‹ Au Maroc; Casablanca, Rabat, MeknèsChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rabat

Capitale administrative. -- Son histoire. — Ses monuments.

— La tour Hassan. — ■ Ses remparts. — Le Chellah. — Capitale du Protectorat. — Divers quartiers. — Administration.

— Budget.

Accrochée d'un côté sur une haute falaise fauve dominant l'indolent Bou Regreg, l'altière Rabat s'étale en une large bande blanche entre l'azur de la mer dont elle est sép.3fée par un long cimetière ponctué de dalles grises dévalant en pente douce et la verdure des jardins et des champs bordés de haies de cactus et de figuiers de Barbarie par delà la ligne brun-rouge du mur d'enceinte. Cité impériale chérie par les sultans comme villégiature d'été pour le pittoresque de son site et l'agrément de son climat, ville maghzen peuplée de riches notables, de savants docteurs, de fonctionnaires de la Cour subtils et retors, elle somnole sous sa parure d'hermine, mollement étendue sur le promontoire formidaible où régnèrent tour à tour tant de nations diverses.

Rïbât el Fath} le Camp de la Conquête, nom choisi

par le sultan qui en termina la construction, Yacoub le Mançour (1185-1199), l'émir tout-puissant, célèbre par ses grandes conquêtes en Espagne. Voulant marquer le souvenir de ces glorieux faits d'armes des musulmans, il avait tenu à compléter l'œuvre commencée par Yousef (1163-1185), en exécution des ordres du sultan Abd el Moumen ben Ali (1130-1163). Celui-ci avait édifié sur le rocher surplombant la mer et le fleuve une kasbah redoutable qu'il avait appelée El Mehdhiya, la ville du Mahdi, en mémoire du mahdi almohade Ibn Toumert. Comprenant toute l'importance de cette place forte située aux confins du Maroc du Sud et du Maroc du Nord séparés par le Bcu Regreg, admirablement placée dans une région favorable au rassemblement de troupes avant de les déverser sur la Péninsule en hordes fanatiques à l'assaut de l'Andalousie, il résolut de construire à côté d'elle une ville qui, d'après les historiens, devait être bâtie sur le plan d'Alexandrie. Son fils Yousef se chargea des premiers travaux qui ne furent achevés que plus tard par son petit-fils Yacoub le Victorieux, le Magnifique, grandi par le prestige de ses éclatantes victoires, enrichi par d'immenses butins et d'innombrables esclaves chrétiens ramenés d'Espagne. C'est lui qui donna à la nouvelle ville toute sa splendeur. Il acheva les remparts, y aménagea des portes imposantes, entre autres Bab Rouah, la belle porte des vents, construisit dans la kasbah des Oudaïa la délicate médersa aux massives colonnades supportant de précieuses boiseries et la grandiose porte toute en blocs de pierre sculptée qui en gairde l'entrée. Sur

une colline, en dehors de la ville, il édifia l'immense mosquée de Hassan dont il ne reste plus que des ruines, quelques pans de murs et des rangées parallèles de colonnes de marbre faites de cylindres superposés, au pied de la. somptueuse tour Hassan, la sœur et l'émule de la Giralda de Séville et de la Koutoubia de Marrakech.

S'élev.aint, solitaire et massive, jusqu'à 50 mètres de hauteur, elle était un admirable poste d'observation sur toute la campagne environnante en même temps qu'elle servait de point de repère aux navigateurs qui l'apercevaient de très loin et les guidait dans leur course. Ses quatre côtés étaient égaux et mesuraient 16 mètrer de largueur. Les murs épais de 2 mètres et demi étaient faits de pierres de taille rangées avec beaucoup de régularité et parfaitement assemblées. Chacune des façades était percée d'ouvertures de dimensions variées et d'un dessin toujours différent et décorée d'une série de motifs supportés par des arcs au tympan enjolivé de rinceaux symétriques reposant sur de ânes colon- 'nettes de pierre ou de marbre. Celle qui faisait face à la 'mer et à la ville était particulièrement ornée, avec plus de recherche que les autres. A la partie supérieure le même motif se répétait sur les quatre faces, un treillis d'arcatures entrelacées formant une frise harmonieuse pleine de richesse et de grandeur. Les différentes baies ne sont pas sur le même plan horizontal, car elles suivent lat rampe intérieure large de 2 mètres qui s'élève en pente douce coupée à chaque tournant d'un large palier de repos. Deux cavaliers peuvent la gravir de

