‹ Au Mexique, 1862:Chapitre 15 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Arrivée du g;énéral de Lorencez à Gordova. — L'amiral est resté à Orizaba. — Conférence d*Orizaba (9 avril). — Déclarations de l'amiral ; rupture de la triple alliance. — Proclamation des commissaires français au peuple mexicain. — Décret de Juares. — Plan de Gordova : Âlmonte, chef suprême de la nation. — Départ des troupes anglaises et espagnoles. — Lettre du général Saragoza au sujet des malades laissés à l'hôpital d*Orizaba. — Réponse du général de Lorencez. — Sa résolution de marcher sur Orizaba. — Lettre aux plénipotentiaires; ordre du jour à l'armée. — Combat du Fortin (19 avril). — Arrivée à Onzaba. — Merveilleux tableau. — Rencontre du général Prim, en route pour la Vera Cruz. — Les Français reçus au son du repique. — La guerrilla du général Galves Fait sa soumission. — DéBlé de trois cents Mexicains et de leurs femmes, — Histoire de la belle Juanita. — Composition du corps expéditionnaire.

Le général de Lorencez nous avait précédés à Gordova, d'un jour. Il avait quitté Tehuacan le 1" avril avec l'amiral Jurien de la Gravière et les troupes qui s'y trouvaient. Il en avait pris le commandement, conformément aux instructions du ministre de la guerre. Ges instructions définissaient

aussi nettement que possible la part faite au général, auquel, « sur terre, étaient réservés le a commandement et i action », tandis que Tamiral « restait chef de l'expédition au point de vue u politique, maritime et commercial^ w.

La conférence qui allait réunir à Orizaba les commissaires alliés, devait avoir lieu le 9 avril; Tamiral s'y était arrêté. De son côté, le ministre de France, après avoir profité de la colonne du colonel Valazé jusqu'à Paso Ancho, avait poursuivi sa route, escorté par un peloton de chasseurs d'Afrique, et franchi en deux jours la distance qui le séparait d'Orizaba. Il se trouva donc au rendez-vous à la date indiquée.

U ne manquait que la rupture officielle de la triple alliance pour que la situation devint nette, que les commissaires français pussent s'affranchir de la politique d'atermoiement du gouvernement mexicain, et agir, désormais, conformément aux intérêts du corps expéditionnaire.

La conférence d'Orizaba amena ce résultat. La discussion entre les commissaires fut des plus vives ; l'amiral et M. de Saligny déclarèrent qu'ils entendaient accorder au général Almonte et aux autres proscrits la protection à laquelle ils avaient droit; qu'à leurs yeux, entamer de nouveaux

* Instructions remises par le ministre de la guerre au général de Lorencez à son départ de France. — Voir à TAppendice.

pourparlers avec le gouvernement mexicain, qui ne cherchait qu'à gagner du temps, pour rompre h son heure et livrer les troupes alliées au vomito negro, serait une duperie, et que si, par un scrupule de conscience, ils rétrogradaient en deçà du Chiquihuite, pour se conformer au traité de la Soledad, — déjà violé par le gouvernement de Juares, — c'était pour reconquérir toute leur liberté d'action, ne pas se laisser enfermer dans les terres chaudes, et marcher sur Mexico. Et l'amiral ajouta que « sa résolution ne liait pas " ses collègues; qu'elle était conforme à son inu terprétation de la convention, et qu'il en assume niait la responsabilité à l'égard de son gouver- « nement et du monde entier ' » .

Sir Wyke et le général Prim répondirent que les commissaires français, en agissant ainsi, M violaient le traité de Londres w, et que « leurs u collègues persistant à se refuser au rembar-

' La noblesse de caractère de Tamiral se révélait dans tous ses actes. Une terrible explosion ayant détruit à San Andres un couvent servant de caserne aux troupes de Sarag^oza, et ayant fait 1,500 victimes, l'amiral envoya, sur l'heure, au secours des blessés les chirurgiens de sa colonne.

Dans la conférence tenue le 9 avril, le général Prim s'étant déclaré résolu à rembarquer ses troupes, Tamiral ayant appris que le représentant de TEspagne manquait de moyens de transport, lui oflfrit courtoisement les vaisseaux français pour ramener ses soldats à la Havane.

u quement des exilés mexicains et à ne pas u vouloir prendre part aux conférences qui de- « vaient avoir lieu le 15 avril, ils se retiraient tt avec leurs troupes ».

