CHAPITRE IV
Rabat (Suite)
Son industrie et son commerce. — Industries indigènes. — Broderies et tapis. — Office des Industries d'Art indigènes. — Kasbah des Oudaïa. — Musée de la Médersa. — Pont du Bou Regreg. — Industries européennes. — Commerce. — Le port.
Comme à Fès, comme à Marrakech, les industries indigènes sont très développées et on ne compte pas moins de trente corporations principales, groupant près de 700 patrons, 1 500 ouvriers et un millier d'apprentis. Ouvriers des métaux : forgerons, graveurs, bijoutiers, chaudronniers, armuriers ; ouvriers de la laine et de la soie : fabricants de tapis, de tentures, de couvertures, de coussins ; ouvriers du cuir : tanneurs, fabricants de babouches, de sacoches, de selles ; teinturiers ; ouvriers du bois : menuisiers, tourneurs, tonneliers, fabricants de caissettes, de bureaux et de malles, fabricants de crosses et de fûts de fusils ; ouvriers de la bâtisse : plâtriers, maçons, charpentiers ; ouvriers potiers. Ils sont installés pour la plupart, réunis par métier, dans les petites ruelles profondes qui avoisinent l'extrémité de la rue
RABAT y?
Souiqai. Forgerons, bijoutiers israélites, marchands de goudron ouvrent leurs boutiques sur la petite place Er- Rahba où se tiennent les marchands de grains et d'où part le Zenqet Eç Cebbarin qui, après un tournant brusque, descend en escalier vers Bab El Behar. C'est la rue des teinturiers où s'égouttent encore fumants de longs écheveaux de soie et de laine jaune, vert, bleu ou rouge clair, qui servent à la confection des brillantes broderies et des beaux tapis moelleux de Rabat si renommés dans tout le Maroc et recherchés même à l'étranger.
Ces deux industries, jadis si prospères, étaient en décadence. Le goût s'était affadi et le temps avait disparu où le mohtasseb faisait impitoyablement détruire les tapis qu'on venait vendre au souq et qui n'étaient pas d'excellente qualité. Les ouvrières s'étaient relâchées, leur travail était plus négligé, elles serraient moins leur point et apportaient moins de variété, moins de fantaisie dans le choix des motifs ornementaux. D'autre part, les teinturiers, se servant de couleurs chimiques au lieu de couleurs végétales, n'obtenaient plus ces coloris si doux, ces nuances délicates et harmonieuses, qui sont le charme des vieux tapis de Rabat. Aussi le Protectorat s'efforçai-t-il de suite d'enrayer le mal et de ramener les maallemat aux saines traditions de jadis, qu'une fausse conception d'un gain plus rapide leur avaient fait abandonner. Comme le disait si bien le peintre de talent, l'artiste enthousiaste et consciencieux, auquel on a su confier la direction de l'Office des Industries d'Art indigènes : « Ce sera un des titres du général Lyautey à la reconnaissance nationale que d'avoir, au milieu de ses
multiples préoccupations d'ordre militaire, politique et administratif, Conçu et voulu cette persistance, sinon cette renaissance de l'art du Maroc. »
Il fallait agir au plus vite. « Protecteurs du Maroc, en même temps que nous développons sa richesse agricole etTson commerce, nous devons veiller jalousement sur son art, encourager ceux qui le pratiquent, les maintenir dans la voie traditionnelle, surtout les défendre contre les influences européennes qui ne pourraient qu'altérer leur goût. » Or les belles traditions n'étaient pas mortes, elles n'étaient même pas oubliées, elles somnolaient dans le cerveau de quelques vieilles femmes gardant fidèlement gravés dans leur mémoire tous les dessins fins et réguliers, variés à l'infini, qui entouraient dans les vieux tapis l'étroite et longue koubba du centre en forme de losange et donnaient l'impression d'un parterre fleuri rappelant la féerie des prairies du Maroc à l'époque du printemps. Il fallait donc secouer ces femmes de leur torpeur, vaincre leur indifférence, réveiller leurs capacités endormies en les intéressant de nouveau à leur art.
