CHAPITRE XII
Combat et prûe do Borre^o. — Siège d'Orizaba.
Il est dix heures du soir qaand le colonel L*Hériller reçoit l'avis qae Ton entend une rumenr sur le sommet du Borrego. Aussitôt il donne Tordre au commandant Souviile d^envoyer une reconnaissance dans la direction indiquée.
Cest à la compagnie ' du capitaine Diétrie de marcher : le capitaine réunit ses honmies, leur recommande de gravir lentement les pentes escarpées de la montagne, de manière à arriver au sommet dans un ordre aussi compacte que possible, de garder le pins profond silence et de ne point faire feu s'ils rencontrent Tennemi, mais de Tattaquer à la baïonnette.
A minuit, nos soldats gravissent le cerro sac au dos, s* aidant des mains pour ne pas perdre Téquilibre, tant la pente est roide, et s*arrètant de temps à auti*e pour reprendre ha-
' 3* compagnie da 1^ bataillon.
leine et resserrer leurs rangs. La nuit est tellement noire qu'on ne voit pas à trois pas ; mais si cette obscurité rend la marche des assaillants plus pénible, elle est pour eux d'un secom^s inestimable, car on ne peut ni les voir ni les compter; et si, de loin en loin, quelque pierre se détache du sol sous le pied qui s*y pose, et roule avec bruit, on peut espérer que l'ennemi n'y a prêté aucune attention.
Après une heure et demie de marche, et au prix d'efforts inouïs, la poignée d'hommes qui suit le capitaine Diétrie parvient à escalader le cerro. Les voilà à un premier ressaut. Là, ils s'arrêtent le temps de se reconnaître et de détacher leur fusil de l'épaule; puis, la baïonnette en avant, ils s'avancent vers un fourré où ils ont entendu un cliquetis d'armes. A peine ont-ils fait dix pas que tout à coup une vive lueur les enve^ loppe : ils viennent d'être reçus par une décharge à bout portant. Mais, grâce à l'obscurité, personne n'a été atteint.
Alors le capitaine fait mettre les sacs à terre, et il entraine ses hommes à la baïonnette. Pendant quelques instants, c'est un combat corps à corps, dans l'ombre, et dans un silence qu'interrompent seuls les coups de feu et les cris de rage des Mexicains.
D'abord démoralisés par une attaque aussi
brusque, les Mexicains hésitent, reculent. Le capitaine profite de ce moment pour faire une courte pause, à la faveur de laquelle le lieutenant Sombret parvient à le rejoindre avec sa section ; si bien que, lorsque les troupes d'Ortega essayent de reprendre TofFensive, il fond de nouveau sur elles avec sa compagnie au complet.
Vainement les assiégés défendent-ils pied à pied la position ; les Français gagnent du terrain, enlèvent et jettent trois obusiers du haut du cerro, et, pendant une heure, ils ne cessent pas d'àvancer.
Cependant, arrivé devant le deuxième ressaut, Diétrie s'aperçoit que les forces de Tennemi augmentent, et que, pendant sa marche en avant, il a laissé plusieurs de ses soldats en arrière. Craignant qu'on ne vienne à reconnaître le petit nombre de ses braves, et qu'on ne les tourne, il les arrête, les fait embusquer et leur recommande de tenir la position coûte que coûte.
L'espoir du capitaine est que le bruit de la mousqueterie a été entendu d'en bas et qu'un renfort est déjà en route. Il ne se trompe pas. Aux premiers coups de feu, le colonel L'Hérillera fait partir le capitaine Leclerc et sa compagnie ' : il était environ deux heures; à trois heures et
* 2* compag^nie du 1*' bataillon.
