LE JOURNALISME AU PANTHEON ' III
Grande Armée qui était presque toujours en permission. Etait-ce bien un journaliste, d'ailleurs ? Le vrai journaliste ne ciselle pas. Un article ne se fait pas à la loupe, en laissant tomber les mots, un à un, comme des gouttes d'émail sur des paillons préparés d'avance. Si la page, noircie en hâte sur un coin de table, est destinée à devenir une oeuvre d'art, c'est rarement parce qu'on l'a fait exprès : Paul-Louis faisait exprès toujours.
Est-il sûr au moins que ce fût un brave homme ? J'entends bien qu'il n'était pas aimé des marguilliers de sa paroisse. Mais le fut-il davantage des pauvres diables ? Ce hobereau hargneux, processif, égoïste, était propriétaire jusqu'au bout des ongles. L'immortalité des bibliothèques suffît aux grâces un peu fanées du malin vigneron de la Chavonnière. Le plus joli des oiseaux siffleurs devient lamentable et ridicule quand il s'égare dans une cathédrale. Que viendrait faire ce merle des bois de Théocrite dans la majesté du Panthéon ?
Mais s'il faut renoncer à celui-là, prenons garde ! On a promis à la corporation qu'elle aurait un des siens au temple de la patrie. Elle n'en compte pas tant, après tout, qui puissent recevoir ce billet de logement ! Elle tient à ce qu'il y en ait un tout de suite, ne serait-ce que pour prendre patience.
Ne cherchez pas, il y a Armand Carrel.
Celui-là ne redoute aucun voisinage. Si vous voulez un héros de la plume, vous ne trouverez rien de mieux dans aucun camp. Se rappelle-t-on même à quelle faction il appartenait ? Sa mémoire domine désormais les luttes où il trouva la mort et la gloire. On sait seulement qu'il ne mentit jamais. Il disait la vérité, quand même et à tous, à ses ennemis comme à ses amis, à ses amis surtout ! il osait penser et parler contre son parti.
« Le plus difficile de to'lis les courages, répétait l'excellent Alphonse Peyrat, est celui de sa propre opinion. » Ce courage-là, et tous les autres avec, Armand Carrel le poussa jusquà la folie.
Quelque mal qu'il nous plaise à dire de nous-mêmes, ce beau secret ne s'est pas perdu. On en trouverait encore aujourd'hui plus d'un exemple. Le don si rare de braver les colères, je le constate et je l'admire chez mon vieil ami Joseph Reinach, avec un respect mêlé d'effroi. Quelle belle bizarrerie, par le temps qui court, que l'indépendance! Forcer la haine de ses adversaires à se changer en estime secrète, on avouera que ce n'est pas vulgaire ; cela est digne d'un disciple de ce magnanime Jules Ferry qui se faisait de l'impopularité un réconfort. — Mais laissons là les hommes et les choses du présent. Une immortelle leçon de fierté sort des œuvres de Carrel. Hâtons-nous de le mettre au Panthéon. Exauçons le vœu qu'il formait, pendant son agonie de sto'icien : « La France peut-être se souviendra de moi. Ce que je voudrais, écrivait Carrel en 183-1, c'est assurer aux intérêts qui se partagent notre belle France une loi de combat plus humaine, plus civilisée, plus fraternelle, plus concluante que la guerre civile. » Il disait encore : « Quand donc réussirons-nous à mettre en présence les idées à la place des partis, les intérêts légitimes et avouables à la place des déguisements de l'égoïsme et de la cupidité r » Le marbre est fourni, à quand la statue ?
Trois ans après la mort tragique de Carrel, quelqu'un qui songeait à la tombe du cimetière de Saint-Mandé