‹ Au Mexique, 1862:Chapitre 14 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Deux cent trente chariots mexicains sur la place de la Vera Cruz. — Arrivée des premières troupes. — Précautions conire la fièvre jaune» — La Tejeria. — L*avant-garde du coips de Lorencez amve à la Soledad. — Le çënëral Almonte. — Illusions du général de Lorencez et du colonel Valazé. — Réponse de Juares au débarquement des proscrits. — L*armée se prépare à exécuter la convention de la Soledad. — Exécution du généra] Roblcs.

Dès que le chef d'état-major de l'amiral eut rempli sa mission, il repartit pour Téhuacan. Son entretien avec le général de Lorencez avait laissé ce dernier sous une impression des plus pénibles. Ce n'est pa§ que le général partageât les appréhensions de l'amiral au sujet de l'état du Mexique et de la situation particulière de Juares, auquel pourtant, — il faut le reconnaître, — la présence des troupes étrangères avait déjà rallié des généraux, hier encore ennemis jurés du président; non, le général et le colonel Valazé, son chef d'état-major, en relations journalières avec M. Dubois de Saligny, avaient naturellement fini par épouser ses idées politiques et par être con-

vaincus que Tainiral s'exagérait les difficultés que le corps expéditionnaire rencontrerait dans une marche sur Mexico. Ce qui inquiétait le général de Lorencez, c'était la retraite que l'amiral paraissait décidé à effectuer pour se conformer à la convention de la Soledad, dans le cas où les relations avec le gouvernement mexicain seraient rompues. Il songeait avec effroi aux conséquences désastreuses que pouvait entraîner la réunion du corps expéditionnaire dans les terres chaudes, aux efforts, à la perte de temps, aux sacrifices en hommes que nous coûterait la conquête du terrain et des positions qui seraient abandonnées.

Mais à chaque jour son œuvre : l'heure présente éveillait chez le général une préoccupation d'une autre nature et certainement des plus fondées, car il s'agissait des moyens de transport.

Pas plus que les premières colonnes après leur débarquement, nous n'arrivions à nous procurer des voitures et des mulets.

Malgré son habileté, son intelligence, son activité, malgré les offres d'argent les plus encourageantes, l'intendant Raoul en était arrivé presque à désespérer, lorsqu'un beau matin nous nous trouvâmes, comme par enchantement, en possession de deux cent trente chariots mexicains. C'est au général Saragoza, un de nos ennemis les plus résolus, que nous étions redevables de cette

aubaine. Le général avait, en effet, pris sur lui, après la convention de Ja Soledad, de laisser descendre sur la Vera Cruz les arriéras (propriétaires de ces chariots), auxquels Juares, — enapprenantle débarquement des étrangers sur le sol mexicain, — avait enjoint de ne pas quitter les hauts plateaux. Ceux-ci, trop longtemps lésés dans leurs intérêts commerciaux par la mesure présidentielle, s'étaient hâtés de profiter de la levée de l'interdiction pour prendre le chemin des terres chaudes; et voilà comm\snt Fintendance trouva sur la place de la Vera Cruz, le 10 mars, la solution inespérée de la question des transports.

Solidement établis sur quatre énormes roues, capables de porter trente-cinq à quarante quintaux, traînés par douze vigoureuses mules, ces carros vont nous être d'un secours inappréciable pendant toute la durée de la campagne. Dans notre marche sur Puebla ils porteront les vivres et une partie des munitions de la colonne de Lorencez : après la retraite, ils seront employés à faire le ravitaillement entre Orizaba et la Vera Cruz.

Il eu est des joies comme des heureux de ce monde, dit un vieil adage, elles vont par deux. Hier, de l'occident, nous venait Theureuse solution d'un inquiétant problème; aujourd'hui, le regard tourné vers l'orient, nous y découvrons

AU MEXIQUE. r»9

une joie nouvelle, — celle-ci plus émouvante, car elle nous vient de France. — Le 12 mars, l'aube en éclairant Thorizon signale à la vigie un bâtiment : le voilà qui approche ; il porle les trois couleurs; il est français; bientôt son nom court de bouche en bouche : c'est le Canada.