Pour les broderies, travail essentiellement familial, exécuté surtout par les fillettes d'un niveau supérieur, la tâche était particulièrement délicate. Aucune idée de mercantilisme n'inspirait l'achèvement de tous ces gracieux travaux que l'on se plaisait à terminer dans l'intimité du foyer pour les heureuses fiançailles d'une sœur chérie ou d'une amie qu'on voulait fêter. Il fallait gagner la confiance de milieux presque toujours hostiles au chrétien étranger, exlcure toute contrainte pour n'agir
que par la persuasion. La direction de l'Enseignement s'attacha à faire revivre l'école-ouvroir fondée en 191 2 par la fille d'un consul de France qui avait épousé un notable musulman, proche parent du pacha de Rabat. D'un caractère affable, bonne et en même temps très ferme, Lai la Milie s'était rapidement attiré les sympathies de ses nouvelles coreligionnaires qui n'hésitèrent pas à lui confier leurs fillettes. A sa mort l'école avait été continuée par sa fille, mais celle-ci, n'ayant ni les qualités ni l'expérience de sa mère, la laissa péricliter et depuis le mois d'octobre 1918 on a appelé pour la diriger une jeune institutrice française que nous avions déjà vue à Sa.fi dans une école semblable où elle avait obtenu d'excellents résultats. De 12 enfants à la rentrée d'octobre le nombre d'élèves ne tarda pas à monter jusqu'à 70. Toutes ces fillettes travaillent sous la surveillance de maîtresses indigènes qui les maintiennent dans les bonnes traditions. La soie leur est fournie gratuitement et leur permet de broder les différents objets qui serviront à l'ornementation de leur intérieur, dessus de table, écharpes, coussins, rideaux, ces longs rideaux en mousseline dont le bas seul est orné, tendus devant les hautes portes pour protéger de la chaleur et des regards indiscrets. Parfois aussi, l'élève devenue assez habile confectionne un ouvrage commandé et elle reçoit une rétribution en rapport avec son travail. La broderie de Rabat, d'ailleurs, n'est pas très compliqués. C'est le plumetis ordinaire exécuté en sens inverse, donnant un dessin gras et compact, aussi régulier sur l'envers que sur l'endroit, évoquant des fleurs et des guirlandes d'un coloris
très brillant. Toutes les belles broderies anciennes étaient toujours d'un beau rouge uni, au lieu que les modernes sont généralement polychromes, de nuances violentes et très heurtées.
De son côté, l'Office des Industries d'Art indigènes s'est occupé de faire revivre cette gracieuse industrie en inculquant aux maîtresses le goût de retourner aux bonnes traditions momentanément abandonnées et surtout en exerçant une discrète propagande dans les familles aisées où toutes les fillettes se livrent à ce délicat passetemps. L'année dernière, 300 coussins ont été confectionnés, tous différents comme ornementation, brodés avec des soies teintes à l'aide de produits végétaux et sur de belles étoffes au lieu des vilaines cotonnades dont on avait l'habitude de se servir et qui souvent portaient encore la marque de fabrique imprimée. L'Office a réussi d'autre part à constituer une école de filet brodé. Les filets brodés avaient été importés à Rabat au début du XVIIe siècle par des Maures chassés d'Espagne. On n'en faisait, qu'à Rabat, mais toutes les femmes faisaient des filets brodés et ils étaient aussi beaux que ceux de la Renaissance espagnole. Us avaient complètement disparu et c'est la découverte de quelques fragments anciens très intéressants où 5e retrouvait l'hippocampe qui engagea à faire des recherches pour savoir s'il n'existait pas encore quelque vieille femme connaissant ce point. Il n'en restait qu'une seule, très vieille, qui finit après bien des discussions par accepter de révéler son secret à quelques élèves, actuellement une quinzaine.
