CHAPITRE VII
Meknès
Versailles marocain. — Petite ville berbère. — Période Almohade. — Djemaâ Nedjarin. — Période Mérinide. — Medersa Bou Anania. — Capitale sous Moulay Ismaël. — Ses portes monumentales. — Les souqs. — La Qaiçarya et ses boutiques aux dessins multicolores. — Industries indigènes.
En venant par le chemin de fer de Dar bel Hamri, longtemps avant d'arriver, on aperçoit la ville qui apparaît dans le lointain puis échappe à la' vue pour reparaître presque aussitôt. Meknès, le Versailles marocain, caprice d'un souverain puissant ébloui par les splendeurs de la cour fastueuse de Louis XIV, hanté par le désir d'égaler la majesté du grand roi, de posséder comme lui des palais magnifiques, ides portes grandioses, des parcs immenses et de vastes bassins, entourant la cité de plusieurs enceintes de murailles hautaines flanquées de bastions plus encore par orgueil pour témoigner de son pouvoir et de sa richesse en esclaves, que pour les besoins de sa défense! Miknaset Ezzitoun la ville des oliviers,
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dont Ibn Elkhatib chantait les charmes et le site ravissant :
« La beauté appartient à Miknasa les Oliviers. L'étonnement du spectateur émerveillé est justifié.
(( Par l'excellence de l'atmosphère de cette ville, par la pureté des eaux qui l'arrosent et par l'inaltérabilité de ses celliers.
« De toutes parts des sources lai sillonnent, des nuages chargés de pluie y abondent et les eaux du ciel l'arrosent sans cesse.
« Les joues de la rose s'empourprent dans ses vallées, et semblables à des dents, les rieurs de l'oranger apparaissent languissantes au milieu de ses frondaisons. »
Les premiers occupants de ce territoire de Meknès étaient les Meknesa, fraction de la grande tribu berbère des Zenata, frères d'origine des Meknesa qui se sont fixés aux environs de la: ville de Taza près de laquelle se trouvent encore aujourd'hui deux villages de ce nom. Meknesa el Foukania, supérieur, et Meknesa el Tahtania, inférieur. Les historiens assurent «. qu'autrefois Miknasa. n'était pas une ville, mais qu'il se trouvait en cet endroit plusieurs bourgades distinctes : Taoura, Benou Attouch, Benou Nouas, Benou Chelouch et Benou Mousa. Toutes ces localités étaient sur la rive occidentale de l'oued Felfel, sauf Taoura qui occupait à la fois les deux rives, occidentale et orientale. Tous les vergers qui entouraient ces bourgades se joignaient les uns et les autres sans laisser la moindre interruption ». Les Almoravides y bâtirent une forteresse sur le
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bord de la rivière où le gouverneur fit transporter les principaux habitants, tous les gens aisés, et emmagasiner tous les vivres qu'on put trouver. Ils lui donnèrent le nom de Tagrart qui, en berbère signifie « campement, lieu de réunion ». Les Almohades dirigeant une première attaque contre ce pays réussirent à surprendre les habitants pendant qu'ils étaient réunis au marché qui se tenait chaque dimanche en dehors de la forteresse et ne laissèrent, dit-on, « échapper personne des milliers de gens qu'ils avaient devant eux ». Plus tard, après s'être emparé de la ville de Fès, Abdelmoumen ben Ali envoya un de ses généraux mettre le siège devant Meknès, pendant que lui-même se rendait à Marrakech. La ville fut bloquée et entourée de sept remparts, tant les assiégeants craignaient de voir leur vigilance mise en échec par le gouverneur Yedder ben Ouglouth, dont ils avaient appris à connaître l'énergie et la vaillance dans de nombreux combats où plus d'une fois il avait eu l'avantage. Le siège ne dura pas moins de quatre années et quelques mois. Certains même prétendent qu'il dura sept ans, sept mois et sept jours. Privé totalement de vivres, ne pouvant plus compter sur aucun secours depuis la mort du souverain des Almoravides, Tachefin ben Ali, entraîné par son cheval dans le fond d'un précipice alors que cerné par les Almohades il cherchait à s'enfuir à la faveur de lai nuit, le gouverneur se vit réduit à livrer la ville après avoir demandé la vie sauve pour lui, sa famille et ceux de son entourage. Les Almohades entrèrent dans Miknasa. « Le sang coula à flots, les femmes et les enfants furent emmenés en cap-
tivité et le sac de La ville fut autorisé ; il dura tout le jour et ce n'est que vers le soir qu'un héraut proclama l'ordre de cesser le pillage. » Dans la ville désertée, il ne resta que quelques hommes s 'ingéniant à subvenir à leurs besoins par un métier quelconque ou une industrie. Puis peu à peu le dur traitement imposé aux habitants dont on avait confisqué toutes les propriétés s'adoucit. On leur permit de recueillir leurs fruits et de faire la récolte de leurs olives qui ne valait pa.s moins de 35.000 dinars tant on avait planté d'oliviers tout autour de la ville au commencement du règne des Almohades. Bientôt les terrains laissés en friche furent de nouveau cultivés, les campagnes se repeuplèrent, les marchés furent bien approvisionnés et la petite ville, où vinrent s'établir des commerçants, prit rapidement l'aspect d'une véritable cité. L'eau d'une source située' à 6 milles de là était amenée dans la mosquée près du palais des cher if s, mosquée qui subsiste encore, Djemaâ Nedjaa-in, à côté du souq Ennedjarin, le souq des menuisiers. La ville possédait alors 4 bains et selon Ibn Djabir, elle renfermait jusqu'à 400 chapelles dont chacune avait sa fontaine.