A dix heures le bâtiment est au mouillage; à midi le premier détachement du l""^ bataillon de chasseurs à pied et deux sections du génie sont débarqués et installés dans leurs casernes.

Dès que les troupes arrivent, les mesures hygiéniques les plus sévères sont prescrites ; les spiritueux sont interdits, les débits 'surveillés, les soldats consignés dans leurs quartiers pendant la grande chaleur du jour, et la retraite est sonnée de bonne heure.

Peut-être, cependant, ces précautions eussentellesétéimpuissantes contre le fléau qui s' annonçait déjà par des coups foudroyants, si, prenant la résolution d'éloigner du foyer malsain toutes les troupes inutiles à la Vera Cruz, le général n'eût fait partir, dès le 15, pour la Tejeria, le premier détachement de chasseurs à pied.

La Tejeria sera leur premier gîte d'étape.

Située à quatre lieues de la Vera Cruz, placée à la limite du chemin de fer qui la relie au port, en possession d'un magasin de subsistances créé par l'amiral et du seul puits existant dans im rayon

70 AU MEXIOUE.

de quatre lieues, cette station de chemin de fer devait à ces considérations d'avoir fixé l'attention du commandement. A part cela, quelques têtes hideuses de caïmans émergeant de loin en loin audessus des marais qui encaissent la voie ferrée, un petit nomhre de cases d'Indiens perdues dans un houquet de hois avoisinant la gare, des handes de gracieux flamants aux ailes rosées, ou de superbes perroquets auxquels la vue d'un pantalon rouge arrachait des cris de désespoir, voilà tout ce qui révélait la vie au milieu du calme malsain qui régnait en maître absolu sur ces parages. Du moins le pays, quoique plat et marécageux comme les abords de la Vera Cruz, offrait-il encore, à cette époque, l'avantage capi* tal d'être en dehors de la sphère d'action de la fièvre jaune. Et puis, il n'était pas question de séjourner en cet endroit, mais bien d'y prendre les quelques heures de repos nécessaires pour se remettre en état de continuer les marches dans les terres chaudes.

Ainsi, les chasseurs qui viennent d'y être transportés pour Y heure de la soupcj ne verront pas lever le soleil sur le bivouac. Le jour les surprendra en marche sur la Pulga, qui est à seize kilomètres de la Tejeria, et, avant la grande chaleur, leurs tentes seront déjà dressées au gîte d'étape.

CAMPEMENT DE (D'après destin du (

il LA TEJERIA «•hael Darbas.)

Le lendemain, 17, notre avant-garde aura mis seize nouveaux kilomètres de sable et de fournaise entre elle et la Pulga ; elle aura atteint la Soledad. Dans ce pueblo, auquel quatre cents mètres d'altitude donnent quelques garanties contre les miasmes environnants, elle pourra attendre les derniers détachements du bataillon de chasseurs et du génie. Au surplus, son attente sera de courte durée, car, le 17 mars, VAsmodée débarque ces détachements qui sont mis en route dès le 19.

Le général Almonte, arrivé au Mexique peu de temps après nous, obtint du général de Lorencez de monter avec cette colonne vers la région des terres tempérées. L'ancien aide de camp de Santa Anna était porteur d'une lettre autographe de Napoléon III qui témoignait de Timportance que l'Empereur attachait à la présence de ce personnage au Mexique et du désir de Sa Majesté qu'il fût traité avec tous les égards. Le général Almonte devait prendre le titre de chef suprême de la nation, jusqu'au jour où les puissances alliées auraient établi à Mexico un gouvernement fort et conforme aux vœux du pays.