front et le sieur Mouette raconte, dans le récit de sa captïvité, qu'on « court sur le haut à cheval aussi aisément que si c'était sur une montagne ». La tour, en effet, nie fut pas achevée et resta dépourvue de son couronnement, du petit lanternon surmonté d'un dôme qui termine les minarets du Maghreb. Du sommet la vue est féerique. D'un côté, on aperçoit le gracieux vallon où se cache derrière sa ceinture rouge de remparts usés et dégradés par endroits la vieille cité de Chella avec ses tombeaux de sultans enfouis parmi les herbes sous des bosquets de figuiers et d'orangers, les taches blanchâtres de nombreux marais salants de la Merdja et la vaste "plaine marécageuse de l'Oulja où s'attarde le Bou Regreg en de multiples méandres. De l'autre, c'est la barre mugissante traçant un trait d'écume entre les deux villes se faisant face, Rabat juchée sur son rocher et Salé couchée sur sa plage de sable, c'est la blancheur étincelante des terrasses au milieu desquelles flamboie comme un point d'or rouge la porte prodigieuse de la kasbah des Oudaïa.

Rabat, à cette époque, couvrait une superficie d'environ 450 hectares et on dit que « le roi y voulut faire retirer plusieurs gens de lettres, marchands et artisans, ordonnant que tous les habitants (outre le gain qui leur proviendrait de leur labeur) fussent provisionnés de certaine quantité de deniers ». Mais à la mort de Yacoub el Mançour la décadence de la ville, qui avait déjà commencé vers la fin de son règne, alla en s'accentuant et la guerre entre les Almohades et les Mérinides la dévasta à tel point qu'il n'y resta plus que la dixième

partie de ses habitants. Cependant, vers lai nn du XIIIe siècle, le sultan mérinide Abdelhaq s'occupa de lui redonner quelque lustre et la grande mosquée actuelle fut son œuvre. Mais Rabat ne se releva pas et il ne lui restait guère qu'une centaine de maisons, en dehors de la kasbah, lorsqu'en 1608 deux ou trois mille Maures chassés d'Espagne vinrent s'y fixer. De nombreuses constructions datent de cette époque ainsi que le mur qui porte leur nom, le mur des Andalous. L'ancienne medersa fut affectée à une école de marins d'où devaient sortir les corsaires fameux qui firent la fortune de Salé. D'abord alliée avec celle-ci, Rabat se reconnaît également indépendante vis-à-vis du sultan. Puis, en lutte ouverte avec sa rivale pendant près de dix ans, de 1630 à 1640, elle finit par tomber sous sa domination pour passer ensuite, en 1643, aux mains des Dilaites et enfin, en 1666, revenir sous la dépendance des sultans de la dynastie Alaouite.

Deux murs d'enceinte de cinq à six mètres de hauteur entourent la ville. La première enceinte date de Yacoub el Mançour. Elle part de l'Océan au Bordj Eç Cirât et se poursuit sur 3 200 mètres dans une direction Sud- Sud-Est pour tourner ensuite vers le Nord-Est et rejoindre en ligne droite la berge abrupte et élevée du Bou Regreg. A I kilomètre environ de son point de départ, un mur à peu près perpendiculaire s'en détache pour enserrer la; ville sur sa face Sud. C'est le mur des Andalous, construit au début du XVIIe siècle, rempart rectiligne long de I 300 mètres, flanqué de bastions à intervalles à peu près réguliers, percé de portes à une seule

