CONGRÈS D'ATHÈNES
Récemment, à l'Académie française, deux orateurs, très dissemblables, ont parlé du génie grec avec une égale éloquence et un égal amour. De toutes les belles vérités qui furent redites ce jour-là sous la coupole, il en est une qui me hante depuis lors. Dans sa noble harangue, Paul Hervieu a défini la Grèce «la terre, fameuse dont on peut dire que l'histoire l'a refaite après la nature ». Il serait sage de graver cette phrase, en caractères d'or, dans la salle où va se réunir le congrès d'Athènes.
Car les dévots de l'Hellénisme vont se compter, le printemps prochain, au pied de l'Acropole. Envions ceux à qui leurs loisirs vont permettre de refaire le pèlerinage sacré. Il est devenu facile, aujourd'hui, de vivre les vers de Joachim du Bellay :
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyag-e, Ou comme cestuy-là qui conquit la Toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge.
Les croisières de la Revue des sciences facilitent chaque année aux touristes et cette raison et cet usage, célébrés par le vieux poète. Fortunés congressistes, vous allez sillonner la mer violette, à travers les Cyclades resplendissantes ! Déjà l'on vous prépare des joies néroniennes. On parle de représenter dans le Stade une tragédie antique. De son côté, notre ami Truffier, qui est aimé là-bas comme le plus Parisien des philhellcnes, rêve d'un programme où Gluck alternerait avec Euripide et Sophocle avec Victor Hugo; les périodes de la Prière de Renan, déclamées par une voix française, se marieraient aux murmures des flots bleus. Puissent se réaliser ces louables projets ! Cependant les archéologues, assemblés autour d'un tapis vert, connaîtront de plus austères plaisirs. L'ordre du jour du congrès leur posera cette question redoutable :
Dans quel esprit et jusqu'à quel point convient-il de restaurer les monuments antiques et particulièrement le Partliénon ?
On a frémi, d'un bout à l'autre du monde civilisé, à la lecture de ce simple article. Le jeune rédacteur en chef d'une revue d'art, M. George Toudouze, pareil au Peleïade Achilleus, porte le carnage aux camps de la science. Les vieilles haines se rallument entre les archéologues et les artistes. Si la Vierge casquée, qui n'est que sagesse, ne s'interpose entre les combattants, des flots d'encre vont noircir le sol. Avant de s'égorger, ne pourrait-on causer posément }
Bien des gens croient voir déjà, dans un cauchemar, le Parthénon remis à neuf, déshonoré, inauguré, criblé de discours. Nul ne songe, hâtons-nous de le dire, à
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une « restauration > de cette nature, qui serait le plus sot des crimes. Le service des Antiquités est confié, à Athènes, à un savant, M. Cawadias, qui n'a à recevoir de personne des leçons de conscience et de respect du beau. Nous ne sommes plus au temps où le roi Othon, premier et dernier du nom, menaçait l'Acropole de ses fantaisies de bourgmestre bavarois. Ce monarque, tour à tour despotique et parlementaire, que l'Europe avait fait venir de Munich à Athènes pour y être Scythe, conçut en effet le projet scélérat de reconstruire le Parthénon et de s'y loger avec sa famille. Louis XVI fut guillotiné pour de moindres griefs. Une heureuse révolution, en renvoyant Othon à la brasserie natale, préserva la civilisation de ce forfait. Ceux qui prêtent aux archéologues de la Grèce contemporaine un retour à ce dessein monstrueux se procurent vraiment une victoire facile. La question posée est infiniment plus modeste; peutêtre eût-il été préférable de la définir en termes précis. La voici, telle que nous croyons la comprendre: « Faut-il procéder, avec toute la rigueur des méthodes modernes, à l'inventaire signalétique des fragments qui jonchent l'Acropole, relever les dimensions, les joints, les faces, identifier les moindres pierres ? Et toutes les fois qu'une enquête, sévèrement contrôlée, aura abouti à un résultat incontestable, sera-t-il permis de remplacer les tambours qui manquent aux colonnes et de remettre debout ce qui est par terre ?» — Nous sommes loin, on en conviendra, d'une fantaisie de barbares et d'une entreprise impie.
Beulé, qu'on n'accusera point d'avoir trahi la cause de l'Art, ne craignait pas d'écrire ceci : « Aujourd'hui, les monuments de l'Acropole ont en grande partie revu le jour, et leurs magnifiques fragments les entourent,
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prêts à reprendre leur place, si on ose jamais tenter un travail si difficile et si hardi. L'avenir verra peut-être les Propylées, le Parthénon et l'Erechtheïon rassembler leurs débris. » Beulé posait le problème, en se gardant de le résoudre et en s'abstenant de le déclarer insoluble. Pour rErechtheïon on sait que l'œuvre de relèvement a été réalisée à demi. Les Turcs avaient démoli aussi le petit temple de la Victoire Aptère pour en employer les matériaux à la construction d'un bastion ; un des premiers soins du régime européen fut de relever cette délicate merveille de style ionique. Cette restitution, qui certes ne fut pas accomplie alors avec la minutie des méthodes actuelles, est-elle à blâmer? La fine silhouette de marbre doré, qui se dresse à la pointe du roc, concourt désormais à l'harmonie du plus parfait des paysages ; nul de nous ne regrette le temps où elle gisait, en poussière, sous les pieds des Osmanlis. Reprochet-on au Louvre d'avoir rejoint les membres mutilés de la « Victoire de Samothrace » ? Que préférez-vous donc : étudier la divine statue éparse au fond d'une vitrine, ou la voir debout et ressuscitée?. . .
Je ne crois pas affaiblir la thèse de ces hommes sincères et savants, dont il est peut-être excessif et prématuré de demander la tête. Ils ont prouvé, en maintes circonstances, et hier encore à Phigalie, qu'ils savaient unir le zèle scientifique à l'intelligence religieuse du Beau. J'entends bien. Je me garde de prêter à ces parfaits Attiques on ne sait quel béotisme indigne d'eux ; je les respecte et je les admire. Mais que voulez-vous } comme disait l'autre, j'aide la méfiance. S'ils me faisaient l'honneur de me demander ce qu'il convient de faire au Parthénon, sans hésiter je répondrais : Rien.
