UN MISSIONNAIRE DE L ART FRANÇAIS IQ
haltes charmantes, au milieu d'étudiants et d'étudiantes qui se pressaient à l'entendre, — toute une jeunesse avide de vérité, curieuse et vibrante.
Quels sujets a-t-il traités le plus souvent? Le dixneuvième siècle et le treizième. Ceci est à noter. L'Amérique studieuse tient à savoir où nous en sommes, après s'être fait expliquer d'où nous sommes partis. Ce n'est point pour nous embarrasser, disons-le sans niaise gloriole. Si les origines sont incomparables, le présent est bon à montrer. Notre maîtrise artistique n'est contestée qu'en France, ce qui ne veut pas dire qu'on ne songe pas un peu partout à nous en déposséder, s'il est possible. Ce n'est pas pour demain, si nous savons vouloir.
André iVIichel a dû consacrer plus de vingt conférences à l'art gothique. Après Chartres, ce furent Notre- Dame de Paris, Bourges, Amiens, Reims, Dijon, Rouen, que sa;s-je encore ? Sur l'écran des projections, dans ces ténèbres si favorables aux admirations réfléchies, ont défilé un à un les chefs-d'œuvre de cet adorable et prodigieux treizième siècle, âge d'or de notre génie, la multiple beauté de nos églises, la grâce de leurs porches, la sveltesse de leurs gables, le défi de leurs voûtes, la folie de leurs clochers, le peuple innombrable de leurs statues, toute cette humanité de pierre qui témoigne, dans sa noblesse mutilée et durable, des caractères, des humeurs, des travers, des douleurs et des joies de nos aînés. Est-ce chauvinisme, et pourquoi pas ? Il me plait qu'un des nôtres ait exhibé ces pures merveilles au pays des immeubles à trente-cinq étages. Il me plaît qu'il ait su en parler comme il convient, avec méthode et lyrisme.
Des imagiers de Philippe-Auguste à celui qu'on appelle toujours dans les ateliers « Monsieur Rode »,
la transition se fait sans lacunes. C'est l'âge mûr, dans son énergie pleinière, après la jeunesse prime-sautière et féconde. Du « beau dieu » d'Amiens, des vierges de Chartres, des rois de Reims au relief de l'Arc de triomphe, le génie de la race persiste et s'épanouit avec autant de logique que de splendeur. En expliquant à ses auditeurs Rude, Barye, Carpeaux, notre Falguière qui mit au Panthéon le Vincent de Paul, la statue la plus profondément française qu'on puisse rêver, le défenseur passionné de l'art médiéval ne changeait ni de thèse, ni d'amours; il demeurait fidèle à ses dieux. L'Amérique prêle une oreille complaisante à ceux qui glorifient nos sculpteurs. Tous ceux qui applaudissaient André .Michel comprenaient-ils parfaitement ce qui caractérise notre statuaire à travers les âges, les raisons de sa suprématie, l'incessant renouveau et le perpétuel bonheur de son évolution, son infinie diversité dans son unité foncière? Il importe peu. Combien comptons-nous de compatriotes qui voient et pensent juste sur ce point? Nous savons d'hier seulement qu'à l'époque où les tympans de nos basiliques grouillaient d'images vivantes, cette Italie, qu'on nous a imposée si longtemps pour mère et pour nourrice, copiait gauchement des sarcophages et se cherchait encore. Soit dit sans ingratitude envers cette noble sœur en génie; mais l'Italie est ab^ez riche de gloire pour que nous puissions, sans lui faire tort, revendiquer ce qui est à nous et de nous. On nous a trompés en nous disant que la France a attendu le retour des bandes de Charles VIII pour s'éveiller au sentiment du Beau ; notre sol est couvert de témoins qui protestent, avec majesté, contre cette légende humiliante. Ces vérités, longtemps proscrites, sont banales désormais;