Malheureusement, l'Empereur avait compté sans l'énergie de Juares, sans l'opinion vraie du Mexique, et sans l'entente qui se faisait entre le général Prim et sir Ch. Wvke, dont le concours allait

manquer à la France au moment décisif. D'ailleurs, comment l'Empereur eût-il été rensei^é exactement quand le {général de Lorencez Tétait si peu, qu'il montrait dans ses lettres au ministre de la guerre une si parfaite confiance au sujet de a notre marche sur Mexico et de la proclamation du prince Maximilien comme souverain du Mexique n , et quand, d'autre part, le colonel Valazé, trompé comme lui par les appréciations erronées du ministre de France, s'exprimait d'une façon non moins équivoque dans sa lettre du 30 mars au maréchal Randon : « M. de Sau ligny n , écrivait le colonel, « se sépare de plus u en plus de l'amiral, et je suis porté à lui dontt ner raison. Il préfère les moyens énergiques, « se montre toujours d'un caractère décidé et reu pousse avec hauteur tout projet d'arrangement, « tandis que l'amiral semble avoir mis toute sa u confiance, jusqu'à présent, dans les menées a diplomatiques, et s'étudie peut-être trop à ne « froisser personne , cherchant à négocier avec a tout le monde sans jamais y réussir. Le mou- M vement rétrograde que l'amiral et le général u Prim imposent évidemment au général de « Lorencez, parti d'ici avec le projet fort arrêté a de l'empêcher, va produire un effet déplora- M ble. Malgré tout, le gouvernement de Juares se « décompose tous les jours davantage. Il n'est

« plus 'entouré que de {^eus disposés à l'abanu donner. Ses forces militaires se débandent. u Les chefs de la garnison de Mexico sont tous u dans la voie de la trahison. Je suis persuadé u qu'une force armée, si minime qu'elle soit, « peut s'emparer de la capitale, sans autre diffîu culte que celle de s'approvisionner de vivres M pendant la route. »

A la vérité, la correspondance de l'amiral était loin de montrer cet enthousiasme; mais n'avaiton pas représenté le commandant en chef de la première expédition comme un incertain, un temporisateur hors de saison ? Puis n'était-il pas seul contre trois : M. de Saligny, pour le desservir auprès du gouvernement français; le général Prim et sir Ch. Wyke, pour le contrecarrer au Mexique?

Toujours est-il que la nouvelle de la présence du général Almonte au milieu de nous avait produit une explosion de colère parmi les membres du gouvernement de Mexico, et leur colère avait augmenté en apprenant qu'au nom- ' bre des personnes qui accompagnaient le générai mexicain, se trouvait le Père Miranda, homme connu pour ses idées réactionnaires et son caractère passionné et violent.

Juares n'avait pas fait attendre sa réponse au débarquement des proscrits. Non-seulement il

7k AC MEXIQUE.

n'avait pas accordé aax plénipotendaires l'amnistie générale qu'ils réclamaient depuis longtemps, mais eocore il avait signé Tordre d'arrêter les traîtres et les réactionnaires débarqués au Mexique sous la protection des alliés, et, le 23 mars, il a%'ait fait donner connaissance de cette mesure aux représentants des trois puissances, par Doblado, son ministi-e des a£Faires étrangères.

Le général Prim et sir Cb. Wyke, oubliant le point de départ de l'action commune des puissances et les excès commis par le gouvernement de Juares contre leurs nationaux et contre les amis de Tintervention, reconnurent comme légitimes les mesures prises par Juares et qui visaient spécialement Alnionte. Mais l'amiral déclara à ses collègues qu'il ne pouvait pas admettre une interprétation contraire, selon lui, au traité de Londres, et il les pria de se réunir en conférence avec lui et M. de Saliguy pour délibérer sur la grave question qui les divisait.

