CHAPITRE V
Salé
Colonie romaine, — Ville actuelle. — La Medersa. — Ecole de Médecine. — Cité de corsaires. — République autonome. — Fanatisme religieux. — Aspect de la ville. — Cultures maraîchères. — Industries : nattes et broderies. — Ecole professionnelle et école-ouvroir.
« Si, comme le dit le R. P. Dan dans son Histoire de Barbarie et de ses corsaires, l'Antiquité donne du lustre à une ville et la rend recommandable, celle de Sajlé doit bien prendre part à cette gloire, puisque Ptolémée et Pline, auteurs .anciens et célèbres, en font mention sous le nom de Sala. » Les Phéniciens, en effet, s'établirent là vers 846 avant J.-C. et fondèrent un comptoir à un endroit appelé Koudis à cinq kilomètres environ de l'emplacement actuel. Quelques siècles plus tard, vers 145 avant J.-C, Koudis tombait entre les mains des Romains qui s'en servirent comme d'un grenier à blé.. Le fqih ben Ali, originaire de Salé et auteur d'une chronique de cette ville, explique que « pour honorer Seylla qui commandait Rome, Koudis devint Seylla Colona en Mauritanie Tingitane. » Un procurateur y représentait l'empe-
reur et concentrait entre ses mains tous les pouvoirs civils, militaires, judiciaires. Les Vandales s'en emparent au début du Ve siècle, ravagent et pillent toute la région aux alentours et ne laissent de Seylla que des ruines. Pendant plus de cent ans ils imposent leurs rudes lois à tout ce pays jusqu'à ce qu'ils soient à leur tour chassés par les Romains en 527 sous le règne de Justinien. Ceux-ci reconstruisent un temple, des maisons et redonnent à la ville une nouvelle prospérité, puis disparaissent définitivement devant l'invasion arabe en 670 sous les coups victorieux d'Obka ben Nafi.
La ville actuelle de Salé date du début du XIe siècle de notre ère. Elle fut bâtie par Achara, caïd des Béni Oummia au service de l'émir de Cordoue Ichan el Mouïdite el Amani. Envoyé par le sultan en Andalousie, il avait obtenu comme récompense de ses exploits le droit, à son retour du Maroc, de créer une ville sur le littoral. Il arriva « avec trois enfants, ses femmes, ses serviteurs, quelques richesses, » et avec l'aide de quelques berbères musulmans il bâtit une mosquée qui fut depuis détruite puis reconstruite, à l'emplacement de la grande mosquée actuelle dans le haut de la cité. Quelques maisons se groupèrent autour de cet édifice et bientôt une petite ville s'éleva entourée de remparts comprenant trois quartiers. Sous les Almoravides elle commence à déborder de ses murs et elle est dotée d'une seconde mosquée édifiée par ordre de Youcef ben Tachfin et dénommée Djema Echchaba à cause de ses « colonnes de marbre de couleur d'or dérobées aux ruines des monuments de Chella. » L'Almoha.'de Abd el Moumen s'en empare en 1132
rase ses remparts. Son fils Youcef apporte aux Slaouis les bienfaits de l'agriculture en faisant venir à Salé des tribus berbères de Bougie et de la Kabylie qui leur enseignent l'art de cultiver la terre et d'airroser les jardins. A son tour, Yacoub el Mançour, pendant qu'il construisait sa nouvelle cité de Rabat, fit bâtir une mosquée dans ]e quartier de Talaa, organisa un arsenal sur l'emplacement du Mellah actuel et relia les deux villes par un pont de pierres et de bois large de 10 mètres qui partait de Bab er Rih pour aboutir à Sidi Maikhlouf . Mohammed en Nacer continua la construction des remparts commencée sur le côté sud par Yacoub el Mançour et à laquelle celui-ci avait employé un nombre considérable de captifs ramenés d'Espagne en leur promettant la liberté dès que cet ouvrage serait terminé. La lutte engagée contre la prépondérance des Béni Merin ne lui permit pas de finir ces travaux et il dut laisser les remparts inachevés du côté de Rabat.
Cette époque Almohade avait été très heureuse pour la ville de Salé. Ses habitants avaient pu affirmer leur désir de tranquillité et leur goût pour l'étude. Aucun soldat ne fut pris dans leurs familles et celles-ci eurent la joie de voir les savants se donner rendez-vous dans leur cité que fréquentaient des cadis venus d'Espagne et de Fès. De nombreux jeunes gens accouraient de tous les pays étudier auprès de maîtres illustres et réputés par leur sainteté comme Sidi Bou Moussa Eddoukali, surnommé le Père des Malheureux, dont le tombeau situé sur le littoral à quelque distance de la ville attire chaque année des milliers de dévots pèlerins. C'est à cette
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époque que remonte la distinction en deux parties qui subsiste encore aujourd'hui, lai ville haute réservée aux demeures des notables et la ville basse où s'établirent les artisans et les commerçants avec leurs fondouks et leurs souqs.
En 1260, les troupes d'Alphonse X, roi de Castille, réussirent à s'emparer de Salé mais elles ne l'occupèrent que pendant 15 jours, obligées de se retirer devant l'attaque du roi de Fès, le sultan mérinide Yacoub ben Abd el Haqq. Celui-ci pleura, dit la chronique, « de voir que ces étrangers avaient pénétré à Salé par la partie de la ville laissée libre de remparts. » Il se hâta donc de terminer la construction du rempart faisant face à Rabat, ût élever un bordj, le Bordj des Larmes, et on dit que pour achever plus rapidement ces murailles il ne dédaigna pas de travailler lui-même. A la place de l'arsenal, il installa le Dair es Senaa, port de construction de barcasses. Un canal y amenait les eaux du fleuve dont une porte percée dans le rempart sud permettait l'écoulement lorsqu'on voulait assécher le bassin intérieur.
La Medersa fut l'œuvre du sultan Abou el Hassan. Passant par Salé vers le milieu du XIVe siècle, il fut frappé de l'essor intellectuel de cette ville considérée comme l'une des plus saintes du Maghreb et du nombre considérable d'étudiants venus y parfaire leur instruction dans les multiples zaouias qu'un auteur arabe comparait à un parterre de fleurs tant pour la suavité et la diversité de l'enseignement qu'on y professait, que par leur grand nombre. Il fit donc bâtir cette medersa à côté de la grande mosquée pour que tous ces étudiants venus
de l'étranger et généralement peu fortunés puissent y trouver un logement. Pendant 9 ans des artistes de Salé et d'autres venus de Fès travaillèrent à orner ce joyau qu'est la cour intérieure où coulait dans un petit bassin de marbre une eau limpide amenée des sources d'Ain Barca par une conduite de 15 kilomètres. Ils revêtirent de fines mosaïques en zellijs les colonnes et les murs qu'ils couvraient au-dessus d'inscriptions coraniques et d'arabesques sculptées dans le plâtre d'une originalité et d'une richesse incomparables. Les parties hautes du bâtiment et les corniches étaient en bois de cèdre, remarquablement sculptées. De chaque côté de la cour, encastrée dans la muraille, une grande plaque de marbre indiquait les nombreux immeubles dont les revenus étaient affectés à l'entretien des étudiants de la Medersa.