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Rien.
Pourquoi ? — Parce que ! comme disent les efifants.
Parce que, d'abord, si j'ai volontiers coniîance dans le Comité qui agirait aujourd'hui, je me méfie de ses continuateurs. Aux hommes de 1905 je ferais de bon cœur un large crédit. Mais de quoi demain serait-il fait ? Tout restaurateur, fût-il le plus discrètement scrupuleux des mortels, joue bon gré mal gré le personnage du vieux vaudeville Un Pied dans le crime. 11 y a dans ce genre de travail un vertige qui trouble les meilleurs esprits. On relève une colonne, pour commencer. La tentation vient vite, irrésistible, de replacer le chapiteau sur le tambour, et l'architrave sur le chapiteau; de l'architrave on passe à la frise, de la frise à l'entablement, et peu à peu, sans s'en douter, on devient sacrilège en toute innocence. Il y a là-bas tant de marbre à vendre ! « Le Pentélique, disait Edmond About, contient encore l'étoffe de plusieurs Parthénons. » Il suffirait d'un carrier influent et d'un fonctionnaire... influencé pour que le rêve du roi Othon se réalisât, à peu de chose près. En ne voulant que redresser le blessé, on lui mettrait tôt ou tard des membres nouveaux et des appareils. On tomberait de l'archéologie dans l'orthopédie, et sans que personne fût coupable, le noble patient se verrait infliger une vie postiche, plus hideuse et plus meurtrière que la mort. Quand le mal serait fait, les premiers archéologues, si incapables de l'avoir voulu, auraient disparu depuis longtemps ; ils n'auraient même pas la ressource de se repentir. Le diabolique ici est de commencer.
Parce que, comme disait encore Beulé, « il y a dans les grandes ruines comme dans les grandes infortunes yne poésie et une majesté qui ne veulent pas être tou-
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chces. Les ligatures, le mortier sont des souillures et les œuvres antiques leur doivent moins une nouvelle vie qu'une vieillesse profanée. »
Le Parthénon mutilé est devenu nôtre. Son martyre lui a refait une seconde beauté. A tort ou à raison, nous voulons rester les prisonniers volontaires de la vision qui se complète en nous. Vous ne nous le restituerez jamais, n'est-ce pas } tel qu'il était, quand la théorie des canéphores foula son péristyle pour la première fois. Si un tel miracle était possible, sommes-nous même certains qu'il serait souhaitable ? Le pèlerin, agenouillé sur la roche, imagine une foule, drapée dans des plis phidiaques, qui monte en procession rythmique vers le blanc asile qu'habite la Raison r Etait-il ainsi, le divin Temple, et furent-elles ainsi, les Panathénées } Qui de nous ne reculerait de stupeur, d'épouvante peut-être, devant le spectacle, brusquement évoqué, de ce qui fut vraiment. Oserions-nous revoir le Parthénon comme au jour où un archonte verbeux l'inaugura? L'imaginez-vous, sans frémir, tout flambant neuf, avec les rouges rehauts des métopes, les rainures bleuâtres des triglyphes, les boucliers d'or luisant au soleil et les bannières claquant au vent, parmi les clameurs parfumées d'ail de la joyeuse canaille athénienne ! J'allais blasphémer, je m'arrête. . . Mais cette idée me remplit d'effroi ; il n'est rien comme le spectre de la Réalité pour faire peur au Rêve. Heureusement que nous sommes impuissants à concevoir les formes abolies de l'art et les anciennes figures de la vie.
Qu'on ne nous parle point de vérité. La science moderne n'approchera pas plus de la sublimité réelle du Parthénon qu'un aérostat n'approche de Sirius. Conservons-la l'auguste ruine, telle que nous l'ont trans-
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mise les crimes des hommes, l'outrage du temps, et sa caresse aussi, avec cette patine ambrée qu'Ictinus n'a pas connue ; respectons sa majesté douloureuse. Sauvons ce que nous avons recréé à force d'amour. Lentement, tristement, patiemment, de tous leurs enthousiasmes, de toutes leurs piétés, de toutes leurs chimères, les siècles ont réédifîé une Acropole que ne reconnaîtrait peut-être point Périclès. Ce mensonge est plus précieux que le vrai. Je veux croire que le Parthénon de jadis était sublime ; mais je sais mieux comment il l'est aujourd'hui. La vision que Platon lui-même dut en avoir vaut-elle le songe qu'en a fait Renan ?
Ne tutoyons point la Déesse, ne nous logeons point dans son sanctuaire. Le stratège Demetrios osa le faire, mais c'était un soudard macédonien. Plutarque s'en affligea; sa douleur est bonne conseillère, surtout quand elle emprunte la voix du bon Amyot : « Adoncques, quoyqu'auparavant les Athéniens semblassent avoir desployé entièrement leur arrière espargne à l'envy l'un de l'austre, si trouvèrent-ils encores d'austres tous nouveaulx moyens de luy gratifier et de le flatter : car ils ordonnèrent que le derrière du temple de Minerve, qui s'appeloit Parthénon, comme qui diroit le temple de la Vierge, luy seroit préparé et accoustré pour son logis, et pour y faire sa résidence : et disoit-on que c'estoit la déesse Minerve qui le recepvoit et le logeoit chez elle. Mais à la vérité, c'estoit un hoste trop peu chaste et pudicque pour penser qu'une déesse vierge prinst à gré qu'il feust logé avecqucs elle. »
Demetrios pourrait-il revenir, au vingtième siècle, sous les traits d'un entrepreneur ? Conjurons ce spectre. — Je vote pour le respect du bloc, y compris Morosini.
