NEUTRALITÉ
Il m'est arrivé, pendant une villégiature en Cerdagne, de fraterniser avec de jeunes Catalans d'opinions avancées. C'étaient des philharrhonistes venus de Figueras pour passer un dimanche sous les lois de la République française : une vingtaine de gars basanés, superbes, athlétiques, qui maniaient la guitare héroïquement. Entre deux cliquetis de castagnettes, ils exprimaient sur la politique mondiale des théories généreuses et violentes. L'intransigeance de leurs doctrines n'avait d'égales que leur virtuosité musicale et la courtoisie de leurs manières. Ils ignoraient tout de nos idées et nous ne connaissions rien des leurs : c'était plus qu'il n'en fallait pour entrer en confiance. Leur chef ayant porté tDut d'abord la santé du Président Loubet, un de nous crut bien faire en proposant celle du roi d'Espagne. L'intention était louable, mais dans les relations diplomatiques les bonnes intentions ne suffisent point. Nous nous aperçûmes immédiatement que nous avions manqué de tact. La fanfare entière, sans cesser de nous sourire, se répandit contre la monarchie castillane en invectives abondantes ; après quoi elle exécuta la Marseillaise sur un rythme enragé. Si nous avions su plus tôt que la plupart de ces messieurs avaient le chagrin d'être
fonctionnaires d'un régime déteste, nous aurions évité d'attenter maladroitement à leur indépendance. Nous nous excusâmes de notre mieux. Nos Catalans manifestèrent aussitôt tant d'enthousiasme pour le gouvernement français que notre modestie faillit en souffrir. Ils exaltèrent notre République en métaphores opulentes. Tout au plus regrettèrent-ils discrètement qu'elle ne fût pas fédérale, mais simplement pour indiquer, par cette réserve, qu'ils savaient, étant des esprits philosophiques, que rien n'est parfait en ce bas monde. Enfin, pour épuiser les formules de courtoisie, ils nous jouèrent rilymne russe, en lui donnant un caractère méridional accentué. Pour conclure, ils portèrent ce dernier toast : « Au Panslavisme fédératif! » Ils entendaient resserrer par là les liens qui nous unissent à la nation amie et alliée. Nous le comprîmes ainsi. On trinqua donc à cet avenir éloigné, qui prenait en langue catalane des aspects d'idylle. Seulement, pour ne pas trop nous compromettre, nous demandâmes que la date de cette aurore ne fût pas rigoureusement précisée. Nos aimables hôtes y consentirent, en gens qui comprennent à demi-mot.
Cest la seule fois que je me sois permis une ingérence dans la politique intérieure d'un peuple étranger. Bien que je n'aie mis, comme on a pu le voir, aucune effronterie dans cette incartade, j'en éprouve encore un vague remords. J'ai failli me montrer, ce jour-là, infidèle à un programme de conduite qui m'interdit d'avoir une opinion quelconque sur le bonheur des autres nations. Nous n'avons pas trop de toute notre intelligence pour travailler à notre propre félicité. On dit et on fait
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assez de sottises quand il s'agit des choses que l'on croit connaître. J'admire ceux qui se prononcent à distance sur des intérêts qu'ils ignorent et sur des passions qu'ils ne peuvent comprendre. Parmi les télégrammes qui nous parviennent des bords de la Neva, de Crimée, de Finlande, du Caucase, comprenne qui pourra. Que peuvent bien se dire, au café internationaliste de Figueras, les gentils mandolinistes humanitaires que préoccupait l'avenir de la Russie ? Notre vanité se plaît à penser qu'ils échangent des vues hasardeuses. Mais il nous sied aussi d'être modestes ; en savons-nous donc là-dessus plus long qu'eux ? L'énigme russe est si obscure et si profonde, ces âmes-là sont si loin des nôtres! Que viendraient faire dans ces choses slaves notre raison latine et notre logique d'Occidentaux ? La seule vérité qui jusqu'à présent apparaisse, c'est qu'on s'égorge là-bas, pour apprendre à s'aimer. Des foules, pour affirmer leur droit de devenir libres, commencent par se montrer indignes de l'être. Il semble que ce soit, sous toutes les latitudes, une sorte de loi de la démence humaine, et c'est vraiment d'une tristesse infinie.
Je me suis laissé dire qu'il se préparait des meetings où les enseignements du prolétariat parisien seraient prodigués aux révolutionnaires de Russie. Oh ! pas de discours, pas de conseils ! Gardons pour nous ces précieux avis. Souvenons-nous que, depuis l'hiver de 1870', nous ne travaillons plus pour l'exportation. Avec des vertus que nous n'avons plus, nos grands-pères pouvaient se permettre, en; ces matières, des étourderies qui nous sont interdites. S'il est vrai que la Pologne soit en révolte, laissons les ossements des manifestants du 15 mai 1848 en tressaillir d'aise. En ce temps-là, il ne se dressait pas une barricade en Europe sans l'ap-
port de quelques petits pavés parisiens. Comme nous faisions alors beaucoup de barricades pour notre usage, nous aurions craint le reproche d'égotisme en n'aidant point les voisins à en faire. .Mais des barricades, nous n'en élevons plus sur notre sol. John Lemoinne, qui nétait pas un homme d'anarchie, a presque dit un jour qui! le regrettait; les plus sages ne renoncent pas aux espiègleries de leur jeunesse sans un peu de mélancolie. Moins bouillants que nos aïeux, plus veules peut-être, à coup sûr plus économes de la douleur, nous sommes résignés à un état social qui ne comporte plus de tragédie. Nos colères les plus terribles se satisfont avec des mots cruels. Voici longtemps que la politique de la France ne coûte plus une goutte de sang français. Il est vrai qu'on nous prédit une ère plus heureuse où l'esprit de haine, aboli entre les races, ne jettera plus les uns contre les autres que les enfants d'un même pays. L'idéal d'après-demain sera à ce point pacifique qu'il ne conservera plus de la Guerre que la guerre civile. Alors, regardons bien ce qui se passe ailleurs, et disons-nous que nous serions ainsi dimanche, si ce doux rêve se réalisait. Tâchons tout de même de retarder ce dimanche-là. Et surtout gardons-nous de le fêter chez les autres ; ce ne sont pas là nos affaires.
Entre Sganarelle et Martine, le voisin Robert fait piteuse figure. En cherchant bien, l'on découvrirait toute une philosophie nationale dans la réponse de la paysanne de Molière. — Presque enfant encore, j'ai vu, par un ironique soleil de printemps, défiler une foule, stupide et muette, devant la colonne Vendôme abattue. Je n'oublierai jamais l'impression que me firent les quelques Polonais et autres vagues Italiens, en costumes de forains cosmopolites, qui montaient la garde autour