Puis le sultan Abou Inan Faris, fils d'Abou el Hassan, voulant compléter et étendre l'enseignement de l'Université de Salé, ût construire une école de médecine théorique et pratique sur l'emplacement du fondouk de l'huile. C'est la seule qui ait existé au Maroc. D'après le fqih Bnou El Khatib Selmani : « Cet hôpital avait été bâti solidement et aivec soin. Il était luxueux et comprenait un grand nombre de chambres destinées à hospitaliser les malades. L'eau y arrivait en abondance. » Professeurs et étudiants vivaient des libéralités du Maghzen, mais « lorsque la dynastie des Mérinides disparut et que les sultans devinrent plus pauvres ils supprimèrent les allocations, les appointements des professeurs et ne firent plus de cadeaux à l'établissement qui fut abandonné. Certaines parties s'écroulèrent et le ma-
ristan redevint ce qu'il était avant l'intervention d'Abou Inan, c'est-à-dire fondouk, » le fondouk Askour, près de la place du marché, dont seul un gracieux portique de bois finement sculpté et recouvert encore de quelques tuiles vertes vernissées rappelle l'importance de l'ancien édifice maghzen. C'est aussi à ce sultan qu'on doit la construction de la zaouia de Dar Nousaq où de nombreuses chambres étaient aménagées pour recevoir les pauvres, les étrangers sans demeure et les gens en voyage et dont il ne reste plus qu'une porte admirable d'une suprême élégance, située en dehors de la ville près de la Maison de Convalescence créée par Madame Lyautey.
Pendant plus d'un siècle Salé poursuit son existence paisible, faisant grand commerce avec les républiques de la Méditerranée, Pise, Gênes et Venise, les ports de l'Afrique du Nord, Tripoli, Tunis, Bougie, Ceuta, avec l'Espagne, la France et l'Angleterre, puis peu à peu elle tombe en décadence. Au début du XVIIe siècle les Maures chassés d'Espagne, venus se réfugier chez elle, lui donnent une nouvelle activité et lui font reprendre une nouvelle importance. Pleins de haine envers la nation qui les a expulsés d'un pays où ils se plaisaient, ceux-ci équipent de nombreux bateaux corsaires, parcourent les mers à la recherche de bateaux battant pavillon de l'Espagne dont ils veulent, pour se venger, ruiner le commerce. En réalité ils s'attaquent à tous les navires chrétiens, profitant de leur situation près du détroit de Gibraltar qui leur permettait « d'être toujours en embuscade pour aller à la rencontre des navires marchands qui passent du Ponant au Levant et de la mer
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Océane en la Méditerranée. » Salé redevenue opulente paie un large tribut au sultan auquel revient le dixième de toutes les prises faites sur les chrétiens aussi bien pour les marchandises que pour les captifs parmi lesquels il avait le droit de choisir ceux qui lui plairaient le plus. Mais, riche et forte, elle ne tarda pas à vouloir s'émanciper de cette domination. Les Andalous venus s'installer à Salé s'étaient vite imposés. Contrairement à ceux de Fès qui s'étaient rapidement fondus avec les habitants de la ville,ils s'étaient tenus à l'écart dominant le reste de la population par leur importance et le prestige que leur avaient acquis leur habileté et leurs richesses. Forts de leur crédit et de la crainte qu'ils inspirent, profitant de l'anarchie causée par les divisions régnant entre les fils du sultan, ils n'hésitent pas, en 1627, à se rendre maîtres du château et de la ville et à chasser les officiers de l'empereur. Celui-ci, accouru en hâte, met le siège devant la ville mais il doit le lever bientôt devant la défense énergique que lui oppose l'émir El Ayachi, soutenu par les conseils d'Abdallah ben Hassoun, prédicateur à la grande mosquée, le grand saint qui pour ce fait fut appelé le patron de Salé. A l'instar de Rabat devenue à la suite d'une révolte état communal bien que soumis à l'autorité du sultan, la ville est érigée en république avec un Divan ou Conseil d'État où seuls avaient voix les Andalous à l'exclusion des autres Maures, Turcs, Juifs et renégats qui peuplaient la cité. Deux gouverneurs étaient élus chaque année, un pour le château, l'autre pour la ville.
Entre temps les corsaires salétins étaient devenus de
plus en plus audacieux, harcelaient les côtes du Portugal et de l'Espagne ainsi que celles de Provence. Montés sur des vaisseaux très légers à cause du peu de fond de leur port, pinques, polacres et "caravelles extrêmement rapides, ils croisaient depuis les iles Canaries jusqu'aux environs de Brest. Certains même allaient jusque dans les eaux de la Grande-Bretagne. Très habiles à donner la chasse, leurs prises étaient nombreuses et le Chevalier de Razilly, en réclamant du Cardinal de Richelieu l'organisajtion d'une croisière contre les corsaires de Salé, disait que ceux-ci avaient pris en huit années « plus de 6 ooo chrétiens et 1 5 000 000 de livres dont la France en a souffert les deux parts de la perte ». Ayant obtenu satisfaction Razilly vient en 1629 bloquer le port de Sa'lé mais le mauvais temps l'oblige à repartir presque aussitôt et à rentrer en France. L'année suivante il y retourne avec trois bons vaisseaux de guerre. Parti de Saint-Martin de Ré le 22 juin 1630, il rencontre des pirates barbaresques à la hauteur du cap Finistère, réussit à sauver de leurs mains six navires français et arrive le 23 juillet devant Salé où il s'empare de trois bateaux corsaires appartenant à des armateurs de la ville. Le Divan cherche vainement à faire lever le blocus et, contraint par les commerçants réclamant la liberté de leur négoce, il envoie les gouverneurs discuter la» conclusion d'un traité. Celui-ci est conclu le 3 septembre : « Les vaisseaux de Sa Majesté très chrétienne et de tous ses sujets pourront venir au port de Salé en toute assurance, entrer dans la barre... Pareillement les marchands pourront librement et sans danger venir au port de Salé avec leurs navires
et marchandises et y négocier avec toute sécurité et satisfaction, en terre d'amis, en payant les droits accoutumés... » La France était tenue aux mêmes obligations pour les gens de Sailé qui restituaient les navires français dont ils s'étaient emparés avec marchandises et personnes. Un Marseillais fut nommé consul de France à Salé avec « tous les privilèges attachés aux consulats des échelles de Barbarie et du Levant ». De même en France les prérogatives de consul étaient accordées à « celui qui de la part dudit lieu de Salé fera résidence au royaume de France ».
En 1637, c'est le roi de la Grande-Bretagne qui envoie une flotte de si,K grands vaisseaux avec quelques navires et des barques. Celle-ci vient, mouiller devant Salé et tout en veillant à ne laisser aucun bateau entrer ni sortir du port, le commandant de l'escadre adresse une lettre au gouverneur pour l'aviser qu'il venait <( retirer tous les Anglais et autres chrétiens esclaves qui étaient à Salé ». Aucune réponse ne lui étant parvenue, il bombarde la ville et obtient la mise en liberté de 339 Anglais. Ce rapide succès était dû en partie à la façon habile dont le chef anglais avait su mettre à profit la rivalité existant entre Salé et Rabat qui, quoique unies par une confédération que la position, la convenance et le voisinage rendaient nécessaire, ne laissaient pas d'être souivent divisées par cet esprit d'inquiétude naturel aux Maures et par une diversité d'intérêts qui fut pour ces deux places une occasion toujours renaissante de dissensions et de querelles ».