Souvenirs de Pétersbourg
Sur un calepin de voyage, aux feuilles déjà jaunies, je retrouve ces noies :
— Pétersbourg, 6 janvier i8gg. — Aujourd'hui, bénédiction des eaux de la Neva par l'Empereur. Nous arrivons de bonne heure au Palais d'hiver. Un heiduque, superbement emplumé, nous conduit au salon diplomatique ; quelques groupes chamarrés s'y trouvent déjà. Nous restons là, une heure environ, à dévisager les arrivants. Parmi les élégances féminines et les uniformes d'apparat, nos modestes habits noirs semblent à peine décents. Chinois merveilleux , en robes de féerie, avec des têtes de vieux bronze ; Japonais trop corrects, déguisés en Occidentaux, l'air gourmé et gauche, et rien d'exotique, hors la face sournoise et le féroce sourire. Voici les Français: notre ambassadrice, habillée à miracle, est la plus belle des dames. On est si naïvement chauvin à l'étranger que cela nous réjouit comme une petite conquête. Nous faisons part de cette impression à notre séduisante compatriote ; elle n'en est point choquée. Les officiers de la Couronne, les grands chefs militaires entrent peu à peu. Gros bon-
jours, poignées de mains violentes, tempêtes de rires : le salon s'emplit tout entier d'un vacarme de gaieté courtoise. On me présente à un hetman de Cosaques, qui a l'air sanguinaire et bon garçon. Le Président de la République lui a envoyé un fût de vieux cognac ; ce sont là des choses qui ne s'oublient pas, il s'attendrit à ce souvenir, nous fraternisons. C'est une nature loyale; aussi me prévient-il bonnement qu'il n'est pas républicain. Je n'en témoigne pas d'étonnement, et je lui sais gré de sa franchise. xMais l'heure est proche. Nous passons dans une salle immense, somptueuse, au décor tapageur, dont les parois dorées sont couvertes de tous les plats sur lesquels le pain et le sel ont été offerts aux tsars voyageurs. Ici je change d'ami. Un petit vieux constellé de décorations, qui ressemble à tous les chefs de gare allemands, s'empare de mol et m'apprend qu'il est général en retraite. Nous ne nous quittons plus. Un grand silence. La porte du fond s'ouvre à deux battants. La procession sainte défile entre deux haies de matelots, assez semblables à nos mathurins. D'abord, les porteurs d'icônes, en dalmatiques brodées, qui semblent descendus d'une mosaïque byzantine ; puis un flot splendide d'uniformes, de pierreries, de cuirasses, d'aigrettes et de bannières. Un chant grave, d'une mélancolie infinie, répété en sourdine par les assistants, monte sous les lambris de la salle énorme. Après les grands-ducs, resplendissants, paraît l'Empereur. Il marche, seul, dans le cliquetis des armes et la musique des psaumes. Nous sommes déçus, d'abord : cette pompe religieuse et militaire annonçait l'apparition d'un pape guerrier d'allure surhumaine. Avec son petit uniforme vert, la casquette prussienne à la main, Nicolas II semble le même qu'aux dîners de
l'Elysée. Les yeux, d'un bleu lucide, ont un charme presque enfantin. J'ai tort de dire qu'il rappelle le tsar touriste des rues de Paris ; on sent ici qu'il est chez lui, dans son humanité, dans son milieu. Cette simplicité doit être voulue; à la réflexion, on trouve qu'elle contraste heureusement avec toute cette magnificence barbare. Pourquoi ne pas voir là un symbole ? Cet apprenti autocrate ne veut peut-être dominer que par le sourire; dans ce regard transparent, d'azur vierge, se lit tout un programme de bonté forte et d'omnipotence attendrie. « Il est gentil », me dit tout bas mon général, et nous sommes d'accord une fois de plus. — Maintenant mon protecteur m'a conduit devant une des fenêtres qui donnent sur le quai. Je vois le cortège sortir du Palais. Sur la rive droite, les canons tonnent. Un hourra retentit : l'Empereur est apparu sur le perron. Entouré des popes et précédé des images, il avance, sur le blanc tapis de frimas, jusqu'à la chapelle d'où il bénit les eaux. Là-bas, dans la poussière d'argent du matin glacé, derrière un mur vivant de soldats, loin, très loin, des êtres se prosternent. C'est le peuple de la Sainte Russie qui, tête nue et les genoux dans la neige, prie pour le Petit Père. Je me sens bien loin de chez nous. Mais la procession rentre, l'hymne éclate dans l'escalier du Palais. Le général qui m'aime m'enfonce le coude dans les côtes, avec une cordialité confidentielle : « On va déjeuner », me dit-il. — Grande chose, ce que j'ai vu là ! Ce peuple renferme la force suprême d'une foi nationale. Il possède ce trésor : une vérité.
— Bon ! voici qu'on m'explique que j'ai eu grand tort de m'aflicher en compagnie de ce brave général qui m'a comblé de prévenances. C'est, paraît-il, un
homme abondamment déconsidéré. Un jeune attaché étranger, avec qui je dine chez Cubât, me prouve sa parfaite connaissance de la langue française en traitant mon nouvel ami de « fripouille ». Le doute me ronge ; aurais-je gaffé ? Les occasions ne manquent point
J'ai le cœur serré, en relisant ces lignes frivoles, vieilles seulement de six ans. Ce n'est pas l'heure de sourire des hommes et des choses de la Russie. Nous avons appris d'abord qu'un accident, disons énigmatique, avait semé l'épouvante dans cette solennité de l'Epiphanie, que j'avais vue se dérouler si calme et si pieuse. A ce premier qui-vive ont succédé des journées tragiques. Ces nouvelles du pays allié, si douces à relire aux jours de Cronstadt, nous les parcourons fiévreusement, l'horreur dans l'âme. Juger, blâmer, absoudre ou maudire, qui l'oserait, de si loin ? Qu'il est donc sage de se résigner à ne rien comprendre de ceux que Montaigne appelait « les peuples estranges » ! Nos carnets de voyageurs ne sauraient contenir que des banalités ou des sottises. Nous campons quelques semaines dans une ville étrangère, nous en apercevons à la hâte le décor et le costume, et nous croyons avoir vu quelque chose. Ah ! elles sont loin, mes impressions de Russie, loin nos pronostics optimistes et nos vues d'avenir ! Le peuple agenouillé s'est relevé- Gardonsnous des prédictions faciles Est-ce un monde qui finit ? Est-ce une aube sanglante ^ Pour le moment, il n'y a de certnin que le sang versé. Devant des tragédies semblables, la galerie, impuissante et oisive, n'a qu'un devoir, celui de se taire Elle garde toutefois le droit de pleurer.
