ORDRE DE MARCHE DU
Première colonne partie à six heures.
Quatre pelotons de chasseurs d'Afrique ;
Avaul-garde de deux compagnies de fusiliers
marins ;
Compagnie du génie; Quatre compagnies de fusiliers marins; Batterie de montagne ; Deux bataillons d'infanterie de marine ; Onze compagnies du 99' de ligne; Deux sections d'artillerie de marine ; La batterie du 9* régiment ; Quatre compagnies de chasseurs à pied ; Ambulance ; Trésor ;
Équipages des officiers ; Réserve et parc d'artillerie; Deux compagnies de chasseurs à pied formant l'arrière-garde.
Deuxième colonne partant à midi.
Deux bataillons de zouaves escortantle grand convoi d'administration.
La marche sur Tekamalukan n'est signalée que par la chasse que nos chasseurs d'Afrique donnent à une bande de pillards commandés par un Français, nommé Gautelen, depuis longtemps établi au Mexique.
Le lendemain, 28 avril, départ pour Aculcingo.
De Tekamalukan à Aculcingo, — neuf kilomètres, — même ordre de marche.
En approchant du plateau qui se trouve en avant d' Aculcingo, à un ou deux kilomètres au plus de ce village, et dont un profond ravin rend les abords difficiles, on aperçoit plusieurs groupes de cavaHers qui paraissent nous attendre. L'escadron de chasseurs d'Afrique qui est à l'avantgarde prend le trot pour les charger; mais, à leur approche, les Mexicains tournent bride et disparaissent.
Cependant, comme il se peut que le village soit occupé et que cette cavalerie ne soit qu'une avant-garde, le général arrête ses troupes sur le plateau, à mesure qu'elles le gravissent, et leur fait reprendre haleine.
Au même moment, une épaisse fumée et des flammes s'élèvent au-dessus d' Aculcingo; c'est le village qui brftle. L'ennemi, en le traversant, vient d'y mettre le feu.
Le général laisse sur le plateau le colonel Hennique avec son régiment, pour qu'il surveille le pays et protège en cas de besoin le grand convoi parti de Tekamalukan vers midi, sous la garde du régiment de zouaves, et il se hâte vers Aculcingo. Quand il y fait son entrée, les incendiaires ont déjà abandonné le village, dont les habitants sont occupés à éteindre le feu.
A onze heures, toutes les troupes sont établies au bivouac, à l'entrée du défilé des Cumbres.
Cette chaîne de montagnes se partage en grandes et petites Cumbres; les premières ont 600 mètres d'élévation, les secondes 300 mètres, ce qui porte à 900 mètres la hauteur de la chaîne au-dessus de l'Aculcingo. Le col de Puente Colorado, pour les uns, le village qui est un peu plus loin, pour les autres, sont les points de démarcation entre les deux parties de la grande chaîne.
Dès qu'on aura gravi les grandes Cumbres, on pourra se considérer comme entré dans la zone des terres froides, terras frias. Cette zone comprend toute la région s'étendant de 1,600 mètres environ jusqu'à 2/ifAo mètres, et conservant, malgré une pareille altitude, une température moyenne variable entre 13 et 14*. Puebla et Mexico sont les centres principaux de cette zone.
COMBAT DES CUMBRES 28 avril 1862.
A une heure, l'agitation qui accompagne nécessairement l'installation d'un camp s'était peu à peu calmée, comme dominée par l'ardeur d'un soleil impitoyable; le silence, précurseur de la sieste, se faisait insensiblement autour des tentes,
AU MEXIQUt> 121
et, malgré quelques rares coups de feu lires de la montagne sur des soldats isolés, — cuisiniersincorrigibles enfreignant la consigne pour s'aventurer à la découverte d'un champ de légumes ou d'une poule égarée^^ — on était fondé à croire que la journée s'achèverait sans incident. Nos espions, revenus au quartier général, nous affirmaient d'ailleurs avoir vu l'armée de Saragoza au delà des Cumbres, en marche sur Puebla.
Cette assertion, vraie la veille, ne Tétait plus à cette heure : Saragoza s'était ravisé. Honteux, sans doute, d'abandonner sans combat des positions aussi redoutables à attaquer que faciles à défendre, il était revenu sur ses pas en toute hâte, et pendant que nous dressions nos tentes, il redescendait les petites Cumbres et occupait les grandes. Aussi, lorsque, à une heure et demie, nous conduisîmes le 2* bataillon de zouaves, — arrivé avec le grand convoi, — surl'emplacement qu'il devait occuper, et que sa grand'garde prit position à cheval sur la route d'Aculcingo à Puente Colorado, les zouaves furent reçus par un feu de . mousqueterie violent, et presque aussitôt l'ennemi démasqua une batterie dont les boulets balayèrent la route.
