‹ Au milieu des hommesChapitre 26 sur 69 · LA STATUE D EUGENE SUE · texte numérisé non relu

LA STATUE D EUGENE SUE

et du Hugo des Misérables. On comprend que ses contemporains, ne sachant que faire pour lui témoigner leur admiration et leur gratitude, l'aient nommé député de la Seine. — Nous pouvons bien le gratifier d'une statue.

Sans doute, et, comme disait Edmond About devant le monument du père Dumas, si l'on recueillait un centime par tête de lecteur, cette statue pourrait être d'or massif. Mais une statue n'est jamais qu'un fantôme. N'est-il pas une manière plus pieuse et plus sûre d'honorer un écrivain qui fit bruit sur terre, créa de la vie et versa de la pitié au cœur des heureux ? Je cherche vainement le nom d'Eugène Sue dans les manuels d'histoire littéraire. Ils l'ignorent, alors qu'ils croient devoir mentionner Colin d'Harleville, Andrieux et M. Viennet. Les manuels ont des dédains mystérieux. Un bon chapitre, équitable et informé, qui replacerait Eugène Sue dans son atmosphère, dégagerait les raisons profondes de son triomphe, celles non moins profondes de l'abandon dont il pâtit, et lui rendrait finalement ce qui lui revient de juste gloire, — cela vaudrait mieux que tous les bronzes.

Le vrai sculpteur des hommes de plume, c'est un historien intelligent.

Place aux Femmes

Il est à la fois aimable et troublant de voir les femmes accaparer la littérature et la soumettre à leur maîtrise. L'événement prend peu à peu l'importance d'un phénomène de civilisation.

Depuis plusieurs années, il n'y avait plus qu'elles pour aimer les livres, mais cela nous le savions. Il ne pouvait en être autrement. Où aurions-nous pris le temps de vraiment lire, avec une curiosité recueillie, sous la lampe et les pieds aus. chenets ? La vie qui nous est faite depuis 1870 est trop fiévreuse et trop cruelle pour nous permettre des loisirs semblables. M. Renan, dont les derniers propos de table furent légers et divinateurs, prédisait qu'il n'aurait plus que des lectrices après sa mort. A l'exception du Corpus, dont il pressentait que la vogue demeurerait restreinte, il imaginait volontiers ses oeuvres éparses aux guéridons des boudoirs. II se voyait survivre en quelque volume habillé coquettement, où le couteau de nacre serait promené par des doigts de fée. Cette vision, toute profane, de l'immortalité suffisait à l'orgueil apaisé d'un Ecclé-

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siaste qui avait appris, en dînant en ville, à limiter ses rêves .

Un gracieux collège de prêtresses entretenait le feu sur l'autel, pendant que nous courions, nous les hommes, du Forum à la Bourse, en quête d'argent ou de renommée. C'était là une manière de distribuer les rôles entre les sexes bien conforme à la néo-barbarie de cet univers pour t^ui la France, et l'Europe elle-même, deviennent une sorte de « province ». Le type de la puissance masculine, farouche et bornée, s'ébauche aux Etats-Unis, dans ces comptoirs où le Yankee brasse des milliards, la chique aux dents, pour que la femme, vêtue à miracle, mène une vie raffinée d'idole, entre un pastel de La Tour et un tondo de Botticelli. Là-bas, les joies cérébrales ne sont que de mièvres élégances ; les mâles s'interdisent les idées subtiles autant que les pierreries et les cheveux longs. L'épouse, exquise et lointaine, a fonction de porter avec un charme suprême les parures et les pensées du vieux monde. Cela semble très hardi et très neuf; peut-être n'est-ce qu'un retour à la vie de la maison féodale, alors que la châtelaine, oisive et esseulée, attendait en écoutant des jongleurs que le baron revint de la chasse ou de la chevauchée. Avec des costumes et des gestes qui semblent de demain, ces mœurs reviennent aux instincts premiers. Quant à nous Français, vieillis dans la politesse ancestrale, nous imitons de loin les transatlantiques, avec la maladresse de ces mondains de sous-préfecture qui singent la corruption parisienne. Nous avons beau faire, nous ne revêtirons jamais l'énergie américaine que comme un accoutrement d'emprunt. Il y a sur nous trop de passé qui pèse, avec trop de génie, de grâce et de gloire ! Notre poésie héritée nous sauvera, malgré nous,

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