De pleurer sur ce noble peuple, qui tient du vieillard et du nouveau-né, à qui nous devons la plus grande joie qu'ait connue notre âme, depuis le deuil de 1870 : entendre et pousser des cris d'amour. Depuis que les marins des deux pays se sont salués, en rade de Cronstadt, nous avons cessé d'être emprisonnés dans la seule haine. Nous savons si mal haïr que nous nous sommes éperdument jetés dans cette débauche de fraternité. Ce fut peut-être excessif et candide, mais consolateur et sain. Des pauvres diables en touloupe qui sont tombés là-bas, en rougissant la neige, plus d'un a crié : « Vive la France ! » au passage de notre drapeau. Il y avait en eux quelque chose de nous-mêmes. Certes, la pitié doit ignorer les patries ; mais ce drame, se passant ailleurs, nous causerait moins de douleur et d'effroi. Nous les aimons, et cela dit tout.
Je revois, comme en un cauchemar, l'énorme cité de misère et de luxe, ce colossal royaume du silence où, aux heures de concorde, j'errais en badaud effaré et perdu. Là, tout est incroyable et démesuré, le luxe et le haillon, la famine et la fête. Nos colères d'Occident gardent la mesure latine, et ce je ne sais quoi de réparable qui permet aux peuples d'orateurs de se réconcilier tôt ou tard en des discours. Là-bas, on se tait et on s'égorge. Puisque la Justice aime les holocaustes, elle trouvera là un bûcher à la hauteur de son caprice cruel. Nous les jugions paisibles et soumis. La révolte grondait sourdement sous le servage, comme leur Neva coule en silence à l'abri de sa cuirasse de neige et cache sous la glace un abîme sans fond.
Plaignons aussi celui à qui le destin impose ce devoir d'être l'arbitre souverain d'un monde. Peut-être penser-il nu'ils sont enviablp.'=', les autres, de pouvoir quitter
leur bagne pour la mort et rêve-t-il d'un droit de grève à l'usage de ces malheureuv que sont les rois. . .
Il ne nous est pas défendu de faire sur nous-mêmes un retour d'égoïsme satisfait.
Nous aimons beaucoup, entre Français, à prédire chaque malin que la fin du monde est proche et que notre patrie court aux abîmes. Pas de bon diner parisien sans un convive, loquace et profond, pour annoncer au dessert des catastrophes aussi diverses qu'imminentes. Je veux bien, si c'est une élégance et un procédé original pour indiquer qu'un ministre vient de vous refuser quelque chose. Comme dit le valet de Molière : « Ce sont façons de parler obligeantes de ce pays. » Mais, de vous à moi, en toute franchise, reconnaissons qu'il fait bon vivre, après tout, dans la douce France du vingtième siècle. Tout n'y va pas comme dans un Edcn. Ainsi, pas plus tard qu'hier, nos âmes étaient anxieuses de connaître si le portefeuille de l'agriculture appartiendrait à l'Union démocratique ou à la Gauche radicale. Nous convenons que c'était un problème angoissant. Il n'en a pas moins été résolu sans cruauté. Dans quelques semaines il se peut qu'il se pose encore, et certes nous en souffrirons de nouveau. Résignonsnous et disons-nous que le progrès des mœurs permettra probablement de le résoudre encore sans effusion de sang.
Il me souvient dune opérette des Variétés oîi l'excellent Dupuis, croyant avoir à se plaindre d'une haute et noble dame moscovite, lui adressait ces paroles sévères: « Vous avez agi là, madame, comme la fille d'une nation qui n'a pas encore eu son quatre-vingt-neuf! »
Hélas ! cette bourde, qui nous fît rire de si bon cœur, prend aujourd'hui un sens sinistre et précis. Qu'il est donc délicieux d'avoir eu des pères pour accomplir l'inévitable quatre-vingt-neuf sans lequel il n'est pas de peuple digne de ce nom ! Ceux qui viennent sur la scène du monde quand la besogne est faite et le drame joué, pour vivre un facile vaudeville, ne connaissent pas leur félicité. Beau spectacle que celui d'une révolution sociale, à contempler au bout d'une lorgnette, dans l'incendie éteint du passé. On se dit avec orgueil : « Quels géants que nos pères ! » Ce tribut payé à leurs mânes, on prend philosophiquement son parti de n'être plus que d'heureux nains profiteurs, injustes, criards, méchants au besoin, mais point féroces, ou du moins empêchés de le devenir.
Ah ! le bon temps que ce siècle de fer 1
Certes on se gourme de temps à autre et l'on s'injurie quelque peu, sur notre coin du monde, entre fils de même mère. Mais, suivant l'exquise et profonde parole du Marseillais : « Chez nous, s'il y a quelquefois des batteries, on sépare toujours. »
Art délicieux de « séparer », puissions-nous te cultiver longtemps ! Tu nous viens, par les colonies phocéennes, des Hellènes fortunés chez qui la douleur était légère et dont les haines s'évanouissaient en phrases. Art charmant et humain, inconnu des Cimmériens et des Sarmates, tu t'appelles Civilisation.
