LA MUSIQUE ET LE THÉÂTRE A ORIZABA
Il y a deux remèdes souverains, en campagne, pour les blessés et les malades; ils combattent victorieusement la nostaljjie, le découragement, et relèvent le moral de l'être qui souffre : ce sont la musique et le théâtre. Ces remèdes ne font pas partie du domaine scientifique de la médecine, et le chirurgien militaire ne peut que les recommander; c'est au général qu'il appartient de les employer, de les multiplier, quand il le peut; — et s'il a pour ses soldats la sollicitude paternelle qu'il leur doit, il ne faillira jamais à ce devoir. Il y trouvera d'ailleurs un double profit, puisque, en accomplissantune bonne action, il assurera et hâtera la guérison de malades qui, demain, redeviendront des combattants.
Ainsi pensait le général de Lorencez ; et chaque jour, dans l'après-midi, à l'heure où la température était la plus clémente pour les malades, il faisait jouer l'excellente musique du
99% la seule, avec la fanfare des zouaves, que le corps expéditionnaire possédât.
Cette musique se réunissait entre quatre et six heures sui* la place d'Orizabn, tout près d'un petit pont blotti sons le feuillage de deux béti*es géants, dont les rameaux ombrageaient une partie de la place, et sous lequel un gros ruisseau courait en chantant. C'est là que soixante charmeurs, sans le savoir, sous Thabile direction de leur chef, M. Bosel, faisaient entendre, deux heures durant, aux officiers et aux soldats groupés autour d'eux, le répertoire d'airs connus et aimés, — trait d'union mystérieux et puissant entre ces exilés du devoir jetés sur la terre mexicaine et le souvenir des années écoulées là-bas, là-bas, bien loin au delà des mers, sur le sol béni de la France ; — c'est là que, blessés ou malades en état de sortir, nous nous faisions transporter, ou bien nous accourions de toute la vitesse de nos jambes vacillantes, — au bras d'un camarade, — pour boire à longs traits le charme de la mélodie et pour nous sentir revivre, le regard perdu dans le bleu profond du ciel, l'âme toute à nos souvenirs et à nos espérances.
Avec quelle joie peinte sur leurs visages amaigris ils arrivaient au rendez-vous, ces pauvres éprouvés! Quelle expression de béatitude dans leurs regards pendant les heures que durait cette
LE THEATRE DE 1 (D'après dessin du 1
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exquise récréation; et quel n'était pas leur désappointement, quand il fallait se retirer! Mais on pensait que le lendemain serait encore fête , et le sourire reparaissait sur les lèvres. La souffrance avait fait provision d'espoir : or, espérer, c'est vivre; parfois... c'est fjuérir.
Ail ! ceux qui parlent de supprimer la musique dans les régiments n'en ont jamais éprouvé l'ivresse dans de pareils moments; jamais il ne leur a été donné d'assister à ce spectacle touchant. Il est, a notre avis, dans sa simplicité, la condamnation la plus éloquente des théoriciens qui déclarent la musique inutile, et prétendent transformer les cornets à pistons en fusils Lebel. Ce n'est pas, certes, que dix à vingt mille fusils de plus soient à dédaigner; mais au nombre d'hommes on peut jusqu'à un certain point suppléer par d'hubiles dispositions, ou par un armement supérieur à celui de la nation qu'on est appelé à combattre; tandis que si l'on supprime les musiques, on ne les remplace par rien. La musique, en effet, représente la gaieté, « cette divine compagne de u l'homme », dans les jours de tristesse; le moral, dans les heures d'abattement; elle représente une force d'un ordre supérieur qui, elle aussi, concourt puissamment à la victoire.
Le théâtre a également une action des plus
heureuses sur le moral du soldat; et cette vérité a été si bien démontrée, elle est si incontestable que nous avons vu des colonels, dans les régiments desquels la comédie est en honneur, emporter dans une expédition lointaine, — comme les zouaves , en Crimée, — leurs costumes et quelques-uns de leurs accessoires les moins encombrants.
Ces chefs de corps estimaient que deux ou trois cantines d'effets de théâtre valaient bien une caisse de médicaments, et cette appréciation avait certainement sa logique.