6o AU MAROC

voûte : Bab Et-Teben porte de la paille, près des entrepôts de paille, El Boinba, la petite porte, Bab Chella et unie quatrième récemment ouverte près du Mellah. La face Nord est constituée par un rempart le long de l'Océan partant du Bordj Eç Cirât pour aboutir au pied de la kasbah des Oudaia à quelque distance du petit fortin placé à l'embouchure du fleuve. Long de 550 mètres, il est coupé de nombreuses embrasures en face desquelles sont pointés de vieux canons de bronze montés sur des affûts en bois. Ces remparts qui entourent la cité sur ses trois faces Nord, Ouest et Sud, forment ce que les indigènes appellent : Es Soiîr Ed-Dâkhelâny, rempart intérieur. Quant à Y Es Soûr El Ban an y, rempart extérieur, il fut édifié au XVIIIe siècle par Sidi Mohamed ben Abd Allah. Il commence au rivage océanien à 1.700 mètres environ au Sud-Ouest de l'enceinte intérieure, file parallèlement à celle-ci puis tourne brusquement pour aller rejoindre le rempart de Yacoub eî Mançour près du Dar el Maghzen. Au delà du vaste enclos où se trouvent isolés ce palais du sultan et ses dépendances une grande porte est ouverte clans la vieille muraille, la porte des Zaer ou Bab El Hadid, porte deï armes, nom qui, d'après Mercier « lui vient de ce que les Zaer y ont tué un grand nombre de gens de la ville dans des guets-apens continuels et qu'il ne faut s'y aventurer qu'en armes. » Plusieurs routes y aboutissent, entre autres celle qui mène aux ruines de Chella situées en face de cette enceinte et séparées d'elle par un petit ravin de 200 mètres environ de largeur.

Chellai ou Sala El Qadima, Salé la vieille, comme

RABAT 6l

elle est désignée dans l'histoire, est une des plus anciennes cités du Maghreb. Les Phéniciens, croit-on, vinrent y fonder un comptoir autour de la jolie source si fraîche qui sourd dans un creux du vallon. Puis les Romains s'y établirent, comme en témoignent de nombreux vestiges retrouvés en cet endroit. Longtemps, pendant plus d'un demi-siècle, ils s'y maintinrent dans la petite cité devenue très prospère jusqu'au moment où elle fut ravagée et détruite par les Visigoths venus de la Péninsule Ibérique. Plus tard, sous la poussée triomphante de l'Islam, elle fleurissait à nouveau et devenait une des principales villes des Berghaouta, maîtres de l'ancienne province de Tamesna. Conquise à la hn du IIe siècle de l'hégire par Moulay Idriss le Grand, le saint fondateur de la ville de Fès, elle tombait cent ans atprès au pouvoir de Moussa Ibn Afiya El Miknassi puis des Zenata Oulad Ziri ben Àtiya pour devenir à la fin du Xe siècle de notre ère la capitale du royaume des Zenata boni Ifren. Ceux-ci, à leur tour, durent céder la pï.ace aux Almoravides vers la fin du XIe siècle. Et Chelîa détruite à nouveau ne se releva de ses ruines que lorsque Yacoub el Mançour, construisant sa nouvelle cité de Ribât El Fath, y fit édifier un palais et une mosquée. Mais elle ne devait jamais retrouver sa prospérité de jadis et dès le XIVe siècle les sultans Mérinides choisissaient pour leur nécropole ce lieu calme et solitaire que ne troublait plus le bruit des combats et d'où toute animation aivait disparu au profit de sa nouvelle voisine.

Aujourd'hui il ne reste plus de tout ce passé prestigieux que quelques pieux mausolées enfouis sous la ver-

dure entre des murailles délabrées, ornées encore par endroits de somptueuses mosaïques et de fines sculptures en plâtre. Les hauts remparts crénelés couleur d'ocre, ébréchés et croulants, se dressent superbes, flamboyants, au milieu desquels la porte admirable se détache presque intacte, dans toute sa magnificence. Vaste ogive entourée d'un double cadre d'ornements en relief, elle est flanquée de deux tours hexagonales surmontées d'une construction carrée en saillie coiffée de créneaux pointus et dont les angles évidés sont ornés de gracieuses stalactites en nids d'abeille.