Il s'agissait surtout de sauver d'une décadence corn-
Rabat. — Kasbah des Oudaïa
Rabat. — Tour Hassan
plète l'industrie la plus importante de Rabat, l'industrie des tapis, qu'une facture moins soignée, une moindre variété des motifs ornementaux et spécialement le ton criard des nuances nouvelles risquaient de déprécier tout à fait. Il fallait d'abord retrouver les anciennes couleurs à la fois si douces et si solides qui ne passaient ni au soleil ni à l'eau et ne devenaient que plus belles avec le temps, les chaudes tonalités d'autrefois dont le mélange était si harmonieux, rouge, grenat, orangé, jaune un peu verdâtre, bleu azur, rose et cachou. On organisa une teinturerie indigène où l'or ne se servait que de produits végétaux et .animaux avec l'alun comme mordant. La cochenille qu'on trouve près de Mogador, donne le rouge ainsi que la foita, garance qui pousse à l'état sauvage dans le Rif, aux environs de Fès et de Marrakech. Un petit arbuste, Yelzaz, sorte de garou, ou la gaude, el hronn, fournissent le jaune et l'indigo venant de Guinée le bleu. La liroun mélangée avec la garance produit l'orangé tandis que le vert résulte de la combinaison du jaune et du bleu en trempant dans les cuves à indigo les laines primitivement teintes en jaune. Le vert s'obtient aussi par le mélange de la liroun et d'une euphorbiacée, l'ommelbina, bouillies ensemble en présence du mordant ; selon le degré d'ébullition elles teignent en bleu obscur, vert, bleu ciel. Pour la teinte noire on se sert d'une décoction d'écorces d'arar ou d'écorces de grenade avec du sulfate de fer.
Pour la fabrication même des tapis on a réuni dans un atelier plusieurs maallemat très expertes auxquelles on a ccmfié avec des métiers indigènes légèrement perfec-
tionnés la reconstitution d'anciens modèles dont la Direction des Beaux-Arts a rassemblé une admirable collection. A côté d'elles de jeunes apprenties se forment à acquérir leur maîtrise, à apprendre le nom et le tracé de chaque dessin que toutes ces femmes connaissent et se passent de mère en fille. Ces ouvrières sont payées à la journée et on surveille minutieusement la finesse du point, la régularité du dessin, l'harmonie des couleurs. Tout travail qui n'est pas parfait est recommencé et ainsi réussit-on à conserver la tradition la plus pure. Nous avons vu de ces reconstitutions qui ne le cèdent en rien a leurs modèles. Ce sont tous des tapis de haute laine, à points noués, fauchés avec de grands ciseaux. Ils mesurent généralement 5 mètres de long sur 1 m. 80 à 2 mètres de largeur. Le centre est toujours occupé par la koubba plus ou moins effilée avec ses pointes symétriques, plus ou moins chargée de lignes ou de figures. De grands rectangles l'entourent, de dimensions et de quantités variables, ornés de pyramides, de carrés, de losanges ou demi-losanges, de rosaces multicolores. C'est dans ces bandes que s'exerce toute la fantaisie de l'artiste en les parsemant de mille dessins hiératiques tous différents et provenant de la faune, cigognes et chameaux, ou de la flore. Parmi les plus courants on nous a désigné : mehabya, pot de fleurs, nekKila, petit palmier, ârira> petit jardin, grouna, cornes, charka, épine, boratel, moineaux, ' homra, pas du chameau, meiïareb, pas du prophète.
Cet atelier était surtout un atelier d'art, de perfectionnement. Il fallait atteindre la production, c'est-àdire lès nombreuses femmes travaillant chez elles, s'as-
seyant devant leur métier dès que les occupations du ménage leur laissent un moment de loisir. Beaucoup de celles-ci, privées de toute commande, incertaines de trouver un débouché pour leur travail, l'avaient abandonné pour s'assurer par d'autres ouvrages inférieurs les moyens de vivre. Le Protectorat s'est empressé de rechercher toutes ces femmes qui avaient renoncé à la fabrication des tapis faute de pouvoir avancer les sommes nécessaires pour acheter la laine et la faire teindre. Par l'Office des Industries d'Art indigènes il leur donne du travail qu'elles peuvent exécuter à domicile. Un bureau dirigé par une femme distribue aux artistes indigènes de la laine choisie par les soins de l'Office et teinte dans son atelier de teinturerie. On pèse en leur présence la quantité dont elles ont besoin pour un tapis et on leur remet en même temps une somme d'argent comme avance sur la main-d'œuvre qui leur est payée à la tâche par coudée de 45 centimètres. On leur a montré quelques beaux modèles, donné des conseils et recommandé de suivre pour le choix de leurs dessins les règles de la pure tradition. Jamais deux tapis ne doivent être semblables, il faut toujours qu'il existe une légère différence.
