CHAPITRE XV
Les terres chaudes, immense linceul ouvert devant nos colonnes. — La colonne Morand arrêtée par le Jamapa. -» Acte de d<$voueraent de plusieurs zouaves. ^- Le commandant Morand forcé de rétrograder. — Le g^énéral de Lorencez lui envoie une partie de la compag^nie de sapeurs du génie. — Le lieutenant-colonel Labrousse, débarqué à la Vera Gruz, arrive sur les bords du Jamapa. — La colonne Morand descend vers la rive droite. — Les deux colonnes se reconnaissent. — Le Jamapa traversé en pirogue par un zouave. — Double communication établie entre les deux rives. — Jransbordement des vivres du convoi Labrousse sur la rive droite; leur mise en route pour Orizaba. — Le colonel Yalazé rappelé en France. — Le 24 octobre, entrée du général Forey à Orizaba. — Départ du général de Lorencez pour la France. — Conclusion.
Il pleuvait ! il pleuvait encore ! il pleuvait toujours! le ciel d'ardoise qui nous cachait le véritable ciel continuait à nous verser ses torrents; et, à mesure que le déluge nous envahissait de toutes parts, le niveau de cette masse liquide et boueuse, sous laquelle, depuis longtemps déjà, le sol avait disparu, semblait monter, monter sans relâche.
A voir ces terres chaudes, séjour de la désolation et de la mort, on pouvait se croire en face d'un immense linceul ouvert devant nos colonnes. Le cœur se serrait en y entrant; on se demandait si Ton en sortirait jamais ; et pourtant on y entrait, car le devoir commandait; on y pénétrait avec fermeté; on avançait sans défaillance, comme cette troupe qui, là-bas, descend en ce moment le Chiquibuite, passe à Paso del Macbo, à Paso Ancbo, et s'arrête sur la rive droite du rio de Jamapa.
Ce sont des cbasseurs à pied, des zouaves, des chasseurs d'Afrique; celui qui les commande, c^est le chef de bataillon Morand, du 2* zouaves; leur objectif est l'inépuisable et trop lointaine Tejeria, où ils ont ordre d'aller charger les deux cent cinquante mulets partis d'Orizaba, sous leur escorte, le 25 août.
Mais pour arriver à la Tejeria, il faut d'abord franchir le Jamapa; or le gué qui, jusqu'à ce jour, avait permis aux précédents convois de traverser la rivière, était devenu impraticable par suite d'une crue subite qui avait élevé de près de deux mètres le niveau des eaux.
Loin de se laisser abattre par ce fjrave événement, le commandant Morand cherche tous les moyens d'y parer. Sa première pensée est de déterminer quelques Indiens à traverser la rivière
pour aller demander à la Vera Cruz le matériel nécessaire à l'organisation d'un passajje, matériel que la marine seule est en état de fournir; mais aucune promesse d'argent ne parvient a décider les Indiens. Alors le commandant fait appel à ses zouaves. Plusieurs d'entre eux se présentent aussitôt, un sergent à leur tête. Leur chef, ému de la simplicité avec laquelle ils s'offrent à affronter la mort, les remercie, leur donne ses instructions et s'avance vers la berge avec les cinq compagnies et les cavaliers présents, pour encourager ces braves et se tenir prêts à leur venir en aide. Ce qu'on attend d'eux, c'est de traverser la rivière à la nage, de porter sur la rive gauche un câble et de l'y attacher solidement, en vue de construire soit une passerelle, soit un radeau. Cet acte de rare audace, ils vont le tenter par dévouement à la cause publique.
Le moment est solennel ; il s'est fait sur la rive un grand silence qu'interrompent seuls le bruit de la pluie qui tombe et le sourd grondement des eaux qui roulent tumultueuses, avec une vitesse effrayante.