Il fut ensuite décidé que les Français attendraient, pour se porter en avant, que les Espagnols eussent repassé leurs lignes, et Ton fixa comme date approximative de ce mouvement le 20 avril,

La triple alliance avait vécu; elle laissait le champ libre entre la France et le Mexique.

L'intervalle qui s*écoule entre la notification des résolutions de la conférence, faite au gouvernement de Mexico, et le commencement des hostilités, est rempli par une série d'actes graves qui se succèdent avec rapidité : dispositions prises par les commissaires espagnols et anglais pour le rembarquement de leurs troupes; mesures ordonnées par le général de Lorencez pour la concentration de ses régiments à Cordova, à Paso Ancho, point sur lequel il se repliera, s'il ne survient aucun événement de nature à changer sa détermination ; proclamation adressée au peuple mexicain ' par les commissaires français, pour le prévenir qu'entre le gouvernement de Juares et la France la guerre est déclarée, « et pour l'ap-

^ Voir à TAppendice la proclamation des commissaires français.

u peler à concourir à la consolidation et à la ré* ce génération de sa belle patrie >* ; riposte de Juares * qui décrète : 1* l'état de siège de toutes les localités qui seront occupées par les troupes françaises; 2"* le service militaire de vingt et un à soixante ans ; S'' la levée des guerrillas ; 4"* la sauvegarde des lois pour les Français paisibles ; 5"* la peine de mort pour les traîtres qui prêteraient leur concours à l'ennemi; — manifeste du 17 avril, ou plan deCordova, que le général Almonte, sollicité par les commissaires français, se décide à lancer, et dans lequel il exhorte « ses concitt toyens à unir leurs efforts aux siens et à avoir tt une entière confiance dans l'empereur des « Français, dont le désir sincère est de voir les a Mexicains établir eux-mêmes un gouverne a ment d'ordre et de moralité » ; enfin, acte de pronunciamiento qui reconnaît le général Almonte comme chef suprême de la nation :

tels sont les événements qui nous conduisent au 15 avril.

Cette date marque la fin des angoisses de notre commandant en chef, angoisses dont il est aisé de se rendre compte en lisant l'extrait de la lettre *

* Voir à l'Appendice le dëcret de Juares.

• Nou« empruntons cet extrait à l'ouvraçe du colonel Niox sur l'expédition du Mexique de 1861 à 1867. L'auteur y

adressée à M. de Saligny par M. Wagner, ministre de Prusse à Mexico.

traite la question politique et militaire avec un rare talent, une clarté et une impartialité remarquables.

« Mexico, À avril 1862.

« Si votre armée ne monte pas immédiatement au

delà de Cordova et même d*Orizaba, elle sera décimée par le vomito et les fièvres pernicieuses. La première pluie vous apportera infailliblement tout cela, et quand l'infection aura une fois gagné l'armée, il sera trop tard et peut-être impossible de se mettre en route. Vous pourrez facilement perdre deux ou trois mille hommes en peu de jours. Je pense que vous ne voulez pas demander une seconde fois aux Mexicains de vous permettre, par humanité, d'occuper des campements salubres. Toutes les questions et toutes les convenances politiques disparaissent devant le danger de sacrifier 8,000 Fran!?ais aux épidémies d'un climat meurtrier. Je pense que ni l'amiral Jurien de la Gravière, ni les commissaires anglais et espagnol ne voudront assumer une aussi grave responsabilité. En vous disant tout ceci, je ne suis nullement influencé par des considérations politiques; mes craintes pour Tétat sanitaire de la troupe sont basées sur une expérience de trois ans dans ce pays et sur l'opinion générale.

« Il s'entend que vous êtes entièrement autorisé de faire usage partout et envers qui vous voudrez de ce que je vous dis à ce sujet, et je serais heureux si mes efforts pouvaient contribuer à prévenir de plus grands malheurs.