C'est en février 191 8 que l'Office commençait à rechercher des ouvrières pour les encourager à reprendre leur profession et l'exercer d'après les anciens principes. Il eut beaucoup de difficultés à trouver les cinq premières, mais ensuite les autres vinrent rapidement et un an après 160 métiers fonctionnaient régulièrement. Une dame française très au courant de la fabrication et aussi des habitudes indigènes, familiarisée avec la langue
arabe, se rend à tour de rôle dans tous ces humbles foyers pour causer avec les femmes et surveiller discrètement comment elles exécutent leur travail. Pour les stimuler, des primes sont accordées aux meilleures ouvrières tandis qu'une retenue est faite pour celles dont le travail est moins soigné. Tous les jours, nous disait le Directeur de l'Office, de nouvelles femmes arrivent demander de la laine et on a remis plus de 500 tapis à faire qui tous ont été achetés. En outre, pour protéger cette industrie qui promet de redevenir très florissante, un cachet d'origine et de garantie a été déposé à Berne et il sera apposé sur tous les tapis présentant les qualités requises comme solidité de teinture et finesse de dessins traditionnels.
L'atelier a été transféré récemment dans un vaste local d'un très ancien bâtiment au sommet de la kasbah des Oudaïa sur la place du sémaphore. Il est éclairé par de hautes fenêtres percées dans la muraille énorme par lesquelles on aperçoit en se penchant la falaise rouge ornée de vertes guirlandes de cactus et à son pied de noirâtres rochers où les femmes lavent leur laine à marée basse. Tirant son nom de la tribu guich des Oudaïa dont les cavaliers avaient été placés là par le sultan avec mission de réprimer les' tentatives de révolte de Salé et aussi de Rabat dont le loyalisme n'était pas toujours très ardent, cette kasbah enfermée dans sa ceinture de hauts remparts crénelés forme en bordure de la ville une petite cité à part extrêmement pittoresque et curieuse. Un imposant bastion fermé par deux portes monumentales en commande l'entrée. Il servait jadis de prison et
c'est là, d'après M. de la Martinière, que « l'on enfermait jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, à leur descente des vaisseaux pirates, les malheureux esclaves avant de les vendre à la criée. » Dégagée des amas de plâtre qui la recouvraient, la porte apparaît grandiose, avec ses grandes lignes sévères, sa belle décoration en rinceaux surmontée d'une large bande d'inscriptions et ses gracieuses coquilles posées dans chaque écoinçon. Une autre porte également belle avec un vaste tympan orné d'arabesques, ouverte dans la face intérieure du bastion, donne accès à la rue principale qui traverse tout le haut de la kasbah jusqu'à la place ciu sémaphore. De là on descend par un dédale de ruelles tortueuses à travers de misérables logis blanchis à la chaux, accrochés aux gradins irréguliers du rocher, avec de brusques échappées sur le fleuve ou sur de vieilles murailles croulantes. On débouche sur une délicieuse petite place arrangée en terrasse avec des bancs en maçonnerie recouverts de nattes où l'on peut savourer quelques tasses de café maure ou de thé à la menthe apportées d'unkaoadji voisin en face d'un spectacle magnifique.
D'un côté une porte basse fait pénétrer dans le jardin de la Médersa et de l'autre une étroite ruelle mène à un tronçon du chemin de ronde qui suit les épaisses murailles des remparts. Tout le long, par les embrasures dégarnies de leurs canons et par les meurtrières, on découvre tour à tour la mer, le fleuve et la ville en des aperçus saisissants et toujours divers. A l'intérieur du rectangle qui termine la kasbah se dresse la Médersa reconstituée dans son ancienne splendeur avec son beau patio si bar-
înonieux de proportions, entouré de colonnes supportant d'élégantes boiseries de cèdre, sur lequel s'ouvrent deux longues salles où un conservateur de goût a installé un musée renfermant de magnifiques spécimens de l'art marocain : vieilles faïences de Fès, reliures et bijoux, broderies et dentelles, armes et tissus, nattes et tapis, cathèdres aux ors brunis servant aux barbiers, meubles en bois peint et sculpté, coffrets, étagères et miroirs, tables de marqueterie. A côté, dans de petites échoppes placées contre le rempart, des artistes s'appliquent à imiter ces chefs-d'œuvre, d'une part relieurs et enlumineurs, de l'autre, ébénistes préparant coffrets, étagères, petits meubles que des peintres décorent ensuite d'arabesques d'un pinceau léger et habile et vernissent avec une certaine gomme venant de l'intérieur du Maroc, la grassa, qui donne à ces menus objets une chaude patine aux reflets d'ambre doré.