demie, les nouveaux combattants du 99* arrivent sur le premier palier à côté de leurs camarades. TiC capitaine Diétrie, depuis une heure et demie en présence d'un ennemi invisible, mais qu'il savait en nombre, ne se dissimulait pas le danger auquel sa colonne était exposée en cas d'une attaque de la part des troupes établies sur le cerro, ni la confiance que devait donner à cellesci son attitude défensive trop longtemps prolongée. Il redoutait surtout le jour, qui dirait aux Mexicains que 75 hommes à peiue s'étaient attaqués à une brigade entière, l'avaient forcée à reculer, et la bravaient depuis une heure et demie; le jour, qui devait fatalement amener l'écrasement de sa petite colonne. Aussi, dès que les deux compagnies sont réunies, elles s'élancent à l'assaut du plateau. Les Mexicains qui s'étaient retranchés reçoivent vigoureusement cette attaque ; deux fois ils cherchent à déborder les Français, deux fois ils sont repoussés. Ces efforts sont les derniers; délogé de toute part, poussé la baïonnette dans le dos, l'ennemi fuit et se débande. A ce moment, Diétrie est blessé, mais le but est atteint, et, grâce à son héroïsme, comme à celui de Leclerc, des lieutenants Crussier et Sombret, et de leurs soldats, l'ennemi est chassé de ses positions. La panique a gagné les troupes d'Ortega; elles se bousculent
dans Tobscurité, elles s'entre-fusillent et sont précipitées ou tombent du haut du Borrego.
Quand, le lendemain, les premières lueurs du matin glissent sur les pentes du cerro, elles éclai* rent un spectacle saisissant d*horreur. A l'ouest, à cent mètres au-dessous du second palier, plateforme rocheuse que le plateau surplombe, on aperçoit un entassement de cadavres qui ont été broyés dans leur chute; plus loin, des corps inanimés, suspendus à des saillies de rochers, montrent des figures qui ont conservé dans la mort l'expression de la plus profonde épouvante; ici, un malheureux blessé qui fait de vains efforts pour repousser deux cadavres dont le poids Tétouffe; là, un soldat arrêté dans sa chute par une branche qui le tient suspendu au-dessus d'un précipice où l'attend une mort certaine, roule des yeux terrifiés et suppliants. Enfin, sur le plateau même, des rangées de cadavres au milieu de mares de sang.
Dans cette attaque héroïque, d'une folle audace, que jamais en plein jour on n'aurait osé tenter, 150 soldats du 99' avaient culbuté 2,000 hommes déjà en possession du Borrego, et mis en fuite le reste de la belle division de Zacatecas, l'orgueil de l'armée mexicaine.
Ortega laissait entre nos mains un drapeau, 2 fanions, 3 pièces d'artillerie, 200 prisonniers.
LE BORREGO. — l
-IPRÈS LE COMBAT
et, sur le champ de bataille^ 200 morts ou blessés, dont 2 colonels et 2 lieutenants-colonels.
Les compagnies Diétrie et Leclerc avaient 6 hommes tués et 28 blessés, dont 4 officiers sur 5 présents, le sergent-major Gatz et le fourrier Groz. Le capitaine Diétrie, les vêtements criblés de balles, était au nombre des blessés : une balle avait brisé son revolver et traversé sa main ; blessure heureusement sans gravité et que le jeune vainqueur du Borrego pouvait à juste titre considérer comme une caresse de la gloire ' .
Pendant cette même nuit du 14 juin, Saragoza s'était avancé par la route d'El Ingenio, et avait ouvert à douze cents mètres une parallèle s'étendant jusqu'au Rio Blanco. A la droite de cette ligne, il avait établi une batterie de six pièces de campagne, et il avait disposé le reste de son artillerie sur la route même.
Le lendemain, à cinq heures du matin, l'ennemi ouvre son feu contre la garita de Puebla et la maison de Toctroi. Le tir des Mexicains, d'abord trop élevé, finit par avoir une assez grande pré-
* Nommé capitaine pour sa belle conduite au combat de la Barranca Seca, le 18 mai, Diétrie était proposé le 14 juin, moins d*un mois après, pour le grade d'officier supérieur; et le même courrier qui rapportera de France la confirmation de sa nomination de capitaine lui annoncera sa promotion au ^ade de chef de bataillon.
cisioD pour reodre la maison de Foctroi intenable et forcer la compagnie qui l'occupe à l'abandonner.
Le général Donay, qui dirige la défense, fait répondre au feu, mais lentement, dans le but de ménager nos munitions, sensiblement dimi* nuées depuis la journée du 5 mai. Puis, comme nos épaulements sont encore insuffisants, bien qu ils aient acquis depuis la veille an soir plus d'épaisseur, partant plus de résistance , et comme il est difficile de se procurer des sacs à terre, le général y snpplée par des balles de coton dont on a découvert l'existence dans les magasins de la ville. En moins d'une heure, et sous le feu des batteries ennemies, on parvient à doubler l'épaisseur et la hauteur des parapets, et l'on établit sur la chaussée empierrée des masques couvrant nos communications.