En sortant de l'ombre de la voûte immense d'où un escalier étroit mène au chemin de ronde courant tout le long des remparts, on débouche sur un site désert marqué d'aloès et de figuiers de Barbarie, puis on descend par un rapide petit sentier vers des bosquets de verdure. Au-dessus d'eux émerge la fine silhouette d'un minaret délicieusement décoré que termine un grêle campanile, plaqué de mosaïques aux teintes douces au sommet duquel une famille de cigognes a installé son large nid de broussailles. Plusieurs koubbas s'élèvent toutes blanches à flanc de coteau, dominant la source renommée pour sa pureté qui surgit dans le bas à l'abri d'un bouquet d'arblres. A côté une porte basse donne accès aux ruines des mosquées envahies par les herbes et les ronces près desquelles se trouvent les sépultures impériales. Là, sous la verte frondaison de frênes et de figuiers centenaires, dorment Abou Youssef qui porta la guerre sainte en Espagne, son fils Abou Yacoub qui fit la conquête de l'Andalousie, Aboul Hasan Ali et sa femme Chems edh

Dhouna que la légende vénère sous le doux nom de Lalla Chella. Les épitaphes de ce grand sultan et de son épouse peuvent se lire encore, précieusement gravées sur deux longues et étroites dalles de marbre blanc taillées en forme de toit et posées à même le sol dans une petite cour au pied d'un mur resté intact. La face extérieure de ce mur est recouverte d'arcades soutenues par d'élégantes colonnettes, surmontées d'entrelacs qu'encadre une ligne d'inscriptions sculptées dans la pierre, d'une décoration pleine de grâce et de délicatesse de pur style mérinide en opposition avec les grandes lignes sobres et sévères des constructions almohades. Devant elle s'ouvre une large allée plantée d'orangers et de bananiers, bordée de clairs ruisselets, avec des échappées sur un jardin touffu et verdoyant, où le charme de ce lieu de repos et de fraîcheur efface rapidement le sentiment de tristesse qu'on avait éprouvé tout d'abord à la vue de ces choses très belles vouées à l'abandon.

Partant de Bab El Alou, où aboutit l'a route de Casablanca, une large avenue traversait la partie Nord de la ville. Depuis l'occupation française elle est devenue le spacieux boulevard El Alou, le boulevard de lai hauteur, qu'on a su parfaitement aménager sans en abîmer d'aucune façon l'harmonieuse perspective avec le rempart de la kasbah des Oudaïa et sa porte monumentale comme fond. Bordé d'un côté par de blanches maisons de style arabe où se sont installés les grands établissements européens, les hôtels et les restaurants, il longe de l'autre le vaste cimetière aride qui, le vendredi, s'anime de toute une foule de femmes groupées autour des

sépultures pour humer des tasses de thé parfumé en psalmodiant des invocations à Allah et où, chaque soir, les notables r' bâtis, drapés dans leurs mousselines blanches, aiment aller s'asseoir en face de l'Océan, figés dans une muette contemplation, l'esprit absorbé par une profonde méditation ou par quelque douce rêverie. Il dessine une courbe élégante en face des remparts pour descendre en pente douce et se relier à la commerçante rue des Consuls qui se prolonge toute droite jusqu'à l'entrée du Mellah. Une rampe sinueuse assez rapide mais praticable aiux voitures débouche près de l'angle de la kasbah et permet aux véhicules de descendre vers le port pour rejoindre la route qui passe derrière le vaste édifice de la douane et devant le débarcadère des canots automobiles et des barques faisant la traversée de la rivière non loin de Bab El Behar, la porte de la mer, par où l'on sortait de la ville afin de s'embarquer pour Salé. Celle-ci longe ensuite les hautes falaises auxquelles s'accrochent les maisons badigeonnées de bleu du quartier israélite jusqu'au bac à vapeur qui assure le transbordement constant des animaux, des voitures et des camions, pour gravir auprès la rude montée de Sidi Maklouf ouverte 'dans le vieux mur d'enceinte qui arrivait là jusqu'à la berge du fleuve. Au sommet du plateau elle se rattache à d'autres avenues montant des deux côtés de la Tour Hassan et au vaste boulevard Joffre de 40 mètres de largeur qui suit tout le mur des Andalous jusque devant la gare militaire en face de Bab El Had.

De ce boulevard El Alou partent un certain nombre

Fedhala. — Vue générale du Port

[Cliché de la O du Port.)

