les indigènes, certains grâce à la paix que nous leur avons apportée de récolter leurs moissons, ont cultivé de grands espaces dont ils ne s'occupaient pas auparavant. Toutefois les dispositions prises pour livrer à la colonisation les terres collectives des tribus qui seraient en excédent de leurs besoins permettent d'envisager la possibilité d'opérations immobilières intéressantes bien que ne devant pas vraisemblablement porter sur de très grandes étendues.
La plupart des colons installés dans cette région peuvent, grâce à l'excellente qualité des terres et à la nature du sol plat et uni, faire de la culture directe en' employant les méthodes les plus perfectionnées. C'est d'ailleurs cette culture directe qui est la seule réellement productive et qui met les terrains complètement en valeur, car « résigné aux caprices d'un climat qui dispense la famine comme l'abondance, désarmé devant les grands fléaux, contemplatif et fataliste, l'indigène
vit en pasteur de troupeaux ou disperse ses efforts dans une culture extensive dont il ne se départira jamais de lui-même, faute d'initiative et de moyens ». Toutefois, le colon qui débutera aura intérêt, pour se mettre au courants à cultiver une partie de ses terres en association avec les indigènes. Le mode le plus employé est celui de l'exploitation par khammas, c'est-à-dire que le propriétaire fournit la terre, les animaux, les charrues et la semence et le khammas perçoit pour son travail au début de l'année agricole 3 douros, 2 mouds de blé (dans le Gharb le moud vaut 8 décalitres tandis que chez les Béni Ahsen il n'en vaut que 4), un moud d'orge et reçoit le cinquième des récoltes. D'après un autre mode, l'une des parties fournit la terre et le travail, l'autre les animaux, et les frais et les récoltes sont partagés par moitié. Quant à la location, elle se fait pour l'année agricole, de fin septembre à août, par zoitidja, c'est-à-dire la superficie de terrain que peut cultiver une charrue pendant l'époque des travaux. Soit qu'il s'agît d'une charrue d'ânes, de bœufs, de mulets ou de chevaux, il faut calculer entre six et dix hectares et le prix varie entre 40 et 60 francs La zouidja. Pour l'élevage, l'association consiste à acheter du bétail jeune de 18 mois à deux ans et à le remettre à des indigène sûrs qui gardent le troupeau en échange du quart du bénéfice.
Mechra bel Ksiri est devenu le grand centre de toute cette région. Placé au croisement de la' voie fluviale du Sebou et de la future voie ferrée du Tanger-Fès, il jouit d'une situation privilégiée comme lieu d'échange et entrepôt d'approvisionnement. Le service de l'Inten-
dance y a créé vn centre d'achat de céréales qui affluent de= Béni Ahsen, de la.' région d'Arbaoua et d'Ain Defaîi et à l'époque de la vente des laines et des peaux, en mai, juin, juillet, août, il y envoie une Commission spéciale d'achat de laines. Chaque année un grand concours de primes à l'élevage attire de nombreux animaux et une foule de plus en plus grande d'indigènes, qui, d'abord étonnés par les libéralités de l'Administration, en ont vite saisi l'intérêt et se sont peu à peu habitués à conduire leurs juments aux dépôts de remonte installés l'un à Souk el Arb^' pour le Gharb, l'autre à Dar Gueddari pour les Béni Ahsen. Le marché a lieu le lundi. Ce jour-là tous les caïds sont rassemblés au bureau de renseignements pour permettre de régler tous les litiges et le Cadi tient des audiences spéciales pour les affaires où des colons sont mêlés.
Ce qui manque encore à cette région, c'est un système de routes cylindrées carrossables en toute saison, car pendant l'hiver certaines pistes qui traversent des terres grasses et argileuses sont absbolument impraticables aux automobiles et aux grosses voitures. La grande piste Tanger-Fès passant par El Ksar, Arbaoua, Souk el Arba, franchit le Sebou à Mechra bel Ksiri et bifurque à Souk el Jemaa sur Meknès par Petitjean et sur Fès. La piste Larache-Fès emprunte le même itinéraire à partir de Souk el Arba en venant de Lalla Mimouna. Deux bacs gérés par des Européens permettent en toute saison la traversée du fleuve aux automobilistes et aux grosses voitures, en attendant le pont qui sera1 construit pour le passage de la grande route et de la voie ferrée Tanger-
Fès. Pendant l'hiver les indigènes se servent pour passer d'une rive à l'autre bêtes et gens de mahadias, sortes de nacelles formées par des paquets de joncs attachés entre eux et garnies sur les côtés d'outrés gonflées, à la fois légères et solides et ne chavirant pas.