Après la déroute des Almohades à la bataille de lais Navas de Tolosa, le 16 juillet 121 2, sa prospérité commence à décroître et sa ruine s'achève avec le soulèvement en faveur des Béni Merin. Ceux-ci s'emparent de Miknasa et des bourgs environnants et les détruisent presque complètement. Reprise par les Almohades, la ville retombe bientôt au pouvoir du prince mérinide qui, plutôt que de reconstruire les bourgs, les transforme en
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jardins en recouvrant leurs ruines de plantations. D'après Ibn Khaldoun : « Quattid le sultan Abou Youcef le Mérinide eut achevé la construction de la ville nouvelle, dite Fcs la Neuve, il ordonna de bâtir la kasbah de Miknasa. » Meknès, résidence des vizirs, devient l'objet de la sollicitude impériale. Abou EL Hassan, surnommé Aboulhasanat, le père des belles œuvres, y fait construire de nombreux établissements d'utilité publique, des mosquées, des écoles, des fondouks. C'est sous son règne que lecadi de Meknès fait édifier l'admirable Medersa Bou Anania moins importante que celle de Fès mais aussi belle, aussi harmonieuse dans ses détails. L'auteur à'Erraudh clhaloun fi akhbar Miknaset ezzitoun, dont Houdas a donné une traduction, le cheikh, le jurisconsulte, l'imam, le grammairien, le lexicographe, le rhéteur, le légiste es successions, le calculateur, l'homme versé dans toutes les sciences, le très docte, Sidi Mohammed ben Ahmed ben Mohammed ben Ali ben Ghazi, Elotsmani, Elketami, dit à ce sujet : « Mon père m'a raconté tenir de vieillards qu'il avait connus, -que le sultan Aboulhasen vint visiter la Medersa aussitôt qu'il apprit son achèvement et qu'il s'assit sur un des bancs de la salle d'ablutions, près de la piscine ; quand on apporta les mémoires justificatifs des dépenses qui avaient été faites pour la Medersa, le sultan prit les papiers qu'on lui présentait, les jeta dans la piscine sans vouloir les regarder et dit ce vers :
« Qu'importe qu'une chose soit chère si on dit qu'elle est belle ; il n'est point de prix pour ce qui charme les yeux. »
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Meknès continue sa vie tranquille de petite cité florissante entourée de bourgades possédant chacune ses terres de culture, ses plantations et ses prairies, auxquelles elle était unie par une immense forêt d'oliviers. Mais les dévastations commises par un agitateur qui parut à cette époque dans le Maghreb détruisent tous ces villages. Puis de fréquentes révolutions se succèdent à Meknès et font subir de dures épreuves à sa population tandis qu'une grande partie des oliviers qui faisaient sa richesse sont coupés ou brûlés. Le prince Abou Zakaria Elouttasi y ramène le calme, traite les habitants avec beaucoup de bienveillance et fait restaurer un certain nombre des constuctions qui avaient Ae plus souffert. Plus tard Moulay Ismaël y habite comme khalifa du sultan. Pris d'un vif amour pour cette ville « à cause de l'excellence de son terroir, la douceur de son eau et la salubrité de son air », il décide dès son avènement en 1671 de la choisir comme capitale et de l'élever au rang de cité impériale. Rêvant de faire de ce lieu de sa prédilection une cité superbe qui pourrait rivaliser avec les plus célèbres capitales de l'Europe, il fait édifier une imposante enceinte, immense, formidable, et construire des palais qu'il veut énormes. De toutes les villes du Maroc il fait venir des ouvriers et des artisans, des maçons, des menuisiers. Chaque mois toutes les tribus lui founissent à tour de rôle des travailleurs et des mules. Tous ces ouvriers travaillaient sans interruption ainsi que les trente mille criminels, assassins, révoltés et voleurs, qu'il tenait dans ses prisons et vingt cinq mille captifs chrétiens « parmi lesquels se trouvaient des marbriers,
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des sculpteurs, des menuisiers, des forgerons, des astronomes, des ingénieurs et des médecins ». Il avait fait creuser dans une partie de la kasbah, près du mausolée du cheikh El Mejdoub où il fut enterré lui-même, d'immenses catacombes que l'on retrouve encore où il enfermait ces captifs et ces prisonniers. Dès que l'un d'eux mourait, son cadavre était emmuré. Ce qui faisait écrire à un des missionnaires de ce temps : « Le sang et les sueurs des esclaves et des Maures ont servi à délayer le ciment et leur corps est entré en plus d'un endroit dans les matériaux de la construction. » Il prend à Volubilis, l'ancienne ville romaine dont les ruines se dressent à une trentaine de kilomètres de Meknès, colonnes, chapiteaux et pierres de toute sorte, en même temps qu'il reçoit d'Italie une quarantaine de colonnes de marbre que le sieur Pillet, renégat français qui fut à une époque gouverneur de Salé, « avait fait venir de Gênes pour le prix de 6 000 piastres. » Il venait souvent assiter aux travaux et tuait à coups de fusil ceux qui ne travaillaient pas à sa' fantaisie. Il lui arrivait parfois de se joindre aux ouvriers et de prendre part à leur labeur. (( Un jour? raconte-t-on, qu'il servait à donner du mortier et des briques à des maçons, il en rencontra quelquesunes qui étaient fort minces. Il envoyai chercher le maître qui les avait faites et lui en rompit une cinquantaine sur la tête. » D'une cruauté inouïe, il se faisait un jeu de trancher la tête aux serviteurs qui se trouvaient le plus près de lui pour essayer le fil d'un sabre nouveau. Un des voyageurs qui l'approchèrent raconte : « Il aime si fort à répandre le sang lui-même que l'opinion commu-
ne est que depuis vingt ans qu'il règne, il faut qu'il ait fait mourir de sa propre main plus de vingt mille personnes. » A la fin de son règne on prétend que plus de 36000 périrent ainsi sous ses coups. Un de ses passetemps favoris était de charger à cheval ses sujets et de les transpercer de sa lance. Une autre de ses prouesses, dont il tirait du reste grande vanité, était lorsqu'il se mettait en selle de décapiter d'un rapide coup de sabre l'esclave qui lui tenait l'étrier. Sa joie était de faire jeter des esclaves en pâture aux lions qu'il avait dans son parc et un jour, sans raison aucune, il lui prit la fantaisie de faire attacher un prisonnier entre deux planches et de le faire scier en long en commençant par la tête. Ses femmes elles-mêmes n'échappaient pas à ces cruels traitements et un missionnaire qui vint à la cour de Meknès pour obtenir le rachat d'esclaves chrétiens, le P. Busnot, raconte : « Il ne les épargne pas plus que ses autres sujets : il les fait honteusement fouetter par les eunuques avec des courroies de cuir ou donner la bastonnade pour peu de chose. Il en fit étrangler une pour avoir détaché seulement une orange en se promenant dans le jardin. On dit qu'il a fait couper les mamelles à quelques-unes, leur faisant mettre le sein sur le bord d'un coffre dont, par son ordre, deux eunuques faisaient tomber le couvercle avec violence. »