Fedhala. — Appontement

Rabat. — Le Chella. Porte d'entrée

Rabat. — Le Chella. Tombeau et Minaret

de rues traversant la ville du Nord au Sud, dont deux assez larges bordées de trottoirs élevés et étroits, pavés à la mode arabe de dalles de pierres grossièrement taillées, la rue El Gza et la rue Sidi Fatah. C'est là naturellement que se sont établis les magasins européens des deux côtés de la chaussée et les murs blancs et nus des maisons marocaines hermétiquement closes sur la rue, durent tomber pour faire place à de larges baies, fenêtres ou vitrines. Rectilignes, elles aboutissent chacune à une des portes de la muraille d'enceinte après un parcours de 500 mètres environ. La rue El Gza, servant de voie descendante aux voitures, passe devant une petite place où le marché d'alimentation aligne ses rangées de petites boutiques en bois, sort de la Médina par Bab Teben et se prolonge par une grande avenue jusqu'au palais du Sultan. La rue Sidi Fatah sert au contraire de voie montante aux voitures débouchant d'une autre avenue sensiblement parallèle à La précédente par Bab Bouiba pour remonter jusqu'au boulevard El Alou en passant devant la mosquée Moulay El Mekki sous une voûte admirable plafonnée de boiseries peintes dont les rosaces polychromes, les entrelacs rehaussés d'or semblent refléter ceux qui se jouent sur les battants de la haute porte qui s'ouvre sous son ombre protectrice.

D'autres rues traversent celles-ci, perpendiculaires au Bou Regreg. Mais une seule a de l'importance. C'est la rue Es Souiqa, le petit marché, longue de près de 900 mètres, assez large aussi et bordée de trottoirs, où se dresse le minaret de la grande mosquée Moulay Es SU-

man. Toute ia journée c'est un fourmillement d'indigènes venant s'approvisionner aux diverses échoppes de boucherie et aux boutiques de toutes sortes collées les unes contre les autres, auxquelles succèdent du côté de la rue des Consuls les ateliers des Cebitriyin^ savetiers, et des Chekairiyin, fabricants de sacoches en cuir travaillant à l'abri d'une couverture à claire-voie posée par- dessus la rue. Et entre ces voies plus spacieuses ce sont des rues secondaires, des rues étroites passant sous des arceaux ou s 'engouffrant sous des voûtes, tout un réseau de ruelles et d'impasses, proprettes et paisibles, au fond desquelles, de temps à autre, une massive porte cloutée, munie d'un élégant heurtoir en cuivre, laisse deviner quelque somptueuse demeure.

La ville indigène restant confinée dans son enceinte intérieure, tous les terrains qui se trouvaient entre celleci et l'enceinte extérieure étaient occupés par des champs, des vergers, des orangeries et des jardins dont quelques-uns vastes et très beaux appartenant à de hauts fonctionnaires de la Cour impériale. L'occupation française amenait en 191 1 autour de la paisible cité bourgeoise un grand mouvement occasionné par l'installation inattendue de troupes suivies d'un flot d'immigrants européens. On installa des camps près de l'Océan adossés au mur de l'enceinte extérieure. Les commerçants se logèrent dans les rares maisons et boutiques arabes qu'ils réussirent à louer. Incertains de l'essor que pouvait prendre Rabat, sociétés et particuliers hésitèrent à se lancer dans des constructions mais on s'empressa d'acquérir tout ce qui était achetable comme

terrains et jardins dans la banlieue, dans le cas envisagé probable où le choix se porterait sur Rabat pour l'installation de la Résidence Générale. Aussi, lorsqu'au mois de juillet 191 2, la nouvelle devint officielle, toutes les opérations marquèrent immédiatement une tendance générale à la hausse. Un rapport consulaire raconte que, pour loger le Résident Général et ses premiers bureaux, (( on ne put trouver autre chose qu'une villa médiocre appartenant au Vice-Consul d'Allemagne et une vigne y attenant. L'acquisition de cette villa et des jardins environnants fut très coûteuse, les vendeurs ayant montré une âpreté d'autant plus grande qu'ils n'ignoraient pas la nécessité où se trouvait la Résidence Générale de posséder ces terrains ».