Mechra bel Ksiri est relié directement à Kenitra par la piste de Sidi Yahia passant par Lalla Ito et Dar Gueddari où elle franchit l'oued Beth, mais 4 à 5 kilomètres de sable rendent celle-ci très dure pour les voitures lourdes. Une autre piste contournant laimerdja des Béni Ahsen se dirige vers Dar bel Hamri. Mechra bel Ksiri se trouve également être le point de départ de la grande piste maghzen vers Ouezzan, à cinquante kilomètres de distance. Complètement aménagée dans toute la zone soumise, cette route nous ouvrira un jour prochain cette riche région. Un vaste système routier, retardé dans son exécution par les difficultés de se procurer du matériel d'entreprise, est projeté et sur beaucoup de points les routes sont déjà en construction : la route de Tanger - Fès par Ksiri et Petit jeam, la route Rabat-Tanger à laquelle Mechra sera relié sur Tanger par une route aboutissant à Souk el Arba et sur Rabat par une route qui passerait le long du Sebou sur la rive droite et arriverait à Souk et Tleta. Cette dernière serait extrêmement utile pour les différentes fermes européennes établies là qu'elle desservirait directement et en toute saison. Une autre route projetée doit longer la rive gauche du fleuve et servirait de débouché aux exploitations installées dans cette partie en suivant à peu près la piste actuelle qui relie Mechra à Si Allai Tazzi sur la route
de Kenitra à Rabat. Enfin une route directe, Mechra- Sidi Yahia, remplacera la piste actuelle et ira rejoindre à ce dernier point la route de Rabat-Meknès-Fès.
Au nord de Mechra quelques fermes s'échelonnent autour de Souk el Arba du Gharb, marché très important de bétail en voie de devenir, grâce à l'initiative d'un colon français établi là, un véritable centre agricole, et près d'Arbaoua, le plus septentrional de nos postes militaires de la zone française, perché sur une hauteur en face d'El Ksar en zone espagnole qu'il domine ainsi que l'oued Loukkos dont il n'est séparé que par' 2 kilomètres et demi de terrains couverts de riches vergers et de bouquets d'oliviers.
A titre d'indication, nous signalons une propriété domaniale dans cette circonscription d'Arbaoua mise en vente vers fin 1918. Il s'agissait de l'Adir de Guertit, d'une superficie approximative de 1 250 hectares, à 14 kilomètres environ à l'ouest de Souk el Arba entre l'oued M'da et l'oued Kihal son affluent. La vente avait lieu aux enchères entre les demandeurs agréés par l'Administration, sur mise à prix fixée sur la base de 75 fr. l'hectare, avec enchère de 1 000 francs au minimum. Le prix était payable en deux termes égaux, le premier exigible le jour de l'entrée en possession, le deuxième au bout de cinq années de jouissance portant intérêts à 5 p. 100. La propriété était composée de terres fortement argileuses, noires, compactes, plus maniables sur les rives plus élevées de l'oued M'da, marécageuses près de la grande merdja Marektane. Le sous-sol était argileux et profond. En année de pluviométrie;
moyenne les deux tiers environ de la superficie totale étaient cultivables toute l'année, le surplus constituant une partie marécageuse asséchée en été par simple évaporation. L'oued M'da conservant un filet d'eau même pendant la saison sèche pouvait être utilisé par le bétail à cette époque. Une nappe d'eau phréatique se trouve à 3 mètres environ. L'Adir de Guertit convient donc à la grande exploitation, aux cultures de céréales d'hiver et de printemps, à l'entretien d'un cheptel important et offre peu de difficultés de mise en valeur, n'exigeant ni défrichement ni dépierrement.
