‹ Au milieu des hommesChapitre 24 sur 69 · LE JOURNALISME AU PANTHÉON ' I I · texte numérisé non relu

LE JOURNALISME AU PANTHÉON ' I I

écrivait ces lignes sur un cahier de souvenirs : « Carrel, qui se souvient de vous ? Les médiocres et les poltrons que votre mort a délivrés de votre supériorité et de leur frayeur, et moi qui n'étais pas de vos doctrines. Je vous félicite d'avoir d'un seul pas achevé un voyage dont le trajet prolongé devient si dégoûtant et si désert. »

C'est le vicomte de Chateaubriand qui disait cela. A nous de faire mentir cet émigré.

La Statue d'Euyène Sue

Hier on est venu chez moi m'interwiever. J'ai frémi d'abord. Allait-on m'interroger sur le scandale du jour? Devais-je, moi chétif, doser la quantité d'oxyde de parbone qu'il convient d'absorber pour se suicider selon la science, me prononcer sur le mensonge hystérique, innocenter les fils d'Hiram ou leur laisser prêter de noirs desseins ? J'abordai en tremblant mon visiteur, résolu, pour ne point répondre, à lui opposer le prétexte frivole que j'ignorais tout de l'affaire en cours. Déjà j'ouvrais la bouche pour développer ce paradoxe que puisqu'il existait des magistrats chargés de conduire les enquêtes judiciaires, il me paraissait décent et sage de ne point les suppléer par désœuvrement. La vanité m'égarait. Mon interlocuteur avait des visées moins hautes ; il venait, en toute innocence, m'entretenir de la « question des statues ». Il y a une question des statues, paraît-il. L'exercice de l'interwiev exige des deux antagonistes qu'ils fassent leurs opérations intellectuelles avec une extrême célérité. Napoléon, qui pensait plus vite que les autres hommes, y eût excellé ; Chincholle

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s'y distingua pour la même raison. Ayant perdu l'habitude de ce sport, je crains bien d'avoir dit quelques sottises ; peut-ctre sont-elles imprimées déjà. Les arguments me sont venus, comme toujours, après le départ de mon hôte. 11 m'avait posé cette question suprême : « Que pensez-vous de la statue d'Eugène Sue ?» Et moi de répliquer piteusement que je n'en pensais rien. Que mon aimable visiteur m'excuse et qu'il daigne accueillir ma réponse ici.

Une statue à Eugène Sue, pourquoi pas ? Voici bientôt cinquante ans qu'est mort l'auteur des Mystères de Paris. Un demi-siècle paraîtra sans doute un stage suffisant à ceux qui s'étonnent de la promptitude qu'on met à présent à violenter l'avenir. On s'occupe aujourd'hui d'organiser l'immortalité d'un homme avant que les chrysanthèmes de son corbillard aient séché sur sa tombe. Ce zèle est moins étourdi qu'il ne parait. Ceux qui veulent servir, coûte que coûte, la mémoire d'un ami, d'un maître, d'un chef, aiment mieux s'y prendre trop tôt que trop tard. A agir tout de suite ils ne risquent que quelques sarcasmes ; ils savent bien qu'ils s'exposeraient, en tardant, à être gagnés de vitesse par l'oubli. Si le métal ne se coule que quand il est chaud, l'enthousiasme aussi ne s'utilise que pendant la courte période où il fume encore. Mais ces gloires, si hâtivement décrétées, persisteront-elles ? Faisons toujours la statue, se disent les zélés ; on verra après. Et leur calcul ne manque point d'astuce. Déboulonner un bronze sera toujours une opération inélégante devant laquelle hésitera la courtoisie de la postérité. Une fois édifié sur un carrefour, le plus disgracieux ou le moins justifié des monuments s'impose avec tout le despotisme de l'habitude. Corneille et Racine, pour ne citer

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