A dix heures, sur l'ordre du général, qui veut réserver ses munitions pour tirer sur les colonnes d'assaut, on cesse le feu ; celui de l'ennemi cesse presque aussitôt, et ne reprend dans le courant de la journée qu'à de rares intervalles et par salves. Pendant ce temps, les deux compagnies maitresses du Borrego s'y étaient retranchées, tant bien que mal, dans la prévision d'un retour offensif.
Il n'est pas vraisemblable que Tennemi tente
de reprendre la position; toutefois, le général trouve prudent d'envoyer le capitaine du génie Coëtpont et quelques sapeurs sur le haut du cerro, pour qu'ils en organisent la défense, ramènent sur le plateau les trois obusiers de montagne précipités du haut de la plate-forme, mais arrêtés à trente mètres au-dessous par un massif d'arbres, et pour qu'ils les mettent en batterie.
A deux heures, cette batterie entre en action. Aux premiers obus qu'elle lance avec une heureuse précision, on voit l'infanterie se retirer et se mettre a l'abri. Ce résultat obtenu, comme c'était le but à atteindre, la batterie rentre dans le silence ; on se contente d'observer les mouvements de l'armée de Saragoza.
Dans l'après-midi, celle-ci amorce un nouveau boyau de tranchée; et de cinq à six heures du soir, son artillerie recommence un feu assez violent contre nos défenses. Saragoza parait résolu à faire un siège. A voir ses démonstrations, on pourrait croire qu'il a l'intention de brusquer le dénoûment en livrant un assaut; mais ce ne sont laque des apparences. La vérité est que Saragoza a perdu la confiance qu'il avait en se présentant devant Orizaba. Hier, il voyait déjà la division de Zacatecas foudroyant du haut du Borrego la garnison française, la forçant d'évacuer la ville ; et lui, le vainqueur du 5 mai, il se tenait prêt à se
mer sur nous et à achever la victoire. Mais il n'avait compté ni avec l'attaque de Diétrie, ni avec la défaite et la fuite des troupes du général Ortega, ni avec la démoralisation qui s'était emparée de ses soldats.
A l'heure présente, Saragoza sent toute son impuissance; il va nous en donner la preuve à très-bref délai.
La nuit étant venue, nos sapeurs se hâtent d'amorcer une ligne de contre-approche, partant de nos batteries et s'étendant vers la gauche, afin d'agrandir notre front. Cette ligne doit s'étendre successivement, en forme de crémaillère, jusqu'au Rio Blanco, sm* une longueur de six cents mètres. L'ennemi, auquel on ne peut dérober ce travail, l'inquiète en tirant sur nos travailleurs, mais sans leur faire éprouver aucune perte. En même temps, un garde du génie, 15 chasseurs à pied et 200 cavaliers indigènes sont envoyés au pont de Jalapilla, pour le barricader et en fermer le passage à 2,000 cavaliers de Saragoza dont la présence sur la rive droite du Rio Blanco a été signalée, et auxquels on prête l'intention d'investir la place au sud. A part ces deux colonnes de travailleurs, le reste des troupes, épuisé de fatigue, repose; et l'action de vive force que le général a décidée contre les batteries ennemies est ajournée au lendemain.
Mais le lendemain, 15 juin, dès le point du jour, la plaine est complètement libre ; Saragoza a profité de la nuit pour se retirer. Ses démonstrations de la veille n'avaient donc en réalité pour but que de masquer ses projets de retraite.
Les déserteurs et les gens du pays qui arrivent au camp nous annoncent que les troupes libérales se retirent très-abattues, et que leurs chefs ont de la peine à les empêcher de déserter. Ces faits nous sont confirmés par M. Delsaux, chef d'escadron d'artillerie de marine et commandant la place d'Orizaba, qui, enlevé par des coureurs, dans la matinée du 13, était resté deux jours prisonnier dans le camp ennemi, et que Saragoza venait de faire remettre en liberté sur parole.
Saragoza repassait en effet les Cumbres, il s'établissait avec le gros de ses forces à Tehuacan, et faisait occuper par des détachements la Gaflada et San Ândres.
L'échec du 5 mai était vengé; le drapeau de la France pouvait désormais flotter fièrement au sommet conquis du Borrego.