Par devant la Médersa s'étend un beau jardin du plus pur style andalou auquel on accède par une suite de degrés larges et très doux. Des allées droites se croisent, soulevées au-dessus des parterres garnis de géraniums et de roses sous les dômes brillants d'orangers et de grenadiers plantés au hasard sans symétrie, mêlés aux hautes tiges élancées des cyprès. Sur un côté une -pergola offre l'ombre des plantes grimpantes qui la recouvrent. Elle se trouve près de la porte basse ouvrant sur la petite terrasse du café maure où l'on retourne toujours attiré par l'attrait de ce coin paisible et gracieux et par la vue d'un panorama splendide. Devant soi, la roche rutilante striée de festons de verdure avec les cascades
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éblouissantes de ses maisons disposées par étages et La barre écumante et sonore évoquant le souvenir des hardis corsaires d'autrefois et plus récemment des rudes barcassiers poussant vers le large leurs pesantes felouques au chant de lentes mélopées rythmant le mouvement de leurs longues rames. En face, la ville de Salé, la cité barbaresque, qui semble dormir comme recouverte d'un immense voile blanc à l'abri de ses remparts farouches désormais inutiles. Derrière, la nappe argentée du Bou Regreg se déroulant au pied de la superbe Tour Hassan et tout au loin les arches massives du pont du chemin de fer franchissant le fleuve.
Décidée le 18 février 191 7, la construction de ce pont fut soumise à un concours. L'emplacement était pris assez loin de la mer afin de soustraire les assises à l'action constante des flots et aussi en prévision du grand port qui pourrait être aménagé par la suite. Le projet présenté par la maison Hennebique était choisi le 8 juin et la premièio pierre était posée le 9 octobre. Mais les difficultés pour trouver les matériaux et plus spécialement les bois retardèrent l'exécution des travaux qui ne furent réellement commencés qu'en mai 1918. Cet ouvrage coin" porte trois arches de 44 m. 50 d'ouverture et deux travées droites de 12 mètres sur l'emplacement des futurs quais de rive. Les piles sont au nombre de quatre, fondées sur du sable à cinq -mètres au-dessous du lit de la rivière. Quant aux cintres, ils sont du type en éventail et laissent une passe libre de huit mètres pour le passage des bateaux. La longueur du pont est de 1 74 mètres entre culées et il supporte une chaussée de cinq mètres de largeur avec deux
o» AU MAROC
trottoirs de-75 centimètres. On estime à environ i 200 000 francs le coût total de l'ouvrage et à 560000 francs environ le prix de revient des routes d'accès. Achevé le 15 mars 1919, il rendra de grands services en permettant de relier les parties nord et sud du réseau, de faire circuler les trains de bout en bout de Casablanca/ jusqu'à Fès et à Taza, et en évitant l'ennuyant et coûteux transbordement de Rabat à Salé, ce qui ne manquera pas d'apporter un stimulant à l'activité commerciale et industrielle de ces deux villes.
L'industrie européenne à Rabat ne date que de l'établissement du Protectorat et, sans être encore très importante, elle a pris vu les circonstances un développement assez rapide. On compte plusieurs établissements d'alimentation : trois minoteries représentant un capital total de 300000 francs, une petite fabrique de pâtes alimentaires, trois boulangeries et cinq fabriques de glace, d'eaux gazeuses et de sirops. Comme industries du bâtiment, il existe une briqueterie avec une force motrice de 33 HP fournissant des briques et des carrelages pour les besoins locaux, deux cimenteries produisant une moyenne mensuelle de 1 0 000 carreaux et de 300 tuyaux en ciment, sept menuiseries avec outillage mécanique dans lesquelles est engagé un capital de 833 000 francs et un important atelier de constructions métalliques très bien agencé. Plusieurs entreprises de travaux publics, qui ne représentent pas moins de 6000000 de capital, s'occupent de constructions de routes, de ports, de bâtiment, de distribution d'eau et d'électricité. Certaines possèdent des carrières de pierre, parmi lesquelles celles
de l'oued El Akreuch, où l'on trouve un grès-granit bleu et rose facilement polissable, sont justement renommées. Une blanchisserie moderne est installée près du Bou Regreg en-dessous des ruines de Chella, tandis qu'à l'autre extrémité de la ville nouvelle, au delà du quartier de l'Océan, une tannerie a été créée depuis la guerre, au capital de 1 000 000 de francs, fournissant une grande variété de cuirs bien préparés : cuir lissé battu, fort ou demi-fort, cuir noir plein suif, cuir fauve plein suif, cuir noir et jaune demi-suif pour sellerie, cheval noir ordinaire et satiné, veau blanc, ciré et satiné, veau couleur, vachette grasse en blanc et en noir, vachette blanche grasse à lanières, basanes et chèvre de diverses nuances.