« Le gouvernement mexicain, qui connaît tous ces dangers, fera tout son possible pour vous retenir encore quelque temps là où vous êtes. Au reste, nous sommes à la veille de la saison des pluies; aussitôt qu'elles ont commencé, les miasmes qu'elles répandent causent des fièvres pernicieuses, les routes se défoncent et deviennent impraticables; on ne fait pas plus de chemin dans une journée qu'en une heure dans la belle saison ...»

Ed effet, le 18 avril, le {jénéral Saragoza, entré avec ses troupes à Orizaba, — que le corps expéditionnaire espagnol venait de quitter, — adressait une lettre étrange au général de Lorencez. Cette lettre était relative aux 340 soldats français malades, demeurés à Tliôpital d'Orizaba sous la sauvegarde de la convention, et auxquels on avait laissé leurs armes. Voici cette lettre :

u Bien que les commissaires français aient été

u les premiers à rompre les préliminaires de paix

« signés à la Soledad le 19 février dernier, je

4c permetSy par un pur devoir d'humanité, aux

u malades de Tarmée française de rester dans

u rhôpital d'Orizaba ; mais ils sont sous la sauve-

« garde de l'armée mexicaine, et il n'y a pas de

4( nécessité qu'ils soient gardés par une force

M quelconque de leurs nationaux. J'espère donc

u que Son Excellence le général en chef des

u troupes françaises, résidant à Gordova, ordon-

M nera que cette garde soit retirée, et je lui

« donne l'assurance de ma considération person-

M nelle.

" fiiberté et réforme.

tt Saragoza.

« Quartier général d*Ingenio, 18 avril 1862. ■

En rapprochant le ton hautain et agressif de cette communication du fanatisme connu de son

auteur, le général, qui avait présent à la mémoire l'assassinat commis récemment à la Pulga sur trois soldats français, prit, sur l'heure, le parti de porter ses forces sur Orizaba, au secours de ses malades qu'il ne considérait plus comme en sûreté.

Vainement Saragoza, qui avait cru d'abord à une garde particulière laissée par les Français à l'hôpital d'Orizaba, s'excusa-t-îl de son erreur; rien ne changea la résolution du général de Lorencez, qui, d'ailleurs, saisissait avec joie cette occasion d'échapper au danger de faire rétrograder ses soldats dans le foyer de la fièvre jaune. Ce fléau venait de gagner la Soledad.

Le 19,1e commandant du corps expéditionnaire fit la réponse suivante :

« Cordova, 19 avril 1862.

a En réponse à la lettre que M. Saragoza a « écrite, en date du 18 avril, à MM. les pléni- « potentiaires français, le général en chef du « corps expéditionnaire du Mexique affirme qu'il u n'a laissé avec ses malades à Orizaba aucune « garde, ni même aucun homme valide, si ce « n'est quelques infirmiers chargés de les soi- « gner,

a Depuis qu'on a laissé les malades à Orizaba,

u un certain nombre a dû entrer en convales-

u cence, et c'est ce qui a pu faire croire au

M général Saragoza qu'on avait laissé une garde

« avec eux.

u Le général en chef du corps expéditionnaire

« français prie le général Saragoza d'accepter

u l'assurance de sa considération distinguée. »

Cette lettre expédiée, le général communiqua aux plénipotentiaires français sa résolution de marcher en avant :

« Cordova, 17 avril 1862.

« En me plaçant à la tête du corps expédi- « tionnaire du Mexique, S. M. l'Empereur m'a i( confié le soin de diriger les opérations militaires u et de garantir la sécurité de nos troupes.

u Après avoir pris connaissance des stipulac< tions de la convention de la Soledad, ratifiées u par la commission des trois Hautes Puissances « contractantes, j'avais dû arrêter toutes les disu positions nécessaires pour concentrer mes " troupes à Paso Ancho, aussitôt que l'armée espa- « gnole aurait opéré son mouvement rétrograde.

u L'assassinat de trois soldats français aux enu virons du camp ne me semblait même pas un « motif suffisant pour me considérer comme dé-

« gagé de la stricte exécution d'une convention u signée par les représentants de la France ; ces « attentats ne sont pourtant que la conséquence « du décret rendu, le 19 janvier, par le gouver- (c nement de Juares, qui nous met hors la loi en « nous assimilant aux pirates, décret outrageu- « sèment maintenu depuis la signature des préa liminaires.