Son harem d'ailleurs était très nombreux et un voya>geur rapporte qu'en 1703 la famille du chéri f ne comptait pas moins de 4 000 femmes, dont il avait eu 525 garçons et 342 filles. On sait qu'il eut l'ambition d'épouser une princesse française, la fille de Louis XIV
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et de Mademoiselle de Lavallière. Epris de la princesse de Conti dont son ambassadeur à la cour de Versailles, Ben Aïchai, amiral de Salé, lui avait vanté les charmes, l'esprit et la grâce, il n'hésita pas à demander sa main. « Notre roi la prendra pour femme selon la loi de Dieu et de son prophète Mouhammed Moustaffa, assurant qu'elle restera dans sa religion, intention et manière de vivre ordinaire. Elle trouvera en cette cour tout ce qu'elle désirera qui pourra lui faire plaisir selon Dieu et justice, s'il plaît à Dieu ! »
Moulay Ismaël commence par agrandir l'ancienne kasbah et à en dégager les aibords. Pour cela il fait abattre les maisons qui lui étaient contiguës et oblige les propriétaires à en transporter les décombres à un endroit qui devint par la suite la place El Hedime dont le nom signifie décombres. Puis il les contraint à construire de nouvelles demeures à l'intérieur de la ville qu'il ferme à l'Ouest par une muraille percée par la grande porte monumentale Bab Ber daine et d'une autre moins importante Bab Siba, près- de laquelle se trouve le mausolée du grand saint Sidi Mohammed ben Aïssa, le patron de Meknès. Il sépare par une muraille la ville de la kasbah où il fait construire en 1672 la mosquée de la kasbah aujourd'hui détruite. Comme celle-ci n'était pas assez vaste pour contenir tous les fidèles, il fait édifier la Mosquée Verte, Djemaâ El Akhdar, dont les deux portes ouvraient, l'une sur la kasbah, l'autre sur la ville. C'est là que les Chorfa, le khalifa du Sultan, le cadi et les hauts fonctionnaires maghzen vont assister
à la grande prière le vendredi et les jours de fêtes solennelles.
Il construit le Grand Palais, Dar Kebira, puis, à l'abri des murailles de l'ancienne kasbah mérinide, le palais impérial actuel qu'il voulait aussi beau, aiussi vaste que le palais de Versailles dont ses envoyés spéciaux lui avaient décrit les merveilles. Et certes cet ensemble de constructions, bien que ruinées en partie, ne manque pas de grandeur. De grandes salles voûtées témoignent de l'importance de ces palais dont un seul, dit-on, contenait quarante salons de réception. Un parc immense s'étendait avec des oliviers plantés symétriquement, a ceint d'un mur d'un périmètre de huit lieues, bien arrosé, garni de vigne et d'autres plantes •». Toujours hanté par le souvenir du Roi Soleil, Moulay Ismaël veut avoir lui aussi sa pièce d'eau des Suisses et il fait creuser un vaste bassin, le Sahridj Souani, alimenté par des conduites couvertes venant d'Aïn Tagama, où il 'se plaisait à faire circuler de multiples embarcations. A côté s'élevaient les écuries. Le toit reposait sur des portiques et des arcs immenses dans chacun desquels il y avait place pour un cheval soigné par un palefrenier musulman qui était servi par un garçon d'écurie pris parmi les captifs chrétiens. L'écurie pouvait contenir douze mille chevaux et tout autour « coulait une rigole d'eau recouverte de maçonnerie dans laquelle était pratiquée, devant chaque cheval, une ouverture en forme de réservoir pour lui permettre de boire ». La sellerie se trouvait au centre du bâtiment et de distance en distance étaient bâtis des greniers pour serrer les four-
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rages. A l'extrémité Ouest était construit un grand grenier carré avec arcs et portiques où l'on remisait les armes des cavaliers. Par-dessus s'élevait un palais dont il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige. Il contenait vingt pavillons, voûtés en berceau et couverts en tuiles, dans chacun desquels était une fenêtre munie d'un grillage de fer « parfaitement travaillé et doré », d'où l'on avait vue sur la ville tout entière. « C'est là, dit l'auteur anglais Braithwaite, que le vieil empereur avait coutume de venir presque tous les après-midi 'fumer sa pipe, voir ses chevaux, recevoir les dessins de ses ouvriers. »
Non loin de là s'élevait le Médinat-Er-Riad, la ville des jardins, où le Sultan avait sa mosquée, sa medersa, ses bains et ses souqs, où grands de l'empire, caïds, hauts fonctionnaires de la cour avaient édifié leurs demeures, ne négligeant rien pour leur décoration dans laquelle ils cherchaient à se surpasser les uns les autres. De tant de luxe et de tant de beauté il ne reste, hélas ! plus rien que quelques ruines près de la belle porte Bab el Khemis qui surgit toute seule avec ses fines arabesques et ses précieuses mosaïques d'une tonalité si douce. En dix jours, cette « parure de Meknès » disparut tout entière, victime de la colère du sultan Moulaiy Abdallah, fils de Moulay Ismaël, qui furieux, dit-on, des yous-yous d'allégresse poussés par des femmes sur les terrasses du Riad alors qu'il rentrait en ville au retour d'une campagne malheureuse en pays berbère et qu'il prit pour des manifestations d'ironie soulignant sa défaite, donna l'ordre aux captifs de raser immédiatement toute cette partie de la ville.
Entre temps Moulay Ismaël avait fait édifier différentes kasbahs pour loger les 130000 soldats dont il avait formé sa fameuse garde noire et ce n'est que sur la fin de son règne qu'il commença la construction de la célèbre porte Bab Mansour El Euldj, une des plus belles de tout le Maroc. Il la laissa du reste inachevée quand il mourut en 1727, à l'âge de quatre-vingts ans après un règne de 55 années et c'est son fils Moulay Abdallah qui la termine en 1732.