En réalité, Saragoza n'était à la tête que de cinq
* Réponse de notre cuisinier quand on Taccusait d'avoir dérobé une volaille.
iU AU MEXIQUE.
à six mille hommes. Mais sur quelles positions merveilleuses ces hommes n'étaient-ils pas appelés à combattre, et avec quelle connaissance du terrain n'avaient-ils pas déjà occupé les principaux mamelons qui commandent la route, quand le commandant Mangin, à la tête de son bataillon, , précédé d'un peloton de chasseurs d'Afrique, arriva an pas gymnastique sur le lieu du combat!
Le général de Lorencez avait lancé en avant cette colonne légère placée sous les ordres de son chef d'état-niajor, le colonel Valazé, en attendant, pour la rejoindre, que les zouaves eussent mis sac à terre, et que toutes les troupes destinées à l'assaut des Cumbres fussent réunies. Le village, le grand convoi et les bagages restaient sous la garde du régiment d'infanterie de marine et du bataillon de fusiliers marins commandés par le colonel Hennique.
Le commandant M angin ayant reçu l'ordre de s'emparer d'une batterie placée à l'extrémité inférieure du petit contre-fort situé à droite de la route, déploie aussitôt en tirailleurs, sur son front, la compagnie du capitaine Mohrain, et, sur sa gauche, la compagnie Lebailly. Puis, le feu venant à redoubler, le commandant donne l'ordre aux capitaines Mohrain et Guillamin d'enlever la position de droite. A ce moment arrive la cavalerie
envoyée par le général pour se mettre aux ordres du commandant Mangin. Mais Tennemi s'est démasqué complètement sur notre front, sur les positions de droite et de gauche, et les boulets qui sillonnent la route et fouillent les anfractuosités du terrain avec beaucoup de précision, ne permettent pas de songer à utiliser, dans un pareil moment, notre escadron de chasseurs. Le commandant le déBle derrière un pli de terrain, en attendant l'instant favorable pour le faire agir; et, jugeant qu il importe avant tout que nous soyons maîtres des positions de droite et de gauche, pour forcer les troupes de Saragoza, menacées sur leurs flancs, à battre en retraite, il fait renforcer la 6* compagnie, — qui gravitpéniblementlaposiiion à gauche de la route, — par la compagnie Ligier et par celle des zouaves, capitaine Lesur, qui est lestée sous ses ordres. Cette compagnie fait son ascension entre les 3* et 6' chasseurs à pied par un petit sentier rocailleux et difficile. Pendant ce temps, les compagnies Roppert et Horcat cheminent sur la route, marchant droit à la position d'El Presidio, ancien monument en ruine, situé aux deux tiers des premières Cumbres.
Toutefois, Kennemi est trop supérieur en nombre et son feu trop nourri pour que nos trois compagnies de gauche, nos deux du centre et nos deux de droite puissent continuer leur ascen-
sion sans s'exposer gravement. Heureusement le clairon des zouaves, — dont les échos de la montagne se renvoient la marche, — vient de retentir, et le régiment, en tête duquel se trouve le général, ne tarde pas à paraître. Ces rudes soldats d'Afrique qui marchent depuis midi sous une température de plus de 40' n'ont pris que le temps de mettre sac à terre. A voir leur allure, on s'aperçoit que le bruit du canon leur a déjà fait oubher la chaleur du jour, et l'on peut être certain qu'ils vont être, aujourd'hui, à la hauteur de leur vieille réputation.
Sur l'ordre du général, le colonel Gambier fait appuyer à droite, par les capitaines Aubry et Costes, le capitaine Vincendon, qui s'est déjà porté au secours des 4" et 5" compagnies de chasseurs à pied, et il dirige vers la position d'El Presidioles compagnies Le Go etMoutié.
Dès que les zouaves ont rejoint les chasseurs, l'attaque reprend avec une nouvelle vigueur. Un instant nos troupes sont arrêtées par le feu des Mexicains abrités derrière les ruines d'El Presidio : mais la compagnie de zouaves Réau porte tout son effort de ce côté; celle du capitaine Simonneau gravit en même temps les pentes, à gauche de la position, de manière à enfiler les lacets et à commander cette position, tandis que le commandant Morand suit de près
avec la compagnie Perthuis, la seule qui lui reste.
Neuf compagnies du régiment de zouaves et tout le bataillon de chasseurs sont engagés.
Devant un mouvement aussi bien prononcé, et surtout devant Télan des troupes, l'ennemi ne pouvait tenir longtemps; se voyant tourné et menacé dans sa retraite, il finit par lâcher pied.