Il est à souhaiter que d'autres industries viennent s'installer à Rabat, en particulier une usine de chaux hydraulique et de fabrication de ciment qui pourrait utiliser les calcaires en abondance dans la région, ainsi qu'une fabrique de plâtre qui trouverait dans Phinterland de Ratbat, à Tedders, des pierres à plâtre d'excellente qualité. On verrait aussi une usine pour la fabrication d'agglomérés avec le liège mâie de Lai forêt de la Mamora. Toutes ces installations trouveraient dans l'Oulja, sur les bords de Bou Regreg, un emplacement très favorable, à proximité de l'eau en même temps que du port et de la gare maritime et là au moins elles ne risqueraient pas de gâter le pittoresque et le charme du site de Rabat, dissimulées qu'elles seraient par les collines avoisinantes. Il reste sans doute beaucoup à faire mais il faut se rendre compte que ce développement industriel ne peut se produire que peu à peu avec la mise en
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valeur de l'hinterland qui dépend de l'amélioration des communications terrestres et maritimes.
Le commerce, de son côté, a beaucoup souffert, dans ces dernières années, de l'abstention des bateaux à fréquenter le port de Rabat, au grand désespoir des négociants tributaires pour une bonne partie de leurs marchandises de Casablanca ou de Kenitra. Et pourtant avec l'établissement du Protectorat et l'installation de la Résidence il avait pris un essor considérable. Jadis, à l'époque où tous les autres ports du Maroc étaient entre les mains de puissances étrangères, Rabat était une cité commerciale très prospère. C'est par Salé que s'effectuaient tous les échanges entre l'Empire et les pays européens, avec Gênes, Lisbonne, Marseille, les Pays- Bas et l'Angleterre. Les caravanes y affluaient de toutes parts, desservant à la fois le royaume de Fès et celui de Marrakech. Mais au XVIIIe siècle, lorsque les Sultans réussirent à reprendre les unes après les autres les diverses villes de la côte, Rabat-Salé cessait d'être l'unique cité commerciale et maritime. Son trafic diminuait rapidement et cette réduction de son importance ne faisait que s'accentuer en 1755 lors du fameux tremblement de terre de Lisbonne qui bouleversa les côtes marocaines et forma à l'embouchure du Bou Regreg une barre infranchissable par mauvais temps. Puis le manque de sécurité de la région environnante détourna les caravanes qui pour les tribus du Nord, Béni Ahsen et Gharb, ainsi que pour Meknès et Fès, se rendaient de préférence à Larache et à Tanger, tandis qu'au Sud les Zaër allaient porter leurs produits à Casablanca et que les Zem-
RABAT gi
mour, en lutte ouverte avec les habitants de Salé, fréquentaient plus volontiers les marchés de Meknès. L'occupation française en 191 1 et la pacification des régions s'étendant de la côte jusqu'à la capitale du Nord ranimèrent le commerce d'importation et d^xportation de Rabat. Jusqu'à ce moment les marchands européens ne s'étaient guère risqués dans ce centre difficile d'accès, assez fanatique et hostile à l'étranger, et ils ne prenaient qu'une part relativement peu importante dans le commerce indigène que se partageaitent les gros importateurs, musulmans et israélites, installés dans la rue des Consuls. Les importations comprenaient : sucre, thé, café, bougies, savons, bimbeloterie, quincaillerie, droguerie et parfumerie, cotonnades, draps et soieries ; les exportations : cires, laines, peaux, tissus, babouches. L'arrivée des troupes françaises amena l'établissement de nouvelles maisons de commerce, sociétés commerciales et gros négociants, et l'installation à Rabat de la capitale administrative du Protectorat les incita de suite à acti- .ver leurs commandes. Aux marchandises pour les indigènes s'ajoutaient les marchandises destinées aux Européens, produits alimentaires, épicerie, conserves, vins, articles d'ameublement, de quincaillerie et de ménage, confections et tout ce qui se rapporte à l'habillement, matériaux de construction, bois, fers et ouvrages en fer, machines agricoles. Dans le premier semestre 191 2, les vapeurs débarquaient pour 6.700.000 francs de marchandises contre 18 500000 à Casablanca, 6500000 à Mazagan, 7 yyj 000 à San, 6 280 000 à Mogador, alors que pendant toute l'année 191 1, les chiffres des importa-