Cependant Juares ne s'en était pas tenu à son bando (décret contre les proscrits), il avait demandé que la douane de la Vera Cruz, administrée par une commission des trois puissances, fût remise aux fonctionnaires mexicains, et il avait menacé, en cas de refus, de fermer à ce port tout commerce avec l'intérieur. En outre, et à peu

près à la même époque, il avait frappé d'un impôt considérable plusieurs maisons de commerce mexicaines et étrangères. Or, celte mesure se trouvait atteindre en même temps que les intérêts anglais une maison dans laquelle le représentant de l'Espagne avait des intérêts personnels. Sir Ch. Wyke et le général Prim conçurent contre Juares une vive irritation qui se traduisit par une demande d'explications. Doblado les donna, mais sur un ton, avec une hauteur qui faisaient présager de la part du gouvernement mexicain une rupture à bref délai. Cette réponse porta à son comble l'exaspération du commandant en chef des troupes espagnoles, qui, pendant quelques jours, ne parla plus que de marcher sans retard sur Mexico. On était au 20 mars.

Il fut néanmoins prompt à se calmer, et quand la nouvelle de l'arrivée à Cordova du général Almonte, du Père Miranda et de la troupe française, sous la protection de laquelle ces personnages marchaient, fut connue, sir Ch. Wyke trouva de nouveau le général Prim prêt à acquiescer à la protestation du gouvernement mexicain, qui voulut voir dans ce fait une violation de la convention de la Soledad.

L'amiral Jurien de la Gravière, qui depuis longtemps pressentait cet événement, sans avoir pu l'empêcher, se prépara à exécuter cette conven-

tioa poor être à même de reprendre enfin tonte sa liberté d'action.

Il prévint le gonvemement de Mexico cpi'il quitterait Tébnacan le ]** a%'ril, et il invita le généra! de liorencez, qni Tavait rejoint dq>nis le 26, à arrêter à Cordova les tronpes récemment débarquées et à prendre ses dispositions pour les faire rétrograder en deçà du Cbiquibnite.

Il nV avait pins à se méprendre sur les résolotions extrêmes auxquelles le gonvemement de Jnares s'était arrêté : notre retour dans les terres cbaudes, à la veille de la saison des pluies, et son entente avec les plénipotentiaires anglais et espagnol, laissaient le cbamp libre à ses violences. Nous fût-il resté une illusion, que Texécutîon du général Robles, sorte de défi jeté à la France, Teût rapidement fait évaaouir.

Robles, un des hommes les plus modérés et les plus estimés du Mexique, accusé de nourrir des sentiments trop français, avait été interné dans une ville et surveillé de près.

Un jour, croyant avoir endormi la vigilance de ses gardiens, Robles se lance au galop sur la route de Téhuacan, accompagné d'un aide de camp : il se rend auprès de l'amiral. Les heures s'écoulent, la distance diminue, l'horizon se rapproche ; encore quelques pas, et Robles aura couquis la liberté !... mais, au passage d'une bar*

ranca (ravin), un lazzo tournoie dans Tespace, s'abat sur lui, Tétreint, l'arrache de cheval, et son aide de camp, qui redouble de vitesse pour éviter le même sort, peut voir, en tournant la tête, le corps meurtri de son général labourer le sol sur les pas des cavaliers qui Tentrainent.

La négligence apparente qui avait décidé Robles à une fuite n'avait été qu'une feinte pour Ty déterminer : son arrêt était prononcé d'avance. Robles est conduite San-Andres et jeté en prison comme un malfaiteur. En apprenant son arrestation, Saragoza avait prononcé ces simples mots : « Qu*on le fusille. «

Arrêté le 21, Robles sort de prison le 23 pour être conduit sur le lieu de l'exécution. Il a un bras cassé; la fièvre et la souifrance ont altéré ses traits et épuisé ses forces ; il se traîne plutôt qu'il ne marche. Sur son passage, cependant, se découvrent les fronts les moins disposés à la pitié, et lorsqu'il arrive sur le lieu de l'exécution, uneprofondeémotionsecouelafoulequlencombre la place.