L'acquéreur devait s'engager : i° à exploiter suivant les méthodes européennes à l'exclusion des procédés de culture indigène;
2° Jusqu'à la délivrance de titre définitif, à ne pas sous-louer ou aliéner volontairement tout ou partie de l'immeuble vendu, et ce, à peine de nullité de la transaction incriminée et résiliation de la vente ;
3° A effectuer dans un délai de cinq ans, du jour de l'entrée en jouissance, une dépense de 150 francs par hectare, comme améliorations permanentes ainsi décomptées : la moitié (soit 75 francs par hectare) en constructions permanentes, en maçonnerie ou en pisé à la chaux, à l'usage d'habitation et d'exploitation (magasins, hangars, écuries, étables, bergeries, porcheries). L'autre moitié, en défrichement, forage de puits et agencements, fossés d'assainissement, digues en terre, chemins d'accès, plantations diverses. Lesdites plantations devront comprendre, à l'expiration de la cinquième année, 5.000 arbres au moins (tels que saules,
iGo AU MAROC
peupliers, eucalyptus, trembles au bord des oueds et canaux, en vue de l'assainissement des lieux) ;
4° Constituer un troupeau d'élevage dont l'effectif permanent devra, dès la an de la cinquième année, représenter une valeur d'au moins 50000 francs, ce troupeau pouvant être composé au gré de l'acquéreur, à l'exclusion toutefois des ovins ;
50 Entretenir en permanence sur l'exploitation un matériel agricole moderne (charrues, herses, lieuses, faucheuses, râcleuses, râteaux, presses à fourrage, batteuses, concasseuses, etc.), dont la valeur ne peut être inférieure à 40 francs par hectare;
6° L'acquéreur sera tenu, au moment de la réalisation du programme des travaux d'assainissement de la plaine du Sebou, de participer, le cas échéant, à ceux qui pourraient être entrepris sur sa propriété, en particulier pour l'ancien lit de l'oued Kihal. Cet engagement ne sera valable pour l'acquéreur que jusqu'à concurrence d'une somme de 25 francs par hectare intéressé aux travaux éventuels à entreprendre.
Il sera tenu de faire partie de toute association ou syndicat à créer éventuellement en vue des travaux d'assainissement de l'oued susvisé et de l'oued M'da.
Un autre centre important est Dar bel Hamri, sur la voie du chemin de fer militaire Salé-Fès, près de l'oued Beth au pied du Djebel Nador. Un poste y fut installé par nos troupes en 191 1 près du Dar bel Hamri, maison du caïd Bel Hamri bel Tdriss qui commandait autrefois à toutes les fractions des Béni Ahsen et qui avait fait construire cette habitation sur la rive droite de l'oued
îeth en face du Gué Les Fkarna. Un village s'est formé i aux environs de ce poste dès le commencement de 912, composé de baraques en bois ou en briques de rre séchées au soleil qu'habitent une centaine d'Euroéens commerçants ou employés à la station du chemin e fer. Celle-ci fut longtemps tête de ligne avant que la loie ferrée ne fut prolongée jusqu'à Meknès et plus tard jsqu'à Fès. Elle reste encore un centre important avec teliers de réparations et c'est là que doivent s'arrêter our passer la nuit les voyageurs qui prennent le train rdinaire au lieu de l'automotrice à places limitées faisant maintenant le trajet Sailé-Fès en une seule journée, l'est aussi le point de départ des nombreux charretiers lui font le transport de Dar bel Hamri à Meknès et à ■ es des céréales, foin et paille, amenés de la riche llaine des Béni Ahsen traversée par l'oued Rdom et l'oued Beth formant la limite des sables au Nord de la llamora. Renommée pour ses gratins, cette plaine l'est lussi pour ses moutons, car d'après l'avis des experts le la Commission d'achat de laines du Service de l' Intendance c'est dams la région des Béni Ahsen que l'on encontre les plus belles toisons du Nord du Maroc. Jarmi les trois catégories de Laines qu'on y trouve : boudia, urdighria, beldia, c'est Vaboudia, laine de prenière qualité, qui correspond à la majeure partie de la aine des Béni Ahsen. Les tirs y abondent avec une ouche minima de deux mètres et les hamri du côté de la nontagne dont la proximité assure un régime des pluies égulier et abondant. Le climat, tempéré pendant l'hirer, est très chaïud pendant l'été. Le marché très impor-
tant se tient le mercredi. Il est fréquenté par plus d 7000 indigènes et par les colons européens déjà assez nombreux installés sur leurs propriétés aux environs.