Au Pays des Songes
En 1699, parut chez la veuve de Claude Barbin un petit livre qui portait ce titre ingénu : Suite du quatrième livre de l'Odyssée ou les Aventures dtcfils d'Ulysse, La divulgation de cet ouvrage était due à l'infidélité d'un copiste. Il ne portait pas de nom d'auteur. Cette heureuse indiscrétion fit la stupeur et la joie d'un public d'élite; on s'arracha ce pamphlet voluptueux, dont il fut aussi prudent de dire du mal qu'élégant de penser du bien. L'édition imprimée fut saisie chez les libraires ; mais des copies manuscrites circulèrent sous le manteau. De nouveaux chapitres vinrent aggraver savamment la hardiesse frondeuse des premières pages. A la faveur d'un roman mythologique et sensuel, l'auteur instruisait le procès du Roi et bouleversait les idées du siècle. Le plaisir de tous se doubla du plus délicat des scandales quand on sut que ce livre défendu avait été écrit, d'une plume de cygne, par la main pastorale de M. de Cambray.
A l'heure q>\i je ferme à regret le dernier volume d'Anatole France, Sur la pierre blanche, pourquoi vais-
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je songer à ce Télémaque, qui fut aussi, à son heure, un livre inquiétant et délicieux?
Je me garderais d'aller dans aucun meeting proposer à l'auditoire un rapprochement entre le plus applaudi des orateurs populaires et un prélat de l'ancienne monarchie : la comparaison serait peu goûtée. Le parallèle est d'ailleurs un innocent exercice de rhétorique, d'un charme enfantin, qui ne s'adresse qu'aux compagnies paisibles. On trouverait pourtant plus d'un trait de ressemblance entre le suave évêque quiétiste et le plus troublant de nos maîtres. Tous deux, d'abord, se sont voués à la tâche méritoire de l'éducation d'un Dauphin. Celui de Fénelon s'appelait le duc de Bourgogne ; celui dont Anatole France a la charge se nomme le Prolétariat. A en croire le portrait que Saint-Simon traça du premier, les deux élèves se ressemblent peut-être plus encore que les deux maîtres : « Ce prince naquit terrible et sa première jeunesse fit trembler ; dur et colère jusqu'aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance même des heures et des éléments sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps. » De ce sauvage l'abbé de Salignac avait entrepris de faire le plus sage et le plus doux des princes. L'histoire aime à imaginer qu'il y parvint ; illusion d'autant plus légitime que l'élève eut le bon goût de trépasser avant l'âge critique où les Joas lapident les Joads. « Le prodige, dit encore Saint-Simon, c'est qu'en peu de temps la direction et la grâce firent un autre homme et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. » Le Dauphin dont Anatole France est le précepteur ne mourra point de la fièvre pourprée et tout indique qu'il
régnera un jour. Puissent la direction et la grâce adoucir ses humeurs et le rendre capable de modération dans l'omnipotence !
Quand il sera grand, espérons qu'il se souviendra d'avoir été, comme l'enfantroyal, bercé d'adorables contes. Son maître excelle, non moins que l'ingénieux évêque, à tirer du trésor des mythes les leçons de la sagesse moderne. En faisant dialoguer les morts pour l'enseignement des vivants, il dérobe son miel à l'abeille attique. Il fixe l'attention de son écolier par l'artifice heureux des fables. « Comment dompter mon coeur ? demandait Achille à Chiron. — Le remède, répondait le docte Centaure, est de se craindre soi-même, de croire les gens sages, de les appeler à son secours, d'invoquer souvent Minerve dont la sagesse est au-dessus de la valeur emportée de Mars. » Ces lignes d'un Dialogue de Fénelon diffèrent peu des propos récents d'Anatole France : elles témoignent d'un dédain réfléchi des exercices militaires et d'une foi souriante dans la Raison. Lui aussi, M. de Cambray, il haïssait les conquérants, dont le plus dément lui paraissait Alexandre ; il caressait la vision d'une humanité à jamais guérie de l'odieuse folie du pillage et du meurtre. « Tout le genre humain, professait-il, n'est qu'une famille dispersée sur la surface de la terre ; tous les peuples sont frères et doivent s'aimer comme tels. » Ce bel esprit, nourri par les Muses, se divertissait du rôle d'apôtre et prenait plaisir à scandaliser. Pour donner du piquant à la vérité, il se faisait « simple avec les simples et enfant avec les enfants ». 11 se plaisait à badiner en toute élégance avec des idées dangereuses, et son dogmatisme laissait échapper cet aveu : « Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après. » Dans le décor virgi-
lien de son utopie, il voyait errer sur des prairies d'asphodèles une race heureuse, innocente et calmée. Il parlait une langue fluide et légère, toute parfumée d'antiquité. 11 était aristocrate et communiste avec une douceur impérieuse. Nous citerons une fois de plus Saint- Simon, qui, vivant aujourd'hui, parlerait à peu près dans les mêmes termes d'un autre magicien du style : « Sa physionomie rassemblait tout et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté. Avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante, mais noble et proportionnée ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures. C'est par cette autorité de prophète qu'il s'était acquise sur les siens qu'il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. » Ainsi le poète d'à présent et l'évêque d'autrefois, brouillés avec leur siècle, n'aimant que l'avenir et que le passé, sont tous deux d'exquis révolutionnaires, en peine de refaire les lois du monde. Et tous deux se ressemblent encore en ceci qu'en dépit du duc de Beauvilliers et de M. Combes, ils n'adorent vraiment qu'Eucharis, nymphe de la grâce heureuse.
J'ai pour n'être point collectiviste beaucoup de mauvaises raisons dont la plupart sont, je l'avoue, filles de l'égoïsme. Je suis d'autant plus coupable d'y tenir que je les sais fragiles et frivoles. Pour ma peine, je ne dîne point en ville sans m'apercevoir à quel point mes préjugés héréditaires sont vieillots, bas et mal portés. Pas plus tard qu'hier, ma voisine de table, tandis que je
m'oubliais grossièrement à contempler le joyau de Lalique qui avivait la neige de son cou, m'a reproché mes instincts déprédateurs. C est une triomphante sociologue de vingt-huit ans, qu'il y a lieu de croire blonde. Après avoir épousé successivement un coulissier et un maître de forges, elle s'est procuré assez de loisirs pour lire Karl Marx et assez de ressources pour le goûter sans trouble. Elle hait par-dessus tout les peintres bolonais et la féodalité financière. Les évangiles collectivistes, traversés d'un couteau d'écaillé, se trouvent sur son « bonheur du jour », entre une miniature de Fragonard et un vase de Galle. Heureuse de posséder la certitude, elle joue de la vérité comme les marquises de Trianon jouaient de l'éventail. Que n'ai-je étudié dutant qu'elle ! Je pourrais, à son exemple, souhaiter l'avènement de l'ère nouvelle que nous propose Anatole France. « L'avez-vous lu ? » m'a-t-elle demandé. Mais à l'air dont elle accueillait ma réponse, j'ai bien senti qu'elle me soupçonnait de n'avoir pas compris.