L'arme au pied, les soldats muets et indécis semblent attendre du patient l'ordre de tirer. Alors Robles, se roidissant dans un dernier effort contre les douleurs aiguës qui font de lui un martyr, offre sa poitrine aux balles qui le frappent et mettent fin à une existence qu'il avait rêvé de consacrer à son pays .

CHAPITEE T

"A***»*".»*! ^iv-i-tit» ^cr^rui r«Trï*e .î#î* A^niffr*» r^Hw*?^.

5 -rî -.1, U r'#o*^ *:« C-X'V^'ra. — S-'^-rre-ur aux 3y:rt». — i^ *,^'Sa*:,*: ^ T«.**rf^îWi Eoz*. er^«&Aaa*iA3t *cp^tryir fie- U

%A^^0*% «^, 1 *Uî-w> 4* U V> U/i. — Le Ch^T-ï.î:. uîe, îiznite />r» f*TT*-« /fi;»wi^. — tnfrr* din« le* terre* tetcpënre».

Fin apprenant les événements qni se passaient à Tétinacan, le général de fx>rencez avait quitté la Vera Cniz pour rejoindre Famiral. I! voyageait $;ins escorte, avec les senis ofBciers de son étatmajor particulier, se hâtant dans Tespoir de pouvoir encore empêcher la retraite des troupes campées sur les hauts plateaux.

Parti de la Vera Cruz le 20 mars, le général est W Téhuacan le 2G. Il voit l'amiral, pèse longuement avec lui la situation qui nous est faite, et

bien qu'arrivé avec u la résolution de maintenir K à Téhuacan les forces qui s'y ti'ouvent et de « marcher droit sur Mexico le plus rapidement u possible ^ yt, il finit cependant par se rendre aux considérations de l'amiral et par demeurer convaincu que la signature du plénipotentiaire français est un engagement d'honneur pour lui comme pour la France, et qiie personne ne peut l'en relever.

En passant par Orizaba, le général avait vu les plénipotentiaires d'Angleterre et d'Espagne. Ceux-ci lui avaient affirmé que la présence du général Âlmonte au camp français était le seul obstacle à une entente cordiale entre eux et les représentants de la France, et ils avaient si vivement pressé leur nouveau compagnon d'armes de faire cesser cette cause de discorde, que le général avait été, un moment, ébranlé par leur insistance. II n'avait cependant pas cédé; il avait senti toute la justesse de ce cri de désespoir échappé au général Almonte : « — Veut-on que ma tête mise à prix soit à la merci des assassins qui ne manqueront pas de me frapper dès qu'ils me verront abandonné? » Et se souvenant que le proscrit était débarqué à l'ombre du drapeau de la France, il avait écrit et recommandé au comman-

* Lettre du 22 mars au colonel Valaze.

dant Mangin, du 1"* bataillon de chasseurs à pied, de veiller sur lui avec plus de vigilance que jamais. Le commandant du corps expéditionnaire avait pu s'éloigner de la Vera Cruz en toute sécurité ; il y avait laissé le colonel Valazé pour recevoir les troupes et les acheminer vers l'intérieur, et le capitaine de vaisseau Roze, homme d'une extrême distinction et d'une énergie cachée sous les dehors de la plus exquise politesse, pour commander l'escadre et les troupes de la Vera Cruz. Mais la situation des premiers jours ne fut pas sans embarras; le commandant Lacroix avait été atteint par le vo' mito, le capitaine Roussel, très-soufFrant, avait été emmené par le général, de telle sorte que notre état-major se trouvait réduit à deux officiers : le colonel Valazé, lui-même fortement éprouvé par le climat, et le lieutenant Georges Bibesco. Le nombre des malades augmentait de jour en jour; nous n'étions encore en possession ni de nos médecins, ni de nos infirmiers, et nous nous fussions trouvés dans une position critique sans la présence de la flotte. La marine partagea avec nous les lits de son hôpital, comme nous allions bientôt, dans un jour de malheur, partager avec elle nos civières. Nos malades reçurent des soins dont ils ont gardé le souvenir, et ils trouvèrent dans le docteur Gantelme les ressources d'une intelligence dévouée et d'un art mûri par une longue expérience.