Les corsaires salétins n'en continuent pas moins leurs
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courses dont ils tiraient le plus grand profit tant pour les marchandises que pour les nombreux captifs dont une partie étaient envoyés au sultan et les autres vendus à des notables, armateurs ou négociants. Les malheureux étaient jetés dans de profonds silos, appelés matmorasy d'où ils ne sortaient que pour se livrer aux plus rudes labeurs jusqu'au jour où les Pères de la Merci obtenaient de négocier leur délivrance contre une forte rançon ou l'échange de prisonniers maures. La légende veut que Daniel de Foë ait été au nombre de ces captifs et que c'est à Salé qu'il place les événements de son immortel Robinson Cruso'è.
En dépit de ces courses le commerce de Salé restait très florissant, car outre les prises de ses corsaires ses principales ressources consistaient en ses droits de douane et les importations européennes s'étendant aux villes de l'intérieur étaient considérables. Des consuls français, anglais et hollandais y étaient installés ainsi que des négociants chrétiens dont les Salétins avaient besoin et qu'ils laissaient vaquer paisiblement à leurs affaires. Le sieur Mouette dit même dans la Relation de sa captivité : « Les consuls et les marchands s'enrichissent la plupart du buti'n que les corsaires font sur les chrétiens desquels ils l'achètent à vil prix pour le renvoyer en Europe. » Un moment le port fut bloqué à nouveau en 1680 par le Chevalier de Château Renaud qui força Moulay lsmaël à demander une trêve et malgré la reprise par la suite des pirateries, le commerce français continua d'être favorisé pour la raison expliquée pfo.r Thomassy, dans le Maroc et ses caravanes, que les
habitants de Salé appliquaient ce principe : « la guerre entre deux puissances ne doit interrompre ni troubler le cours des transactions privées entre leurs citoyens. » En 1696, époque où Moulay Ismaël' était en mésintelligence avec Louis XIV, nous eûmes, d'après le consul Estelle- « en cinq mois, douze bâtiments français qui, dans le port de Salé seulement, rapportèrent à la douane de Moulay Ismaël plus de 20 000 francs du droit d'entrée de 10 p. 100 ».
Pour protéger encore plus efficacement notre commerce, un traité est signé avec ce sultan en 1703, stipulant que « les bâtiments allant des ports de ce prince ne pouvaient être pris par ses corsaires quand ils étaient en vue des côtes de Barbarie » et que ces bâtiments « à la sortie et pendant leur retour n'étaient de bonne prise qu'après avoir touché en terre chrétienne ». Néanmoins, les corsaires de Salé poursuivent leurs pirateries. Plusieurs croisières sont effectuées pour les tenir en respect, en 17 16 par le Chevalier de la Rochalat, en 1721 par M. d'Avaugour, en 1722 par M. de Sainvilliers et en juin 1737 le Marquis d'Antin se rend à Salé conclure un traité avec le sultan pour le rachat général de nos compatriotes réduits à l'esclavage. Cependant le commerce prospère. Notre consul à Cadix écrit en 1733 : « On charge à Salé environ 1 000 quintaux de cire et de 4 000 à 5 000 quintaux de laine et quelques cuivre et gommes» » Et il ajoute : « Depuis que les Anglais ont fait leur paix, il y a eu des années, à ce qu'assurent les négociants établis à Salé, pendant lesquelles il est venu, dans ce seul port, jusqu'à 100 bâtiments anglais. » Les
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Salétins multiplient leurs attaques contre nos navires jusqu'au moment où la formation de la barre en face de leur havre aggravée par le tremblement de terre de Lisbonne rend les armements en course beaucoup plus difficiles. Salé voyait alors sa prospérité diminuer en même temps que par sa rébellion contre le sultan elle allait perdre son indépendance. Sous Moulay Ismaël et Moulay Abdallah elle avait continué à se gouverner ellemême, dirigée par une aristocratie de corsaires et de marchands. Soumise à une simple redevance annuelle envers le sultan, elle recevait souvent de celui-ci • dés marques de sollicitude. C'est ainsi que Moulay Ismaël avait fait agrandir l'aqueduc d'Aïn B^rca en affectant aux frais de réparation les revenus de la pêche aux aloses et installer plusieurs fontaines dans les différents quartiers de la ville. Mais sous Moulay Abdallah Salé accueillit Moulay Muftadi révolté contre celui-ci et le reconnut comme souverain. Rabat refusa de la suivre et, assiégée, elle résista pendant quatorze mois au bout desquels Moulay Muftadi dut se retirer. Moulay Abdallah envoya alors son fils Sidi Mohammed pour châtier les rebelles et les deux villes s'unirent à nouveau pour lui refuser l'entrée. Salé, dont une partie des habitants avait été gagnée à la cause de l'empereur par l'intermédiaire d'un sawit marabout, ne tarda pas à se rendre et Rabat à son tour fut obligée de se soumettre à Moulay Mohammed qui traita les habitants des deux villes avec une extrême dureté et les frappa d'impositions considérables. Ainsi finit la république de Salé en 1754 après une durée de près de 1 30 ans.
Un nouveau traité est signé en 1767 avec le sultan Mohammed ben Abdallah défendant que les navires marchands français soient arrêtés ni visités et le consul de France Chénier, d'abord établi à San, se transporte en 1768 à Salé. Privés de leurs richesses et de leur indépendance, les Salétins perdaient bientôt aussi le bénéfice de la course, le sultan Moulai/ Mohammed ayant décidé que celle-ci se ferait désormais pour son compte. Le port à barcasses fut placé à Mogador et c'est à cette époque que les Israélites qui vivaient dans un quartier à part au milieu de la ville vinrent s'établir sur l'emplacement de l'ancien port, le sultan leur ayant fait don du ter^ rain affecté auparavant aux chantiers de constructions navales sur lequel il fit édifier 150 maisons, 12 boutiques et 2 fours. Poursuivie par le ressentiment de Moulay Mohammed, Salé voyait son commerce décroître au profit de Safi. puis de Mogador devenue la principale échelle du commerce européen. Le consulat de France était transféré à Tanger en 1795 comme plus accessible à cause de sa situation sur le détroit de Gibraltar et bientôt il n'y eut plus à Salé « de marchands, ni Français, ni d'autres nations, » ayant « tous été forcés de quitter le pays, ne pouvant plus souffrir toutes les avanies qu'on leur faisait ».
D'ailleurs, la piraterie du Maroc disparaissait complètement en 18 17 lorsque Moulay Slirrîan, désarmant toute sa marine militaire, défendait toute espèce de course contre les chrétiens et Salé ne subit plus qu'une seule fois les effets d'un bombardement, vers le milieu du XIXe siècle, « du fait qu'un navire français chargé
de grain s'étant échoué sur la plage fut pillé par les Slaouis et que le gouvernement, trompé par le pacha de Salé, refusa toute réparation ».