Et pourtant, si je comprends bien, dans trois siècles environ, en l'an 2270 de l'ère chrétienne et 220 de la Fédération des peuples, la famille humaine, réconciliée, connaîtra enfin l'ordre et la paix. Après quelques massacres nécessaires, une dictature de quatorze ouvriers aura trouvé le type réglementaire de la production et de la consommation des biens. Dirigé par un Comité central, le travail, accompli sans fatigue, procurera à tous la satisfaction des besoins permis. Sous un ciel encombré d'aéroplanes, comme la rue Richelieu l'est de fiacres, notre espèce, affranchie du culte des vieilles divinités de la peur, épuisera les délices dé l'obéissance à la seule « force des choses ». Dans cette Salente collectiviste, dont M. France laisse la responsabilité à un
homme d'esprit nommé Dufresne qui habile dans son quartier, on ne versera plus de sang et il coulera moins de larmes. Jusqu'ici, à part les quatorze ouvriers dictateurs dont je préfère par sottise routinière n'être pas le contemporain, un humble bourgeois tel que moi-même s'accommoderait de cette existence plus aisément que ma belle voisine. Au demeurant, l'onction de l'évêque de Cambrai sagrémente ici de l'humour incrédule du froid railleur Jonathan Swift. M. France nous promet qu'il y aura des abus et qu'il se commettra toujours des crimes passionnels, et cela suffît à me rassurer. Malgré tout, je me sens chez moi. Ce qui m'épouvante et m'afflige, c'est la prédiction que le nombre s'accroîtra sans cesse de femmes androgynes, dont les jambes seront minces et les hanches étroites. Ne trouvez-vous pas qu'il suffirait d'un progrès semblable pour rendre la planète inhabitable ? Naguère, le savant professeur Hœckel, de l'Université d'Iéna, nous avait tlattés de l'espérance que le bestial ornement des chevelures disparaîtrait des têtes féminines. Le songeur Hippolyte Dufresne conçoit des revanches de l'esprit plus parfaites encore. Il voit les filles de la Fédération des peuples, semblables à de jeunes garçons, vêtues de courtes blouses, fouler de leurs semelles plates le sol de la terre pacifiée. — O chère barbarie des hauts talons sonnant sur le pavé des crimes !...
Heureusement qu'après s'être amusé de nous férocement, Anatole France nous console et nous rassure. Son livre aboutit à un baiser, déposé sur la main d'une électricienne de l'avenir par un tremblant revenant de l'ancien monde. Plus artiste encore qu'apôtre, le maître écrivain a trop de finesse dans l'esprit et trop de doute dans l'âme pour croire outre mesure à ses prophéties.
Eucharis a le dernier mot. L'essentiel est donc pour le moment de demeurer, injustes et barbares, la proie frémissante du cruel Eros; le reste viendra par surcroit. M. France serait le plus dépaysé de nous tous dans une société condamnée à vivre sans la douleur et sans la beauté. « On ne peut, conclut-il prudemment, concevoir l'humanité après sa transformation. » Hippolyte Dufresne s'éveille de son philosophique cauchemar au bruit aigre du flageolet de Voltaire :
Vbtre Salenle et vos mars malheureux
Où vos Cretois, tristement vertueux, Pauvres d'effets et riches d'abstinence.
Manquent de tout pour avoir l'abondance. J'admire fort votre style flatteur; Mais, mon ami, je consens de grand cœur D'être fessé dans les murs de Salente, Si je vais là pour chercher mon bonheur.
Ce Voltaire avait décidément l'esprit grossier.
Louis - Philippisme
Chacun de nous doit s'assimiler par jour une vingtaine de quotidiens, sans préjudice de douze périodiques par semaine. C'est le minimum de papier noirci nécessaire à l'information d'un galant homme pour qu'il puisse feindre de posséder la connaissance de son temps. Aussi beaucoup de gens s'arrêtent-ils à la première page. L'avouerai-je ? j'ai un faible pour la troisième. On y fréquente, dans une pénombre discrète, les événements et les créatures secondaires. Dans les feuilles de ces jours derniers, la place d'honneur était réservée, comme il convenait, aux questions vitales, celle-ci par exemple : M"* Merelli va-t-elle lire Gobineau? Tout le reste n'était que remplissage. N'empêche qu'on découvrait dans ce reste, en regardant bien, de menus faits qui, eux aussi, donnaient à penser. C'est ainsi qu'on pouvait apprendre, entre un drame de l'automobilisme et les interrogatoires de Gallay, que les ossements des soldats français morts en 1832, au siège d'Anvers, recevaient enfin l'hommage de deux peuples.
So AU MILIEU DES HOAÎMES
1.C Siège d'Anvers ! cette page, à demi effacée, vieille de trois quarts de siècle, peut encore se relire à voix haute. Elle ne dépare pas l'histoire de France.