« Mais la situation de la Vera Cruz entourée de i< nombreux partis de guerrilleros et réduite à Tétat u de blocus, me paraissait déjà une violation des u préliminaires de la part des Mexicains, lorsque « j'ai reçu cette nuit, de la part de M. le général u Saragozn, une note officielle par laquelle il a m'informe qu'il considère une partie des u malades laissés à Orizaba, et qui sont depuis « lors entrés en convalescence, comme une garde u préposée à la sûreté de mon hôpital ; il réclame « contre cette prétendue mesure.

« En présence d'une déclaration de cette M nature, j'ai tout lieu de craindre que nos « malades ne puissent plus compter sur la pro- « tection qui leur était assurée par la convention « de la Soledad, et qu'ils soient considérés comme « des otages laissés avec trop de confiance aux ce mains de l'ennemi. Mon devoir est de marcher « à leur secours sans perdre de temps, car il y « aurait imprudence de ma part à les laisser

« exposés aux excès d'une armée indisciplinée et u de chefs sans scrupules.

tt J'ai donc l'honneur de vous informer qu'en u vertu des pouvoirs militaires qui nous ont été u confiés, je me mettrai ce soir même en marche u sur Orizaba.

tt II ne me reste d'autres moyens de pourvoir à a votre sûreté personnelle que de vous inviter à u vous joindre à l'armée dans le mouvement u qu'elle va opérer. »

[j' heure de la lutte avait sonné. Un ordre du jour apprit au corps expéditionnaire les résolutions du commandement; toutes les mesures en vue de permettre aux troupes de quitter Cordova, le jour même, furent prises immédiatement, et des ordres précis furent expédiés au colonel l'Hériller à Paso Ancho, lui prescrivant de monter, avec les forces dont il disposait, vers Cordova et Orizaba.

Trois compagnies du 99' de ligne^ un bataillon d'infanterie de marine, une section du génie et une demi-section d'ambulance furent laissés comme garnison à Cordova; le reste de la colonne, — y compris les zouaves dubataillon Morand, partis de la Vera Cruz le 11 avril et arrivés le 15 à Cordova, — lève le camp à deux heures de l'aprèsmidi et s'engage sur la route conduisant à Orizaba.

A cinq heures, la têfe de colonne de l'infanterie se trouvait à deux kilomètres environ du village le Fortin, lorsque notre avant-garde vit venir à elle, à bride abattue, un officier mexicain suivi de quelques cavaliers. I/officier portait r uniforme bleu et amarante; sa tête était coiffée d'un large sombrero brodé d'or et couvert de pierreries. Il s'arrêta à bonne distance et voulut parlementer, dans l'espoir de se rendre compte de notre effectif; mais le capitaine Capitan, qui conduisait TavanL-garde, ne se laissa pas prendre à une démarche dont le but n'était que trop apparent, et il invita le faux parlementaire à se retirer sur-le-champ. Dépité de s'être laissé pénétrer, et passant subitement de l'attitude polie à l'arrogance, TofBcier mexicain s'éloigna au galop, en brandissant son lazzo d'un air menaçant. Il disparut, mais quelques minutes s'étaient à peine écoulées qu'on le vit reparaître à la tête d'un escadron de lanciers défilé, jusque-là, derrière une maison et quelques arbres. Cet escadron servaitil de rideau à un nombre de troupes plus considérable? C'est ce qu'il importait de savoir, et ce que l'avant-garde, composée de deux pelotons, fut chargée de tirer au clair.

La route, en quittant le Fortin, descend rapidement vers un ravin qu'elle franchit sur un pont en pierre, pour remonter ensuite jusqu'à un vaste

plateau. A la vue des chasseurs d'Afrique lancés au grand trot sur la pente du Fortin, les lanciers mexicains tournent bride, et, pendant vingt minutes, ils ne mettent pas moins d'habileté et de hâte à échapper aux chasseurs d'Afrique que ceux-ci n'apportent d'ardeur dans la chasse qu'ils leur donnent. Enfin, le cheval arabe, bien supérieur au cheval mexicain, surtout en taille et en vitesse, décide de cette course au clocher. Les lanciers sont atteints sur les pentes de la baranca Metela, ravin d'une profondeur de cent mètres environ; vainement ils font résolument face en arrière, ils sont sabrés ou faits prisonniers'. Ceux qui parviennent à s'échapper vont répandre à Orizaba la nouvelle de leur défaite et jeter l'alarme dans l'armée mexicaine qui occupe la ville. Saragoza croit les Français aux portes d'Orizaba et lève son camp le soir même.