Rabat, capitale du Protectorat attirait naturellement un flot nouveau d'officiers, de fonctionnaires civils, de commerçants, de voyageurs de commerce et la surenchère des prix ne fit qu'augmenter. Les terrains de villas se vendaient 10 francs le mètre carré comme prix le plus bas et les entrepreneurs, qui ne pouvaient plus se procurer de matériaux de construction absorbés par le génie militaire et la Résidence, furent réduits à édifier des baraquements avec des planches de sapin. On cite une villa européenne dont la construction avait coûté 25000 francs et qui fut louée 10 000 francs par an avec bail de 3 années. La situation se compliquait de la pénurie de navires, certaines compagnies de navigation ayant décidé de ne plus desservir le port de Rabat jusqu'au mois d'avril 191 3 à cause des lenteurs excessives avec lesquelles s'opéraient les débarquements par

suite du nombre insuffisant de barcasses. Et Rabat dut s'adresser à Casablanca qui se trouvait elle-même très gênée pour satisfaire ses besoins sans cesse croissants. La spéculation toutefois ne désarmait pa/s et en 191 3 elle se fit encore plus acharnée. Les terrains atteignirent des prix exorbitants, certains achetés o fr. 40 le mètre carré se voyaient revendus jusqu'à 35 francs en moins de 18 mois. D'autre part, la maçonnerie avait subi une hausse considérable, et on arrivait à payer jusqu'à 500 francs par mois pour la moindre villa. Par la suite la frénésie des spéculateurs fut amenée à se calmer, la situation s'améliora mais aujourd'hui encore le nombre d'habitations est insuffisant pour les besoins de la population et ce fait maintient très élevés le prix d'achat de terrains et celui des loyers.

Heureusement la ville nouvelle de Rabat, lai ville européenne, a échappé au désordre chaotique que fut à ses débuts la ville de Casablanca. La venue plus tardive et moins nombreuse d'Européens, leurs hésitations à se lancer dans des constructions génèrent moins l'établissement du vaste plan d'ensemble dont le général Lyautey avait de suite prescrit l'étude, comprenant de nombreuses avenues larges de 30 mètres, des rues mesurant de 12 à 15 mètres de largeur. Pour les rues moins importantes, elles ne pouvaient en aucun cas avoir moins de 8 mètres. Mais si le cadre était bien établi, il n'a pas été possible de concentrer l'effort des particuliers. La nécessité tout d'abord de se plier aux exigences créées par les événements, l'incertitude ensuite du centre d'attraction de la ville nouvelle et d'autre part la mise en

valeur respective de différents terrains appartenant à des particuliers ou faisant partie du domaine de l'État contribuèrent tout à tour à la formation d'aigglomérations dispersées sur une vaste étendue. C'est ainsi qu'il s'est créé successivement un certain nombre de quartiers, isolés, presque indépendants les uns des autres, vivant de leur vie propre, souvent séparés par d'immenses superficies non bâties.

Le premier, construit en 191 2- 191 3, fut le quartier de l'Océan, s'étendant depuis l'enceinte intérieure jusqu'au point choisi pour le cantonnement des troupes. Il compte déjà un certain nombre de maisons d'habitation et de commerce ainsi que quelques bâtiments industriels et il est desservi par deux grandes artères partant toutes deux de Bat) El Alou et reliées entre elles par des voies transversales. L'une, l'avenue de Casablanca, longe tout ce quartier et passe devant le camp Garnier, l'autre, l'avenue Marie-Feuillet, le traverse complètement pour aboutir à l'hôpital militaire situé derrière le camp. En ce point, l'avenue rejoint le boulevard Front-de-Mer qui d'un côté mène au camp de Sartige par delà le camp Garnier et de l'autre revient vers l'enceinte de la ville indigène en suivant tout le long de l'Océan et formant une corniche des plus pittoresques taillée dans des falaises rocheuses.