On vivait alors sous un régime politique que ses adversaires couvraient d'opprobre. H était établi, pour tout être doué de raison, que la royauté des barricades faisait litière de la dignité nationale. Si nous interrogions les grands témoignages d'outre-tombe, nous serions tentés de croire qu'il n'y avait alors dans le pouvoir que bas calculs et qu'ignominie. Ecoutons Chateaubriand: « Philippe ne sent pas l'honneur de la France comme le sentaient les aînés des Bourbons ; il n'a pas besoin d'honneur. . . A force d'avoir à rougir, nous ne rougissons plus ! » — Ainsi grondait le sublime Vicomte, dans son étroit cabinet de travail de la rue d'Enfer, tel un fauve mordant les barreaux de la ménagerie. Toutefois, entre deux accès de fureur nostalgique, il laissait échapper cet aveu : « Ce qui fait notre illusion, c'est que nous mesurons les desseins éternels sur l'échelle de notre courte vie. » Le penseur se réveillait en lui pour réfuter le politicien. Il n'était pas incapable d'être absurde ; bête, il ne le pouvait pas.
Henri Heine, à peine installé chez nous, initié de la veille aux choses de France, écrivait dans son bulletin de la Galette d'Augsboiirg : « A l'intérieur, les embarras et les déchirements en sont venus à un tel point qu'un Allemand lui-même en perdrait patience. Les Français ressemblent maintenant à ces damnés de l'Enfer de Dante auquel leiu* état présent est devenu tellement intolérable qu'ils désirent en être délivrés à tout prix, dussent-ils tomber dans une situation plus déplorable encore ! . . . Jamais la France n'a été si bas aux yeux de l'étranger, pas même dans le temps de la
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Pompadour et de la Dubarry. » C'est un homme de génie qui a écrit cela ! . . . Que pouvaient bien dire les imbéciles ? Prédire la fin du monde est une vieille manie de la polémique française.
Le reportage injurieux et pompier de Henri Heine est daté du 25 mars 1832. Casimir Périer était aux affaires ; il avait encore à vivre quelques semaines de sa vie rageuse et superbe. Seul contre tous, il luttait comme un sanglier forcé par la meute. On l'accusait, en proseet en vers, dans la presse, dans les salons, à la tribune, d'avilir le drapeau. Il eût été, paraît-il, de son devoir de lancer la F>ance contre le monde entier. En ce temps-là le pire reproche était celui de redouter la guerre.
Cette année 1832 fut atroce. Le fils de Napoléon mourait à Schœnbrùnn. Un roman de Walter Scott, presque sanglant, était vécu, dans le Bocage vendéen, par une gentille amazone étourdie. On passait des épouvantes du choléra à celles de l'émeute. Une foule, ivre de peur comme au moyen âge, massacrait les médecins devant l'Hôtel-Dieu. Les canuts lyonnais se faisaient mitrailler autour du drapeau noir. Au cloître Saint-Merry, une petite phalange de républicains idéalistes, ouvriers demi-lettrés, polytechniciens, étudiants, tombaient en martyrs. Les écoles socialistes inventaient des recettes infaillibles pour assurer le bonheur du monde. Tant de tragédie en quelques mois ! notre nervosité d'aujourd'hui n'y résisterait point, mais nos grands-pères avaient la neurasthénie moins facile. Tout au plus tira-t-on un coup de pistolet sur le Roi, le jour
de l'ouverture des Chambres. C'était une habitude, presque un rite ; on en parla à peine.
Pauvre bonhomme de Roi-Citoyen ! il servait aux exercices de tir. On voit, dans une salle des Archives nationales, avec le matériel du greffe de la Haute Cour, la série à peu près complète des engins essayés sur sa personne. C'est presque un musée ; on dirait une armeria bourgeoise de petit collectionneur qui aimerait les fusils. Se peut-il que ce souverain ait été haï à ce point ! Les choses s'étaient pourtant combinées de manière à faire de lui un prince acceptable. Il avait de l'esprit, du savoir, l'expérience des hommes, des mœurs honnêtes, des trésors de bon vouloir, une légende de jeunesse guerrière, l'âme vraiment humaine, et, comme on eût pu dire dans la langue d'alors, « des talents avec des vertus-». Rien n'y fit. Pour cette coquette ingénue qu'était la France des Trois Glorieuses, désireuse d'un amant d'épopée, il ne fut jamais qu'un être de prose : le mari moqué des fabliaux, l'ArnoIphe de Molière, le Bartholo de Beaumarchais.
On lirait vingt volumes sans comprendre pourquoi il fut bafoué jusqu'au crime, et comment aussi il parvint, envers et contre tous, à régner quand même. Seul un grand artiste, avec la divination du génie, nous aide à sonder l'énigme. Dans l'admirable tombeau qu'il a sculpté, Antonin Mercié nous montre deux figures agenouillées côte à côte. Louis-Philippe, en costume de gala, semble à première vue déguisé comme un personnage de Gavarni; la majesté professionnelle a chez lui quelque chose d'emprunté, de presque boutfon, — on va sourire. .Mais, tout près de lui, comme pour le défendre du sarcasme, se tient la Reine, en beauté de prière; — on se met à parler bas et on
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salue. Ayant cette gardienne à son côté, ce gros homme quelconque s'ennoblit et devient un roi. N'est-ce que le fantôme de Marie-Amélie qui le protège ?. . . Cette grande dame austère, aux élégances de jadis, ne seraitce pas plutôt la France elle-même, non pas seulement celle de Juillet, mais celle de l'histoire, celle de toujours, qui défend qu'on rie de ses veuvages et demande aux générations tard venues un peu de justice envers le passé ?. . .
Car enfin il est à reviser tout entier, ce vieux procès de la platitude du gouvernement de Louis-Philippe en face de l'Europe. « Egoïsme et lâcheté ! » s'écriait Carrel. Voyons un peu.
Dans cette courte période de deux ans, que se passaitil donc qui faisait regretter au cosmopolite Henri Heine la Pompadour et la Dubarry ? Au nez et à la barbe de la Sainte-Alliance, Casimir Périer envoyait une escadre planter nos trois couleurs à Ancône, au-dessus du drapeau papalin. « Depuis les Sarrasins, on n'a rien vu de pareil ! » gémissait la vieille diplomatie. Aux ambassadeurs qui cherchaient à l'intimider, Périer répondait les mains dans les poches, comme il savait répondre aux menaces. L'Europe boudait, mais restait tranquille. Voilà pour la lâcheté.