tions se montaient pour Rabat à 6 555 000 francs, contre 22 165 000 à Casablanca, 7 828 000 à Mazagan, 8435000 à San, 8 116 600 à Mogador. D'autre part, l'accroissement du transit indigène dû à une sécurité plus grande favorisait le développement des exportations, principalement de graines, de laines et de peaux. En 1900, le chiffre totail des importations et des exportations n'atteignait que 3000000 de francs pour monter à 5 000 000 en 1902, à 7 000 000 en 1910, à 8 000 000 en
191 1, année de l'occupation française, à 13 500000 en
191 2, année de l'établissement du Protectorat, à 25000000 en 1913, pour descendre à 20 500 000 en
1914, année de la guerre, et remonter à 27000000 en
1915, à 36000000 en 1916 et à 40000000 en 1917. Et cependant cet important mouvement commercial fut contrarié dès 191 3 par diverses circonstances, d'abord l'abandon presque complet de son port par les compagnies de navigations, l'ouverture de Fedhala et de Kenitra à 30 kilomètres de Rabat sur le Sebou et le développement de Casablanca. Il manque à Rabat ce qui fait la richesse de Casablanca et des ports du Sud, l'appoint considérable des céréades de leurs arrière -pays, et il ne semble pas d'autre part qu'elle puisse escompter devenir le fournisseur des villes de Meknès et de Fès attirées vers d'autres débouchés plus proches. Tout son espoir d'un essor beaucoup plus important, au point de vue commercial, repose donc sur l'extension de son hinterland immédiat, qui pour le moment est assez réduit, le développement des ressources incontestables des terri-
toires Zaer et Zemmour et l'aménagement de son port qui lui assurera un trafic maritime indépendant.
Aussi cette question du port a-t-^elle été l'objet des constantes préoccupations des Européens installés à Rabat, voire de réclamations passionnées. Au moment où fut établi le Protectorat, Rabat ne disposait que d'un petit port exécuté par la maison Krupp pour faciliter le débarquement d'un matériel destiné à un fort dont elle avait entrepris la construction. Il comportait un môle de 60 mètres de longueur abritant une darse à barcasses et un quai long de 80 mètres à peine. Ces installations exiguës ne correspondaient plus aux besoins économiques de la ville qui allaient sans cesse croissants et on s'occupa de renforcer ces ouvrages pour donner satisfaction aux vœux émis par la population. Un premier quai, adjugé le 16 juin 191 3, fut construit à angle droit, à hauteur de l'ancienne darse, long de 200 mètres, dirigé parallèlement aux rives du fleuve, puis un autre de 100 mètres, perpendiculaire au précédent, où pouvaient accoster les barcasses dès la mi-marée.Des terre-pleins étaient aménagés à l'arrière sur une superficie de près de deux hectares et deux autres étaient établis près de Bab-el- Behar à l'amont de la douane et à Sidi Maklouf. La ' construction de ces quais perpendiculaires l'un à l'autre au lieu d'un seul quai rectiligne eut le grave inconvénient de contrarier l'action du courant de jusant, principal élément du maintien de la profondeur du chenal, et sa conséquence « prévue et clamée par l'atncien directeur du port, l'enseigne de vaisseau Montagne, fut d'embouteiller complètement l'embouchure du fleuve et d'interdire