Puis, en 1913-1914, un autre quartier se forma près de la Résidence provisoire entourée d'un beau jardin agrémenté de multiples corbeilles de fleurs joliment disposées. Autour de celle-ci étaient groupés les différents services du Protectorat installés dans des baraquements

en bois aux toitures de tôle ondulée recouvertes de, feuilles de palmier nain dont l'ensemble donnait assez l'impression de « village nègre » comme on s'est plu à le surnommer. L'hôtel de la Tour Hassan s'élevait tout à côté, gracieux édifice inspiré du style mauresque et dont l'aménagement intérieur, élégant et confortable, est une agréable surprise pour le voyageur si malmené au Maroc en fait d'installations hôtelières. En même temps on construisait d'autres maisons, plus spécialement à usage industriel, dans la direction du Bou Regreg en avant de la Tour Hassan, pour se rapprocher du port dont le développement croissait rapidement. C'est là aussi, que se trouvent ces lamentables groupements de pauvres masures, de baraques construites avec des planches, le plus souvent avec des débris de caisses, où grouille tout un monde d'ailleurs insouciant de cette misère, le quartier catalan, la petite Sicile.

On manquait de direction, on hésitait, on cherchait quel serait l'endroit favorable. En 1916, lorsqu'il fut décidé que la Résidence serait définitivement construite dans le quartier des Touarga, proche du Palais du Sultan, un nouveau mouvement se produisit et l'on se porta de plus en plus vers le sommet de lai colline. Enfin, en 191 7, ce fut le tour de PAguedal mis en vogue par la Foire de Rabat à laquelle il avait servi de cadre magnifique. On y pénètre par trois grandes arcades percées dans le mur d'enceinte d'où l'on aperçoit tout l'ensemble de ce vaste enclos où se réunissaient jadis à l'époque des fêtes religieuses toutes les délégations des tribus venant apporter leur hommage à Sidna, notre Sei-

gneur, le Sultan vénéré, descendant du Prophète. Un parc élégant se dessine près de l'Ecole Supérieure de langue araibe et de dialectes berbères, sur un terre-plein d'où l'on jouit d'une vue remarquable et en-dessous, le long d'une large avenue, des villas ont été construites pour officiers et fonctionnaires civils, toutes entourées d'un jardin.

Il faut reconnaître qu'ici, en dehors d'une horrible bâtisse à plusieurs étages, qui se dresse sur une des parties les plus saillantes du quartier de la Tour Hassan, la plupart des constructeurs ont fait preuve d'assez de goût. Logements particuliers et bâtiments officiels ont été édifiés avec une certaine recherche d'art, avec un réel souci de rester en harmonie avec la nature du pays et le caractère de s^s habitations. Certaines villas sont tout à fait charmantes et les vastes bâtiments où sont déjà installés plusieurs services dans le haut des Touarga près de la future Résidence sent d'un bel effet, faisant bien augurer de l'ensemble des autres constructions auxquelles on travaille activement. La ville future commence à bien se dessiner. A la base le boulevard Joffre, le long des remparts près de la ville indigène, où viendront s'installer les quartiers d'affaires, entrepôts et maisons de gros commerce du côté du port, banques et magasins à l'autre extrémité. Une large avenue file en obliquant vers l'Aguedal et la gare commerciale qui sera située au delà aux confins de la ville, tandis qu'un boulevard couronne la berge escarpée du Bou Regreg et que d'autres avenues montent tout droit vers la Tour Hassan, les hautes pentes des Touarga où s'élèvent le

Palais du Sultan et la Résidence définitive, croisant toute une série de voies parallèles bordées de villas espacées par des bosquets de verdure. Les Services Municipaux viendront occuper la place de la Résidence actuelle et un immense jardin public s'étendra par-devant jusqu'au boulevard Joffre.

L'éparpillement de ces divers quartiers sur une surface aussi étendue a eu cet avantage de permettre d'établir de suite le tracé d'une grande et belle ville, véritable cité-jardin, comme l'ont rêvée des sociologues, « où les maisons s'élevaient, naturellement espacées parmi les verdures en un besoin de grand air et de vie libre ». Mais il a nécessité pour les relier entre eux de considérables travaux de voirie et cette « ville des jardins » exige, tant en matériel qu'en personnel, une organisation très onéreuse de tous les services publics qui pèse lourdement sur le budget encore peu important de la ville de Rabat.