Le brillant engagement du Fortin était un heureux début : il avait non-seulement pour résultat de rendre la sécurité à nos malades d'Orizaba, que les Mexicains, pressés d'abandonner la ville, ne songèrent plus à inquiéter, mais il établis-

' Le rapport du capitaine signale le sous-lieutenant Lemerre comme s^étant particulièrement distingué ; il avait frappé plusieurs Mexicains de son sabre. Dans ceUe rencontre il y eut cinq Mexicains tués; dix furent faits prisonniers. Des chevaux et des armes restèrent au pouvoir des chasseurs d'Afrique.

sait en outre, dès le début, notre ascendant

moral.

La nuit est close quand la colonne française arrive à son campement de Cotelapan. Elle y passe une nuit attristée par une pluie battante, et c'est transis par rkumidité, mais heureux de voir poindre l'aube, que nous quittons les prairies inondées au milieu desquelles nous avons dû camper. Avec le jour la pluie cesse : le soleil perce les nuages, il nous pénètre de ses rayons brûlants, et en rendant l'élasticité à nos membres roidis, il nous fait retrouver notre gaieté, qui semble se communiquera nos montures elles-mêmes. Celles-ci, en effet, après s'être vigoureusement secouées, relèvent la tête, hennissent et allongent l'allure.

D'ailleurs, n'approche*t-on pas d'une grande ville où l'on va retrouver les camarades dont la position critique a causé une si juste émotion? Et qui sait? — ne sera-t-on pas assez heureux pour joindre l'ennemi et donner un lendemain au combat du Fortin? Toute à ces pensées, la colonne cheminait depuis deux heures sur la grande route, quand elle arriva à la garita^ d'Orizaba, c'est-àdire à l'entrée de la plaine de l'Escamela, qui conduit à la ville. Riant spectacle que celui de cette

* Garita, porte d'une ville.

grande plaine qui se déroale comme un vaste tapis de verdure sous Téclatante lumière du matin, au milieu d'un de ces cadres pittoresques privilégiés au ciel des tropiques.

A l'entrée de la plaine on franchit une petite rivière aux flots torrentueux qui baigne le pied des ruines d'un vieux couvent situé à droite de la route. Derrière ces ruines, au nord, le regard, en courant vers l'horizon, rencontre une succession de hautes montagnes, au-dessus desquelles l'Orizaba dresse sa tête couverte de neige. Du côté du sud, la canne à sucre confond, au loin, les nuances claires et délicates de ses feuilles avec la teinte sombre de la ligne de hauteurs qui borne, de ce côté, des champs à perte de vue. A l'ouest, à l'autre extrémité de la plaine, deux cerros, — dont l'un, l'Escamela, donne son nom à la plaine, — se font face et forment comme une porte monumentale, à ciel ouvert, qui ouvre à la route d'Orizaba une large brèche.

Le tableau merveilleux qu'on a sous les yeux est un composé des tons les plus variés et les plus chatoyants; ouest déjà au delà de la plaine qu'on se retourne encore pour l'admirer.

En approchant de la ville, la route se resserre; elle passe entre deux églises un peu isolées, — sortes de postes avancés, — et elle aboutit aux jardins qui bordent la route jusqu'à Orizaba

dont ils enlacent chaque rue et envahissent chaque maison.

Assurément s'il va dans les derniers kilomètres que nous venons de parcourir de grandes richesses pour la palette d'un peintre, il faut convenir aussi que le terrain offre à l'homme de guerre une succession d'obstacles des plus faciles à utiliser pour la défense de la ville. Cependant, Saragoza n'en avait pas jugé ainsi; il n'avait sans doute pas trouvé sur ce terrain assez de garanties de succès, ni assez de sécurité pour sa retraite.