A Orizaba, dans la situation précaire où nous nous trouvions, et dont personne ne pouvait limiter la durée, la création d'un théâtre s'imposait. Aussi la comédie fut-elle organisée, — dès que l'armée mexicaine eut levé le siège de la ville, — dans le local même du théâtre, mais avec un personnel et des acteurs de vocation^ choisis dans les différents régiments, et dont quelques-uns avaient la spécialité des rôles de femme.
Le 10 août, il y avait répétition générale au théâtre d'Orizaba; — on venait de jouer la Permission de dix heures, et l'on répétait avec conscience Michel et Christine. On en était à la scène où le soldat Stanislas renonce à Chris-
fine : il sait que la jeune Hlle aime Michel, dont elle est aimée, et ne songeant plus, dès lors, qu'au bonheur des jeunes gens, il couronne son acte d abnégation en leur offrant un portefeuille renfermant 6,000 francs que son colonel lui a donné sur le champ de bataille, avant de mourir. Le brave Stanislas venait à peine de chanter, avec un certain sentiment de la situation, le couplet devenu légendaire :
Du haut du ciel, ta demeure dernière.
Mon colonel, tu dois être content,
quand, du fond du théâtre, le lieutenant B... prononça d'une voix forte ces mots : «< Aux u armes, les enfants! nous sommes attaqués! >>
Cet ordre retentit comme un appel de clairon. Un vieux sergent tenant l'emploi de régisseur en même temps que celui de souffleur, et tout pénétré de l'importance de ses fonctions, tressauta sur sa chaise comme un homme arraché brusquement à une douce rêverie; les acteurs en scène se turent subitement, l'oreille aux écoutes ; ceux de la Permission de dix heures, incomplètement déshabillés, accoururent effarés : madame Jobin, en pantalon de zouave, corsage et bonnet bleus; Nicole, en jupon, bonnet rose et chemise de troupier ; enfin, Laroze et Lanternie, dans un costume
moitié garde-française, moitié soldat de ligne. C'était vraiment un curieux spectacle! Alors on entendit de nouveau la voix de l'officier : « Vite ce à vos armes ! on se bat aux avant-postes ! »»
Cette fois, plus de doute, plus d'hésitations; actrices et acteurs se précipitèrent dans les coulisses, regagnèrent leurs loges et quittèrent rapidement robes, jupons, bonnets, costumes d'emprunt pour rentrer dans leurs uniformes. — Peu d'instants après zouaves, chasseurs à pied, soldats de la ligne, du train des équipages, chasseurs d'Afrique, la troupe des artistes au complet se trouvait réunie devant la rampe. I^uis chaque soldat de répondre à l'appel et de se hâter de rejoindre sa compagnie ou son peloton.
Pendant ce temps la fusillade crépitait aux avant- postes. L'ennemi qui s'était montré en force avait été si rudement reçu par les zouaves qu'il n'avait pas osé accentuer son mouvement. Après trois heures d'un vif engagement, il se décida à battre en retraite, puis il disparut. C'était un coup manqué : les Mexicains avaient cru nous surprendre, mais ils nous avaient trouvés sur nos gardes , et avaient chèrement payé leur audace.
Le soir de cette alerte, la petite troupe du théâtre reprenait possession de la scène comme si rien ne s'était passé. Les artistes ^ soldats
étaient revenus sains et saufs; seul Stanislas, de la pièce de Michel et Christine, avait reçu au mollet une légère éraflure. Mais // s'en moquait bien, ce n était pas cette bagatelle qui pouvait r empêcher de jouer! et, dans la crainte qu'on ne lui retirât son rôle, il alla supplier son lieutenant « de ne pas lui infliger cette humiliation ». La demande du jeune soldat fut d'autant mieux accueillie que sa blessure était insignifiante, qu'il eût été impossible de confier son rôle à un autre acteur ou de faire jouer une autre pièce, et que cela eût été cruel d'empêcher l'heureux Stanislas, — au personnage duquel une balle allait donner, si à-propos, une crânerie et un intérêt exceptionnels, — de cueillir un laurier de théâtre que sa bonne fortune lui avait réservé. Aucun changement ne fut donc apporté au programme, ni au jour de la représentation fixée au lendemain, 11 août.