Enveloppée dans son fanatisme religieux, exaltée par un farouche patriotisme local, Salé vit repliée sur elle-même, hostile à tout étranger, même de sa religion. Fière de son passé, fidèle à ses traditions ancestrales, orgueilleuse de l'ancienneté de ses principales familles, de la finesse de ses lettrés, de l'érudition de ses magistrats, elle entend maintenir son existence propre, différente de celle de sa voisine qui reste toujours la rivale détestée qu'elle ne considère qu'avec dédain. Comme le dit un proverbe de Salé :
Ou hallou irja el oued halib ou el remel z'bib Amor Slaoui la kan El R'bati habib
Même si l'oued devient du lait et le sable des raisins secs, de sa vie le Slaoui ne sera l'ami du R'bati.
La ville sainte s'est toujours gardée jalousement du contact des chrétiens et jusqu'à ces dernières années il n'était pas prudent pour un Européen de s'y promener à une heure tardive. Si l'esprit frondeur du début a dispairu,certaines familles encore dissimulent mal leurs préventions contre nous et il a fallu aux autorités françaises infiniment de tact pour ne pas froisser une susceptibilité toujours en éveil. Les services municipaux organisés en juillet 191 2 eurent une tâche très délicate à remplir,
une mission de contrôle administratif, de surveillance politique, de sondage d'une opinion difficile -à se concilier. On se borna tout d'abord à une action effacée en s'appuyant sur le pacha dont le rôle était essentiel dans ce milieu purement indigène. Par la suite on institua une commission municipale connaissant des > questions intéressant la ville, composée du Pacha, président d'honneur, et du chef des Services Municipaux, président effectif, du mohtasseb, des amin el amlak et mostafadat, administrateurs des biens domaniaux et des revenus de l'État, et de plusieurs notables musulmans, d'israélites et d'Européens dans la; proportion des éléments ethniques de la population qui en 1918 se montait à 20000 indigènes musulmans, 2 000 israélites et 700 Européens. Puis peu à peu les Services Municipaux élargirent leur action, la sécurité devint complète et notre contrôle fut supporté sans trop de contrainte ni de méfiance, en dépit de l'hostilité sourde de certaines familles restées réfractaires à notre pénétration.
Par ce soin à se préserver de toute atteinte étrangère, Salé a pu conserver intact son pur caractère arabe et ce n'est pas un des moindres charmes de la gracieuse petite ville, paresseusement étendue sur la pente d'une colline à. peine marquée, toute embuée de mysticisme, si calme et si sereine derrière ses hauts remparts sévères. Une avenue plantée d'arbres mène de l'embarcardère du bac à l'entrée principale face au Bou Regreg, à Bab bou Haja. A droite, tout de suite, s'ouvre le Mellah qui s'étend jusqu'à l'angle des remparts et débouche sur la campagne par la grande porte du Mellah servant jadis
de sortie à l'ancien atelier de constructions navales, sobre et grandiose, à l'arc imposant à demi-muré, flanquée de deux hautes tourelles, ornée d'inscriptions en caractères coufiques. A gauche, une large voie suit le long des remparts devant quelques blocs de maisons où se logent de préférence les Européens et file à travers des jardins jusqu'au grand cimetière qui s'étale en face de l'Océan. Deux autres chemins encadrent une pointe de terrain couverte de légumes et d'arbres fruitiers, l'une se dirigeant vers Bab Fès en contournant la ville, l'autre allant droit vers les petites rues tortueuses qui mènent au cœur de la Médina C'est aussitôt la vie intense mais paisible, presque silencieuse, des souqs, la variété des multiples échoppes d'artisans et de commerçants creusées comme des niches au-dessus de trottoirs étroits bordés de longues pierres taillées qui courent de chaque côté de la ruelle laissant au milieu un passage encaissé de la même largeur que chacun d'eux. Sur la grande place centrale où se tient le marché, dans l'éblouissement du soleil encore plus éclatant au sortir de la pénombre des voies couvertes de roseaux, c'est le grouillement de la foule indigène circulant parmi des étalages divers ou groupés autour des conteurs de légendes, et à côté c'est l'animation des fondouks et de la qaiçarya aux heures bruyantes de la criée.
En marge de ce quartier du commerce se trouve le quartier des somptueuses demeures parées de jardins où vivent les notables Salétins, vieilles familles solitaires et dévotes, lettrés délicats, et instruits, riches négociants, onctueux et polis. Dans les ruelles proprettes, aux
grands murs fermés d'une blancheur minutieuse, c'est le silence absolu, une paix profonde qui cependant n'est pas triste. A l'encontre des villes de l'intérieur, l'abord des maisons est toujours net, souvent coquet. Sur les rues et au fond de multiples impasses les hautes portes massives sont peintes avec soin en jaune, ornées de larges dessins rectilignes faits d'énormes clous noirs à grosse tête ronde, avec un heurtoir de fer ou de cuivre d'une forme élégante et légère, sorte de cœur allongé par la pointe, au lieu des lourds anneaux sans grâce qu'on rencontre partout ailleurs que sur la côte. Le seuil, bien nettoyé, est souvent précédé d'une petite plateforme badigeonnée en rouge ou blanchie à la chaux. L'orgueil des Slaouis veut que dès l'entrée on puisse remarquer la splendeur de leurs habitations et ici les vestibules sombres et poussiéreux à l'air sévère, hostile, sont remplacés par de luxueux couloirs soigneusement pavés de carreaux blancs ou de mosaïques de zellijs multicolores, décorés de grands arceaux de pierre taillée finement découpés et collés contre les murs, délicieusement frais sous leur parure de neige.
C'est ensuite le quartier des sanctuaires. Par une chaussée garnie de galets et larges pierres en forme de meule on monte lentement vers le haut de la colline et on débouche sur une place étroite sur laquelle s'ouvrent la porte monumentale de la grande mosquée et celle plus modeste que la Medersa, avec son auvent merveilleusement sculpté, accolée à une charmante petite fonïtaine. Le calme se fait encore plus profond près de ces l'édifiées d'étude et de prière dans la ruelle qui longe
l'immense sanctuaire situé tout au sommet dont on aperçoit en passant par une porte grande ouverte les multiples arceaux tout simples sans autre ornement que leur blancheur et les nattes couleur d'or enserrant le bas des piliers entre lesquels scintillent les points lumineux des nombreuses veilleuses suspendues au plafond. Et tout à coup, sous une voûte près de La zaouia. où repose le marabout patron de Sailé, apparaît un coin de la mer pardessus les dalles innombrables du cimetière qui occupe tout un vaste espace descendant jusqu'à l'Océan. Une galerie couvre l'entrée du sanctuaire, surchargée de sculptures de plâtre de tons un peu criards où le vert cladr domine. Par les fenêtres que protège une grille en fer forgé on aperçoit à l'intérieur, suspendus, les énormes candélabres en bois ornés de bougies et de fleurs en cire multicolores qu'on promène en procession le matin du Mouloud en hommage au grand saint et dont on renouvelle chaque année les bougies. Par une porte en ruines qui ne manque pas de cachet on pénètre dans l'immense nécropole où s'alignent les rangées irrégulières de longues tombes revêtues d'un toit en ciment ou simplement encadrées de pierres, ornées de beaux chouahed sculptés avec des arceaux, des coquilles et des arabesques d'un style très pur, plantés droit à la tête du mort. Quelques koubbas dressent leurs coupoles blanches et au bout, près de l'Océan, surgit la massive silhouette de la zaouia de Sidi ben Achir, étincelante sous le soleil ardent, où se réfugie tout un peuple de malades, de fous et de mendiants. Le cimetière s'étend considérable, entouré par les remparts crénelés et fortifiés de redou'
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et de l'étroit chemin de ronde ménagé dans la muraille on peut d'un côté, à travers les créneaux et les baies ouvertes pour recevoir les canons, découvrir toute la ville de Rabat sous ses aspects divers et de l'autre apercevoir les nombreux jardins qui ceignent d'une large ligne de verdure les terrasses miroitantes de la vieille petite cité.