Les nageurs se sont élancés. Le sergeut, plus vigoureux, plus habile que ses camarades, les devance; il lutte, il parvient à se maintenir, bientôt il avance; on croit un instant qu'il va couper la violence du courant; on l'encourage,
OQ racclamc... ; mais, presque aussitôt^ un cri de pitié et de rage s'échappe de toutes les poitrines, le malheureux brusquement paralysé dans ses efforts par l'impétuosité des flots, est emporté avec une rapidité vertigineuse et disparait, en se débattant, aux yeux de ses camarades impuissants à le secourir.
Douloureusement impressionné par ce spectacle, et convaincu que toute tentative de ce genre aboutira au même résultat, le commandant des zouaves donna Tordre aux autres nageurs de regagner le bord. Il se résigne à attendre ; il espère encore que les eaux vont baisser, que ses reconnaissances découvriront un passage praticable, ou que les troupes de renfort annoncées apparaîtront d'un moment à l'autre sur la rive opposée, pourvues d'un matériel suffisant pour rétablir les communications avec la Soledad.
Mais les journées s'écoulent sans apporter de changement à la situation ; des guerrillas invisibles s*approchent du camp, à la faveur des fourrés épais qui bordent la rivière, et le harcèlent sans relâche; sous l'influence des pluies, des cas de fièvres pernicieuses se déclarent; les ressources s'épuisent. Le commandant fait abattre des mulets et attend encore deux jours; puis, devant la menace de la famine et la nécessité d'évacuer ses malades sur Cordova, il se résout, le 1*' septembre,
à rétrograder sur Paso Ancho, à s'y établir provisoirement et à faire chercher des vivres au Chiquihuite.
Pendant ce temps, un double mouvement convergent vers la Soledad avait lieu aux deux extrémités de notre ligne, à la Vera Cruz et à Orizaba.
A la Vera Cruz, la colonne Brincourt, arrivée en rade dès le 28 au matin, effectuait le jour même son débarquement.
Le lendemain, elle campait à la Tejeria, et le 30 août, le bataillon Carteret-Trécourt, du 1" zouaves, escortant un convoi de quatre-vingtdix voitures, prenait la route de la Soledad, sous les ordres du lieuteuant-colonel Labrousse.
A Orizaba, l'avis du débarquement des troupes de France étant arrivé pendant qu'on prenait les mesures les plus minutieuses pour permettre au commandant Morand de se porter en avant et de rétablir les communications avec la Soledad et la côte, le général de Lorencez s'était hâté de faire partir pour Paso Ancho une colonne légère, dans laquelle avaient pris rang le capitaine du génie Barillon avec la plus grande partie de la compagnie de sapeurs, dix matelots choisis dans le bataillon de fusiliers mtirins, et une voiture chargée de matériaux destinés aux travaux.
Le commandant de Goatpont avait apporté un
soin et une diligence extrêmes dans la composition et le rassemblement des matériaux : cordes, poulies requises dans une usine d*Orizaba, câbles, gros tonneaux vides fournis par l'administration, rien n'avait été oublié.
Le 7 septembre, cette colonne rejoignait le commandant Morand, qui, le 8 même, reprenait la route de la Soledad.
La veille, l'avant-garde du colonel Labrousse avait occupé le village depuis longtemps abandonné. Le premier soin du colonel ayant été de faire explorer à fond les rives boisées du Rio, on eut la bonne fortune de découvrir dans un épais hallier une pirogue indienne. S'en emparer, la faire porter sur la rive, demander aux chasseurs d'Afrique de confectionner avec leurs cordes à fourrage une amarre qu'un homme hardi irait porter dans la pirogue de l'autre côté du Jamapa, trouver cet homme, fut l'affaire de quelques moments. Déjà l'on se disposait à mettre la pirogue à l'eau , quand les sentinelles signalèrent sur l'autre rive l'apparition de zouaves en tirailleurs. C'étaient les troupes du commandant Morand.
On se reconnaît de part et d'autre; on s'approche des bords de la rivière; les camarades s'appellent par leur nom, se crient des nouvelles ou quelques plaisanteries dont le vent ne laisse
l'ASSHlKKi.l.)-: IprAlualili- ma. mulrU rimi^Ffi ri sui i-i.volï< Wt^-iition «uK-anl A B T.