En ville on attendait cette représentation avec plus d'impatience que jamais, car Tincident avait fait un certain bruit, et Ton était pressé de revoir et d'applaudir ces braves soldats qui avaient passé, dans la même après-midi et avec le même entrain, delà comédie au combat. De leur côté, les acteurs étaient sous l'empire d'une certaine surexcitation; ils vibraient en quelque sorte à l'unisson des spectateurs ; on sentait entre la scène et la salle
comme un courant sympathique de bon augure.
L'heure venue, la toile se leva sur le joli décor de la Permission de dix heures^ cette spirituelle comédie de Mélesville et Carmouche.
On sait que le théâtre représente une campagne garnie de champs de blé , avec pavillon et tonnelle de verdure au premier plan; c'est au milieu des sentiers courant à travers les bandes de blé que Laroze, le garde-française, entraîne et subjugue madame Jobin, la belle passementière. Ces champs de blé étaient donc indispensables à la pièce; mais comme ils manquaient au magasin du théâtre, on avait dà les remplacer par des bandes naturelles de blé de Turquie coupées, disposées, assujetties dans la journée même, et dont les larges feuilles jaunies au soleil faisaient le plus joli effet sous le feu de la rampe. Pendant le lever du rideau il se produisit un courant d'air qui Ht frissonner le haut des feuilles et courir un murmure de surprise et d'admiration dans la salle. C'était le premier succès; il était tout pour le décor : celui des acteurs ne se fit pas attendre, et la Permission de dix heures fut une longue heure de rires et de bravos. La Durand, c'est ainsi qu'on nommait au corps expéditionnaire le jeune caporal de zouaves Durand ^ , joli garçon
' Durand ne maniait pas bien que Tëventail ; sept mois plus
qui remplissait les rôles de femme à faire illusion, eut dans le rôle de madame Jobin un succès étourdissant. On rappela la belle passementière , on l'applaudit, on lui lança même des bouquets!
pour un peu on se serait cru au théâtre du Palais- Royal!... Ne fallait-il pas rire de temps à autre? Une fois tous les huit jours « ce n'était vraiment pas trop.
Mais le clou de la soirée était la pièce de Michel et Christine. Tout le monde dans la salle, civils et militaires, savait gré à l'acteur qui avait été blessé d'affronter la rampe malgré la douleur qu'il devait ressentir, et on l'attendait pour lui faire fête.
Le rideau se lève, on entend une marche de régiment, et l'on voit Stanislas descendre de la montagne, le sac au dos et le fusil sur l'épaule. Le brave garçon ne va pas mal, mais il souffre de sa blessure, et, sans boiter précisément, il louche un peu d'une jambe, tout comme le Strambe de Musset. Alors les « Bravo, Stanislas! bravo! n éclatent de toutes parts; c'est un feu roulant de mains qui applaudissent, de pieds qui trépignent et de sabres qui heurtent sans relâche le plancher. Stanislas s'avance, cramoisi d'émotion, il salue : les bravos redoublent, et pendant cinq
tard, au sïéçe de Puebla, il ëlait blessé et obtenait la Médaille militaire.
minutes, ce sont des salves non interrompues. Enfin, le tumulte s*apai$e, et la pièce se déroule brillamment jusqu'à la dernière scène. Mais quand Stanislas reprend son sac et son fusil, et qu'au son de la marche du régiment, il s'écrie : « Entendezn « vous? le devoir m appelle! » il est l'objet d'une nouvelle ovation. Ce bon petit troupier n'avait jamais rêvé pareil triomphe. C'était un acteur consciencieux, vrai, rien de plus : une balle avait fait de lui le héros d'une soirée.
Tout compte fait, ces artistes méritaient bien la sympathie qu'on leur témoignait, car le théâtre d'Orizaba n'était pas précisément une sinécure, et si les acteurs se trouvaient exempts des corvées que leurs camarades présents au corps avaient à supporter, par contre ils étaient soumis à un autre genre de labeur qui avait aussi ses difficultés et ses fatigues. Ainsi, on jouait tons les dimanches; — et, par soirée, on représentait deux pièces, quelquefois trois, coupées d'intermèdes comiques. Bien que l'affiche annonçât toujours une pièce déjà donnée, il en restait néanmoins une à apprendre, et pour la bien savoir et la jouer à peu près convenablement en huit jours, il fallait que nos troupiers, — dont ce n'était pas précisément le métier, — se donnassent du mal.