Au lieu du général mexicain et des troupes de la République, nous rencontrâmes, à la garita d'Orizaba, le général Prim et son état-major en route pour rallier, à la Vera Cruz, la division espagnole sur le point de s'embarquer. Les échanges de courtoisie furent aussi brefs que glacials : — les Français ne pouvaient pas oublier que le représentant de l'Espagne les privait du concours de sept mille hommes qu'il faisait embarquer sous sa responsabilité, sans en avoir référé à son gouvernement.

Pendant que le général Prim et son état-major sortaient d'Orizaba par uqe garita, Saragoza quittait la ville avec son arrière-garde par la porte opposée et rejoignait le gros de ses troupes en retraite vers les hauts plateaux.

Quelques instants après, le général de Lorencez

faisait son entrée dans Orizaba au son du repique (branle-bas de toutes les cloches des églises). Ce mode de souhaiter la bienvenue au dernier occupant d'une ville, qu'il soit ennemi ou ami, est dans les mœurs mexicaines, mais n'a aucune couleur politique. Dans ce pays où les villes passent si souvent des mains du vainqueur aux mains du vaincu de la veille, le repique est bien plus souvent l'écho d'un empressement craintif qu'un signe d'allégresse. Le 20 avril 1862, les démonstrations sonores qui saluaient l'arrivée des Français dans la capitale des terres tempérées ne pouvaient être considérées que comme un amen de résignation, bien que le ministre de France et les proscrits voulussent y voir l'expression de l'enthousiasme. Il n'y avait pas à se faire d'illusions; l'attitude forcément polie des habitants déguisait mal leur secrète irritation, et il nous était aisé de comprendre que nous n'aurions à compter, dans cette campagne, que sur nousmêmes.

A Orizaba, on se trouvait au centre des terres tempérées. Cette zone, connue auMexique sous le nom de terras templadas, est la seconde par rang d'altitude ; elle commence à Cordova, s'élève jusqu'à mille six cents mètres et jouit d'une température moyenne de 18 à 20\ On peut dire qu'il y règne un printemps perpétuel. A part le charme

du climat, la ville d'Orizaba ' offrait aux Français un intérêt de premier ordre. Située à égale distance de la Vera Cruz et de Puebla, elle était par cette raison même toute désignée pour devenir la seconde base d'opérations du corps expéditionnaire. Eu égard à cette condition, et vu le peu de temps qu'on devait y séjourner, il était urgent d'assurer la sécurité de la ville et celle des troupes qui seraient chargées de sa défense.

Le génie se mit donc à l'œuvre. La concentration, à Orizaba, des troupes demeurées en arrière sous les ordres des colonels l'Hériller et Gambier, l'installation dans l'hôpital des malades récemment évacués de Cordova, l'organisation des services de la place et les reconnaissances occupèrent pendant sept jours tous les acteurs du drame qui allait, sous peu, se jouer devant la gueule des canons de Guadalupe.

Mais auparavant, il devait nous être donné d'assister à un spectacle moins sévère et tout à fait nouveau poumons, — à l'entrée en ville d'une troupe d'environ trois cents hommes sous les ordres du général Galves, qui venait faire sa soumission.

Il est impossible de se figurer rien de plus décousu et de plus bizarre que cette troupe en

* La ville d'Orizaba est à 1,220 mètres au-dessus du niveau de la mer.

baillons, qu*à bien ponsidérer on ne pouvait * prendre que pour une fpierrilla ' en faillite. Pendant que le général Galves était conduit au quartier général pour y recevoir les ordres du général de Lorencez, nos zouaves s'approchèrent des bommes restés à l'entrée de la ville, et, tout en sabrant la langue espagnole, ils finirent par obtenir d'eux le motif secret de leur désertion. Manque de solde et de nourriture, voilà ce qui expliquait la présence de Galves au camp français. Au surplus, la figure bave et les joues creuses des Mexicains, l'état diapbane de leurs cbevaux, étaient autant de preuves que le maigre et le jeûne formaient depuis un certain temps l'ordinaire de ces malheureux. Ils firent pitié aux zouaves, qui, en bons enfants, eurent bientôt fait de courir à leurs provisions et de les partager avec leurs ennemis du matin ; si bien que, lorsqu'on apporta à ceux-ci Tordre d'entrer en ville, on les trouva lequart^ en main, trempant un morceau de pain blanc dans un excellent mélange de café au tafia. Aussi quel désappointement d'être arrachés à un pareil régal! La petite troupe entra en ville, et le défilé commença. Il ne fut pas long ; mais nous n'eussions

' Guerrille ou guerrilla, bande d'irréguliers qui guerroient souvent pour leur propre compte.