Une piste, et bientôt une route, relie Dar bel Hamri à Petitjean, à une trentaine de kilomètres, situé à peu de distance du coquet petit village indigène de Sidi Kacem pittoresquement campé sur la rive de l'oued Rdom, au dessus duquel brille dans le lointain, se détachant sur un fond de montagnes, une importante koubba toute blanche avec sa toiture de tuiles vertes. De fondation récente, ce centre semble appelé à un certain avenir. Entouré d'excellentes terres de culture, placé au croisement des routes Rabat-Fès et Tanger-Fès, avec un embranchement direct sur Meknès, il deviendra une des grandes stations du chemin de fer Tanger-Fès. Sur 70 lots à bâtir créés par le Service des Domaines en 1914, 60 ont été attribués dont une vingtaine sont construits ou en voie de construction. La petite ville, tracée d'après un plan très harmonieux tenant compte des développements futurs, s'élève au sommet d'une éminence pour s'allonger sur une pente très douce descendant vers la plaine. En haut les immeubles où sont installés les bureaux du Contrôle Civil précédés d'une vaste cour. Par devant une place spacieuse qui sera plantée d'arbres et garnie de parterres de fleurs, d'où partent en éventail de larges avenues coupées de rues parallèles. Déjà se dressent de gracieux bâtiments en style arabe auxquels on accède par un escalier donnant sur une galerie ouverte vers l'extérieur par une série d'arcatures supportées par des colonnettes ; le bureau des Postes et Télé-
I; graphes, une école, une infirmerie indigène. Il existe
l aussi plus loin un hôtel propret et confortable qu'on est
| tout surpris de rencontrer au milieu dé ce bled, en bor-
| dure de la grande route qui passe près de la future gare
du Tanger-Fès non loin de laquelle une des grandes
Sociétés de Casablanca a édifié une nouvelle usine de
fabrication de ciment.
On a cherché à attirer sur ce centre de colonisation des familles françaises qui s'implanteraient là, s'attatcheraient au sol, formeraient un groupement où vivrait un peu de l'âme française, où domineraient l'esprit et les fortes qualités de notre race. Pour cela, on a mis en vente en septembre 191 8 un premier secteur de 8 lots de ferme contigus au village : un premier lot de 180 hecr tares au prix de 200 francs l'hectare, trois de 200 hectares et quatre de 300 hectares au prix de 150 francs l'hectare, prix payables par 10 termes annuels successifs et égaux. Chaque demandeur n'a droit à l'attribution que d'un seul lot et les membres d'une même famille, père, mère, frères et sœurs, ne peuvent déposer qu'une seule demande au nom de l'un d'eux. C'est le tirage au sort qui détermine pour le choix des lots l'ordre de priorité des demandeurs classés en première et deuxième catégorie : ceux s'engageant à s'installer personnellement tirent au sort les premiers, puis viennent ceux s'engageant à installer à leur place une famille française. Un lotissement spécial doit être réservé à Petitjean à l'issue des hostilités pour les Français mobilisés ou prisonniers de guerre.
Il faut que l'Administration se montre très rigoureuse
pour le choix des demandeurs et aussi qu'elle se montre plus sévère, maintenant que l'état de guerre a disparu et avec lui certaines difficultés, pour exiger des adjudicataires des lots urbains qu'ils remplissent les conditions auxquelles ils sont tenus pour les constructions à édifier. Pour les lots de ferme, elle doit veiller strictement à ce que les terres soient réellement mises en valeur. De cette façon, avec l'apport d'énergies nouvelles, de volontés tendues vers le succès, Petitjean pourra se développer rapidement et puisse-t-il devenir le modèle de nombreux villages français, propres et gais, respirant le bien-être, qui seront plus tard des bourgs et des villes échelonnés de place en plate sur les mornes étendues de la campagne marocaine.