Ils étaient d'ailleurs grandement récompensés
par la reconnaissance que leur témoignait chaque huitaine une salle toujours comble. H est difficile, en effet, de se faire une idée de la gaieté répandue le dimanche soir dans cette salle de spectacle d'Orizaba, et des souvenirs que chaque représentation laissait après elle. Les compagnies dont c'était le tour de théâtre et auxquelles la galerie supérieure était réservée, devenaient pendant la semaine autant de modèles de discipline; et celles qui en revenaient ne tarissaient pas de raconter aux camarades les pièces jouées, de*répéter les bons mots et de fredonner les airs connus. Quant aux officiers, ils n'avaient garde de manquer cette occasion de se retrouver tous réunis dans cette atmosphère de gaieté, de rire et d*esprit français. Les distractions étaient si rares à Orizaba, qu'en dehors d'un thé offert de temps à autre par im de nos camarades qui en profitait pour nous lire une pièce nouvelle, on était réduit à regarder à l'horizon de la semaine, où le dimanche apparaissait comme une riante promesse. Et il tenait ce qu'il promettait, ce dimanche, car cette petite salle, très-simple d'ailleurs, mais bien éclairée, avec ses premières loges occupées par les familles mexicaines ou étrangères, et tout le parterre resplendissant d'uniformes, était un vrai régal pour les yeux, et les pièces qu'on y venait entendre, sans être toujours de premier choix,
n'en oifraient pas moins un plaisir qu'on goûtait franchement, avec cette bonne humeur qui vous fait accepter... des merles faute de grives.
Toutefois, ce dont onnesauraitse rendre compte, c'est de la peine que le lieutenant-colonel M... et son successeur éprouvèrent à créer le théâtre et à former les acteurs. TiC local existait; mais il pleuvait dans la salle et sur la scène : le génie dut réparer, assainir, mettre le théâtre en état. Les décors étaient insuffisants : il fallut les compléter. Les accessoires et les costumes manquaient complètement : on fabriqua les uns et l'on eut recours pour les autres à Tobligeance de quelques personnes de la ville. Enfin un hasard heureux nous fit dénicher dans la bibliothèque d'un Mexicain un recueil de pièces qui allait nous permettre d'attendre celles que l'on faisait venir de Paris. Puis on recruta dans les régiments le personnel indispensable de décorateurs, de machinistes, de perruquiers, de pompiers et de lampistes.
Tout cela constituait le côté matériel; l'autre, l'éducation des artistes, présentait de bien autres difficultés. Apprendre aux uns tout ce qu'ils ignoraient; désapprendre aux autres tout ce qu'ils croyaient savoir, pour les remettre à l'école ; conserver dans son emploi de comique tel brave garçon qui se croyait fait pour le rôle déjeune premier, malgré un nez ambitieux trônant entre deux
yeux louches; deviner dans tel autre des aptitudes / aux rôles de femme, de g^rande coquette ou de
jeune fille; enseigner Fart de s'habiller, de marcher à petits pas, de jouer de l'œil ou de Téventail, de saluer de la tête, de faire la révérence, de s'asseoir ou de se lever, de sourire sans grimace, de rire sans détonner, de parler en adoucissant la voix ; bref, de donner, dans la limite du possible, l'illusion du sexe sous les vêtements duquel on aurait à paraître. . . : voilà l'exercice auquel le directeur du théâtre d'Orizaba se livrait à ses moments perdus.
Singulière mission pour un officier, tout le monde en conviendra. Et on nous parle des travaux d'Hercule! et MM. les directeurs des grands théâtres. de Paris, qui ont affaire à des artistes instruits, de talent, de génie quelquefois, se plaignent des tribulations qu'ils ont à subir ! ! !
