UN NOUVEAU LIVRE SUR .M™* DE PO.MPADOUR
un petit ange; les dames du couvent ne manquaient pas de le mander à son brave escroc de père/ qui du coup en oubliait la potence et devait en pleurer de tendresse, devançant à travers les âges Coupeau à la première communion de Nana.
Quand Reinette eut vingt ans, l'ami de sa mère la maria à un sien neveu. Dès qu'elle fut M""^ Le Normant d'Etiolés, elle commença résolument la chasse au Roi, dans la forêt de Sénart. Le mari était jaloux, pleurait volontiers, hurlait quelquefois, parlaic de tout casser, ne cassait rien et se trouvait toujours en mission aux heures délicates ; encore un qui savait « s'absenter ». La jeune femme avait par bonheur un cousin valet de chambre à Versailles qui, en bon parent, lui entr'ouvrit l'alcôve rêvée; c'était une famille vraiment unie. Le Roi, ennuyé, égoïste, paresseux, ayant le sens des affaires et quelque esprit, mais monstrueux d'indifférence et crapuleux, se laissa fixer. Il s'amusa de la femme quelque temps, et, soit dit sans choquer les bonnes mœurs, il y avait de quoi. Quand vint la satiété, la marquise dépensa à rester en charge le génie de vingt politiques. Elle amusa ce vieil enfant qui bâillait, trompa son dégoiit, cabotina pour le distraire, llatta ses rancunes, servit ses débauches, et peu à peu, tlétrie, valétudinaire, affolée par le spectre de la disgrâce, en vint à lui procurer de petites amies. Cependant elle casait les siens. Le bonhomme de roi appréciait sa belle- famille et la comblait de douceurs. Quand la maman Poisson trépassa, son royal gendre allait lui iaire présent d'une tabatière avec une montre, en or émaillé. Le cadeau resta pour compte au donateur. Il ■>e tira d'embarras en le replaçant à la Reine. O courtoisie des princes d'autrefois ! Le papa, lui, réhabilité,
promu de candidat à la pendaison créancier du Trésor, venait voir sa fille en carrosse, sablait les vins de Versailles, portait « un écu de gueules à deux poissons, en forme de barbeaux d'or adossés ». Différemment, il siégeait au banc d'œuvre et son curé se déclarait « fol de lui ». Quant au fils Poisson, le frérot, on m'excussra de ne pas le plaindre : il était directeur des beaux-arts. Et pas le plus sot qu'il y ait eu, hâtons-nous de le dire. Il est vrai que par cette bonne pièce de Marmontel il tenait la presse, ce qui, alors, facilitait bien des choses.
Arrêtons-nous à temps, pour ne pas donner dans le ridicule d'infliger un article sévère à des personnes que nos insinuations ne sauraient atteindre. Ne vaut-il pas mieux d'ailleurs nous laisser mettre des lunettes magiques pour voir le passé tout en beau ? Tout ce que nous rappelons là est vrai sans doute, mais ce que Nolhac nous affirme avec une heureuse assurance ne doit pas l'être moins. La grâce d'un artiste a toujours raison. Admirons l'incomparable Reinette de faire des passions si longtemps après son décès, d'ensorceler les maîtres de l'Ecole des hautes études, et, comme parle Flaubert, de profiter de ce qu'ils sont parfois poètes pour « les corrompre par delà le tombeau ».
Un livre à relire, gracieux, savant et achevé. Un Nattier de plus, et non des moindres, à suspendre aux murs de Versailles. (Acquisition nouvelle.)
En Souvenir d'Eugène Guillaume
Tout a été dit sur le maître dont l'esprit vient de s'évanouir. Eugène Guillaume avait épuisé les honneurs du monde et parcouru tout le cycle des dignités. Pédagogue, fonctionnaire, écrivain, philosophe, artiste, il s'était illustré dans bien des domaines. Que n'avait-il pas été? Rien de tout cela ne lui tenait vraiment au cœur. « Je suis un vieux sculpteur », répétaitil. De tous ses titres, il ne gardait jalousement que celui-là. Par modestie ? — Par suprême orgueil.
Et voici que cette qualité de statuaire, certaines gens, de sévérité facile, prétendent déjà la lui refuser. Sommes-nous assez les prisonniers et les dupes de l'esprit de spécialisation ! Les intelligences encyclopédiques choquent notre besoin chinois de catégories. Si Alberti vivait de nos jours, nous le traiterions volontiers d'amateur. A Léonard de Vinci nous interdirions tout ce qui ne serait point la peinture. Il nous déplaît que la pensée d'un contemporain ait fait le tour des choses. Pour s'être rendu coupable d'avoir large-
ment médité, Eugène Guillaume se voit convaincu du crime de médiocrité dans son art. S'il n'eût jamais fait que sculpter, tous s'inclineraient devant son œuvre. Elle suffirait, cette œuvre, à la gloire d'un autre. Ce groupe des Gracques, ce Mariage romain, qui manquent à la voie Appienne, c'est du génie latin, ressuscité. Comment définir les bustes d'Ingres et de l'archevêque de Paris? Au temps où les mots gardaient leur sens, cela s'appelait des ouvrages de maître. Envions ceux qui peuvent donner rendez-vous dans quelque trente ans aux détracteurs de Guillaume statuaire. La cause sera jugce 11 dernier ressort par ce tribunal aux verdicts souverains qui s'appelle le Louvre : c'est là que se revisent les arrêts d'un jour.