A trois heures, le fanion du 1'^ bataillon de chasseurs à pied flotte au-dessus des mines d'Ël Presidio. Mais les zouaves sont lancés. Continuant sa marche rapide et victorieuse, le capi- ^ taine Simonneau arrive le premier au col, repousse d'abord à la baïonnette les attaques des Mexicains, puis se voit forcé, pour leur résister, de chercher l'appui du capitaine Lesur, qui arrive par les crêtes de gauche.
En même temps que, fortes de leur mutuel appui, ces deux compagnies couronnent les hauteurs de gauche dans la direction de Colorado, les compagnies Le Go et Vincendon arrivent sur celles de droite.
Saragoza abandonne enfin brusquement la route de Colorado, et il va établir ses batteries au pied des secondes Cumbres,
Le colonel Valazé et le commandant Morand, qui se portent en avant pour se rendre compte des intentions de l'ennemi et des positions occupées par nos compagnies de tête, très-engagées
en ce moment, arrivent jusque près du village de Puente Colorado et arrêtent leur mouvement.
Bien qu'il soit déjà cinq heures, l'ennemi continue de tirer, mais nos troupes ont l'ordre de ne pas répondre.
Le général s'est arrêté au col, en vue de Puente Colorado, pour y établir son camp.
Le 99% qui a formé la réserve et qui a gravi les Cumbres, sac au dos, occupe la position. Une compagnie de grand'garde de ce régiment relève la compagnie Lesur sur le piton de gauche en avant du col près du village, et le commandant Souville prend position avec son bataillon en face de ce piton, au delà de la route, de manière à être parfaitement défilé des coups de l'ennemi et à pouvoir le surveiller.
A mesure que la cavalerie, Tartillerie, les fusiliers marins arrivent, ils sont établis au bivouac.
Les zouaves et les chasseurs à pied, qui ont laissé leurs sacs à Aculcingo, y retournent faire la soupe et y passer la nuit.
La victoire des Cumbres nous a coûté deux tués et trente-deux blessés'; l'ennemi, qui laisse entre nos mains plusieurs prisonniers et deux pièces de canon, a fait des pertes sensibles.
^ Voir Tetat des tuéd et des blessés à la fin du chapitre.
Dans cette belle journée, trois bataillons ont escaladé en trois heures, sous un feu redoutable, les grandes. Cumbres d'un parcours de trentehuit lacets sur un développement de sept kilomètres et demi ' .
Le 29, vers neuf heures du matin, les chasseurs à pied et les zouaves ralliaient la division, tandis que le régiment d'infanterie de marine escortait le grand convoi.
A une heure, le général donna Tordre du départ pour la Caflada, et toutes les troupes franchirent les petites Cumbres sans autre incident que Tapparition lointaine d'une troupe de cavaliers, arrière-garde de l'armée deSaragoza, chargée de surveiller nos mouvements.
Notre arrivée à la Gafiada, où nous devions séjourner le lendemain, fut saluée par un épouvantable orage accompagné d'éclairs et de coups de tonnerre incessants. Les éclairs avaient une telle intensité et se succédaient avec une si prodigieuse rapidité que nous restions soumis à leur clarté aveuglante pendant quatre à cinq secondes, et que la lumière dont nous étions inondés semblait couler sur nous et sur nos chevaux comme
' Aujourd'hui le chemin de fer de Vera Cruz à Mexico traverse cette chaîne de montag[ne8 en quelques minutes; il parcourt les cent dix lieues qui séparent la Vera Cruz de Mexico en dix heures.
une lave de feu. Nos pauvres bêtes tremblaient de tousleurs membres. Aussi Tinstallatiou du camp au milieu des champs submergés fut-elle sans gaieté; Tétat-major parvint, après bien des difficultés, à disposer les troupes autour du village, — malaisé à défendre, — de manière à leur faire former un graiid carré, et, au centre, il établit Tambulance, le trésor, le génie, Tartillerie, le train et la cavalerie.
Par bonheur, — comme cela arrive presque toujours dans ces climats, — l'orage fut de courte durée ; les nuages se dissipèrent avec la rapidité d'un rideau qui se lève, pour laisser apparaître, dans tout son éclat, le terrible soleil, qu'on ne songeait, d'ailleurs, qu'à bénir dans un pareil moment.
11 n'en fallait pas davantage pour dérider les soldats : leur petite tente dressée, le feu allumé dans une cheminée improvisée avec quelques pierres, et la marmite placée au-dessus, ils s'en furent, qui de droite, qui de gauche, pour trouver de quoi améliorer la ration administrative. Bien que nous n'eussions rencontré âme qui vive, et que les cases avoisinant le camp des soldats parussent désertes, c'est pourtant de ce côté que nos hommes dirigèrent leurs pas.