Ce n'est que le 24 mars que nous fûmes en état de constituer un service hospitalier. Dès ce moment aussi, les transports français portant les troupes de l'expédition se succédèrent sans interruption. Le Darien et le Finistère arrivèrent le 23, le Turenne le 24, VAsmodée le 28, si bien qu'à cette date le 99* régiment de ligne, l'artillerie, l'escadron de chasseurs d'Afrique et les services administratifs se trouvaient ou débarqués ou en route pour rallier les colonnes en marche.

Jamais notre existence n'avait été plus remplie, mais jamais aussi nous n'avions travaillé dans des conditions aussi pénibles, exposés que nous étions saos cesse au fléau qui frappait au milieu et autour de nous. La réunion des chefs de service chez le colonel, au rapport du matin ; la visite à l'hôpital pour remonter le moral de nos malades et soutenir l'espérance des mourants; la mise en route des troupes déjà débarquées; Tinspection des locaux destinés à celles qui se trouvaient encore à bord; puis les lettres à écrire et les ordres à rédiger, telles étaient les occupations qui absorbaient nos journées en dehors des heures de repas. Le soir nous appartenait; nous allions sm' le môle respirer un autre air que celui de la ville; mais pendant la nuit nous devenions la proie des moustiques! Â peine couchés, la bataille commençait; et si nos moustiquaires étaient im-

puissantes à nous protéger, attendu que la moindre maille rompue formait une brèche suffisante au passage de nos sanguinaires ennemis, notre drap, que leur aiguillon traversait, ne nous préservait pas davantage. O Vera Cruz, que de nuits sans sommeil !

Nous avions pourtant notre heure de détente; elle sonnait, pour le colonel Valazé et pour moi, deux fois par jour, à Thôtel des diligences, où nous réunissaient le déjeuner et le dîner. Nous y étions médiocrement nourris, mais, en revanche, nous y avions la primeur des nouvelles qu'un vieux mosso (domestique) nous servait au cours du repas. Là ne se bornait pas son mérite; il apportait encore une singulière clairvoyance dans ses appréciations sur les hommes et les événements, et nous nous rappellerons toujours certain jugement que nous lui avons entendu porter sur notre expédition, et qui a gravé le souvenir de cet homme dans notre mémoire. Il nous demanda un jour, d'un ton respectueusement inquiet, s'il était vrai que « nous ne fussions que 6,000 hommes pour entreprendre la conquête de Mexico. — Eh bien! n'est-ce pas plus qu'il n'en faut? — Je crains que non, fit-il en hochant la tête ; il eût mieux valu que vous fussiez 25 ou 30,000. Avec 6,000 hommes vous n'atteindrez pas votre but. » Ce prophète en tablier blanc ne fut pas épargné

par répidémie de 1862; mais il vécut assez pour assister à raccomplissement de sa prophétie.

Cependant, le travail d'organisation et Tacheminement successif, versIaSoledad, des troupes, du matériel et du convoi qui devaient faire partie • de l'expédition, nous avaient conduits au 4 avril. Le bataillon du 2* régiment de zouaves n'était pas encore arrivé, et son retard menaçait de se prolonger; notre chef d'état-major laissa des instructions précises pour le commandant Morand et fixa au lendemain, 5 avril, notre départ et celui des détachements qui n'avaient pas encore rallié leur corps.