Dans son existence agitée au. cours de laquelle il perdit et reperdit quatre fois le pouvoir celui-ci n'eut guère le temps de s'occuper de Meknès. Son fils Moulay Mohammed ben Abdallah, qui régna de 1757 à 1785, fit construire plusieurs mosquées, le mausolée de Sidi ben Aïssa ainsi que celui de Sidi Saïd Bou Othmane situé un peu1, en dehors de la ville avec la mosquée y attenant qu'on aperçoit se détachant dans un gracieux décor de verdure à travers la porte qui porte son nom au bout de la large avenue descendant vers le Mellah à la partie sud de la kasbah où il avait refoulé les Israélites. C'est lui qui fit édifier au cœur de l'Aguedail, non loin de la mosquée de Roua, le palais de Dar Beida flanqué d'une série d'élégantes tours carrées qui lui donnent l'aspect d'une forteresse. Il en avait fait sa demeure personnelle. A gauche de l'entrée un charmant petit pavillon en saillie sur la muraille s'ouvrait sur la prairie immense, décoré de fines boiseries et d'un plaifond à caissons émaillés de fleurs et d'arabesques aux teintes délicates. A droite s'élevait le minaret d'une petite mosquée avec une medersa dont les murs en ruines laissent voir encore
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les étroites chambres d'étudiants rangées autour d'une courette pavée de zellijs, On pénètre sur une grande place rectangulaire puis par un long couloir coudé on accède à d'autres cours se succédant les unes aux autres, garnies de canons et de vieux boulets de fonte empilés en tas, bordées de salles en partie effondrées qu'ornent des restants de mosaïques et de sculptures de plâtre. On est en train de les réparer et de les restaurer pour y installer une école où les fils de caïds, les jeunes gens de grande famille viendront étudier pour devenir officiers.
Sous Moulay Sliman (1793-1829), les révoltes des Berbères se font de plus en plus nombreuses, de plus en plus audacieuses. En 1825, ils viennent piller jusque sous les murs de Meknès et le sultan « fatigué d'eux, remet cette affaire entre les mains de Dieu et se résout à quitter Meknès pour se rendre à Fès ». Les Berbères s'installent dans la plaine et ils y vivent en tranquillité, satisfaits d'avoir reconquis leur indépendance. Moulay Hassan (1873 -1894) revient à Meknès et y séjourne à plusieurs reprises au retour de ses expéditions contre les tribus qu'il rejette dans la montagne. Meknès reste la capitale berbère toujours prête à se soulever contre le pouvoir régulier. Aussi s'empresse-t-elle, en 1908, de proclamer sultan Moulay Hafid venu de Marrakech et révolté contre son frère Abd El Aziz. Mais les tribus qui l'avaient d'abord accueilli, furieuses de ses excès, ne tardent pas à se tourner contre lui et en 191 1 les Béni M'Tir proclament à Meknès un autre sultan Moulay Zin. Celui-ci se rend bientôt sans conditions lorsque la colonne Moinier vient camper sous les murs de Meknès au
sud de l'Aguedail et, dès le début de 191 3, le pays est définitivement pacifié par nos troupes.
La gare s'élève toute blanche, élégante et proprette, au milieu des oliviers dont on a su respecter les vertes frondaisons. En descendant vers la vieille cité on aperçoit à gauche sur un plateau à quelque distance la massive construction d'un hôpital tout récemment terminé que dominent au centre et aux extrémités d'énormes dômes boursouflés dont l'architecte hanté par ses voyages en Perse a cru devoir orner ce bâtiment de style arabe et dont la barbarie dans ce décor est encore accentuée par . l'éclat de leur nudité. A droite, sur un autre plateau, c'est le camp avec ses baraques et ses tentes et au delà en bordure, au-dessus du frais vallon du Bou Fekrane, faisant face à la ville arabe, les bâtiments de la Subdivision et du Cercle des Officiers pour lesquels on s'est heureusement inspiré du style des constructions marocaines et des purs motifs de leur décoration.
A un tournant Meknès apparaît allongeant les lignes de ses maisons grises ou fauves sur un énorme éperon que borde la vallée verdoyante, semblable à un vaisseau immense avec la puissante mâture de ses quatorze minarets de pierre ou de mosaïques qui se teintent de rose le soir au crépuscule. Au Nord se dresse toute proche la : masse sombre du Zerhoun et vers le Sud et le Sud-Est on découvre dans le lointain les hautes chaînes de l'Atlas dont les massifs avancés se profilent nettement, éloignés à peine d'une cinquantaine de kilomètres. La route empierrée traverse un pont ou plutôt se prolonge sur un remblai jusqu'à l'entrée de la ville pour grimper ensuite
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la. rue Rouamezine où se sont implantés tous les commerçants européens, où se trouvent les deux principaux hôtels se transformant le soir en cafés-concerts, et des boutiques de toutes sortes, bazars d'Hindous étalant leurs marchandises aux teintes heurtées, épiciers, bouchers, charcutiers, boulangers, pâtissiers, droguistes, quincailliers, coiffeurs, cordonniers, tailleurs, modistes, libraires et papetiers. Au bout une placette où se rangent quelques victorias usagées que traînent des équipages fatigués auxquels le son des grelots donne un peu de vie et de clinquant. Puis deux portes. L'une joliment sculptée ouvre sur une rue assez large le long de laquelle s'amorce l'enchevêtrement des ruelles étroites et silencieuses coupées d'impasses. D'un côté elle monte jusqu'aux Services Municipaux installés dans une belle maison arabe avec patio et jardin, de l'autre elle descend vers un boulevard agréablement aménagé en bordure de la cité jusqu'à Bab Tizimi, avec des trottoirs plantés d'arbres, éclairé par de belles lanternes en fer forgé produits de l'industrie meknasi. Par devant s'étale un beau jardin public prolongé par une gracieuse pergola ombragée de plantes grimpantes surplombant de vieux petits moulins indigènes installés sur l'oued sinueux et frais au milieu de jardins et de vergers. Par l'autre porte on file, par une voie carrossable où sont encore établies quelques boutiques européennes, vers la place El Hedime sur un côté de laquelle se dresse la masse imposante de Bab El Mansour aux proportions gigantesques mais parfaitement harmonieuses. Conçue par un chrétien renégat El Mansour El Euldj, elle allie la.1 pure ligne classique des colonnes co-
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rinthiennes aux courbes gracieuses des rinceaux, au chatoiement délicat et changeant des mosaïques de faïence. Ogive grandiose supportée par des piliers de marbre, entourée d'un cadre précieux de festons exquis, elle s'ouvre dans la muraille énorme revêtue tout à l'entour de fines mosaïques aux dessins polychromes variés et compliqués où le jaune et le vert dominent, servant de fond à toute une décoration d'arcatures et mailles de pierre de très faible saillie. Deux bastions carrés se détachent à droite et à gauche décorés de la même façon et reposant sur des colonnes de marbre. Au sommet court une large bande sombre où est tracée en caractères sculptés sur la faïence une longue inscription.
