LA STATUE D EUGENE SUE > I
qu'eux, attendent encore qu'un coin de Paris leur fasse accueil ; tout indique qu'ils attendront longtemps. Cependant un déguisé en maillot collant, qu'une inscription farceuse prétend être Shakspeare, s'obstine à lancer dans les flots du boulevard Haussmann un vain épervier. L'idée d'honorer le grand Will, qui s'imposait à Londres, n'avait rien que d'accceptable à Paris. Elle exigeait un chef-d'œuvre; le chef-d'œuvre pouvant se faire attendre, on a mis autre chose sur le piédestal. Après tout, l'admiration, refusée au statuaire, s'adresse au souvenir de son modèle : il n'y a que demimal. D'autres fois, le modèle sera médiocre mais la statue belle, et là encore les choses s'arrangeront. Le cas fâcheux, qui se multiplie, est celui où de la méchante sculpture éternise de la célébrité superflue. Cette fois, en dehors de la clientèle du mort et de la famille du sculpteur, tout le monde y perd. Mais le tour est joué, et les générations futures, bonnes personnes, deviennent, par veule politesse, dupes et complices d'un mensonge, sous prétexte qu'il est de marbre ou d'airain.
Donc nous allons voir se dresser l'image d'Eugène Sue aux rivés du lac enchanté d'Annecy. En ce gracieux décor déjà son ombre voisine tant bien que mal avec le suave évêque François de Sales, qui connut également des succès de librairie retentissants et prêcha aussi l'amour des pauvres, avec plus d'élégance et de candeur. Sue vécut là ses dernières années, comme un patriarche opulent du socialisme sentimental. Proscrit de Décembre ou se croyant tel, il trépassa, le 3 août 1 857, en odeur de sauileté révolutionnaire. Illustre jusqu'au tapage,
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puis poétisé, il prit de son vivant de telles arrhes sur sa gloire future que l'avenir se crut par la suite en droit de le boudera l'excès. En stricte justice, nous lui devons réparation.
Ce fut un rude ouvrier de la plume. Son œuvre représente une date fameuse, sinon dans l'histoire de la Littérature, du moins dans celle de la Copie. Sa vie, aussi amusante qu'amusée, est celle d'un homme habile et vaillant qui eut plusieurs modes de génie et par-dessus tous celui du bonheur.
Fils et petit-fils d'anatomistes, il débute en bâclant des études scientifiques qui font de lui, bon gré mal gré, un chirurgien de l'armée navale. A bord du Breslaii, il prend part, en 1828, au coup de folie de Navarin. Pendant six ans, il voyage d'un bout du monde à l'autre, apprend la planète, découvre la diversité de la vie. Quand il revient, il est riche et libre ; on lui suppose un million ! C'était alors une somme fabuleuse, qui donnait le vertige à Balzac, à peu près l'insolente fortune de la marquise d'Espard. Beau gars, bon vivant, toupet et favoris byroniens, il chasse à courre en bottes molles. Le jour, on le voit conduire un tilbury sur le boulevard de Gand ; la nuit, il boit du punch et perd à son club un louis sans pâlir. C'est l'orgie Louis-Philippe dans toute sa démence. Ce lion entre dans la peau d'un homme de lettres ; il n'écrit d'abord que pour raconter ses courses marines. C'est l'exotisme qui fait irruption dans le roman ; il y a dans ces premiers récits du lointain et de l'étrange, de l'embrun et du vent. Ajoutez-y une pointe de dandysme satanique et un peu de sadisme acceptable. Ce Cooper, qui a lu René, méprise les hommes ; entre autres breloques, il porte un pessimisme pervers et nigaud. Amuseur madré, il ex-
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celle dans les titres bizarres et sait ahurir son public, lui donner le cauchemar, le ravir et l'épouvanter. Dans Plick et Plock, un pirate, beau comme un archange déchu, escalade les murs d'un couvent pour séduire une religieuse ; peut-il faire moins, se nommant El Gitano, à l'égard d'une nonne qui s'appelle Rosita ? Le mal triomphe, à chaque chapitre. Le corsaire Kernock, après avoir fait brûler vif tout l'équipage d'un galion capturé, se retire dans son village natal, suit les processions, siège au banc d'œuvre et meurt vénéré. Ce scepticisme d'une scélératesse ingénue enchantait les pensionnats et les garnisons. Ce fut la première manière d'Eugène Sue, barbaresque et fatale, avec le SzafiSe de la Salamandre, qui cultive le crime en artiste démoniaque, avec le nègre Atar-Gull qui, souillé d'horreurs, filoute à la société le prix Montyon.
Du roman pirate Eugène Sue passa au roman riche. Sa clientèle, grisettes, concierges et clercs de notaire, aimait à voir l'infamie bien vêtue. Ses monstres s'habillèrent chez les grands tailleurs. Les sept volumes de Mathilde distribuèrent savamment l'horreur en gants jaunes. Lugarto, damné, mulâtre et millionnaire, possède une écurie où il y a toutes les races de chevaux et tous les vices de l'enfer.
Un ami d'Eugène Sue s'avisa d'extraire une théorie politique de ces amusettes enragées. Notre génération n'a connu Félix Pyat que mal et tard ; une légende démeutier ultra-prudent l'enveloppait d'une brume fâcheuse ; à la fin, épouvantail démodé, il ressemblait à un vieux tigre de ménagerie foraine, sans dents ni griffes. Ce fut à son heure un charmeur d'âmes. Pyat parvint à extraire du fatras de Mathilde « la loi sociale qui rend le tout-puissant tout-méchant ». En 1 841, une
refonte totale de la société tentait les gens de lettres. Eugène Sue, tout entier à ses feuilletons, ne visait guère à refaire le monde. Il s'essayait alors au roman de Cour et n'en voulait qu'à Louis XIV ; Latréaumont et Jean Cavalier venaient de paraître. Sainte-Beuve, encore vaguement romantique, traitait l'ennemi particulier du Roi-Soleil avec les égards qu'il témoigna toujours aux puissances établies. 11 cherchait à entraîner le triomphant conteur vers le genre historique et, pour le séduire, le traitait un peu platement d' «homme du monde qui sait la valeur des choses ». Eugène Sue tourna le dos à ces avances et s'en alla au Faubourg avec Félix Pyat.
Les Mystères de Paris, puis le Juif errant furent les chefs-d'œuvre du genre humanitaire. Il est facile aujourd'hui de sourire d'un succès qui fut prodigieux, La France entière a dévoré ces deux feuilletons, pleuré des malheurs de la Goualeuse, joui du luxe d'Adrienne de Cardoville, raffolé du prince Rodolphe et honni Rodin. Eugène Sue a été, pendant dix ans, l'imagier favori de la foule, de toute la foule, depuis l'atelier jusqu'au boudoir. Singulier et troublant mélange d'absurdité et de profondeur, où il y a de tout, de la niaiserie et de la vérité, du toc et de l'éternel. Weiss, qui osait tout dire, y trouvait de l'Eschyle, probablement parce qu'il l'y mettait. Sans aller si loin, à côté de fantoches en baudruche, viveurs chevaleresques, forçats sublimes, prostituées virginales, reconnaissons au passage, et par centaines, dans cette humanité grouillante, des créatures vivantes et typiques : Rodin, Dagobert, le Chourineur, Rigolette, le Maître d'école. Tortillard, Cabrion, P-pelet. Vaille que vaille, Eugène Sue s'installe princièrement dans le roman, non loin du Balzac des Treize