Heureusement, le lieutenant B... s'était soumis dès le collège à cette étude que notre maître en l'art de dire, M. Legouvé, recommande éloquemment dans son œuvre : V Art de la lec" tare. Il était donc un peu plus préparé qu'un autre à livrer bataille aux prétentions, aux résistances ou à la force d'inertie qu'il rencontra le jour où il succéda au lieutenant-colonel M..., parti pour les terres chaudes. Son entrée en fonction ne laissa pas le plus petit doute à ses
suborilouaés sur ses dispositions, car il leur signifia, dès le premier jour, qu'ils auraient à interpréter leurs rôles comme il l'entendait, lui, ou qu'ils rentreraient à leur corps. Cette déclaration était un ar{>ument sans réplique, mais insuffisant: il était de toute nécessité que l'autorité triomphât par un autre moyen que la discipline.
L'occasion se présenta bientôt : une mauvaise pièce, déjà en répétition et jouée en dépit du sens commun, fournit au lieutenant l'occasion de prouver à ses acteurs qu'ils avaient encore bien besoin de conseils et affermit l'autorité.
Pour terminer cette esquisse des modestes distractions qu'il était donné au corps expéditionnaire de goûter, je dirai deux mots de la pièce d'adieux de la troupe d'Orizaba. On était en octobre ; les derniers renforts envoyés au Mexique, sous les ordres du général Forey, débarquaient à la Vera Cruz, et, sous peu, la division Lorencez allait, par suite du départ de son chef, passer sous les ordres du général Douay et former dans la nouvelle campagne l' avant-garde de l'armée.
Les artistes du théâtre voulant, avant de partir, laisser u un souvenir ineffaçable de leur talent » , firent choix de Ficli-ton kan, comme pièce devant les conduire, d'après leur expression,, « à l'im- « mortalité >» .
Lanternes gigantesques, théière destinée à don-
ner asile à un honorable mandarin, perruques, costumes^ chaussures, paysap,e, il fallut tout fabriquer; en moins de trois semaines, cette bouffonnerie fut mise au point, et grâce au talent qu'un jeune enseigne de vaisseau, M. de Ch..., possédait de mettre la poudre, le rouge et le blanc, les Chinoises de la pièce furent maquillées à ravir.
Le grand jour venu, il fut donné pour la première fois et probablement pour la dernière au public de cette ville, la « Reine des terres temu pérées >» , d'entendre, avant le lever du rideau, deux orchestres à la fois : l'un sur la scène, l'autre à l'orchestre, absolument comme dans V Etoile du Nord, et de voir sur la scène des corbeilles de fleurs naturelles, un jet d'eau jaillissant jusqu'aux frises et un décor tout ce qu'il y a de plus chinois. Ce fut de l'éblouissement et de l'ébahissement dans les loges, et quand Fich-tonkan entra avec sa fille, précédés tous deux de la fanfare des zouaves déguisés en Chinois et jouant une marche guerrière, l'étonnement fit place à l'enthousiasme. '
Un incident faillit cependant faire manquer la pièce : le meilleur acteur de la troupe, un acteur né comique, bon enfant, studieux, intelligent, en trois mots, Fich-ton-kan, avait bu ! Fich-ton-kan était gris !
La bouteille... c'était son péché mignon, et il avait, ce jonr-là, trouvé moyen de le commettre, bien qu'il eût été tenu sous clef jusqu'à l'heure de son entrée en scène.
u Comment, malheureux, vous êtes- vous tt grisé? » lui demandait-on. A quoi il répondait en riant : « Mais je ne suis pas gris du tout; Fich- « ton-kan est seulement joyeux. » Enfin, il fallut en passer par la joyeuseté de Fich-ton-kan ; par prudence, on prévint le public que le souverain chinois était indisposé et qu'il réclamait l'indulgence. Les officiers comprirent ce que cela voulait dire, et s'apprêtèrent à rire aux dépens de Fich-ton-kan ; mais quelle ne fut pas la surprise générale! L'acteur se surpassa, il eut des gestes, des intonations, des attitudes du plus haut comique; jamais il ne fut aussi remarquable. Dès ce jour, les camarades de ce disciple du grand Frederick Lemaître ne l'appelèrent plus que « le Joyeux >» .