Le 5 avril, nous prenions la route de la Soledad, emmenant avec nous le sous -intendant Raoul, le chef d'escadron Michel, commandant l'artillerie, le capitaine d'artillerie Hartung, et en laissant à la Vera Cruz, comme adjoint du capitaine de vaisseau Roze, le commandant Lacroix, depuis peu en convalescence. La défense de la place était confiée à la marine et à une forte compagnie du 99* de ligne. Désignée pour former la garnison de notre port de débarquement, cette infortunée compagnie , — celle du capitaine Bigot, — verra succomber avant six mois ses trois officiers et plus des trois quarts de son effectif.

C'est avec une satisfaction profonde que nous

laissions derrière nous la Vera Criiz, cette ville des tombeaux, comme nos soldats l'avaient sur* nommée; et en allant peut-être chercher la mort sur les champs de bataille, — mais là, du * moins, une mort de soldat, — il est certain que nous étions les bien partagés. Et nous partions la joie dans Tàme; et, semblables aux condamnés à qui l'on vient de faire grâce de la vie, nous ne pensions guère à dissimuler nos impressions. C'est que, en campagne, la sensibilité de l'homme s'émousse fatalement au frottement des misères et des maux de chaque jour; et puis, le temps manque pour qu'on s'apitoie sur le sort de son prochain. Il n'en est pas moins vrai qu'au moment de nous séparer des camarades qui restaient sur la brèche, tristes, mais fermes dans l'accomplissement de leur devoir, toute pensée personnelle s'évanouit pour faire place à un douloureux serrement de cœur! Notre joie prenait comme le deuil anticipé des braves que nous allions perdre, tels que Lallemand, notre médecin en chef, homme charmant, aussi dur à lui-même que soucieux de la santé des autres; Michel^ médecin-major; Quenont, adjudant en premier d'administration; Houchard, officier comptable de 1" classe; le commandant Wedel du Forfait et son second f ^adde, tous deux officiers de grand avenir, dont il nous était impossible

d'oublier les prévenaoces dui*ant notre traversée ; enfin, sans parler de tant d'autres *, l'aumônier du corps expéditionnaire, l'abbé Ribains. Le pauvre abbé, qui devait partir avec nous, avait été mis en retard par un incident imprévu; nous l'avions attendu pendant trois quarts d'heure, puis, ne le voyant pas arriver, le train était parti pour la Tejeria. Deux jours après, notre aumônier quittait la Vera Cruz avec le germe du vomito et mourait à Gameron.

Nous ne passons à la Tejeria que quelques heures; nous poursuivons pendant la nuit même notre marche dans le but de soustraire notre colonne aux fatigues de la journée ; mais, en dépit de cette précaution, les accidents de la route nous font perdre des heures précieuses, et quand, le lendemain, nous faisons halte sur la place de l'église de la Soledad, le soleil a déjà fait audessus de nous plus du quart de sa révolution.

Le 6 avril, au moment de monter à cheval, le colonel Valazé fait arrêter l'alcade de la Soledad. Les mauvais traitements subis par un officier supérieur voyageant dans une diligence qui avait été dévalisée le 4 avril, près de Passo Ancho, et

* M. O. Colleau^ chancelier au consulat de la Vera Cruz^ qui s'était multiplie' pour venir en aide au commandement, fut ég^alement atteint par le vomito. Il eut la bonne fortune de guérir.

le vol de deux bêtes de trait appartenant à notre état-major, le décident à établir dorénavant, dans les communes, un système de responsabilité. Ti'alcade reçoit avis de cette résolution, et il est invité à retrouver, dans le plus bref délai, nos bêtes volées. Mais comme il jure par sa Dame de Guada loupe qu'il est impuissant à nous venir en aide, le colonel se saisit de sa personne, et lui tient ce langage : « Alcade, je veux mes mules avant le coucher du soleil, sinon tu seras pendu » , et, laissant le soin de celte affaire au colonel l'Hériller, qui ne tardera pas à nous rejoindre, nous allons camper le soir même à six lieues de la Soledad, au rancho de Paso Ancho. Le lendemain, la nouvelle que la menace de la corde avait produit son effet sur l'alcade, et que les mules nous étaient rendues, nous trouve déjà dans le défilé du Ghiquihuite.