Un lettré meknasi nous en a donné la traduction suivante :
« Ma beauté lumineuse s'élève jusqu'aux hauteurs célestes de sa bonne étoile, illuminant de sa clarté la magnifique sphère céleste. J'ai été élevée par Lui au faîte des hauteurs célestes les surpassant toutes de sa magnificence.
« Je dois cette situation éclatante à l'existence de Celui qui, durant son règne, ranima son pays et lui donna le plus vif éclat, de Celui qui m'éleva de ma partie inférieure au moyen de la Puissance divine et entoura de l'invincibilité céleste ma partie supérieure.
« Descendant de la famille du Prophète et de ses khalifes, asile du faible et providence des nécessiteux, Moulay Adb' Allah, flambeau de l'Islam, porte-drapeau de La religion, tête couronnée, roi obéi par amour et par respect, deux portes ouvertes à la victoire et à la paix,
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roi qui participe à toutes les bonnes actions, qui à chaque instant l'appellent et lui crient : « Nous sommes tes compagnes. »
<( Vois et compare ce dont tu as été témoin et ce que tu as entendu dire. Cette comparaison sera la pure vérité.
« Damas occupe-t-elle des poètes semblables à moi ?
« Se trouve-t-il même à Sanaa une main artiste aussi habile que la mienne pour ciseler un objet d'art tel que ce poème ?
« Alexandrie est-elle la seule qui possède des ouvriers capables de tailler des colonnes et des vitraux ?
« Existe-t-il un roi semblable à notre Seigneur qui à chacun donne ce qu'il demande ?
<( Je demande à Dieu de le conserver le plus longtemps possible aûn de venir en aide à son peuple et de lui porter secours selon ses besoins.
(( Que Dieu fasse que la religion de l'Islam demeure intacte car il est un exemple de piété et de droiture.
« Toutes sortes de bienfaits viennent s'accumuler autour de Lui, bienfaits provenant des butins parce qu'il a été victorieux, des présents parce qu'il est aimé de son peuple, des tributs parce qu'il est obéi de ses sujets.
« Que le Salut de Dieu soit constamment sur Lui, l'entourant du parfum du musc le plus pur.
« Louange à Dieu, maître des deux mondes ! »
En face, de l'autre côté, se trouve une grande fontaine ornée de mosaïques avec un triple motif circulaire dont l'agencement est remarquable, mais l'ensemble
reste froid et plat, sans grâce et sans vie. Toute la journée l'immense place grouille d'une foule uniformément teintée de gris. Des tas de légumes s'accumulent sous de petites tentes le long des remparts à l'ombre de la haute muraille, mélangeant leurs couleurs diverses, carottes rutilantes et navets blafards, longs radis rouges, citrons et oranges aux reflets d'or. Puis, étatlé sur le sol, tout un lot de vieilles choses misérables, souvent les plus inattendues. Dans un angle, à demi-masqués par le mur du jardin, surgissent les noirs cyprès de l'ancien hôpital Louis où l'on vient d'installer un musée d'art dans un cadre superbe de salles somptueusement décorées de mosaïques de zellijs, de sculptures et de peintures. Une rue part de la place, bordée de boutiques où de sordides artisans israélites sortis de leur étroit quartier découpent en fines dentelles des plaques de fer-blanc pour en faire les dômes délicats de lanternes de toutes formes et de toutes grandeurs ou fabriquent des bijoux en or et surtout en argent que se disputent les femmes berbères des Béni M' Tir auxquelles un peu plus loin d'autres juifs moins pouilleux débitent des rouleaux de cotonnades. Elle aboutit au sommet de l'avenue droite et large qui descend doucement le long de la haute muraille derrière laquelle s'abritent les quartiers de Berrima et du Mellah pour se raccorder au delà de Bab Sidi Saïd avec la route de Rabat où se détachent près du mausolée la mince tige et le gracieux panache d'un haut palmier. En dehors de la ville, tout de suite à gauche, s'élève l'admirable Bab Khemis. Puis, en suivant l'ancienne enceinte, on rencontre les forgerons avec leur soufflet géant gémis-
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sant sous l'effort d'un jeune garçon demi-nu le corps et le visage barbouillés de noir, les potiers somnolant près de leurs amphores, de vases et de récipients de toute sorte, les bourreliers bourrant de paille leurs bâts de grosse toile qu'ils recouvrent parfois de morceaux de vieux tapis piqués de pompons multicolores. Ensuite les charrons taillant dans le bois vert de rustiques charrues d'une seule pièce, les selliers découpant leurs selles à dossier et les armuriers en face d'une fontaine et d'un fondouk avec de vieilles boiseries malheureusement délabrées, le fondouk du sultan, les caouadjis préparant leur thé et leur café cachés derrière leurs cloisons tressées de roseaux, les fabricants de feutre pétrissant sur une large planche des carrés de laine cardée imbriqués les uns sur les autres à l'aide d'une mousse de savon fraîche. Puis, en approchant de Bab Jedid, ce sont les épiciers accroupis dans le fond de leur boutique dominant les boisseaux et les paniers en sparterie où sont entassés fruits secs et légumes, les marchands de beignets à l'huile, de brochettes de viande grillée, les coiffeurs avec leurs boutiques peintes et décorées de fleurs et de figures géométriques aux couleurs éclatantes dont un grand filet parfois teinté de bleu foncé ou de vert ferme l'entrée. Et en face de la porte, assis au milieu de la rue, les marchands de pain, vieillards grêles et lourdes matrones affalés sur le sol tenant entre leurs genoux plies des piles de galettes blondes conservées/ au chaud sous un bout de couverture. Ce carrefour devant Bab Jedid est le rendez-vous des baladins qui attirent toujours autour d'eux une foule attentive, conteurs, charmeurs de
serpents, charlatans accompagnant leurs explications de gestes et de oris, d'invocations solennelles que les spectateurs reprennent en chœur dans un tumulte de flûtes et de tam-tams.