Au début, Salé n'était composée que de quelques maisons isolées avec des jardins tout autour. Peu à peu on empiéta sur ceux-ci pour édifier de nouvelles constructions, mais les Slaouis réussirent à conserver une assez importante bande de terrains cultivés enveloppant la ville dont les maisons ne sont pressées par les remparts qu'en deux endroits sur une très petite longueur. La verdure n'est-elle pas une des choses qui réjouissent le plus le cœur d'un Marocain !
Talatatoun ioudhebna âni kalbi el hâzan ! El maho, ou el khoudaro, ou el oudjo hassân !
Il y a trois choses qui chassent l'ennui du cœur : l'eau qui coule, la verdure et la vue d'une belle œuvre !
Mais ces jardins ne sont pas seulement un agrément pour les yeux, ils sont employés à des cultures maraîchères qui occupent une trentaine d'hectares tant à l'intérieur des remparts qu'immédiatement en dehors des murs et que se partagent les indigènes et quelques Européens. De tous côtés on entend le grincement des norias à l'antique engrenage de bois qui remplissent d'eau .^s bassins sous la poussée de petits ânons tournant in-
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lassablement à l'ombre des mûriers ou sur un tertre dénudé sans aucun abri contre le soleil torride. Dans des carrés soigneusement préparés par les souanz, maraîchers, s'alignent des légumes de toute sorte : pommes de terre, concombres, courges, radis, navets, salades, persil, carottes, aubergines, piments doux, cardons, artichauts, patates douces, topinambours, tomates, choux, fèves, oignons. On cultive aussi quatre espèces de melons : jranit long, à peau lisse à côtes, harch, rond et plat à peau rugueuse, rottob, blanc jaunâtre, gass, rond et plat, à peau lisse boutonneuse. Des Européens ont fait des haricots et des pois acclimatés au Maroc et ont tenté quelques essais de fraises avec des plants amenés de France au Maroc en octobre 1914. Cultivées sur des planches orientées de l'est à l'ouest et inclinées au midi avec de l'eau mise dans les rigoles tous les huit jours, elles ont donné de bons résultats.
Toutes ces cultures sont faites avec beaucoup de soin et la terre est fumée régulièrement. Le terrain est divisé en deux parties par un ruisseau qui amène l'eau du bassin. Chaque partie est partagée en planches larges de neuf longueurs de pied perpendiculaires aiu ruisseau. Toutes les deux planches on fait une rigole qui permet la répartition de l'eau. Chaque planche est ensuite coupée par de petites levées de terre toutes les sept longueurs de pied et c'est ces rectangles de sept sur neuf qoddams, empreinte du pied, comme les appellent les jardiniers, que ceux-ci font les semis ou1 repiquent les plants. On fume abondamment, ensuite par un double piochage on enterre l'engrais et ameublit finement le
sol. La graine est semée à la volée puis recouverte légèrement de terre au moyen d'un bâton avec lequel on trace de rapides zigzags sur le sol. On dépose ensuite du fumier tamisé dans la rigole et on laisse couler l'eau. L'engflaïs flotte et, lorsque le ressuiement de la terre s'est produit, il se trouve également réparti en couches minces sur toute la surfate du semis. On met l'eau tous les trois jours, le soir.
Pour le travail on emploie deux méthodes, soit par journaliers, ce qui est assez onéreux, soit en association. L'ouvrier, appelé reèb'a, apporte son labeur et la moitié des semences. Il s'occupe du jardin et de La vente des légumes. Le propriétaire apporte la terre, l'autre moitié des semences, fournit les instruments et les animaux, pourvoit à leur entretien ainsi qu'aux réparations de la noria et du bassin. Le produit des ventes est partagé par moitié.
En outre de ces cultures maraîchères, les indigènes Slaouis possèdent en dehors de la ville un vignoble d'une centaine d'hectares où la Direction de l'Agriculture a fait faire des essais de sulfatage, de soufrage et de taille et qui donne d'excellent muscats.
Le marché de Salé est toujours abondamment approvisionné en peaux, laines, céréales, fèves, pois chiches, sorgho, maïs, millet, que lui apportent les tribus de la banlieue, les Ahmeur, les Hossaein, les Sehoul, et la grande tribu des Zemmour. Au souq el khemis qui se (tient près de la porte de Fès on estime qu'il vient par mois une moyenne de 1 200 bovins, de 1 800 pendant la saison, de 500 ovins et jusqu'à 1 500 à certaines époques,
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de 400 à 500 caprins, de 100 chevaux, de 120 mulets et de 300 ânes. Les indigènes viennent depuis Ouezzan, des Djebala, apporter de l'huile pour remporter au retour des marchandises européennes. Les commerçants de Salé achètent en gros à Rabat sucre, thé, bougies, épices , cotonnades, draps et soieries, mais certains s'adressent directement en France et en Angleterre et tel indigène, gras et propret, qu'on aperçoit accroupi dans une petite boutique ouvrant sur la cour d'un fondouk est un important négociant qui correspond personnellement avec Marseille, Lyon, Londres et Manchester, d'où il fait venir pour plusieurs centaines de mille francs de marchandises.
Quant aux industries, elles n'ont pas eu à subir les fluctuations du trafic commercial et, poursuivant paisiblement leur labeur, les gens de métier ont pu conserver intactes les traditions qui ont fait leur prospérité et maintenir la réputation que s'est acquise Salé pour la confection de certains articles qui sont sa spécialité. Presque toutes les industries sont représentées, mais les plus remarquables parmi les artisans indigènes par l'originalité de leur travail sont les sculpteurs sur pierre, les fabricants de tapis, les brodeurs or et soie de babouches, de sacoches et de couvertures de selle, les ébénistes et surtout les nattiers sans compter les jolies broderies de Salé que de jeunes mains délicates façonnent dans l'intimité du foyer familial. Salé est la ville de la pierre taillée. De tout temps cette industrie y fut florissante grâce aux carrières situées à proximité d'où les Salétins tiraient une pierre jaunâtre, à l'aspect spongieux, très
facile à travailler et aujourd'hui encore c'est là qu'on trouve les meilleurs artistes sachant sculpter d'élégantes colonnes, de gracieux chapiteaux, de délicats nids d'abeille, de charmantes arcades ornées de dentelures pour l'embellissement des monuments et la décoration intérieure des maisons. Pour celles-ci malheureusement on a pris l'habitude de badigeonner de chaux tous ces ornements, ce qui empâte ces sculptures et leur enlève de leur finesse.