* Gobelet en étain dont on se sert pour boire.

pas donné pour la plus belle revue au Champ de Mars le spectacle de ces hommes vêtus de larg[es pantalons ouverts sur le côté et pour la plupart en loques, de vestons en peau troués et râpés, que plusieurs recouvraient négligemment d'un zarape multicolore ; de ces guerrilleros coiffés d'un large sombrero de feutre, armés, — sans en paraître gênés, — de lances qui n'avaient pas toutes leurs fers, ou de mauvais mousquetons. Montés sur des petits chevaux efflanqués, les cavaliers de Galves défilèrent fièrement^ suivis en queue de colonne par les femmes de l'escadron et les bagages.

C'était Tarrière-garde.

Les Mexicains, surtout les irréguliers, emmènent généralement leurs femmes^ en campagne. Elles se tiennent comme celles de la troupe de Galves, à la queue de la colonne ; à pied ou à cheval, selon que leur mari est simple soldat ou chef, elles partagent sa bonne, ou sa mauvaise fortune, veillent aux bagages, portent les ustensiles de cuisine, font, tout en marchant, la provision de bois, prennent dans les haciendas qu'elles traversent de quoi nourrir les hommes, et, arrivées à l'étape, elles allument le feu et préparent le repas. En un mot, elles rem-

' Ceux qui ne sont pas maiiés sont suivis de leur solda^ dera. C'est la compag^nc irrég^ulière du soldat mexicain.

plissent à la fois Toffice d'intendant, d'officier d'administration, et... elles accouchent, à leurs moments perdus, pour repartir le lendemain avec le nouveaU'né, enveloppé dans leur rebozoetjeté sur le dos.

Parmi les Mexicaines montées, il en passa une qui attira particulièrement notre attention par la beauté de son visage empreint d'une certaine mélancolie. Ce que voyant, notre interprète nous raconta Thistoire de la « belle Juanita », car c'était elle, il la reconnaissait.

A la fin de Tannée 1861, paraît-il, le général M. C..., séparé momentanément de son général en chef, et rôdant dans les environs d'Actapan, au nord-ouest de Mexico, aperçut un soir, à l'horizon, une vive lueur. U se dirigea aussitôt de ce côté, et il ne tarda pas à arriver dans une riche hacienda. On y. célébrait le mariage du fils de la maison. Les convives étaient à table, la joie menait la fête, le pulque Faiguillonnait, et la mariée était à ravir. Tout à coup, grande rumeur au dehors : le bruit se rapproche, les portes s'ouvrent, le général mexicain parait. La frayeur saisit aussitôt tous les assistants, et chacun cherchait déjà une issue par laquelle il pût s'échapper, lorsque le général se nomma, rassura les convives et protesta de ses intentions amicales, ainsi que de celles de ses soldats, qui, dit-il en souriant,

n'étaient pas des brif][ands. Tout cela exprimé en si bons termes que le calme se rétablit aussitôt, que toute appréhension disparut, et qu'on pria le nouveau venu de prendre place à table et de partager l'allégresse générale.

Celui-ci accepte, dîne gaiement, puis... après le café... il fait garrotter le marié, et enlève la mariée. Il la garde quinze jours, à Texpiration desquels il consent à la rendre contre une grosse rançon; — puis il l'enlève de nouveau, et finalement il l'emmène on ne sait où.

Comment la belle Juanita se trouvait-elle dans la troupe de Galves? C'est là un mystère que nous laissâmes à notre interprète le soin de pénétrer, pendant que Galves se dirigeait vers son quartier, que Juanita disparaissait à nos yeux, et que nous prenions nous-même, un peu rêveur, le chemin de notre bivouac.

Le 25 avril, à l'exception de la compagnie du 99' laissée à la Vera Cruz, tout le corps expéditionnaire français ', y compris la colonne Gam-

Page 1