En rentrant dans la ville, non loin de La porte, on voit briller dans les échoppes les mejmars de cuivre, les fines aiguières et les vastes bassins, les gracieux brûleparfums, les lourds plateaux et les hauts flambeaux massifs. Puis, c'est la rue des nedjarin, la rue des menuisiers, très propre, fleurant bon l'odeur parfumée du cèdre, largement éclairée par une placette devant la porte ornée de sculptures de la mosquée Nedjarin, la plus ancienne de Meknès.
Au Nord, en venant de Moulay Idriss et du Zerhoun, on pénètre dans la cité par une porte monumentale de très grande allure, Bab Berdaïne, ouvrant sut un long méchouar où se vendent les charges de bois, les perches et les madriers apportés par les Berbères de La montagne. Au bout de la vaste cour rectangulaire on passe sous une épaisse voûte sans aucun ornement et on s'arrête devant une jolie porte de la mosquée Berdaïne avant de s'enfoncer dans les rues profondes, calmes et silencieuses où de temps à autre vient vous surprendre la clarté subite d'une charmante petite place autour d'un gros mûrier qui la protège de son ombre.
A se promener dans les différents quartiers un peu écartés du centre de la ville on retrouve tout le charme mystérieux de la grande ville de Fès avec ses ruelles étroites et tortueuses plongeant tout à coup dans l'obscurité de longs passages voûtés. Dans le silence absolu
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rien que le bruissement discret des babouches glissant doucement sur le sol et parfois le bruit d'une porte qui s'ouvre, la vision rapide d'un pied nu, d'une forme gracile, enjambant un seuil surélevé pour aller en quelques bonds se précipiter sous une porte voisine. A se perdre dans les multiples impasses, au fond de ces derbs enserrés entre de hauts murs aveuglés, terminés par de vieilles portes basses surchagées d'énormes clous et d'un pesant marteau de fer, on évoque les palais magnifiques avec leur jardin intérieur et les salles si somptueusement décorées, avec un luxe de peintures qui semble particulier à Meknès où portes, contrevents, encadrements de fenêtres, chapiteaux de colonnes, frises, arcades retombant en stalactites, poutres et plafonds brillent de mille figures et motifs floraux se détachant sur un fond uni, rouge le plus souvent, en traits innombrables et enchevêtrés, de nuances diverses, rehaussés de filets d'or. Chaque jour on découvre un détail nouveau, un auvent gracieux, un linteau délicatement sculpté, une fenêtre de msid, un moucharabieh exquis, un vieux fondouk aux précieuses boiseries, une fontaine monumentale avec de hautes colonnes et un couronnement en bois joliment travaillé, une porte de mosquée encadrée d'une fine dentelure de plâtre minutieusement fouillé, une petite zaouia où repose quelque pieux marabout ou une sainte vénérée avec des battants de porte entièrement peints sous une chaude patine dorée, et, ouverte sur le côté pour permette d'apercevoir le tombeau, une fenêtre en bois sculpté et peint représentant dans un encadrement finement ouvré une double ogive fermée par un grillage de fer forgé, sup-
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portée au milieu par une colonnette délicieuse de grâce et de finesse.
En revenant au cœur de la ville, on quitte les ruelles si calmes des demeures magnifiques, les rues graves et muettes le long des sanctuaires qui, s'animent qu'à certaines heures du murmure confus des prières, pour suivre d'autres voies toujours étroites, assombries par des toitures de roseaux ou de planches mais vibrantes du vaet-vient d'une foule disparate de citadins, de gens de la campagne et aussi de rudes montagnardsTBeni M'Guild et Zaïan, de femmes berbères vêtues de robes terreuses, à l'allure libre, le visage découvert, les fines chevilles tatouées émergeant de larges babouches rouges. Meknès, cité berbère malgré les apports successifs de sang arabe, compte 37000 habitants, dont 30000 musulmans, 6000 israélites et un millier d'Européens. Gens de la ville et gens de la campagne sont berbères. Méfiants vis-à-vis de l'étranger, ils l'accueillent cependant avec bienveillance. Polis et aimables, ils n'ont pas la mine sournoise du Fasi, son arrogance haineuse. Le visage est ouvert, le regard franc. Dédaigneux du négoce qu'ils abandonnent aux israélites qui accaparent les deux tiers du commerce en gros de la ville et de la région et à des Fasis ou descendants de Fasis, les Meknasis se livrent plus volontiers à l'agriculture.
Meknès est le grand marché où viennent s'approvisionner les habitants des villages du Zerhoun, les tribus de la! plaine, les M'Jad, les Guerrouan, les Béni M'Tir, celles de la montagne, les Béni M'Guild. Tous ensemble se pressent dans les souqs. D'un côté une bonne odeur
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de menthe fraîche indique les marchands de comestibles groupés dans les ruelles a voisinant la boutique du mohtasseb dont la façade entièrement de bois sculpté est un véritable chef-d'œuvre. D'un autre côté, tout autour de la Grande Mosquée, c'est la longue file des petites échoppes où s'étalent babouches et sacoches ornées de chatoyantes broderies, articles de ménage, objets de verrerie et de bimbeloterie, où des tailleurs garnissent de ganses et de cordonnets burnous et djellabas en face de leurs jeunes apprentis qui imperturbables croisent de longs fils doubles servant à broder les coutures, où des dévideurs de soie déroulent gravement de beaux écheveaux reluisants, pourpre, amarante, bleu d'azur, émeraude ou saifran.