Or, à l'inverse des autres villes du Maroc qui, d'année en année, voient leurs ressources s'accroître constamment et peuvent ainsi augmenter leurs charges normales, même exécuter à leurs frais tout ou partie de leurs travaux neufs, Raibat, voit la progression minime de ses recettes ne suivre que de très loin l'accroissement de ses dépenses. Le gouvernement du Protectorat se charge bien, il est vrai, de tous ses travaux neufs, mais la municipalité doit supporter l'intégralité de ses dépenses courantes et c'est un privilège coûteux d'être la ville capitale, résidence de Sa Majesté le Sultan et du Résident Général. Cette situation entraîne des

RifcBAT 73

charges très lourdes, proportionnellement plus élevées que dans les autres villes du Maroc eu égard à leurs populations respectives.

Ici, elle atteint à peine 40000 habitants et pour l'exercice 191 8 la balance du budget s'établissait de la façon suivante : recettes, 1 411 581 francs, dépenses : 1 753 902 francs. L'Administration municipale, c'est-à-dire les fraùs pour l'ensemble des services municipaux placés sous les ordres d'un administrateur, se montait à 293 013 francs, tandis que la voirie et les travaux municipaux absorbaient la pomme de 717293 francs. Pour la police municipale on dépensait 259680 francs et pour l'hygiène, les soins médicaux et l'assistance 154973 francs. 4000 francs de subventions étaient versés à des œuvres diverses et aux écoles, tandis que 16562 francs étaient affectés aux sapeurs-pompiers. On calculait en outre, 15 000 francs de dépenses imprévues, 10 000 pour la rétribution de la main-d'œuvre pénale, 7 120 pour les abattoirs et 81 579 pour le personnel chargé de recouvrer les droits de porte et de marchés.

Ce sont ces droits qui représentent les chiffres les plus importants pour les recettes. En plus de la taxe urbaine qui se montait à 160 000 francs, les droits de porte donnaient 444 000 francs et les droits de marchés 445 ooo fr. Le reste était fourni par des droits divers : droits de voirie 30 000 francs, droits de visite sanitaire 28 000 francs, de terrasse, de stationnement sur les voitures de place, et différentes taxes, taxe d'abatage 43 750 francs, taxe de balayage 25 000 francs, taxe sur les chiens, sur les

véhicules, sur les colporteurs et étalagistes vendant sur la voie publique, taxe de spectacle.

Les droits de marchés et de porte doivent s'améliorer. Les marchés ont été quelque peu troublés par les changements qu'il a fallu apporter à leurs emplacements. Autrefois, ils étaient presque tous centralisés autour du marché actuel d'alimentation où les indigènes avaient l'habitude de venir procéder à leurs transactions. Les circonstances ont obligé à les disperser en des lieux parfois éloignés de la ville et ces déplacements ont tenu les indigènes à l'écart pendant quelque temps, le temps nécessaire pour eux de contracter de nouvelles habitudes se conciliant avec leurs intérêts.

Pour les droits de porte, R.abat se trouve dans une situation assez défavorable. Les marchandises qui lui arrivent ont pour la plupart déjà payé les droits dans d'autres villes et, d'après le mode de perception en vigueur, ces droits ne doivent être payés qu'une fois. Tous les produits venant du Gharb paient à Kenitra, ceux des Zemmour à Salé, ceux de la Chaouïa et du Sud à Casablanca. Rabat ne perçoit donc ses droits de porte que sur les produits venant des Zaer et de la banlieue de Rabat où la culture maraîchère a pris une grande extension. Quant aux entrées de mer, elles diminuent sans cesse, le port étant de moins en moins fréquenté par les navires qui sont attirés vers Casablanca et Kenitra.

Pour le moment, Rabat souffre du manque d'un port facilement accessible, du manque de bonnes routes la reliant avec l'intérieur. Mais sa situation changera rapidement lorsque tous les travaux en cours d'exécution se-

ront terminés : aménagement de la barre, ouverture de la grande route directe de Rabat à Meknès par Camp Mcnod, Tiflet et Camp Bataille, qui desservira un vaste hinterland et permettra à la colonisation de se développer dans les riches régions d'élevage et de culture des Zemmour et des Zaer pourvues de terres excellentes encore en friche et abondamment arrosées par des oueds nombreux.

Page 1