Pour bien saisir la dualité spirituelle d'Eugène Guillaume, il fallait le voir dans le petit atelier sans faste où il allait se recueillir, à chacun de ses voyages à Paris. Rien de plus austère que ce studio, ni de plus humble. Nul bric-à-brac à l'usage du client, point de tapisseries ni d'armures : des stèles, un escabeau, quelques chaises de paille, un poêle rouillé, puis des plâtres, et encore des plâtres, tous alignés, sous une couche épaisse de poussière, avec les mouchetages de la mise au point. , Depuis le bas-relief du concours de Rome jusqu'au modèle de l'œuvre d'hier, leur créateur les passait en revue d'un long regard triste. — « Voilà toute ma vie », soupirait-il. Cela, c'était le mot de l'ouvrier, conscient de sa tâche. Mais le penseur ajoutait aussitôt : « Ah ! si je pouvais recommencer 1 » Un analyste aigu veillait chez ce producteur : dans cette âme, à la fois si haute et si profonde, l'orgueil avait le doute pour compagnon.
Qu'il n'ait pas eu le don d'évocation géniale, à l'égal d'un Carpeaux ou d'un Ealguièrc, est-il si nécessaire de
EN SOUVENIR D'eUGÈNE GUILLAUME 5I
le redire ? Nul ne s'en est rendu compte autant que luimême. Il ignora peut-être le pouvoir miraculeux de violenter la matière et probablement avait-il peur d'elle. Sur l'Art et la Matière il a écrit des pages inoubliables, où l'on sent comme l'aveu d'un effroi sacré. Mais aucun artiste n'a vénéré plus sincèrement, plus pieusement, la beauté créée par les autres.
Dans ce salon de Jules Ferry — où il n'y a plus, hélas ! que des souvenirs, — on a vu Guillaume se perdre en rêveries devant deux images qui restent du chef: un buste, dont il était l'auteur, et un portrait, signé d'un autre nom. Ses regards erraient, anxieux, du marbre à la toile et de la toile au marbre, les interrogeant tour à tour. Il demeura longtemps en silence. Enfin, avec un sourire d'une mélancolie infinie : « C'est Donnât qui a été le sculpteur ! » murmura-t-il. — Sait-on rien de plus noble et de plus fier que de rester ainsi debout, en gardant toute sa taille, dans un tel mouvement d'humilité ?
Il avait souvent de ces propos. Son intimité était un délice. II abondait en sentences exquises, à l'exemple d'un vieillard d'Homère, et toute parole qui tombait de ses lèvres devenait sagesse et vérité.
Celui-là peut deviner ce que la Grcceattique appelait un philosophe, qui a entendu Eugène Guillaume penser à demi-voix. Etait-ce ce qu'on nomme un causeur? A vrai dire, bien qu'il fût le plus courtois des hommes, il ne s'entretenait guère qu'avec lui-même. Sa conversation ressemblait plutôt à une méditation murmurée. 11 vivait en perpétuel état d'oraison. L'espace de la ville éternelle
était bien celui qu'il fallait à cette âme subtile et songeuse. Il savait Rome et la chérissait; toutes les Romes, celle du collège des Vestales, celle des Catacombes, celle de Théodoric et Boëce, celle de Rienzi, celle de Bramante, celle de Sixte-Quint, celle de Mazzini. De Rome il aimait tout, les temples écroulés, les statues mutilées, les campaniles de briques roses, les dômes lourds, les mille aspects immortels de la Mort. Il lisait couramment dans les ruines et trouvait son chemin à travers les passés. « Allons faire la promenade du Janicule », disait-il volontiers. Assis sous l'arbre du Tasse, il contemplait la Ville, gonflée d'histoire, et restait silencieux, par respect. L'oraison reprenait quelques pas plus loin, attendrie, musicale, lointaine, tandis que les orgues de la fontaine Pauline accompagnaient les bruits du soir. De là, on allait voir la nuit descendre sur les pins de la villa Doria, dans un décor de fête abolie. Saint-Pierre rougeoyait une dernière fois avant de s'éteindre. Les brises se faisaient froides et chargées de fièvres. Le vieil amant des grandeurs romaines remontait en chancelant dans son carrosse de monsignor. Alors, il ne parlait plus ; les yeux mi-clos, il revivait au fond de lui-même vingt-cinq siècles de gloire et soixante ans de souvenirs.
Il avait fait l'apprentissage de la vie romaine à l'une des heures solennelles du siècle. Un des plus tragiques drames de l'histoire moderne s'était joué sous ses yeux : l'avènement de Pie IX parmi les vivats et les espérances, l'éveil d'un peuple, des élans et des crimes, Rossi assassiné, l'hégire du Pontife, les triumvirs au Capitole, les rostres ranimés. A vingt-cinq ans, déjà diplomateet négociateur, il s'était mesuré avec Mazzini. L'Académie l'avait envoyé traiter des intérêts delà Villa