PLACE AUX FEMMES I
de cette métamorphose impie. N'empêche qu'à l'exemple de nos modèles d'outre-mer nous nous habituons insensiblement à livrer aux femmes le gouvernement des choses de l'esprit.
Elles étaient quasiment seules à goûter les pures lettres, et c'était déjà un grave symptôme. Vont-elles être les seules à y exceller ? Les livres se multiplient, rares et touchants, où leur génie s'affirme et s'impose. Notons ceux de l'année qui va finir. Quel est aujourd'hui le romancier masculin qui surpasse M"" Marcelle Tinayre et Myriam Harry ? Un peu troublés de leur outrance, mais domptés par leur charme, nous goûtons, sans les absoudre toujours, les caprices des poètes nouveaux ; nous lisons et relisons, dans un délice inquiet, Fernand Gregh et Albert Samain. Voici que leur surgissent des rivales, naguère la comtesse de Noailles, hier M™* Catulle Mendès. Des femmes chantent, avec un son de voix qui n'est qu'à elles, et c'est une musique ensorceleuse. Elles nous disent des poèmes qui ne sont que de leur sexe et qui jaillissent du fond inconnu de leur âme. Non plus de ces vers livresques, comme tant d'androgynes en ont trouvé de tout faits au fond de l'écritoire, mais des plaintes cruelles et candides, avec des audaces de penseur et des gaucheries d'enfant. Du livre de M™* Catulle Mendès, les Charmes, il a été parlé ici même, et si bien parlé que je me reprocherais comme une indiscrétion de renchérir sur ce bel éloge. Je ne veux que dire mon ravissement.
Le miracle n'est pas qu'il y ait des femmes dotées du pouvoir de poésie. C'est une vieille tradition de la race,
et plus d'une aïeule illustre patronne ces nouvelles venues. — Au moyen âge, une dame qui s'appelait adoiablement Marie de France refaisait les fables d'Esope pour enseigner la pitié aux seigneurs el la patience aux petits. Dans la Renaissance italianisée, Marguerite, assise aux bords de sa Baïse entre des hcbraïsants et des théologiens, cessait de conter pour gémir d'amour. Elle avait mis l'orgueil de son esprit à s'instruire jusqu'à l'hérésie et sa vertu à faire librement le don d'elle-même. Elle disait, sans honte:
O qu'ils sont sots et vicies de raison Ceux qui ont dit une amour vertueuse Etre à un cœur servitude et prison, Et pour aimer la dame malheureuse !
Louise Labé, la cordière lyonnaise, docte et sensuelle, aimait les sciences et les voluptés. En des sonnets, dont l'écho résonne encore, elle a poussé de beaux cris de désir sauvage. Elle cédait aux gens de guerre, quand ils étaient vaillants et beaux, et elle l'a dit avec une audace tranquille. Ses baisers furent célèbres : on dissertait de Aloysiœ Labœœ osculis, ce qui prouve qu'elle rendait possibles les comparaisons. Elle fut non pas une dame qui rimait, mais un poète femelle, et demandait à l'amant « de la sentir en ses os ». — Nous en citerions bien d'autres encore, oseuses ou pudiques, parmi ces amoureuses loyales qui ont tout avoué de la femme, grâce à un génie dont elles ne se doutaient pas.
L'admirable et le délicieux, c'est de les voir revivre devant nous, parmi le décor moderne, celle-ci dans un hôtel de l'avenue du Bois, celle-là aux loges des premières, non moins fragiles que celles qui se taisent, féminines depuis les diamants de leurs corsages jusqu'à