"h E PLON ITOtTRRIT >t
parvenir que des bribes, mais parmi lesquelles, pourtant, résonnent nettement ces mots bien français : « As-tu du tabac de France? » Puis, le tumulte s*étant apaisé, les deux chefs, après maints efforts pour faire porter leur voix, finissent par se comprendre et arrêter un plan qui est exécute sur-le-champ.
La pluie et l'ouragan font rage ; mais Tanimation, la confiance qui régnent sur les rives parlent plus haut que les éléments. Au camp Labrousse, la pirogue est mise à l'eau; un zouave du 1" régiment la monte. Armé d'une longue perche, il manœuvre avec tant de hardiesse et de sangfroid qu'il réussit à traverser le torrentueux Jamapa, h aborder la rive droite, à sauter à terre et à fixer solidement à un arbre l'amarre qu'il a embarquée avec lui. Dans les deux camps on a suivi la manœuvre du zouave avec un frémissement de joie et d'admiration tel, qu'un hourra prolongé salue le succès de sa traversée.
Le passage est désormais assuré par la corde qu'on tend d'une rive à l'autre. Bientôt la pirogue revient chargée de poulies et de câbles, qui vont former la traille, et, quatre heures plus tard, le génie, auquel le capitaine Barillon communique son entrain et son énergie, livre un bac à traille pour une voiture.
Aussitôt les voitures de la colonne Morand sont
amenées au bord de la rive droite ; les vivres apportés par la colonne Labrousse, déchai'gés, embarqués sur le bac et transbordés, sont recbaigés sur les voitures du commandant Morand, et les mulets de bât devenus disponibles sont renvoyés à la Tejeria. Ils vont y prendre un nouveau chargement.
Pendant ce temps, on a signalé remplacement d'une ancienne passerelle située à trois cents mètres du pont brûlé, sur lequel on découvre des îlots et des rochers qui ont dû servir autrefois de piles naturelles et qu'on pourrait utiliser avec avantage. Le lieutenant Joly et cinquante sapeurs mis à sa disposition enti*eprennent le rétablissement de la passerelle ; ils y travaillent pendant six heures, sans interruption, et, au bout de ce temps, ils la livrent au passage des troupes et des mulets chargés ; de sorte que, le 10 septembre au soir, une double et sûre communication mettait en relation les troupes campées sur les deux rives du Jamapa.
Le 13, le transbordement du convoi Labrousse était terminé; le 14, le capitaine Barillon ramenait le convoi à Orizaba ; le 19, le commandant Morand y rentrait avec sa colonne, et, le même jour, le lieutenani-colonel Charvet se rendait à la Soledad, à la tête d'un bataillon d'infanterie de marine, pour y relever le colonel Labrousse, tandis que le co-
lonel Brincourt remplaçait dans le commande* ment de Cordova le colonel L'Hériller, rappelé à Orizaba avec son régiment ' .
A la Vera Cruz, on attendait de jour en jour l'arrivée du général Forey. Il y débarqua le 21 septembre. Sa nomination au commandement en cbef du nouveau corps expéditionnaire n*aurait pas été, en elle-même, une raison de départ pour le général de Lorencez ; mais la disgrâce du colonel Valazé *, rappelé récemment pour avoir par-
A Cordova.
> Dès ce moment le général de Lorencez répartit ses troupes de la manière suivante :
A Inçenio .... le 2* zouaves, une section d*artillerie ; A Orizaba . . . . • une section du génie, le bataillon de chasseurs à pied, le 99* de ligne, 1 bataillon d'infanterie de marine, le bataillon de fusiliers marins, la batterie de montagne, une section d'artillerie et la batterie d*artillerie de marine ; une section du génie, 1 peloton de chasseurs d'Afrique, une section d'artillerie, 1 bataillon dui*'' zouaves; 1 bataillon du 1*' zouaves ayant une compagnie au Potrero et une compagnie au Passo del Macho ; 3 pelotons de chasseurs d'Afrique, une section du génie, 1 bataillon d'infanterie de marine; une compagnie d'in^nterie de marine, une compagnie du 99* de ligne.