l'entrée des navires dans l'oued Bou Regreg. » Le point essentiel était l'amélioration de la barre. Or le seul moyen était d'enserrer le chenail dans des jetées pour empêcher les courants de flux et de jusant de se répandre à droite et à gauche pour y déposer, après avoir perdu leur vitesse, les sables qu'ils ont charriés et faire en sorte que, maintenue entière par son étroitesse, la force du courant puisse entraîner les sables jusqu'à la haute mer. Alors seulement on pourrait procéder à des dragages car, ainsi que le remarquait le directeur général des Travaux publics : « Des dragages sans ouvrages de protection pour défendre le chenal dragué, c'est un travail comparable à ceux des enfants qui font des trous sur la plage pour les voir remplir par la marée suivante. » On hésitait à cause des grosses dépenses à engager, mais la nécessité de réveiller le port de Rabat de la complète léthargie dans laquelle il était tombé amena le gouvernement du Protectorat à signer avec un consortium formé par trois puissantes compagnies, la Compagnie Générale du Maroc, la Société Générale d'Entreprises au Maroc, la Société « Omnium d'Entreprises », une convention accordant à celui-ci la concession des ports de Méhédya- Kenitra et de Rabat-Salé. Approuvée par Dahir du 14 janvier 191 7, cette concession qui comporte la construction des ouvrages nécessaires et l'exploitation de ces deux ports doit prendre fin le 31 décembre 1980, mais elle « pourra être, à toute époque, à partir de l'expiration de la huitième année qui suivra l'ouverture du premier compte d'exploitation, rachetée par le gouvernement chérifien après préavis d'au moins un an, étant
d'ailleurs entendu que le rachat devra toujours être opéré au Ier janvier. »
D'après le programme que s'est fixé la Société des Ports Marocains de Méhédya-Kenitrai et Rabat-Salé, les travaux, en ce qui concerne Rabat, comportent rétablissement de deux jetées extérieures laissant entre elles un chenal ouvert par dragage sur la barre « ayant son plafond à la cote 3,00 au-dessous des plus basses mers, avec largeur de 100 mètres, portée à 125 mètres dans les courbes d'un rayon inférieur à 1 000 mètres. » Des dragages maintiendront partout la même profondeur à ce chenal, dans le fleuve aussi bien que sur la barre. Un bassin d'évitement sera creusé vers l'extrémité amont du port, mesurant approximativement 250 mètres en largeur et 500 mètres en longueur. Un nouveau terre-plein couvrira l'anse que dessine le fleuve au pied du Mellah et permettra ainsi de rectifier la courbe que fait la route en cet endroit tout en élargissant celle-ci jusqu'à la largeur de 17 mètres. Les quais formeront ainsi une ligne droite continue où pourra s'opérer un trafic de plus de 100 000 tonnes par an. Enfin des bassins seront plus tard creusés dans l'Oulja entre le fleuve et la voie ferrée près de la gare placée au sortir du pont et appelée à devenir la station de Port-Rabat.
Les travaux seront assez longs. On prévoit un laps de temps de deux ans et demi pour terminer les travaux préparatoires à la construction du port qui demandera ensuite une autre année. Il faut avant tout amener rapidement les matériaux sur les chantiers. Or, obligée de construire en même temps les deux ports de Méhédya-
g6 AU MAROC
Kenitra et de Rabat-Salé, la Société doit s'approvisionner en pierres à une carrière située entre les kilomètres il et 14 sur la' route de Salé à Kenitra. Elle doit donc établir une ligne ferrée à voie normale d'environ 50 kilomètres reliant cette carrière aux quatre jetées de Rabat-Salé et de Méhédya. A Rabat cette ligne vient aboutir au pied de la kasbajh des Oudaïa sous laquelle un tunnel doit être percé pour arriver au point d'enracinement de la grande jetée. Suspendus pendant la période de guerre5 ces travaux sont maintenant poussés très activement. Quand nous avons quitté Rabat au mois de février 191 9 on attaquait le percement du tunnel et on attendait l'arrivée des rails, wagons et locomotives que la Société avait achetés aux Etats-Unis. Les habitants de Rabat vont donc obtenir dans un avenir assez prochain la réalisation tant attendue de leurs désirs. Puissent-ils alors voir les événements concorder avec leurs ardentes aspirations et connaître de nouveau l'époque évoquée par un des leurs, « l'époque fortunée de 191 3, où plus de 30 voiliers et vapeurs opéraient entre la Tour Hassan et la kaisbah des Oudaïa, à l'abri des intempéries si fréquentes sur la côte marocaine. »
Rabat. — Vue de la barre entre Rabat et Salé
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Rabat. — Le port et le Bon Regreg