Tandis que les gendarmes du passé se voyaient condamnés à l'impuissance, le gouvernement français envoyait Talleyrand séduire l'Angleterre. A force de désintéressement, nous obtenions une entente cordiale. Notre roi refusait pour son fils la couronne offerte par les Belges. Une armée de cinquante mille hommes entrait en Belgique pour défendre la raison du plus faible. Voilà pour l'égoïsme.
Le roi de Hollande, Guillaume l". Prussien par sa
mère, avait contre la France tricolore une vieille haine qui datait de Napoléon et de Pichegru. Illettré, têtu, avare, cet ancien soldat de la coalition ne manquait ni d'énergie ni d'audace. Il ne céda pas. Sa résistance dura dix-huit mois. Il fallut que la flotte anglo-française de Malcolm vînt bloquer l'Escaut, pendant que les troupiers de Gérard assiégeaient Anvers. Nous dûmes reprendre sur notre ennemi d'un jour des fortifications qui étaient notre œuvre. Dans sa tendresse pour le cheflieu de son département des Deux-Nèthes, Napoléon avait voulu faire d'Anvers le modèle des places fortes. Haxo fit savamment le siège de la citadelle, réputée imprenable, où le Carnot de 1814 s'était illustré. Le gouverneur hollandais de la place était un vieux rude, le baron Chassé, une ancienne connaissance des armées françaises, longtemps notre soldat, puis notre ennemi, dont la dernière rencontre avec nous datait de Waterloo. Il ne capitula qu'au bout de trois semaines, après avoir reçu vingt mille bombes. Quand ce fut fini, on se salua galamment entre France et Hollande. Ayant fait la Belgique libre, nous retournâmes chez nous, sans pourboire. Encore une fois, voilà pour l'égoïsme et voilà aussi pour la lâcheté !
Combien faudrait-il aujourd'hui renverser de ministères et combien d'hôtes successifs conduire à l'Elysée pour oser le rêve d'une telle aventure! N'est-ce pas qu'on relit sans trop de gêne ce chapitre d'une époque honteuse de notre histoire ? Rien ne vaut un peu de recul pour voir les ensembles.
La colonie française d'Anvers a pieusement agi en recueillant les restes des petits soldats du maréchal Gérard. Je n'ai pas lu tous les discours prononcés là-bas, devant l'obélisque du cimetière Saint-Laurent. Qu'a-
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t-on dit de ces héros oubliés ? Par bonheur, la chose est restée intime et pure de toute réclame ; matière de troisième page, vous dis-je. La rhétorique des partis s'est abstenue. Elle n'aurait pas manqué d'honorer les troupiers de 1832 et de saluer en eux « des victimes du devoir ». La formule est de rigueur ; elle est belle. Jadis on disait : « Morts au champ d'honneur. » C'était beau aussi. C'était même mieux.
Autour de Michelet
A propos du règne de Louis-Philippe, un ami du Figaro, M. James Claterley, me signale gracieusement ces lignes de J. J. Weiss : « Si jamais peuple a goûté les vrais biens de ce monde, l'abondance, l'activité paisible et féconde, les passions nobles, des mœurs domestiques honnêtes sans sévérité, aisées et enjouées sans licence, si jamais peuple a connu la sagesse^ la liberté, la justice et le bonheur, c'est la France vers 1840. » Et Weiss poursuit, en s' exaltant de plus en plus, jusqu'à placer le bon Monsieur Scribe dans un ciel d'apothéose. Je n'avais pas oublié cette page. M. Claterley me l'a fait relire, et je l'en remercie. Comme tout ce qui a jailli de la plume de Weiss, capricieux seigneur du style français, elle est délicieuse, non moins qu'outrancière. Notre maître aimait à stupéfier le lecteur. Lui seul pouvait se permettre d'être orléaniste avec lyrisme. N'ayant pas, comme lui,. le secret des mots, nous nous contentons d'essayer d'être équitable.
Mais Weiss a raison quand il salue dans cette période du régime de Juillet un des moments fortunés de l'histoire. Le pouvoir y vivait en coquetterie avec les grands
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hommes. Lorsqu'il fait le compte des gloires d'alors, Weiss ne dit rien de Michelet. Est-ce un oubli r II n'était pas homme à pécher par omission. J'imagine qu'il avait de Michelet quelque frayeur. Que penseraitil alors du livre que vient de publier M. Gabriel xMonodr II le lirait sans doute avec une curiosité respectueuse et et un peu effarée. C'est, hâtons-nous de le dire, un livre infiniment précieux pour l'histoire des lettres ; nous ne saurions trop remercier M. Monod de nous l'avoir donné. Témoignage, aussi passionné que véridique, de la dévotion d'un disciple à la gloire et au génie de son maitrc. Enfin nous sommes mis en face de Michelet luimême, sans autre intermédiaire que le plus sincère et le plus consciencieux des éditeurs.
Pendant de longues années, nous n'avons pu fréquenter le grand poète qu'en acceptant pour guide sa seconde femme, si justement vénérée par tous. « La veuve est l'âme attardée du mari. » La veuve de Michelet avait pris cette parole magnifique dans le sens spirituel et, soit dit sans reproche, un peu dans le sens temporel aussi. Sa piété fut exemplaire et despotique. On redoutait cette dame en deuil dans les ministères ; les ministères, médiocres juges des choses du cœur, étaient assurément dans leur tort. Nos griefs contre M'"* Michelet demeurent tout littéraires. En vingt-cinq ans d'union, elle s'était si bien identifiée avec son époux qu'elle crut légitime, après sa mort, de prolonger le régime de la communauté jusqu'à la confusion de tous les acquêts. « Elle est plus moi que moi-même », disait le poète, obligeamment. Michelet était-il homme à partager à ce point son moi ? Puisqu'il le dit, feignons de le croire. Mais publier d'un tel écrivain des œuvres posthumes où pas une ligne n'est vraiment de lui, n'est-ce pas ap-