Le tapis spécial de Salé est le hanbil, à trame serrée et épaisse, avec une série de bandes parallèles plus ou moins étroites en point de tapisserie à rayures de couleurs diverses ou à dessins rectilignes séparées près de chaque extrémité par une large bande de tapis de haute laine en points noués à dessins de Rabat. Longs et étroits, ces hanbils sont à deux faces, le point de tapis sur l'envers correspondant au point de tissage sur l'endroit. Ils ont l'avantage de prendre moins la poussière pour les gens vivant sous la tente et il s'en expédie un grand nombre à l'intérieur, environ 160 par mois.
Une autre industrie intéressante qui, dit-on, aurait été introduite à Salé par un artisan du Caire est celle des petits meubles en bois tourné et décorés d'une marqueterie de bois de couleurs différentes. Mais la plus prospère, la plus importante et aussi une des plus anciennes et des plus caractéristiques de Salé est celle des nattes qui occupe près de 200 personnes réparties dans une trentaine d'ateliers comprenant un maâlem, un ouvrier et trois ou quatre apprentis. On en envoie dans tout le Maroc et chez nous elles pourraient avantageusement rem-
placer les nattes qui nous viennent du Japon. Il s'en fabrique une quantité considérable, 3 000 mètres par mois, nattes de parquet et nattes murales, pour les intérieurs modestes et même chez certains notables qui s'en servent au lieu de tapis, pour les mosquées et tous les sanctuaires qui en tapissent leurs murs ou les étalent sur leurs carrelages. Les joncs viennent des terrains marécageux des Béni Ahsen, des Zemmour. Coupés verts à la fin du mois de mars, ils sont transportés à Salé, séchés au soleil sur le sable puis emmagasinés. Au moment de s'en servir on les lave par gerbes dans les bassins des norias et on les emploie bruts ou colorés. Le jonc brut est jaune clair. Quant aux teintes, les plus courantes sont le noir, le vert, le rouge et le violet. On prépare ensuite la trame sur un métier posé à terre et composé de deux montants, tonabel, et d'un peigne, qalb. La trame en alfa pour les nattes les plus grossières s'appelle chaet, la trame en ficelle kheit.
Il y a plusieurs catégories de nattes, la natte blanche sans dessin, la natte blanche fine à dessins sans couleurs ayant l'aspect d'un linge damassé, la natte à dessins colorés rouge et noir et la même avec des dessins très serrés et très fins. Autrefois les dessins étaient toujours en rouge et en noir, ce n'est que récemment qu'on s'est servi des couleurs vert et amarante. Les nattes murales ou haïti, destinées aux mosquées et aux zaouias, ont toujours la même ornementation, l'arcade La bordure supérieure est formée d'une suite de petits triangles alternativement jaunes et noirs. En-dessous une succession d'arcades soutenues par des piliers entre lesquels est
parfois dessinée une m'sclhia, suspendue au sommet de l'arc, la classique lanterne au dôme de fer -blanc ajouré et aux verres multicolores. Dans les intervalles compris entre deux arcades brillent des taches jaunes parsemées dans le noir, ce sont les nejmat, les étoiles fixées par Allah dans le firmament.
Dans les nattes murales servant aux appartements on fait une bordure composée de mechimat, petits bouquets. Sur l'instigation de la clientèle européenne, les nattiers se sont mis à varier à l'infini les motifs des haïtis et y représentent, sous des arcades sommaires, tous les objets usuelc le samovar, la théière, le brûle-parfums, et aussi la main, un bateau, mais l'effet est rarement heureux.
Pour les nattes de parquet, el tessereh, les dessins sont très variés. Les plus courants sont le ketef on drouj, motif vert reproduit sur le pourtour et au milieu, représentant des kh' ouatent y des bagues, ou des nejmat, des étoiles, et le houirat, petites boules, ou des carrés ornementaux sont reproduits en bordure avec un dessin central. Dans les fines nattes damassées les losanges blancs appelés! tefafal^ pommes, sont ornés au centre d'une bague. Quant aux nattes à trame d'alfa, les musulmans les veulent sans aucune ornementation, car elles ne servent que pour préserver de l'humidité les précieux tapis de Rabat. Les Israélites, n'ayant pas de tapis, emploient des nattes d'alfa avec bandes transversales de couleurs alternées, entières ou tronquées, portant le nom de* kerrazat ou encore de nattes à fond blanc avec des ornements noirs et rouges très simples en forme de rectangles, de médaillons disposés à un
mètre l'un de l'autre et sur une même ligne. Ils usent aussi beaucoup de petites nattes à dessins n'ayant g-uère plus de i m. 20 à 1 m. 40 de largeur.
Dans le but de perpétuer les bonnes méthodes, la Direction de l' Enseignement s'est préoccupée de former des ouvriers excellents connaissant parfaitement la technique de l'art apprise sous la direction de maâllems expérimentés en même temps qu'on leur enseignerait le français. Une école franco-arabe fut fondée en mars 191 3 dans une maison fournie par le maghzen et elle ne comptait guère au début qu'une vingtaine de petits Slaouis recrutés avec bien de la peine à cause de l'hostilité de beaucoup de gens de Salé et de l'indifférence des autres. A la, fin de l'année on la' transféra dans les bâtiments plus spacieux où elle se trouve actuellement et pour intéresser les parents à y envoyer leurs enfants on créa deux ateliers d'ébénisterie et de sparterie. En 191 5, le nombre d'apprentis rendit nécessaire l'adjonction de nouveaux ateliers et sur un terrain adjacent on ût construire deux rangées de bâtiments se faisant vis-à-vis d'un style simple et élégant avec des baies largement ouvertes encadrées d'ogives arabes à dentelures. Une cour les sépare, ornée de plates-bandes garnies de fleurs et fermée par une grille en fer servant d'entrée à l'école devant laquelle s'évase une gracieuse petite place. C'est là que sont installés les ateliers d'ébénisterie et de sparterie auxquels on a, ajouté trois autre ateliers : menuiserie, forge, tissage. Les études scolaires et l'apprentissage sont gratuits, en outre les apprentis reçoivent une prime mensuelle. Comme nous l'expli-
juait le directeur, lors de notre visite à l'école : « Le >ut est de former de bons ouvriers sachant écrire et parer convenablement le français. Pour atteindre ce but, )n a adopté la classe de mi-temps. Le matin, la moitié les élèves travaillent à l'atelier pendant que les autres uivent Lai classe ; l'après-midi les apprentis du matin se ransforment en écoliers et inversement. En général, les tudes scolaires précèdent l'éducation professionnelle, es élèves n'étant admis dans les ateliers qu'à l'âge de jix ou onze ans. » Le langage, la lecture, la leçon de :hoses tiennent lai place prépondérante, à côté desquels ;ont enseignés l'écriture et le calcul ainsi que les prenières notions scientifiques, particulièrement celles de 'hygiène. D'autres études préparent l'écolier pour l'ate- .ier, dessin linéaire, d'ornement, de perspective, les éléments de géologie et la. technologie.