* Arrivé au Cbiquihuite où campaient des zouaves du i*'' régiment, le colonel Valazé, pénétré par la pluie, se séchait au
Au Cbiquihuite.
A la Soledad.
A la Vera Cruz.
tagé avec trop de franchise les sentiments de son chef à l'égard de M. de Saliçny; les observations adressées par le ministre de la guerre et par ordre de l'Empereur au général de Lorencez ; enfin la confiance et la faveur continuées au ministre de France, rendaient la position du commandant du premier corps expéditionnaire plus que difficile. Le général l'avait compris, et il avait déjà demandé au ministre de la guerre de rentrer en France.
La lettre flatteuse de l'Empereur', datée du 15 juin, n'avait pu lui faire oublier les observations que Sa Majesté lui faisait transmettre quinze jours plus tard par le maréchal Randon , et les sages, les paternels conseils' du ministre n'étaient
ku d*un bivouac, tridte et pensif, quand le commandant du poste, le lieutenant Daily, l'abordant : • Vous n*avez donc, « mon colonel, ni popote, ni lente? Dans ce cas ma modeste « table et mon lit sont à votre disposition. » — « J'accepte « et je vous remercie » , rtîpond notre chef d'état-major en lui tendant la main , « d'avoir pensé à m'offrir le vivre et le g^fle, « dans un temps où les événements et certains hommes « semblent conspirer pour nous desservir. «
Ces paroles révélaient toute l'amertume que le colonel avait au fond du coeur; elles étaient une allusion parfaitement exacte aux sentiments d'hostilité semés et propagés en France contre le g^énéral de Lorencez et son chef d'étatmajor.
* Voir à l'Appendice, pa(je 266.
" Voir à l'Appendice, page 267.
parvenus ni à calmer son cœur profondément ulcéré, ni à changer sa détermination.
Le général Forey fit son entrée à Orizaba le 24 octobre 1862.
Le lendemain, le général de Lorcncez prenait la route de France, accompagné par les témoignages les plus sympathiques, les démonstrations les plus chaleureuses de ses compagnons de gloire et de souffrances, de ceux-là à qui dans ses touchants adieux il rendait justice avec toute la loyauté de son cœur, en affirmant « qu'ils avaient « accompli tout ce qui était l'œuvre de l'audace, « de la persévérance et de l'abnégation ».
Le rôle du corps expéditionnaire Lorencez est terminé; mais les soldats des Gumbres, du 5 mai, du Borrego restent sur la brèche. Ils vont former, sous les ordres du général Félix Douay, l'avantgarde de la nouvelle expédition; on les verra reparaître les premiers dans la plaine de Puebla; on les retrouvera à Mexico, puis dans le nord, à Zacatecas, puis un jour à 2,200 kilomètres plus loin, près du Pacifique, à Golima.
Quoi qu'il en soit de cette expédition, et malgré la page douloureuse qui lui est assignée dans l'histoire, un souvenir en émerge pourtant comme un rayon glorieux et consolateur : c'est le souvenir de l'héroïsme des enfants de la France. Trou-
pes de Jurien de la Gravière, de Lorencez, de Forey, marins et soldats, tous ont fait honneur à leur illustre orif^ine et à Téclat de leur passé.
Mais, pour ne parler que du premier corps expéditionnaire, n'est-ce pas merveille de voir cette poignée de braves, — que les désastres incessants causés par les éléments et surtout Téloignement de la teire natale auraient pu abattre, que le nombre des ennemis aurait dû écraser, que les privations et les plus cruelles maladies supportées pendant huit mois menaçaient d'anéantir, — demeurer, au milieu de la tourmente, courageuse, confiante, gaie comme à la veille d'une bataille ou au lendemain d'une victoire?
Et sommes-nous téméraire en affirmant que la France peut, avec un légitime orgueil, se rappeler cette épopée, qui la fait assister aux assauts furieux livrés par les hommes et le climat à cette forteresse vivante de chair et d'acier, âme de vaillance et d'abnégation, cœur où n'a pas cessé de vivre l'image de la patrie absente?
tl