‹ Au milieu des hommesChapitre 20 sur 69 · NEUTRALITE IO · texte numérisé non relu

NEUTRALITE IO

d'une gloire française écroulée. Ces citoyens du monde étaient venus nous aider à revendiquer pour Paris des franchises municipales plus étendues. Entre temps, il nous aidaient aussi à donner aux garnisaires ennemis, campés à deux lieues de la place Vendôme, le régal de notre épopée insultée. J'aurais voulu que cette saturnale n'eût pas d'autres spectateurs que nous-mêmes. Ces invités étrangers étaient de trop. « Ils n'ont donc pas de colonnes à abattre dans leur pays ! » pensais-je. Un sentiment jaloux, celui du « chez soi », s'installa, alors et pour toujours, au fond de mon être. Ce sentiment était-il très philosophique et très intelligent } je l'ignore. Peut-être paraîtra-t-il, dans quelques siècles., aussi barbare à nos arrière-neveux que nous paraissent ridicules le casque de plumes d'un roi sauvage et l'anneau passé dans sa narine. Cela arrivera sans doute, puisque tout arrive. Mais je consens d'avance à ce qu'un préjugé daté de 1871 excite la risée des générations futures. Je ne serai plus là pour en avoir honte.

Alors, dira-t-on, parce que vous jouissez des bienfaits du suffrage universel, peu vous importe que le reste de l'humanité en soit privé! Je n'irai pas jusque-là parce que je sens bien que ce serait d'un égoïsme monstrueux. Je vois sans jalousie certains pays, la Prusse par exemple, s'inquiéter d'obtenir un Landtag recruté d'après la loi du nombre. Il ne faut pas être dépourvu de tout altruisme : si on parvient, sur les bords de la Sprée, à posséder la liberté syndicale des fonctionnaires et à organiser des grèves générales, je ne suis pas incapable de m'en réjouir, par amour de l'humanité.

Comme la logique n'est pas mon fort, je tiens moins

à voir le peuple russe brûler les étapes sur la route du bonheur. Je comprends bien qu'il va vite ; je n'entrevois guère où il veut aller. Cependant les dépêches succèdent aux dépêches : c'est tantôt la fureur mongole du moyen âge, tantôt l'Angleterre d'Horace Walpole, tantôt Byzance du dixième siècle, tantôt Versailles des Etats généraux, tantôt une Salente de l'an deux mille. Devine si tu peux, choisis situ l'oses. Je voudrais voir Turgot; il s'appelait Speranski et sa disgrâce date de 1812. Je vois des Mouniers, des Malouets, desLally-Tollendals; liailly va venir et aussi Roland. Je n'aperçois pas Mirabeau ; J'ai peur de deviner Marat. Et que de Lafayettes, c'est à faire frémir ! . . .

On demandait un jour, après dîner, à M. Renan ce qu'il pensait de Lamartine. Il parla du poète magnifiquement. Mais, soudain, il fut pris d'une tristesse et ses propos s'achevèrent en un murmure. Les mains croisées sur la poitrine dans un geste épiscopal, les yeux perdus au ciel des regrets, le doux maître laissa tomber ces quelques paroles :

— Peut-être ce beau génie est-il coupable... La catastrophe de Février n'était pas indispensable à l'Evolution. M. de Lamartine l'a précipitée par orgueil. Avec l'âme la plus noble et toutes les allures d'un bienfaiteur, il aurait donc été funeste. . . En hâtant l'heure du suffrage universel, peut-être a-t-il compromis pour longtemps les destinées de son pays.

Mais M. Renan, craignant déjà d'avoir offensé une ombre illustre, voulut conclure avec indulgence. Après s'être tu quelques instants :

— Je sais bien, fit-il, je sais bien, messieurs, que compromettre son pays, c'est quelque chose.

Ce soir-là il n'en dit pas davantage.

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