Les ateliers de menuiserie et de forge sont sous la direction de contremaîtres français. Dans l'un, on apprend aux jeunes apprentis à se servir de nos outils tnodernes, y compris les machines-outils, à exécuter des pièces d'assemblage puis à fabriquer à une échelle donnée différents objets. Dans l'autre, ils aipprennent à limer, à buriner, à forger, à ajuster, à souder, à confectionner des outils, des instruments de jardinage. « La: fatuité d'adaptation de l'indigène, nous disait le directeur, son goût inné pour les travaux manuels lui permettent d'obtenir assez rapidement des résultats assez appréciables. Après quatre ou cinq ans d'un travail aissidu, T apprenti menuisier est devenu un ouvrier à qui on pourra confier des travaux de grosse menuiserie :
portes, fenêtres, tables, persiennes, etc.. Le forgeron ajusteur se forme moins rapidement. Cependant, après six mois de pratique, l'apprenti forgeron a acquis assez de dextérité et suffisaimment de connaissances techniques pour entrer dans une usine où il se perfectionnera. »
Quant aux ateliers d'ébénisterie, de sparterie et de tissage, ils sont confiés à des maâllems de Salé choisis parmi les plus habiles et les plus expérimentés. L'atelier d'ébénisterie est celui que préfèrent les jeunes Slaouis. Le travail est propre et ils se plaisent dans cette atmosphère doucement parfumée des essences de leur pays, à manipuler les pièces de bois d'arar et de citronnier dont ils font avec beaucoup de goût de fines colonnettes, des moucharabiéhs compliqués, de gracieux petits meubles. Nous en avons vu de tout à fait charmants, admirablement exécutés. Le plus coquet, d'une grâce et d'une légèreté remarquables, est le porte-plateau à thé que les indigènes appellent mokhes-si-nîat plateau à ciseaux. Il se compose d'une planche d'arar de vingt centimètres de largeur et de cinq d'épaisseur. La longueur varie suivant les dimensions du plateau auquel est destiné le meuble. Une charnière est taillée dans le bois au milieu de la planche et dans le sens de la largeur. L'épaisseur de la planche est ensuite dédoublée par un coup de scie pratiqué longitudinalement jusqu'à cette charnière et on obtient ainsi quatre ailes s' ouvrant à angle droit ou se fermant à volonté à chacune desquelles est adapté un pied de soixante-dix centimètres environ de hauteur. Dans chacune de ces ailes,
entre la charnière et le pied, est découpée une large baie garnie d'un mouchatrabiëh fait de colonnettes en arar réunies par d'autres plus fines en citronnier formant croisillons. Des moucharabiéhs de plus petites dimensions garnissent également les angles formés par les pieds et les ailes et les chevilles d'arar fixant les ailes aux pieds sont dissimulées par des clous de citronnier dénommés par les indigènes homs, pois chiches. Les pieds, à la partie supérieure, sont enjolivés d'incrustations de croissants de citronnier. Le porte-coran, el hammar, est dans le même genre, en arar, avec, dans le haut, des baies garnies de moucharabiéhs et à la partie inférieure d'autres baies largement ouvertes en forme d'ogives qui donnent naissance aux quatre pieds. Quant à la table dite de Mogador, elle se fait aussi en bois d'arar et se compose d'un plateau rond, étoile, octogonal ou dodécagonail, orné d'une marqueterie de citronnier ou de nacre, posé sur quatre pieds tournés d'environ soixante-dix centimètres de hauteur. Ceux-ci portent dans leur partie supérieure des incrustations de citronnier ou d'ébène et sont réunies par des traverses garnies de colonnettes d'arar disposées les unes à côté des autres idont le dessous est orné d'une garniture en bois découpé. On fabrique encore des cadres sculptés et estampés, des coffrets avec marqueterie et des étagères de coin, el mârfaa derekouma, composées d'un montant vertical terminé par le djamhor, lance de drapeau, sur lequel sont fixées quatre traverses horizontales par paires et à angle droit séparées par des moucharabiéhs, supportant des plateaux en quart de cercle dont l'arc
est orné d'une véritable dentelle appelée par les maâllems la charafa.
L'atelier de sparterie est encore davantage le véritable atelier de la tradition locale. Résumé des différents ateliers de la ville, il est placé sous la direction d'un vieux maître vénéré par tous qui a emmagasiné dans sa mémoire une quantité considérable de dessins qu'il exécute avec une sûreté et une habileté admirables. Les jeunes élèves suivent tous ses gestes avec une sorte de ferveur et après trois ans d'apprentissage ils sont à même de confectionner une natte de parquet en damier mais ce n'est qu'à la longue qu'ils retiendront la série des dessins qui constituent le véritable art du nattier.
Tel est donc le double rôle de cette école, former de bons ouvriers qui pourront être très utiles dans les industries européennes et, en s' inspirant des meilleurs modèles anciens, préserver de la déchéance l'art si pur d'autrefois. Tel est son programme : « faire comprendre aux indigènes toute la force, toute l'harmonie, toute la beauté résumées dans les ruines de leur medersa et de leurs portes monumentales, leur inculquer le respect de ce legs d'un passé si riche en merveilles, empêcher que les réalisations artistiques se transforment en productions industrielles; en un mot. arriver par l'indigène luimême à une rénovation de l'art musulman » .