Le Rio Ghiquihuite, qui coule avec le Rio San Alejo et le Rio Atoyac dans les déchirures profondes de cette chaîne de montagnes, contre-fort (lu pic d'Orizaba, marque la limite des terres chaudes. Plusieurs ponts en pierre permettent à la route de franchir ces rios. A moitié chemin se dressent quelques fortifications auxquelles le gouvernement mexicain prête une importance telle, qu'il a stipulé notre retraite en deçà de ces positions, clans le cas où la guerre serait déclarée.

Mais, d'abord, riea ne prouve que nous ne pourrions pas réoccuper ces positions le jour même où nous effectuerions notre mouvement rétrograde et avant que les troupes mexicaines soient en mesure de nous en empêcher; ensuite, il n'est pas sans intérêt de faire observer que ces défenses seraient faciles à tourner, au sud, par le chemin de San Juan de la Funta.

A mesure que nous gravissons la pente du Ghiquihuite, à travers cette nature à sève puissante, nous nous sentons revivre ; et quand la nuit nous force à dresser nos tentes, nous éprouvons cette douce lassitude, ce bien-être voisin d'une légère griserie que cause souvent un air très-vif, mêlé à des senteurs nouvelles et troublantes.

Une clairière bordant la route à gauche et faisant face à un endroit escarpé, baptisé par les Indiens du nom de Sal si puedes (saute si tu peux), est l'espace de terrain choisi pour notre campement.

U parait fait exprès pour nous contenir avec notre détachement de quinze chasseurs d'Afrique. A peine le repas du soir terminé et les tentes dressées, nous nous livrons au sommeil. Le corps repose, si l'imagination vagabonde encore, fouillant les replis secrets des beautés qui nous entourent et dont nous n'avons encore aperçu que le riche manteau; mais, lasse à son tour, elle perd

le sentiment de tout ce qui Tenvironne et s'endort doucement bercée par le bruit cristallin d'une cascade voisine. Nous passons ainsi, sans secousse, du merveilleux savouré sous l'éclat d'un soleil ardent, aux ravissements éclos sous l'aile des songes, au clair des étoiles, et nous aurions eu un réveil enchanteur, n'eût été un bruit malencontreux de crécelle, sombre avertissement de la présence du serpent à sonnettes. Nous nous réveillons perplexes et nous prétons l'oreille : cependant, le bruit s'éloigne, puis... plus rien. Sans doute, la corde de poil de chameau dont nous avons entouré nos tentes, à une hauteur de vingt à trente centimètres du sol, et dont les petits piquants ont la propriété, parait-il, d'agir comme repoussoir sur ce reptile, nous en aura débarrassés.

Quoi qu'il en soit, plus de sécurité, partant plus de sommeil ni de rêves d'or! La sonnerie du départ est accueillie avec joie, et nous nous élançons sans regrets sur la route de Cordova qui se déroule devant nous à travers une forêt séculaire que les premières lueurs du matin blanchissent déjà. Jusqu'au Potrero, cette route est une splendide allée de parc; du Potrero à Cordova, l'allée devient un jardin de bananiers aux régimes couleur d'or, d'ananas à l'odeur pénétrante et de caféiers aux baies rouges et multiples.

Cordova, la seule ville qu'on rencontre entre Vera Cruz et Orizaba, est à cheval sur cette route fleurie et parfumée. Coquettement blottie au milieu d'une végétation luxuriante, elle abrite une population de 3,000 habitants qui, pour se nourrir, n'a qu'à tendre les bras : avocate (sorte de beurre végétal), bananes, mangues, ananas sont à portée de sa main.

Cordova est à une hauteur de 850 mètres audessus de l'Océan ; sa température moyenne est de 20 à 22""; elle est la seconde capitale des terres tempérées.

Page 1