Ils trouvèrent les cases fermées; les Indiens, que la peur en avait chassés, les avaient barricadées
en hâte avant de les abandonner. Mais, pour un troupier qui a la dent longue, il n'est point d'obstacle. Bientôt les portes volèrent en éclats, et nos assaillants allaient se précipiter à l'intérieur, quand' des habitants inattendus firent irruption au dehors, se ruant sur eux, les bousculant et les culbutant. Ces ennemis nouveaux étaient d'énormes cochons roux, dont le village de la Gaflada faisait grand commerce, et que les indigènes, dans leur hâte à fuir, avaient enfermés dans leurs propres cases. Après le premier moment de stupeur, — il fut de courte durée, — un immense éclat de rire et de joie accueillit la charge de ces magnifiques porcs; puis il se passa une scène indescriptible. Des soldats appartenant au régiment de zouaves, à l'artillerie, aux chasseurs à pied, au train des équipages, donnèrent à leur tour la chasse à la bande affolée de ces sangliers sans défenses; ceux-ci les attaquant avec leurs sabres-baïonnettes, ceux-là avec de simples bâtons; d'autres les saisissant par la queue ou par les oreilles, arrivaient à se prendre corps à corps avec l'ennemi et à rouler avec lui dans la boue; — et tout cela au milieu de jurons effroyables, de grognements féroces et de hurlements de détresse. Enfin, le brouhaha fut tel qu'il amena les officiers sur le champ du combat. Leur intervention rétablit Tordre et sauva la vie à bon nombre
des infortunés compagnons de saint Antoine; mais ceux qui avaient succombé dans la lutte avaient déjà été escamotés avec une dextérité digne de Robert Houdin. Quelques coupables furent pris sur le fait et punis; mais les moins innocents échappèrent à toute investigalion. Ceux-ci ne s'attendaient pas à se voir dénoncés par leurs victimes elles-mêmes! C'est pourtant ce qui arriva. Le lendemain, les rapports des régiments signalèrent l'entrée à l'ambulance d'un assez grand nombre de malades.
Tous étaient atteints de la dyssenterie, et les médecins n'hésitèrent pas à déclarer que la cause de leur indisposition provenait d'un excès de nourriture de viande de porc. Or, comme l'administration n'en avait pas distribué, il résultait de cette déclaration médicale que les Indiens seuls avaient fait les frais de ce mets de luxe. Devant l'évidence, les malades avouèrent la vérité, et ils portèrent la peine de leur acte de chapardise et de gloutonnerie. Les cochons étaient vengés.
Le 1" mai, le corps Lorencez campe à Palmar.
Nous y apprenons que Saragoza dispose de 12,000 hommes, mais qu'il a traversé Palmar avec 5,000 hommes seulement et 16 pièces de canon. Quelle route ont prise les autres troupes ? C'est ce qu'il nous est impossible de découvrir.
Les Indiens que nous rencontrons, qui n*ont pas le temps de nous éviter, ou ont le courage de passer à travers nos lignes, sont d'un mutisme tel qu'on est tenté parfois de les croire privés d'intelligence. A toute question qu'on leur fait : leur demande-t-on s'il y a du bois ou de l'eau dans le village, ou si les troupes mexicaines viennent de passer, ils vous répondent invariablement : « Quien sabe, signor? » avec un sourire béat. C'est évidemment de leur part un parti si bien pris de réduire leur science à ces trois mots, qu'à cette question posée à brûle-pourpoint à l'un d'eux : « As-tu une femme, des enfants? » il nous est fait absolument la même réponse : « Qui pourrait le dire, monsieur? »
D'ailleurs, quatre jours seulement nous séparaient du moment où nous allions pouvoir juger par nous-mêmes, — et à nos dépens, -^ du nombre et de la valeur des forces de l'ennemi.
Nous passâmes la journée du 2 mai à Quecholac; à Acasingo, celle du 3. Encore une étape, celle d'Amozoc, et nous sommes devant Puebla.
ETAT KOSIIIfATlP POUR LES OFFICIEnS, !(OMKRIOUE POUR LA TROUPE, DBS TUES, DISPARUS, PRESUMES MORTS, ET DES BLESSES, DAMS LA JODRKÉB DU 28 AVRIL 1862, AUX CUMBRKS.
CRAD?S
Étal"
OBSERVATIONS
MM. Roussel.
major.
de Caupenne d'As* premonc
Total
capitaine.
lieut.d'iaf.
de marine
Contusion à la jambe gauche (^balle morte).
Coup de feu à la jambe droite.
Troupe .
Total
1" bataillon de chasseurs a pied.
M. Collasse.
2° régiment de zouaves.
Total pour les officiers, Troupe
Total
lieutenant.
Contusion au pied droit.
M. Lemaire. .
Total pour les officiers.
Troupe
Total
2" régiment de chasseurs d* Afrique,
sous-lieut.
Plaie à la tète.
RECAPITULATION.