Pour les broderies, on a aussi cherché à sauvegarder d'une décadence déjà trop marquée cet 'sirt délicat et charmant. Mais ici la tâche était encore plus difficile, car cet art de lai broderie est avant tout un art d'agrément pratiqué par les filles des classes riches et il n'était
pas aisé de pénétrer dans ces milieux qui nous étaient particulièrement hostiles. Il fallait un tact parfait, une patience infinie, une connaissance approfondie de la langue arabe et de la mentalité indigène. Ces qualités, on les trouva heureusement chez La directrice de l'école-ouvroir de Salé et chez sa sœur, sa collaboratrice immédiate, qui les possèdent au suprême degré jointes à un généreux tempérament d'artiste, à un goût très sûr et à une belle conscience d'apôtre. Institutrices diplômées de l'Ecole des Langues Orientales, familiarisées avec la vie arabe par de nombreux voyages et un long séjour en Tunisie, c'est à elles que le Directeur de l'Enseignement confia en octobre 191 3 la tâche d'étudier à Salé la question de l'enseignement de la fillette musulmane. Il n'existait à cette époque qu'un seul foyer d'éducation féminine locale ayant encore quelque importance, un atelier de broderie créé et dirigé par une maîtresse indigène, la maâllema Slimana, Une trentaine d'élèves étaient assises sur une seule natte dans une chambre mal éclairée et à peine aérée où, sous peine de recevoir la bastonnade, elles étaient astreintes à travailler toute la journée sans parler ni bouger, n'ayant un moment de repos que pour le repas de midi. On s'empressa d'installer cet atelier dans un local plus grand et dans de meilleures conditions hygiéniques. Les deux sœurs s'y rendaient fréquemment, donnaient des conseils, faisaient accepter les modèles et les couleurs qu'elles recommandaient d'après des documents anciens choisis avec soin. Elles ne négligeaient pas entre temps de visiter les familles des notables, de s'employer à cette « prépara-
iion morale qui a rapproché de nous des esprits livrés à la méfiance par le seul fait de l'ignorance dans laquelle ils étaient laissés ». Avec leur connaissance du caractère de la femme marocaine elles avaient admirablement compris leur rôle consistant à « gagner la confiance en n'éveillant pas la méfiance ». Comme l'écrivait très justement l'aînée de ces dames : « Je dois être celle qui, selon leur propre expression « a l'Islaîm dans le cœur » et vient, en simple visiteuse, s'instruire auprès d'elles et non chercher à les instruire. Il est donc possible sans faire sortir la femme musulmane de sa sphère, d'élever sa mentalité en tenant constamment en éveil sa curiosité et en s'efforçant de lai satisfaire, jusqu'à ce qu'elle soit amenée à exiger d'elle-même, de celle qui l'aura tout d'abord distraite, de l'intéresser et plus tard de l'instruire ». Et elle concluait : « C'est par l'atelier que la petite fille musulmane pénétrera quelque jour à l'école..-)
Le développement donné à l'atelier Slimana, l'intérêt ravivé dans les familles pour les travaux de broderie,! a confiance qu'avaient fait naître les démarches et la bonne grâce des institutrices françaises permirent d'envisager en octobre 191 5 la création d'une école-ouvroir pour les fillettes musulmanes. Celle-ci fut installée dans une jolie maison arabe louée par la Direction de i' Enseignement, réparée, nettoyée, puis aménagée par les soins de celles qui en avaient préparé l'organisation et qui en assumaient la direction. Tout d'abord on ne s'occupait que de l'enseignement de la broderie, de la! reproduction de points anciens, de l'exécution des trousseaux de la jeune fille, tout en donnant des notions d'enseignement
Salé. — Atelier de nattiers
Salé. — Broderies. — Une fête à l'école-ouvroir
ménager et d'éducation générale. Mais en mars 1916 on adjoignait un atelier pour l'enseignement du tissage des tapis et de couvertures qui s'adressait plus spécialement aux enfants de la classe moyenne. Au rez-de-chaussée, une grande pièce est donc réservée au travail de la laine qui comporte le nettoyage, le cardage, le filage, auxquels s'occupent les plus jeunes fillettes, et la confection de tapis inspirés des modèles anciens ou la reproduction exacte de vieux tapis. Deux autres sont réservées aux travaux de l'aiguille tandis qu'une quatrième sert de bureau où sont enfermés les modèles, les laines et les soies. Au premier étage, une pièce renferme un grand métier récemment instaillé de cinq mètres de long. Dans une cour adjacente est placée la teinturerie avec plusieurs cuves se chauffant au bois et une citerne recevant les eaux de pluies. Une autre petite cour sert pour le séchoir. Ces travaux de teinturerie sont l'objet de soins tout particuliers et les enfants elles-mêmes participent à la préparation des matières tinctoriales qui, ici, sont toutes d'origine végétale. Grâce à de patientes recherches les procédés d'autrefois ont été remis en usage, améliorés dans certains cas, etl'école-ouvroir de Salé a réussi à bannir impitoyablement les tons durs et criards que les colorants d'aniline avaient fait adopter et à reproduire très exactement les tons doux et harmonieux, les teintes exquises, si délicates, des beaux tapis anciens. Tous ces efforts n'ont pas été vains. L'école est très prospère et le nombre de fillettes amenées par leurs parents pour qu'on leur enseigne la broderie, la couture, le tissage des tapis, augmente constamment. De qua-
torze à l'ouverture il est passé à trente-cinq dès le if avril 1916, à soixante-dix en 1917 et actuellement il est de cent-dix. Seules sont admises les fillettes musulmanes et leur âge varie entre quatre et quinze ans.
La plupart des élèves ne font ces travaux de broderie que pour leur propre agrément, les unes par suite de leur situation sociale, les autres à cause de l'habitude de la femme marocaine à rarement destiner à la vente l'ouvrage de broderie ou de tissage sorti de ses mains et de ne s'en défaire que pour se procurer un bijou ou pour l'entretien de son costume. Mais un certain nombre qui ont acquis l'habileté nécessaire et auxquelles on a enseigné qu'une femme indigène peut travailler ouvertement afin d'améliorer sa situation si elle est médiocre consacrent leur temps à exécuter les différents ouvrages qui sont commandés à l'école. Du Ier novembre 191 3, époque à laquelle on s'occupa de l'atelier Slimana, jusqu'au mois de juin 1919 le nombre d'objets exécutés sur commande a été pour l'atelier de broderie de 543, représentant une valeur de 5.403 francs en matières premières. Pour l'atelier de tissage, il a été fabriqué de mars 1916 à juin 191 9 vingt-six objets, tapis de Rabat petits et grands, descentes de lits et hanbils, pour une valeur de 3 268 francs de matières premières.
Le point de Salé est un point de croix doublé. Les dessins sont variés et nombreux. La directrice et sa sœur en ont retrouvé jusqu'à soixante-dix qu'elles ont eu la patience de relever point par point sur des cahiers. Ce sont le plus généralement des bandes, tsekka, plus ou moins larges, proportionnées à la grosseur du motif, plus
ou moins compliquées, de couleur unie ou avec des motifs intercalés de couleurs différentes au-dessus desquelles s'élancent en forme de dents des motifs plus ou moins effilés représentant dans l'idée des indigènes deux oiseaux mâle et femelle, toujours distincts en largeur et parfois aussi en longueur. Ces oiseaux sont droits ou inclinés. D'autres motifs rappellent des fleurs, des .arbres. Certaines broderies comportent deux étroites bandes parallèles de même couleur entre lesquelles sont placés des carrés, appelés les enfants à l'école, de couleur différente de celle des bandes, et chacun d'eux ayant une nuance distincte, des motifs en long, doigt de jeune fille, des hexagones, des losanges, des gâteaux, des assiettes, des petites boîtes, des clochettes. Les motifs d'angle représentant des œillets, des fleurs de grenade, des feuilles de grenadier, des pieds d'alouette et au milieu s'étale une vasque, ghsa. Toutes ces broderies sont unicolores, rouge le plus souvent ou bleu foncé, ou bien bicolores, noir et rouge, noir et orange, violet et orange, violet et jaune, violet et vert, orange et vert. Dans ces dernières années le goût avait dévié vers des productions multicolores d'un effet assez criard et on s'est efforcé de les supprimer pour revenir aux belles traditions d'autrefois.
Aux femmes marocaines qui s'étonnaient de notre engouement pour leurs broderies alors qu'elles préféraient se servir d'étoffes européennes ouvragées à la mécanique on a fait comprendre que ces travaux dus à leur aiguille convenaient mieux au cadre où s'enferme la vie indigène et que, même usés, ils conservaient toujours leur cachet.
Et fillettes riches ou jeunes ouvrières travaillant dans leur famille se sont remises à broder tous ces gracieux objets qui font le charme des intérieurs indigènes et la parure délicate des vêtements féminins, coussins, oreillers, traversins, serviettes et dessus de coffres, rideaux de portes et de lits, mouchoirs de tête, ceintures, bas de pantalons et mignonnes robes d'enfants.