Puis c'est le souq Attarin, recouvert d'épaisses charpentes où les épiciers pèsent d'une main nonchalante toutes sortes de poudres et de grains. Pour y pénétrer on passe sous le dôme qui protège l'entrée de la Medersa Bou Anania, rainé de côtes s'appuyant sur des piliers carrés que couronne une frise de plâtre sculpté. Dans un encadrement de cèdre bruni deux lourds battants de bronze ouvrent sur un couloir couvert d'un magnifique plafond peint et profondément sculpté. A droite, c'est la cour de la medersa avec au milieu une belle vasque de marbre côtelée et tout autour une galerie à demi fermée par une balustrade de moucharabieh sauf sur une face réservée à la mosquée au fond de laquelle est creusé un mihrab de toute beauté. Des petites cellules occupées par les étudiants prennent jour sur cette galerie tandis que d'autres occupent tout le premier étage sou-
tenu par des piiastres revêtus dans le bas de mosaïques de zellijs puis au-dessus de fines dentelles de plâtre montant jusqu'au faîte couronné par d'admirables boiseries de cèdre que le Service des Beaux-Arts a; fait patiemment reconstituer par des maâllems indigènes fiers de faire revivre dans toute sa pureté et sa grandeur l'art splendide des anciens maîtres. A gauche c'est la vaste salle des ablutions avec son grand bassin central rectangulaire où coule une eau abondante. Non loin de là se trouvent les deux autres medersas mérinides Filala et Attarin, également intéressantes bien que d'une décoration beaucoup plus sobre.
Un autre coin charma'nt près des souqs, c'est la Qaiçarya des tissus avec ses courettes où règne toujours une douce et fraîche pénombre. Tout autour sont alignées les petites boutiques multicolores où sont entassés avec soin les piles de cotonnades et de soieries. Elles sont toutes peintes à l'extérieur et à l'intérieur et pas une n'est semblable comme nuance du fond et comme dessins. A Meknès comme à Fès toutes les boiseries soignées étaient peintes, mais ici l'usage du bois peint était particulièrement développé. La proximité des forêts de cèdres permettait d'avoir du bois qui se travaillait facilement mais qui, trop blanc, prenait en vieillissant une vilaine teinte grisâtre tandis que le bois d'arar dont on se servait à la côte, à Rabat et à Salé, ne changeait pas et n'avait besoin que d'être verni. Aussi à Meknès un grand nombre de boutiques étaient -elles peintes autrefois, boutiques de coiffeurs, de marchands d'épices, de marchands d'étoffes de la Oaiçarya. Mais presque toutes
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avaient laissé disparaître ces décorations pincturiales. Heureusement une artiste française, peintre orientaliste et romancière de talent, mariée, à un fonctionnaire également très versé dans les questions d'art indigène, entreprit de rénover cette coutume charmante. Elle obtint d'abord des coiffeurs de redonner à leurs petites boutiques leur éclat de jadis et la plupart s'y prêtèrent de bonne grâce. Puis à son tour la Qaiçarya s'éclaira de tout ce chatoiement de couleurs, la monotonie des grands volets grisaille fut remplacée par la grâce de ces multiples defesins si variés. Bientôt le souq Attarin reprendra lui aussi son aspect d'autrefois quand on aura fait repeindre les boutiques qui étaient auparavant décorées de cette façon.
Il ne restait plus à Meknès que deux zaouakïn, peintres décorateurs, qui, du reste, ne travaillaient plus. Ils connaissaient les vieilles traditions, mais, ayant travaillé à Fès sous Abd El Aziz, ils avaient quelque peu subi l'influence étrangère. A force d'instances ils consentirent à reprendre leurs pinceaux, à former des apprentis en leur enseignant exclusivement les anciens motifs décoratifs et en leur apprenant à n'employer pour leurs couleurs que les vieux procédés, c'est-à-dire à ne se servir que de poudres de couleur délayées à la colle ou à l'œuf. Les peintres marocains commencent par faire un fond uni, rouge le plus souvent, mais aussi jaune, bleu ou vert, puis tracent à main levée des motifs formés uniquement de lignes ou bien de lignes combinées avec des motifs floraux. Les taches de couleur posées à plat donnent un peu l'aspect d'une décoration au po-
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choir. Cette manière appelée zouak prend le nom de taziiïr lorsque les principaux motifs sont accusés par des traits rouges, blancs ou noirs. Les tons sont généralement très durs mais ils s'atténuent à l'application de la grassa, vernis fait avec de la résine d'arar dissoute dans de l'huile de lin, qui, séchant très lentement, conserve les couleurs et leur donne au bout d'un certain temps une belle teinte dorée d'une chaude tonalité.
En janvier 191 8, presque toutes les boutiques de la Qaiçarya étaient déjà peintes et on commençait à arranger le sol pour le paver de carreaux de faïence. Cette industrie des céramiques décorées était autrefois très florissante à Meknès dont la terre convient admirablement, surtout pour les carreaux peints, puis s'était complètement éteinte depuis une centaine d'années. Il n'y avait plus aucun décorateur à Meknès et pour en former on choisit le plus intelligent des peintres sur bois qu'on envoya à Fès apprendre ce que les décorateurs Fasis pratiquent encore. Il retrouva les procédés anciens oubliés et tous les émaux, sauf le bleu, proviennent de minerais indigènes qu'il broie et prépare lui-même. Au maître il fallait des apprentis. Ils furent choisis parmi les jeunes chorfa très nombreux à Meknès. Etant tous lettrés, ils connaissaient l'écriture arabe qui facilite beaucoup la décoration. D'autre part, cet art de la peinture étant noble, ils pouvaient s'y livrer sans déchoir de leur dignité de chorfa qui les empêche de pratiquer la plupart des métiers. Nous les avons vus à l'œuvre, une vingtaine environ, déjà très habiles et très intéressés par leur travail, dans ce charmant coin des potiers installé^ Sur les
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pentes verdoyantes de l'oued Bou Fekrane où nous avait mené la délicate et enthousiaste artiste qui s'est vouée à la rénovation des industries d'arts indigènes de Meknès. Elle nous expliquait les difficultés du début, son souci de constituer une collection de carreaux anciens faits à Meknès pour remplacer les plats carreaux vernissés qui viennent aujourd'hui d'Espagne et qui sont loin de rappeler les beaux azulejos d'autrefois dont les maîtres potiers arabes avaient appris la technique là-bas aux siècles glorieux de Grenade. Comme elle l'a joliment narré, c'est sous Moulay Ismaël qu'il y eut au Maghreb un renouveau de cet art. « Il avait fait tapisser les parois de son »f utur mausolée, — où il aimait à se retirer loin de ses mille fils et de ses cent mille esclaves, — de beaux carreaux multicolores, fabriqués sans doute, dans sa capitale de Meknès, par des captifs chrétiens. Et l'origine de ces derniers est clairement dénoncée : à côté de carreaux ornés de rosaces arabes, d'autres carreaux, de matière et d'émail identiques, ont de gros vases de fleurs tout semblables à ceux du parc de Versailles, posés sur un tapis de verdure que rehaussent deux marguerites... Par la suite, de très nombreuses demeures et mosquées furent ornées de carreaux, mais d'un style purement indigène. » v
Un certain nombre de carreaux anciens ont été retrouvés, la plupart à décor rayonnant et s'assemblant par quatre, quelques-uns avec un motif complet. Une série de vieux haïtis en vieux bleu a pu être réunie, dont chacun se compose d'une cinquantaine de carreaux différents;. En outre de ces modèles, un décorateur va dans
les mosquées relever les carreaux anciens qui s'y trouvent, en particulier à Moulay Idriss du Zerhoun dont le sultan Moulay Mohammed fit restaurer la koubba au milieu du XIXe siècle. « Un habile potier de Fès, Ben Makhlouf, entoura toute la salle d'une grande décoration murale représentant une série de portes à l'arc outrepassé, au milieu desquelles s'épanouissaient des bouquets bleus. Le travail fut merveilleux et enthousiasma tellement le sultan qu'il fit grâce de la vie à l'artisan, ulors qu'une tradition constante, en cas analogue, exigeait que le trop habile artiste fut immédiatement mis Ê. mort, pour l'empêcher d'avilir son œuvre en la répétant... Mais il interdit à tous les. potiers de son Empire Chérifien de peindre désormais un seul carreau, sous peine d'avoir la main cousue dans une peau de bœuf, avec les ongles repliés en la chair vive. » Heureusement les modèles sont restés et grâce aux artistes de l'Office des Industries d'Art indigènes, les anciennes traditions abandonnées sont maintenant reprises.
Parmi ces industries d'art indigènes plus spéciales à Meknès, on doit citer les tissus à rayures multicolores qu'un vieux maâllem fabrique avec un ancien point sergé en losange qui leur donne une plus grande souplesse, les lustres en fer forgé, les coffrets niellés d'or et d'argent où s'épanouissent étoiles et bouquets, les bijoux d'or faits autrefois par les vieux israélites, patiemment ciselés à la lime puis soudés au feu, tagerat, colliers en grosses perles de filigrane d'où pendent trois rosaces d'or chargées de pierreries, colliers à longues pendeloques, bagues ciselées enchâssant un rubis ou une
Meknès. — Une rue
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Meknès. — Boutiques peintes de la Qaîçarya
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émeraude, boucles d'oreilles à pendeloques, plaques de front avec un cabochon et plaques de poitrine finement découpées, enfin les tapis et les broderies.
Pour les tapis, on en a réuni une collection dans les tribus berbères, Béni M'Tir, Béni M'Guild, Zaïan, très purs de décors ? et on les a fait copier par des femmes chleuhs qu'on a retrouvées dans la ville, mariées à des Meknasis. De leur côté les sœurs franciscaines, installées depuis peu d'années à Meknès, ont groupé de petites apprenties arabes qui fabriquent des tapis en laine naturelle, blanche, noire ou brune. Tous ces tapis berbères sont à haute laine, avec de la laine filée comme des câbles, et sont très lourds. Ils ne comportent pas de centre ni de bandes. Les femmes berbères ne connaissent que la décoration géométrique, ne dessinent que des figures, carrés, rectangles, le plus généralement des losanges qui se répètent sans cesse tout en variant constamment. Mais elles savent admirablement disposer ces motifs, leur donner des proportions harmonieuses que rehaussent un sens particulier des couleurs, un goût très vif pour les oppositions de tons. Une couleur spéciale aux tapis chleuhs est le rouge garance qui est extrêmement foncé, couleur lie de vin.
Quant aux broderies, le point de Meknès était abandonné, remplacé par celui de Fès, pourtant moins original. Une vieille brodeuse cependant se rappelait l'ancien point et elle l'enseigne à une trentaine de petites filles de la bourgeoisie. Celles-ci reproduisent des copies faites d'après d'anciens modèles par d'autres maâllemat choisies parmi les plus habiles. Le point est plus en
relief que celui de Fès et les motifs très réguliers tiennent de la ligne et de la fleur. Le tissu qui supporte la broderie est un tissu de soie grège fabriqué à la main par des tisserands de Meknès. Très solide et ne se déformant pas5 il rappelle un peu le tussor et donne une harmonie plus chaude aux broderies. Quelques pièces ont été teintes en violet et en chaudron avec les procédés indigènes. Ces broderies presque toujours polychromes ornent les toiles qui servent à recouvrir les plateaux à thé ou à envelopper les cadeaux qu'on envoie à l'occasion de fêtes de famille, les coussins allongés, les nappes qu'on pose sur les petites tables basses et rondes entourées d'une large bande à fond rouge, marquées d'un grand carré au milieu et d'une multitude de carrés minuscules, les écharpes que mettent les femmes pour aller aux bains avec deux bandes aux extrémités et des petits points au milieu, et la meharmat, le grand voile garni d'un semis de petites marguerites dont se coiffe la jeune mariée au sortir du hammam, après le mariage.